‹ Petits poémes [microforme]Chapitre 14 sur 37 · LEE · texte numérisé non relu

LEE

Son œil étincelant se lève et se promène,

Satisfait et ravi, sur l'admirable scène

Que le soir, sous les cieux, déroule lentement. Près de lui ses troupeaux brontent paisiblement La pointe du gazon et li feuille mocllense

Ïls savourent, surtout, la fraicheur vaporense

Qui s'élève des flots et sur prés s'étend,

Ce pâtre à son côté porte un cor éclatant,

Il le prend de la droite et le porte à «sa bouche : Le cuivre retentit et de sa voix faronclhie

Fait résonner, au loin, l'air sonore du soir,

Alors, à ee signal, dans le champ, on put voir

Les taurenux attentifs lever leurs cornes blanches Au-dessus du foin vert et des plus basses branches Comme des flots d'écume au-dessus des cailloux. En silence, d'abord, ouvrant leurs grands yeux roux, Pendant une minute ils regardent, hésitent,

Et puis, tous en beuglant soudain se précipitent Comme un épais nuage à travers le gazon.

Et le berger content revint à li maison.

Or, comme il arrivait sur son cheval superbe,

Eu suivant le sentier qui serpente dans l'herbe,

Il voit dans le jardin la vicree et le pasteur

Qui s'avancent vers lui, matchaut avec lenteur,

[ sent se réveiller son âme endolorie ;

Il s'arrête, d'un bond saute sur la prairie

Et court au-devaut d'eux en leur ouvrant ses bras. Les voyageurs, d'abord, restent dans l'embarras, Ils pensent n'avoir pas connu jusqu'à cette heure L'hôte qui les acçueille ainsi dans s4 demeure :

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Mais le doute, bientôt, au plaisir a cédé ; Comme un vase trop plein leur cœur a débordé ! Sous les traits rembranis de ce vieux pâtre agile Leurs yeux ont reconnu le forgeron Basile !

Bien doux furent alors les longs embrasseiments ! Doux furent les propos et les épanchements

Des malheureux proserits sur lai rive étrangère ! La peine de Pexil alors parut légère !

Basile, tout heureux, couduit dans le jardin

Ces amis que le ciel lui redonne soudain ;

Et là, parmi les fleurs nouvellement écloses,

Ensemble on s'entretient de mille et mille choses,

Où parle du présent, où parle di passé,

Et du pays natal d'où chacun fut chassé,

On voudrait épuiser un sujet qu'on effeure ;

Bien souvent Pon sourit mais plis souvent l’on pleure,

Parfois Evangéline, à travers le bosquet

Plouge, silencieuse, un regard inquict ;

Elle cherche quelqu'un puis elle craint d'entendre Pourquoi l’objet aimé se fait encore attendre. N'est-ce donc pas ici qu'elle doit le revoir ?

Basile à soupçonné pourtant le désespoir

Qui couve das le cœur de la jeune proscrite ; Il ressent à son tour une angoisse subite

Et d'une voix émue ii demande aussitôt :

tt N'avez-vous rencontré nulle part un canot ?

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# Du lac et des bayous il a suivi la route,

‘ Gabriel le conduit : vous l’avez vu, sans donte ? ”

Or, dès le premier mot que l'hôte prononga Sur le front de la vierge un nuage passa,

Au bord de sa paupière une larme vint luire, Puis avec un accent qu'on ne saurait traduire, Elle s'écria : ‘ Ciel! Gabriel est parti ! ?”? Son cœur dans le chagrin parnt anéanti,

Et les échos du soir tristement murmurèrent :

‘6 Gabriel est parti!” Les exilés pleurérent.

Le forgeron Basile avec bonté reprit :

—t Ne laisse point le trouble agiter ton esprit ; “ Sèche tes pleurs, le ciel sontiendra ton courage ; ‘ Attends : désespérer serait lui faire outrage. ‘ Ce matin seulement Gabriel part d’ici.

‘ Oui, ce matin. Le sot d’avoir si vite ainsi,

‘6 Et presque malgré moi, fui notre domicile ! Il était devenu d’une humeur difficile ;

Il haïssait le monde et n’endurait qe moi:

“Ilne parlait jamais où bien parlait de toi.

4 Dans les cantons voisins aucune jeune fille

# Ne semblait, à ses yeux, vertueuse on gentille, ‘ Rien ici bas pour lui n'avait plus de valeur.

‘ Je résolus enfin, mais non pas sans donleur,

‘ De le laisser partir pour un lointain voyage.

‘ [1 doit se procurer, dans un petié village,

‘ Des mulets espagnols aux pieds sûrs et mordants ; ‘Il doit suivre, de là, sous des cieux moins ardents,

‘€ Les sauvages du nord dans leurs forêts profondes. ‘ Il veut chasser, partout, le castor duns les ondes, € Et la bête féroce au fond des bois épais.

6 Calme-toi, mon enfant, et goûte encor la paix ;

‘ Nous saurons retrouver cet amant téméraire. ‘Sa nacelle d'écorce a le courant contraire.

‘ Demain nous partirons sitôt que le matin

‘ Argentera les eaux d’un reflet incertain,

‘ Sitôt que tu seras quelque peu reposée.

En cotoyant des bords tout brillants de rosée,

‘ Nous rejoindrons bientôt l’amoureux déserteur, Et le ramènerons confus de son bonheur !?”?

Alors ce” entendit des voix vives et gaies ;

On vit des jeunes gens franchir les vertes haies Qui bordaient la rivière auprès de la maison.

Ils portaient en triomphe, à travers le gazon, Michel le vieux chanteur, le poète rustique.

Dispensant aux mortels le chant et la musique ; N'ayant d’autres soucis que d’égayer les cœurs, Que de mêler, parfois, quelques rires aux pleurs, Michel semblait vraiment un des dieux de la fable, Il était renvmmé pour sa manière aff ible,

Pour & ’heveux d'argent et pour son violon,

‘ Longue vie à Michel qui ne fut point félon ! Crièrent à la fois, en écartant les saules,

Les gars qui le portaient sur leurs fortes épaules, Or, le père Félix, en les apercevant

Les salua de loin et courut au devant.

En tombant dans les bras du vénérable prêtre,

Le ménestrel sentit, dans son âme, renaître

Les transports ravissants d'un âge plus heureux.

I se mit à pleurer. Des souvenirs nombreux

A ses esprits émus alors se présentèrent,

Et vers les temps enfuis ses pensers remontèrent ! Evangéline vint baiser ses cheveux blancs,

I la prit dans ses bras, dans ses bras tout tremblants, E6 mouilla son front pur de ses brûlantes larmes, La pauvre Evangéline, elle avait bien des charmes Quand il la fit danser, pour la dernière fois,

Avec son Gabriel et les bons villazeois,

Au son du violon, sous le ciel d'Acadie !

Elle ne s'était pis, à coup sûr, enluidie,

Et plus pur que jamais devait être son cœur Eprouvé louguement au creuset di malheur!

Les proserits de Grand Pré que le hasard rassemble, Assis dans le jardin, s'entretiennent ensemble Du bonheur qu'ils goûñtrient au rivage natal,

Des maux qu'ils ont soufferts depuis Parrèt fatal. Ils admirent pourtant l'existence tranquille

Que passe à Pétranger leur vieil ami Basile ;

Ils écoutent longtempa, avec avidité,

Le récit qu'il leur fait de la fécondité

De ces prés sans confins, dont la riche verdure Nourrit mille troupeaux errant à l'aventure,

Et quand l'ombre du soir vient à se déployer Comme une tente sombre, ils font cercle au foyer. On prépare aussitôt un souper confortable,

Puis le père Félix, debout près de la table,

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Récite à haute voix le Bénédicité, Et chacun dit : ‘“ Amen” avec humilité.

Or, degré par degré, sur la fête nouvelle,

La nuit silencieuse avait ouvert son aile,

Au dehors tout était calme et tranquilité.

Donnant au paysage un éclut argenté,

La lune 86 leva souriante, sans voile,

Et monta dans l’azur où se berçait l'étoile.

On causait avec verve, où chantait des couplets ; Le bonheur du moment renvoyaic ses reflets

Sur Le deuil du passé. Le front de ces convives Sembluient s'illuminer de lumières plus vives Que celles qui fottaient dans l'or du firmament,. Le pâtre réjoui versait abondamment,

Dans les vases profonds, le doux jus de la vigne. Aux siècles de la fable il aurait été digne

De verser le nectar à la table des dieux.

Alcrs que fut fini le souper copieux

Il alluma sa pipe et parla de la sorte :

—" Qui, vous tous, mes amis, qui frappez à ma porte

‘ Après avoir erré sous des cieux inconnus,

‘Je vous le dis encor: Soyez les bienvenus !

‘ L'âme du forgeron ne s'est pas refroidie,

‘© [l se souvient toujours de sa belle Acadie

‘6 Et de l'humble maison qu'il avait à Grand Pré.

‘ Pour lui le malheureux est un être sacré.

‘ Demeurez près de moi dans ces fertiles plaines ;

‘“ Le sang n'y gèle point, mes amis, dans nos veines 5)

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‘4 Comme gèle, en hiver, les rivières chez nous.

Nul caillou, dans le sol, n’excite le courroux

Du laboureur actif ; et daus chaque domaine

‘ La chatrue, au printemps, doucement se promène

‘€ Comme un esquif léger sur la nappe des eaux,

‘ Ou ne voit pas tarir nos limpides ruisseaux ;

‘ Dans toutes les saisous les orangers fleurissent,

« Et les fruits les plus doux dans nos vergers mûrissent ; ‘ Des flots de blonds épis roulent sur les guérets

‘6 Et des bois précieux remplissent les forêts,

‘ Au milieu de nos prés on voit sans cesse paître

‘4 De sauvages troupeaux dont chacun est le maître, Quand nos toits sont debout au milieu des moissons ; ‘ Que nos grasses brebis aux épineux buissons’ | & Accrochent, en passaut, leurs blancs flocons de laine ; Que d'un foin parfumé chaque grange est bien pleine, ‘“ Que, dans les prés en fleurs, les taureaux lourds et gras ‘6 Paisseut tranquillement ou prennent leurs ébats,

Nul roi Georges ne vient, par d'infâmes apôtres,

‘6 Sans honte nous ravir et les uus et les autres !”

Le vieux Pâtre, à ces mots, fit, dans sa noble ardeur,

Jaillir de sa narine un souffle de fureur,

Et frappa, de son poing, la table de mélèze.

Ses compagnons surpris bondirent sur leur chaise,

Et le père Félix oublia, cette fois,

La prise de tabac qu'il tenait dans ses doigts.

Maïs il reprit bientôt, le souris sur les lèvres :

‘6 Défiez-vous pourtant, défiez-vons des fièvres : | ‘ Elles sont bien à craindre en ces brûlants climats.

‘6 Comme dans l’Acadie on ne les guérit pas

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‘En mettant à son con, pendant une journée, ‘# Une écale de noix avec une araignée.”

Pendant que l’on eausait sur un ton familier, Dehors un bruit de pas fit trembler l’escalier, Et puis l’on entendit des ris et des paroles, J'étaient les invités : quelques pâles créoles, Quelques Acadiens devenus des planteurs Loin du joug odieux de leurs persécuteurs, Sur le sol fortuné qui leur offrit asile,

Ils venaient voir souvent leur bon ami Basile.

Plusieurs avaient conuu, dans le bourg de Grand Pré,

La jeune Evangéline et le pieux curé,

Quelles ne furent pas, dans la maison du pâtre, De tous ces exilés réunis au même âtre

La joie et la surprise, alors que sur leur cœur Ils pressèrent ces gens que l: même malheur Avait disséminés sur de lointaines plages !

Un reflet de bonheur éclaira les visages

Et le ciel fut témoin d'un spectacle émouvant ; Ceux qui ne s'étaient pas connus auparavant Echangèrent aussi des vœux doux et sincères :

’artout, il est bien vrai, les malheureux sont frères.

Un son mélodieux, une vibration Suspendirent alors la conversation, Michel, le trontañeur aux longs cheveux de neige, Et tous les jeunes gens qui lui faisaient cortége, Veuaient de s’assembler dans un autre salon,

Et le barde accordait déjà son violon.

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