‹ Petits poémesChapitre 25 sur 29 · DEUXIÈME CHANT · texte numérisé non relu

DEUXIÈME CHANT

A l'échelle bruyante où Top-Hané s'élève,

Les caïdjis groupés s'arrachent le chaland.

Un seul, les yeux fixés sur un point de la grève,

Le repousse d'un air superbe et nonchalant ;

Avec sa tamboura, seul, à l'écart il rêve,

Et , pour mieux indiquer qu'il ne va plus en mer,

Son caïque est rivé par un anneau de fer.

C'est Djérid! il attend, il attend qu'à la rive

Un fantôme voilé dont il connaît le pas,

Comme en un jour béni, jusqu'à sa barque arrive,

Ec lui dise : Djérid, ne m'attendais-tu pas ?

£t du matin au soir sa paupière attentive

Perce de ses regards l'ombre du carrefour

Où se leva pour lui cette étoile d'amour.

C'est en vain. Le jour fuit; un autre le remplace; D'autres viennent encore; et le soleil levaift Retrouve tous les jours à cette même place Le rameur au repos qui chantonne en rêvant , Et fixe obstinément un seul point dans l'espace. Chaque matin l'espoir l'accompagne en chemin ; Chaque soir il se dit : Elle viendra demain!

Mais elle ne vint pas.— Ah ! dans la solitude Celui qui n'a pas dû compter les pas du temps, ik Et sur son cœur rongé par l'âpre inquiétude, Gomme du plomb fondu, senti tous les instants Distiller sans repos l'amère incertitude, Celui-là ne sait pas, avant que de mourir, Tout ce qu'un cœur mortel ici- bas peut souffrir!

Ah I l'attente, l'attentel Angoisse et sombre joie, Où l'homme se dévore en dévorant le temps I Espoir et désespoir, roue immense qui broie . Sous ses jantes de fer nos membres palpitants I Malheur, trois fois malheur à qui devient ta proie I Mais comment févîter? D'où viens-tu? Quelle main Te conduit au milieu du tourbillon humain ?

C'est l'amour insensé, c'est l'amour qui te mène, . Et qui mène avec toi le chœur des passions !

L'amour, ce tourmenteur de notre race humaine. Ce maître au joug duquel il faut que nous passions. Et qui, pour amuser ses esclaves, promène Sur les murs étouffants de la réalité Le mirage lointain de sa félicité !

Ah Djérid ! Qu'as-tu fait de ton insouciance. De tes jours de travail, de tes nuits de sommeil, Quand c'était ton étude et ta seule science De chanter, de ramer, et de vivre au soleil?

Que deviendront bientôt ta force et ta vaillance. Et même ta beauté, si tu donner ainsi La fleur de ta jeunesse au dévorant souci?

Longtemps on put le voir couché dans son caïque , Regardant devant lui comme un pauvre insensé. Aux accords pénétrants d'une douce musique Il semblait évoquer le rêve du passé; El l'esprit obsédé d'une pensée unique, Pâle, amaigri, rêveur, il chantait tout le Jour Avec sa tamboura quelque doux chant d'amour.

Et tandis qu'en chantant, l'œil perdu dans l'espace,

Il abrège l'attente et son amer souci,

Il entend dans son cœur sans cesse une voix basse

Qui lui dit en tremblant : Prends encore et merci!

Et devant ses regards toujours passe et repasse

Un fantôme adoré, triste et silencieux.

Qui pleure lentement en regardant les cieux.

Maiâ un jour sur la rive, au lever de Taurore, Les caïdjis surpris le cherchèrent en vain ; Le soir, le lendemain^ ils cherchèrent encore; Jamais le beau rameur aux doux chants ne revint Alors ses compagnons regardant le Bosphore Dirent : « Sans doute il dort dans ce tombeau mouvant « Que sa rame légère efQëura si souvent l »

Oublions donc Djérid. —Mais les deux sœurs si belles Qui voguèrent un soir en écoutant sa voix.

Et lui firent au cœur ces blessures cruelles, Pourquoi ne pas encor les revoir une fois?

Qui peut les retenir, et que deviennent-elles? Dans rame d'Âïna Tamour a-t-il fleuri?

Ghuzelli sourit-elle ainsi qu^elle a souri?

Ghuzelli ne rit plus. Attentive, inquiète,

Comme une mère auprès de son enfant qui dort,

Elle veille au chevet d'une couche muette,

Où pendant de longs jours veillait aussi la mort.

La pâleur ennoblit sa beauté plus fluette,

Et Ton voit sur sa joue et son front sans couleur

Ce charme attendrissant que laisse la douleur.

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A demi prosternée au rebord de la couche.

Elle y jette un regard d'ineffable douceur;

Et ces tendres accents s'échappent de sa bouche :

« Tu ne veux plus mourir, n'est-ce pas, ô ma sœur !

« Ah I qu'enfin ma tendresse ou ma douleur te toifbhe I

« Quitte ce long silence et chasse la langueur

a Où ton corps se consume, où s'énerve ton cœur.

« Lève-toi, prends mon bras, viens près de la fenêtre

« Baigner ton front pâli dans cet air frais et pur.

« Aspire à pleins poumons la vie et le bien-être;

« Plonge tes yeux lassés dans cette mer d'azur.

« Regarde I avec le jour le printemps vient de naître,

« £t Jamais le soleil au fond de TOrient

« N'a promis un matin plus doux et plus riant. »

Aïna releva lentement sa paupière ;

Puis, entourant sa sœur de ses bras amaigris,

Dit : « Comment résister à ta douce prière?

« Puisque tu m'aimes tant la vie a bien son prix.

« Oui, je veux vivre encore et revoir la lumière;

« Je reverrai le ciel, je reverrai les flots 1 »

Et le sang colora sa joue aux derniers mots.

Le lendemain, plus forte et moins timide encore, Aïna suspendue au bras de Ghuzelli Descendit au jardin, et jusqu'au sycomore Se traîna lentement de son pas affaibli.

De là, rœil s'égarait au loin sur le Bosphore ; Et Ton voyait glisser sur les flots transparents Les voiles des pêcheurs et des vaisseaux errants.

xvti

— a Vois, disait Ghuzelli près de sa sœur assise, « Comme la vie est douce, et que le monde est beau I « Le parfum de ces fleurs, le souffle de la brise « Ne t'infusent-ils pas un sang jeune et nouveau? (i Que faut-il donc encore à ton âme indécise? « Et pour te rendre enfin la vie et la santé» « Que demandes- tu donc à ce ciel enchanté? n

— « Oui, répondait tout bas Tenfant convalescente, « Oui, rœii aime à glisser sur ces flots éclatants. « Le ciel sourit,* le vent d'une aile caressante « Nous apporte sans bruit les parfums du printemps* « Mais Je voudrais encor qu'une voix ravissante « Chantât, et, s'éîevant tout à coup dans les airs, « Peuplât de ses accords ce ciel, ces flots déserts I •

Elle n'achevait pas ces paroles peut-être Qu'auprès d'elle soudain le feuillage s'ouvrit. Un noble et beau vieillard vint alors à paraître. En voyant la frayeur qu'il causait il sourit C'était Ghalib-Pacha, leur vieux seigneur et maître, Qui du massif voisin aux ombrages discrets Avait prêté l'oreille à leurs naïfs secrets.

A sa vue, Aïna rougissante se lève, Baise sa main tandis qu'il la baise aux cheveux. — « Je puis encore, avant que le jour ne s'achève, « Dit Ghalib souriant, t'exaucer dans tes vœux, « Et je vais sans retard réaliser ton rêve. » 11 frappa dans ses mains, un eunuque parut ; Il lui parla tout bas, et l'esclave courut.

— a Je devrais vous laisser le plaisir du mystère,

« Et me faire passer pour un magicien ,

« Reprit Ghalib; pourtant j'ai trop dit pour me taire.

« Connaissez-vous le jeune et beau musicien,

« L'aveugle dont la voix est unique sur terre,

« Et qui s'en va chantant le jour par les chemins?

« n D*6st bruit dans Stamboul que de ses chants divins.

« Je Tai vu ce matin au seuil de ma demeure*

« Sa tamboura fidèle était à son côté.

« Mais lorsque sous ses doigts sa corde chante et pleure

« L'air, Toiseau, le passant, tout s'arrête enchanté.

« Vous allez en juger vous-même tout à Theure;

« Car il ne peut tarder à venir. » — Et soudain

Une voix s'éleva dans le fond du jardin.

XXIÏI

Mald quelle voix F C'était la voix douce et sonore, Ce timbre pénétrant, ce même accent vainqueur .Qu'entendit Âïna, le soir, sur le Bosphore, Et dont l'écho sans fin résonnait dans son cœur. C'était le même son de voix, plus tendre encore. Avec un chant plus triste et plus désespéré, «Plainte et soupir d'un cœur à Jamais déchiré 1

Elle pencha le front sur sa sœur sans rien dire ;

Et se laissant aller aux rêves d^autrefoîs,

Son ftme se fondit dans un chaste délire.

Mais quand elle entendit chanter par cette voix

Cet air aimé : Sais-tu ce que le vent soupire ...

— « mon Dieu I dit Tenfant, que je voudrais le voir !d

Ghalib fît signe alors à son eunuque noir;

Et le chanteur parut Avec quel trouble extrême

Dans cet aveugle errant par un enfant conduit

Aîna reconnut Djérid, Djérid lui-même!

Ses grands yeux sans regard sont fixes d^ns la nuit;

Les veilles ont creusé sa face maigre et blême;

Et la pâle Aïna se dit : Quelle douleur

A pu flétrir ainsi sa beauté dans sa fleur?

Pour Djérid, il devint d'une pâleur mortelle.

Si son œil ne vit point, son âme devina.

Soit instinct ou hasard , Torbe de sa prunelle

Se fixa comme un trait sur le front d'Aîna.

— « Chante-nous, dit Ghalib, ta chanson la plus belle.

tt Deux dames ont voulu f entendre de plus près »

Et Djérid préludant chanta bientôt après :

CHANT DE l'aveugle

Si je ne vois plus Taube éclore Tous les matins,

Ni le couchant quand il colore Les monts lointains ;

Si je ne vois plus dans les plaines Les blés mûrir,

Et sur la marge des fontaines L'onde courir ;

Si je ne vois plus les colombes

Au vol léger Se poser aux marbres des tombes

Et voltiger;

Si je ne dois plus voir les roses

S'épanouir, Et la beauté de toutes choses

Me réjouir ;

Terre, soleil, fleur, femme, étoile,

Ce que j'aimais, A mes regards si tout se voile

Et pour jamais ;

Je garde encore une lumière, Et dans ma nuit,

Sous ma morne et fixe paupière Un jour me luit;

Un jour suave qui rayonne

De visions, Un doux soleil qui m^environne

De cliauds rayons.

£t cette atmosphère de flamme.

Cette clarté, C'est ton image^ ô jeune femme !

C'est ta beauté.

C'est ta grâce, c'est ton sourire, chaste enfant !

C'est ton cœur naïf qui soupire Et se défend.

C'est surtout cette larme pure, Ce pleur sacré,

£t qui m'a fait cette blessure Dont je mourrai.

Perle de tes yeux, cette larme Me reste encor.

J^en ai su faire par un charme Un anneau d'^or.

Et cet anneau tous deux nous lie Mieux qu'un serment;

Et si Jamais ton cœur l'oublie C'est que Dieu ment!

Mais non! tu te souviens encore

Du soir d'été , Quand je chantai sur le Bosphore

A ton côté.

Nous n'avions pour témoins que Tonde

£t que les cieux , Et nous voguions seuls, loin du monde.

Silencieux.

Ton cœur comme une coupe pleine

Se répandit ; Mon âme alors comprit ta peine,

Et tout fut dit.

Depuis ce jour ma vie est tienne ; Depuis ce jour

Je n'ai plus rien qui m'appartienne, Sauf mon amour.

Prends encore, ô mon bien céleste!

Prends sans regret , Prends mon amour avec le reste ,

Prends mon secret !

Je ne te demande en revanche

Que de poser Un seul instant sur ta main blanche Un long baiser ;

Et, prosterné dans la poussière,

Ah ! puisse Allah M'accorder, pour faveur dernière,

De mourir là !

Quand il eut achevé le chant qu'on vient d'entendre. Au bras du jeune enfant Djérid s'en retourna. Mais comment essayer d'entrevoir et de rendre Le trouble qui s'émut dans le sein d'Aïna?

Elle ne tenta pas même de s'en défendre.

Emportée au courant de ses émotions , Elle livra son âme au vent des passions.

Gomme une jeune enfant qui dans une nacelle

S'amuse à côtoyer les bords d'un lac dormant.

Si tout à coup le vent se lève et d'un coup d'aile

Fait dériver l'esquif sur le flot écumant,

Le bord fuit, et l'enfant n'a que l'onde autour d'elle

C'est ainsi; qu'Aîna se trouva sans retour

Livrée aux flots sans bords d'un océan d'amour.

Elle sentit d^abottl une pitié céleste , Une amitié de sœur pour l'aveugle au doux chant. Ou*elfè"eût aimé pouvoir lui dire, au moins d'un geste, Tout ce qu'elle éprouvait pour un sort si touchant I Aveugle, à la; merci de tout, il faut qu'il reste Toujours seul dans l'horreur de son affreuse nuitl Ah ! comme elle enviait l'enfant qui le conduit I

Puis, pair ses souvenirs doucement entraînée.

Gomme un plongeur qui sonde un abime sans fond,

Elle entrevoit ençor dans son âme étonnée

Ud autre sentiment moins calme et plus profond :

Admirer ^a beauté, plaindre sa destinée.

Est-ce tout ? Et le cœur peut-il rester fermé,

Devant tant de constance, au bonheur d'être aimé ?

Au bonheur d'être aimé, de se Tentendre dire ,

Et d'écouter sa voix aux magiques accords?

Ah ! comme il a chanté sa plainte et son martyre !

Gomme Pâme se fond au feu de ses transports !

Qui pourrait résister à cet ardent désir ?

— Voilà ce qu'Aîna fait dire à sa raison ; i

Et Tenfant à longs traits savoure ce poison.

Si l'âme s'arrêtait dans sa course enflammée! Mais non ! rien ne peut mettre à sa roue un clou d'or. L'espoir pousse le char sur sa pente embaumée ; Le désir nous appelle et l'âme syoute encor La volupté d'aimer au boiiheur d'être aimée.

Qu'est-ce que recevoir? Donner est bien plus doux l Et Ton donne sa vie et son cœur à genoux.

Car pour Fadolescent et surtout pour la femme , Si ce n'est pour aimer à quoi bon voir le jour? Et cet ardent foyer que l'on appelle une âme, De quoi donc vivrait-il s'il ne vit pas d'amour ? L'amour est l'air brûlant qui seul nourrit sa flamme. Hélas ! le monde est plein de ces cœurs endurcis Qui ne sont plus que cendre et que tisons noircis.

Aimons donc ! aimons donc î La vie est un vain rêve,

Un éclair qui tressaille à l'horizon sans bruit.

Avant que ce moment rapide ne s'achève,

Gomme l'étoile d'or qui précède la nuit,

Ah ! que sur notre ciel l'amour au moins se lève,

Et projette un instant ses mourantes clartés

Sur le sombre néant de nos jours agités !

Voilà ce qa^Aîaa pense, et l'enfant se livre Aux rêves enchantés de son cœur innocent Elle aime, elle aime enfin! Ce doux penser Tenlvre. Aux suaves rayons de cet amour naissant.

Dans un autre univers elle se sent revivre; Tout se peuple et s*anime, et son cœur ingéoa Se sent tout inondé d'un bonheur inconnu.

Longtemps de cet Éden savourant les prémices. Elle en put respirer le jeune enchantement.

Soudain le vent troubla cette mer de délices; Une idée, un éclair la fit en un moment Tomber du haut du ciel au fond des précipices : 11 est loin I ah ! pourquoi Tai-je laissé partir? Quand pourrai-je revoir le pâle et doux martyr î

— ÎOl —

Elle connut alors, les cruelles morsures

Que rinquiet désir inflige aux amoureux ,

Et le venin qu'y laisse avec ses mains impures

L'amère incertitude et le soupçon fiévreux.

Elle sentit son cœur. grandir sous ces blessures;

Et malgré sa pâleur regarda fièrement

Cet amour qui faisait sa joie et son tourment.

Ainsi de la langueur, de la douce paresse ^ Et du vide où tombait sa vie au jour le jour , Elle passe en une heure au trouble, à la tendresse , Aux désirs, aux bonheurs, aux tourments de l'amour! L'enfant devient enfin femme ; et dans cette ivresse Son âme se déploie après un long sommeil , Gomme une fleur qui s'ouvre aux rayons du soleil.

— to« —

— « Ma sœur, dit Ghuzelli rompant ce long silence ,

« Levons-nous et rentrons. 11 est bientôt midi.

a Malgré ces frais rameaux que la brise balance,

« Le soleil va percer le feuillage attiédi,

« Et nous brûler les yeux des regards qu'il nous lance.»

Et les deux jeunes sœurs, se tenant par la main, |

Du harem à pas lents reprirent le chemin. |

TROISIÈME CIANT

lendemain du jour, du premier jour qu'on aime! (f frais enchantement de l'heure du réveil , Où Tâme ouvre les yeux avant le corps lui-même , Et vous dit à travers les voiles du sommeil ; « Non, ce n'est pas un rêve, ê volupté suprême ! « Un autre vit par toi, comme tu vis pour lui , « Et ton coeur enivré batxlans le sein d' autrui ! »

£t Tâme d'ua seul trait tout à coup se rappelle L'extase de la veille, et le trouble, et l'aveu. Puis Tardent souvenir évoque devant elle, Gorame un magicien dans un cercle de feu, Tous les enchantements de cette heure si belle. Ainsi l'ange d'hier passe à celui du jour Cette coupe enchantée où nous buvons l'amour.

Aïna ressentit cette extase divine En ouvrant sa paupière aux premiers feux du jour. Tout son être est changé ; son œil noir s illumine D'un humide rayon d'espérance et d'amour. Le sang monte à sa joue en teinte purpurine , Comme on voit le soleil dans le fond du ciel bleu De ses derniers rayons rougir l'Olympe en feu.

Elle se lève et marche ; elle se sent des ailes ;

Ses pieds impatients ne touchent plus le sol.

On dirait un oiseau dont les plumes nouvelles

Vont bientôt dans Tair bleu tenter leur premier vol :

Tant Pâme a soulevé ses entraves mortelles !

— Soudain, au pied du mur, le long des quais déserts ,

Elle entend une voix s'élever dans les airs.

C*est Djérid! aux accents de cette voix connue, Aîna d'un seul bond vole au balcon vitré Qui s'avance en tourelle et domine la rue.

C'est là qu'assise au frais, l'odalisque à son gré Peut voir par le treillis sans crainte d'être vue. Aîna palpitante y plonge aussitôt l'œil, Et reconnaît l'aveugle à deux pas près du seuil.

Ses regards... non I ses yeux étaient levés vers elle. Soit prodige ou hasard, ou sûr pressentiment, Il semblait contempler fixement la tourelle Et voir sous le treillis le visage charmant Qui posait sur son front un regard si fidèle ; Et tous les deux ainsi restèrent jusqu'au soir A s'enivrer le cœur d'un rêve sans espoir.

La nu(t vint ; mais la nuit sans sommeil et sans rêve^ Où l'insomnie en feu, qui vous brûle le sang, Promène sous vos yeux, sans repos et sans trêve. D'un désir effréné le spectre éblouissant.

Inquiète, oppressée, Aïna se relève, Et descend au Jardin pour baigner dans la nuit Son front pâle et brûlant qu'un long trouble poursuit

VHI

C'était une nuit sombre et de vapeurs mêlée ; Des nuages couvraient le front de Phingari; À peine un astre ou deux à la voûte étoilée ; Bulbul chantait au loin sur un rosier fleuri. La nature dormait dans sa beauté voilée, Et Pair tiède, chargé d'une molle langueur, Enivrait de désirs et les sens et le cœur.

u Aht se disait tout bas Alna qui soupire, En marchant à pas lents sous les mûriers en fleurs : tt Ah 1 pourquoi ces parfums, cette nuit, ce zéphire, « Et cet oiseau plaintif qui chante sa douleur, « N'ont-ils rien qu'une chose, une seule à me dire 1 cr Ah I pourquoi donc la nuit, encor plus que le jour, « L'air, la terre et le ciel, tout parle-t-il d'amour T

« Qu'il serait doux d'errer ainsi dans la nuit sombre, « Mais non plus seule, au bras d'un mortel adoré 1 « De regarder tous deux les étoiles sars nombre, « Et de sentir son cœur sur un cœur enivré!

« Hélas t Djérid ! ta vie est condamnée à Tombre. « Que t'importe le jour et les astres des cieux? « Une éternelle nuit presse à jamais tes yeux I

« Si le sort écoutait mon ardente prière, « C'est moi qui conduirais tes pas sur ton chemin. « Je serais, ô Djérid I ton guide et ta paupière; V Tu marcherais toujours à l'ombre de ma main ; « Tu verrais par mes yeux; et la nature entière « Passerait par mon cœur pour arriver au tien, tt Et te ferait bénir ton fidèle gardien.

a Que fais-tu maintenant? ta pensée inquiète « Te tient-elle éveillé comme moi dans la nuit? « Ah ! puisses-tu trouver au fond de ta retraite « L'oubli, non I le repos, le repos qui me fuit ! « Maisa-t-il même un toit pour abriter sa tête? « Hélas I peut-être il dort sous les murs du jardin , « Où je l'ai vu s'asseoir et chanter ce matin ! »

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— 11 serait là, tout près! Cette seule pensée L'épouvante et redouble à la fois ses désirs. Elle veut s'éloigner ; sa poitrine oppressée Se soulève et retient à peine ses soupirs.

— Soudain le massif s'ouvre; une forme élancée Parait, vole et s'incline , et ses yeux effrayés Reconnaissent Djérid à genoux à ses pi^.

— « Oui, murmure Djérid, c'est moi, c'est ton esclave! « Jette un cri, les bourreaux seront les bienvenus I

« Va, quel que soit Texcèsdestourments, je les brave, « Puisque j'ai pu baiser un instant tes pieds nus ' »

— Elle ne répond pas ; son corps chaste et suave S'affaisse lentement comme un lis incliné,

Et tombe entre les bras de Djérid prosterné.

Lorsqu'Aïna rouvrit à la nuit sa paupière, Djérid tenait sa tête appuyée à son sein. Le gazon leur servait de couche printanière.

A deux pas, un jet d'eau chantait dans son bassin ; Et sous les longs rameaux de la verte clairière , Les étoiles du ciel qu'on voyait par moments Semaient leur nid caché de pâles diamants.

Elle resta longtemps immobile en silence y*^ Elle sentit sur elle un long frisson courir.

Tout son être fléchit sous un bonheur immense. Si profond et si doux qu'elle eût aimé, mourir. Cet instant contenait des siècles d'existence;. Et, sans changer de pose, elle ferma les yeux, Pour le revoir en elle et le savourer mieux.

MjeUs Djérld doucement lui releva la tête

Et lui dit, en posant un baiser sur son front :

« mon âmel ouvre encor tes yeux où se reflète

ft Gomme en un clair miroir ton cœur tendre et profond ;

« Parle aussi, mon ivresse en sera plus complète. »

Alors ouvrant sur lui ses grands yeux languissants.

Elle lui fît tout bas ente^ndre ces accents :

- Îl4 —

XVIU

— « Ahî n'est-ce pas un rêve? Est-ce bien toi, toi-même?

« DJéridI à mon amour le ciel fa-t-il rendu?

« Ah! tu sais, n'est-ce pas? tu sens combien je t'aime!

« Gomme je t'ai longtemps et sans cesse attendu !

« Mais comment, par quel charme ou par quel stratagème,

« As-tu pu pénétrer en secret dans ces lieux?

« L^amour en te guidant t'a donc rouvert les yeux ?

— tt Oui, l'amour m'a guidé vers toi, douce recluse , « En m'aidant à franchir les murs de ce jardin, tt C'est lui qui, m'inspirant l'art d'une longue ruse, « Au volontaire aveugle a frayé le chemin.

« Pour ta pitié surprise ai-je besoin d'excuse?» Et l'enfant lui jetant au cou ses petits bras, Ils restèrent longtemps à se parler tout bas.

— tiS —

Bientôt à TOrient une laeur d'opale

Nuança Thorizon à demi transparent

La nuit parut verser une teinte plus pâle

Sur les arbres touffus de Fasile odorant

Qui dérobait aux yeux la couche nuptiale.

Mais, plongés tous les deux dans leur doux entretien ,

Ils oubliaient le monde et ne remarquaient rien.

Levez-vous! levez-vous! le long cri de l'orfraie Jette aux vents de la nuit un présage de mort. Ne savez-vous donc pas qu'ici-bas tout se paie, Qu'il faut tenir en main les rênes de son sort, Que le char du bonheur verse si l'on n'enraie , Et que jamais les dieux n'ont permis sous leciçl Que l'homme fût heureux et l'amour étemel ?

Ah ! pauvres inseosés I quoi 1 leur tendre jeunesse, Leur trouble, leur attente et leur longue douleur, Leur beauté, leur naïve et touchante tendresse , Cet amour dont ils n'ont respiré que la fleur, Et cette seule nuit de bonheur et d'ivresse, Quoi I rien ne pourra donc attendrir le destin? Quoi 1 leur félicité touche-t-elle à sa fin ?

xxiu

Sur leur couche de fleurs Aïna la première Secoua la torpeur de cet enivrement

— a Djérid, dit-elle enfin, soulève ta paupière ! « Une lueur blanchit le bord du firmament;

« Serait-ce déjà Taube et sa pâle lumière?

— « Non, répondait Djérid, non, c'est à Thorizon n La lune qui descend et bleuit le gazon. »

Elle disait encor : « Mon oreille inquiète

a Vient d'entendre le sable et frémir et crier.

« Un bruit sourd a troublé Pair dans la nuit muette,

a Gomme le poids d'un pas qui presse le gravier,

« Et le son étouffé d'une marche discrète. »

— « Non, répondait Djérid, c'est quelque fruit trop lourd

« Qui tombe dans l'allée et qui fait ce bruit sourd. »

Elle disait encor : « Je viens de voir dans l'ombre « Les rameaux de cet if s'écarter en tremblant « Soyons prudents, Djérid, nos périissont sans nombre ; « Peut-être est-ce l'eunuque au sommeil vigilant « Qui nous cherche et sur nous jetait un regard sombre. — «Non, répondait Djérid, c'est quelque oiseau furtif « Dont le vol a ployé les branches de cet if.»

Elle disait enfin : « Dans le fond de Fallée

« Je viens de voir glisser de rapides flambeaux

« Dont on dissimulait la lumière voilée....

« Peut être est-ce Ghalib, suivi de ses bourreaux,

« Qui vient punir ici notre amour décelée ? »

— « Non, répondait Djérid, tu te trompes encor;

« Ce sont les feux errants des lucioles d'or. »

Il ajoutait : « Pourquoi dans cette nuit si brève « M'envier les instants d'un bonheur aussi doux? « Pourquoi par ces terreurs effaroucher ce rêve « Dont le Prophète au ciel pourrait être jaloux? « Laisse-moi savourer ces délices sans trêve ! « Qui sait ce que les jours apportent avec eux? « Nous sera-t-il permis encore d'être heureux? »

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