LA CHAINE D'OR
Ce que je conte est vrai. Ce n^est pas nne histoire Que le bon sens, messieurs, refusera de croire ; C'est un récit sincère et tout plein d'à propos. Tant de bras vigoureux demeurent en repos Et qui travailleraient s'ils avaient de l'ouvrage! Oui, l'on souffre partout: partout gronde l'orage.
Je venais d'accepter un emploi. J'écrivais.
Et, le front dans la main^ écrivant, je rêvais Au passé qui n'est plus, au présent qui s'envole, A l'avenir, ce grand problème qui désole
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110 LA CHAÎNE d'or
Ceux qai n'aiment pas Dieu, ceux qui u'out pas la foi. Jeaa Damanoir entra. Marchant tout droit à moi :
—Comment te portes-tu ? dit-il.
Et sa main blanche Serre la mienne alors dans une étreinte franche.
—Dieu merci, répondis-je, on se porte assez bien ; Mais Pou vieillit^ bientôt l'on ne vaudra plus rien.
Il sourit d'un air triste en approchant un siège.
Nous nous étions connus autrefois au collège^
Où nous fûmes amis. Alors assez souvent,
Dans les beaux jours d'automne, à l'époque où le veut
Avec un bruit plaintif traîne les feuilles mortes.
Nous marchions, eu causant choses de toutes sortes,
Sous les ormes touffus qui protègent la cour.
Mais nous aimions surtout à parler de Tamour,
Car il était sensible, et moi, j'étais poète.
Nous perdîmes ainsi des jours que je regrette,
Je l'avoue à cette heure où je suis sans orgueil.
Si c'était à refaire On est loin de l'écneil.
Disons qu'on ferait mieux ; il est aisé de dire.
Ainsi l'on oabliait Mélibée et Tytire
Pour songer au village où l'on avait quitté—
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LA CHAÎNE d'or 111
Dans les plears^ peDsait-on — quelque jeune beauté.
Jean rêvait une femme adorable et fidèle.
Belle comme Didon, amoureuse comme elle —
Qaelque peu moins peut-être — et pour filer ses jours,
Au milieu de nos champs le plus beau des séjours.
Je rêvais aussi moi de semblables délices ;
Je rends grâces aux cieux qui me furent propices.
Jean quitta de bonne heure Horace et Lucien, Et. le vieux séminaire où plus d^uu doux lien, Comme un charme inconnu, nous ramè.ie sans cesse. Après un long repos il entra dans la presse Pour rédiger l'annonce et l'humble fait divers. Ensuite il fut commis, puis, marchand. Les revers. Qui ne sont épargnés souvent qu'à la sottise. L'atteignirent bientôt. Ce fut une surprise Pour les riches prêteurs qui perdaient leur argent ; Ce fut pour lui la honte. Il reprit Indigent, Pour nourrir sa famille, un emploi que j'ignore.
Mais je reviens au fait. Si je digresse encore Sois indulgent, lecteur, et ne murmure pas.
Mon récit n'est pas long, mais il est triste, hélas! Jean me dit :
— Le Seigneur t'a ftiit digne d'envie :
Un emploi magnifique, et pour toute la vie !
Des livres ! ces amis aux cœurs toujours ouverts Qui nous font oublier que le monde est pervers ; De l'argent 1 et jamais cette peur qui fend l'âme,
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112 LÀ CHAÎNE d'or
De voir moarir de faim ses enfants et sa femme ! Non, ta ne fus pas, toi, marqné d'an sceau fatal !
Il s'animait ; son œil prit l'éclat da métal.
— Es-tu donc mallieareaz, Jean Dumanoir, lui-dis-je ?
^Moi 7 bah ! laissons cela : voilà que je t'afflige
Voulant t'être agréable et te féliciter ....
Mais on voit tant de maux qn'on pent bien s'irriter.
— S'irriter f allons-dono ! est-ce là le remède?
—Non ! on courbe la tête, ou prie, on intercède, Ou demande du bois et du pain s'il vous plaît. Et l'on baise la main qui nous donne un soufflet !... On connaît bien cela ; ça s'enseigne à l'école.
Tout de suite il se lève après cette parole.
— Attends un peu, lui dis-je, il faut encor causer. Ouvre mes vieux bouquins, cela va t'amuser Peudant que je termine une dernière lettre.
— C'est bien, je t'attendrai si tu veux le permettre.
—Je t'en prie.
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LA CHAÎNE d'or 113
Aasaitôt il s^en alla plus loin.
Avec un îa-qaarto, se cacher dans au coin.
Alors entra sans brait, marchant d'un pas timide, Une enfant de dix ans. Son œil était humide.
Le rayon qu'il jetait en se levant sur vous Valait une prière adressée à genoux.
Elle avait les terreurs d'une biche farouche ; Et l'on ne voyait pas s'échapper de sa bouche Le sourire si doux chez les enfants heureux.
Elle eut été jolie avec ses blonds cheveux Et son chapeau de feutre appuyé sur l'oreille, Si sa joue eut gardé quelque teinte vermeille ; Mais elle était, hélas ! livide ^ faire peur.
— Approche, mon enfant, lui dis-je avec douceur: Que veux-tu ?
—Je venais vous offrir une chaîne.
— Une chaîne î Et pourquoi ?
— Nous sommes dans la gêne^ L'hiver arrive vite, et chez nous il fait froid.
— A ton air souffreteux, petite, l'on te croit. Comment te nommes-tu ?
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— Bernadette.
— Et ton père ?
— Mon père f Excusez-moi^ monsiear; maman espère Qu'on trouvera bientôt quelque place pour lui, Et que nul ne saura ce qu'on souffre aujourd'hui.
— Il est donc sans emploi f
— Les places sont bien rares, Et les riches, monsieur, sont quelquefois avares.
— Prends garde d'être injuste à force de souffrir.
Que de pleurs à sécher, d'indigents à nourrir,
Chère enfant, en ces jours de détresse où nous sommes !
Et puis Dieu vient à nous quand s'éloignent les hommes.
Bernadette inclina la tête sur son sein ; Je vis deux pleurs tomber sur sa petite main, Et je craignis un peu d'avoir été sévère.
Enfants, n'êtes-vous pjis les anges de la terre ? Pourquoi vous con tris ter ? Mais je repris en cor, Et d'un ton caressant :
— La chaîne est- elle d'or t
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LA ohàInê d'oe 115
— Gai, monsiear, regardez.
Sa voix était tremblante :
C'était d'espoir, Bans doute. Elle ne fat pas lente A me faire admirer le précieux bijoa.
— Ma mère ne veut plus la porter à son cou.
Dit-elle en soupirant.
Cette chaîne était belle. — Ta mère veut la vendre! Et qu'en demande-t-elle f — Peu de chose . . .
Un sanglot vint étrangler sa voix.
— C'est pour avoir du pain, c'est pour avoir du bois, Ajouta-t-elle ensuite en joignant ses doigts maigres.
J'entendis rire alors des enfants tout allègres, Et cela me fit mal* Je cachai mon émoi.
—As-tu diué? repris-je.
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116 LA CHAINE d'or
— Aajoard'hai ? non, pas moi; .
Ni les autres non plaS; excepté la petite.
—La petite t
— Oaiy monsieur ; son nom est Marguerite.
Elle a quatorze mois et commence à marcher.
Elle dîne toujours car je vais lui chercher, Lorsque le soir arrive et qu'il fait un peu sombre. Le pain qu'on jette aux chiens en des endroits sans
[nombre.
— Et ta mère ? et ton père ?
— Eux, il n'ont jamais faim.
Ils le disent, du moins, en nous donnant le pain.
— C'est le premier objet que tu cherches à vendre ?
— C'est le dernier, monsieur 5 si vous voulez le prendre.
— Non, garde-le plutôt puisque c'est ton espoir, Mfiis reçois cette obole et dinez tous ce soir.
— Merci ! merci, monsieur ! dit-elle.
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Et sa paupière S'emplit à ce moment d^ino ardente lumière ; £t sur sa pâle joue, et sur son front pensif Parut, dans un rayon, un bonheur fugitif.
£lle s'en retournait. Il me vint une idée :
La coupe des chagrins n'est pas eu cor vidée Pour ma nouvelle amie et ses parents honteux, Si j'allais voir quelqu'un et demander pour eux ?
— Donne ta chaîne d'or, dis-je à la jeune fille — Oui, la voici, monsieur.
—Elle est lourde, elle brille, Pensais-je en la faisant rebondir dans ma main.
Mon ami Jean lisait je ne sais quel bouquin ; Je m'approche de lui, le touche sur l'épaule :
— Veux- tu faire une aumône ?
—Une aumône ? Mon rôle.
Me répond-il, hélas I serait d'un recevoir.
Je crus qu'il plaisantait. Je ne pouvais le voir. Incliné sur son livre et tout 2\ sa lecture, Il n'avait pas vers moi retourné sa figure.
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