‹ Petits poèmesChapitre 6 sur 30 · HISTOIRE D'UN ANGE · texte numérisé non relu

HISTOIRE D'UN ANGE

{Traduction)

Le veut d'hiver soufflait. Sur les campagues nues La neige avait semé des flocons argentés, Et Vétoile égnynit de ses molles clartés Le firmament d'azur où flottaient quelques nues. La ville, d'oii montait un bruit continuel.

Allumait, tour à tour, ses brillants réverbères; Et la nuit commençait, la nuit des grands mystères, La nuit sublime de Noël !

Dans les beffrois altiers et les humbles tourelles Les cloches balançaient des accords merveilleux

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142 HISTOIRE d'un ange

Oh ! comine en cette unit lears accents sont jojeax! Coniinc' leiira grandes voix en cette nuit sont belles ! Bifii i\(*A pauvres humains, Inssés de leur labeur Et courbés sous le poids d'une nouvelle année, P. usent voir refleurir ItMir jeunesse fanée Et songent alors au bonheur !

Cette nuit voit Paraour remplacer la vengeance,

L» pardon relever le coupable soumis ;

Elle voit l'union des plus flers ennemis;

VAUt voit, sous le chaume où régnait l'indigence,

Les âmes espérer un meilleur lendemain ;

Elle voit le sourire oh coulaient bien des larmes,

Lii sainte chanté dissiper les alarmes

Qui tourmentent le cœur humain.

L'automne, en s'en allant, laissait, sur nos rivages, Un parfum tout étrange. Accord délicieux.

Le riche et l'indigent levaient ensemble aux deux Un cœur plein d'espériuice, mi esprit sans nuages. La paix et l'allégresse habitaient les palais; L'amour et l'abondance étaient dans les chaumines; Et rien n'était plus gai que les voix argentines Des enfants réjouis et frais.

Mais le deuil planait sur l'une de ces demeures Oh régnent d'ordinaire et la joie et les ris, Et puis l'on entendait, sous les riches lambris, Le désespoir souuer de lamentables heures.

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HISTOIRE d'un ANOE 145

TJne petite voix faiblement marmarAit, ^a milieu du sileti«e, une plainte légère.

^t d'instant en instant les sanglot4 d'une luèie Disaient qu'un enfant se mourait.

Tendus jalousement, de beaux rideaux do noie Enveloppaient son lit de leurs moelleux contour.^ ; Les pieds, sans bruit, foulaient des tapis de velonrA. Les jouets curieux dont il faisait sa joie N'avaient rien maintenant qui put rénierveillcr ; Et les jolis cheveux dont ses épaulen rondes, Avec grâce tantôt portaient les boucles blondes, Flottaient épars sur Poreiller.

Les ressources et l'art d'une ville savante Pour sauver un enfant se virent épuiser ; Ils n'empêchèrent pas un fil de se briser, Un mot sombre et fatal de semer l'épouvante ! Une mère invoqua tout son amour vu vain ; Il ne sut pns, non plus, retenir auprès d'elle Cet objet tant chéri qui tendait sa jeune aile Pour voler au séjour divin.

Elle était à genoux au chevet de la couche, S'efforçant, pour calmer son douloureux transport, De rire au bien-aimé que lui urenair. la mort. Elle baisait son front et sa petite bouche ; Elle lui fredonnait un suave refrain } Lui disait que bientôt il irait aux vallées

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144 HISTOIBK d'un ange

Prendre des papillons, ces doaces fleurs ailées Qui naissent dans le ciel serein.

Il sourit tout à coup en rejetant son lange, Et l'on ne sentit plus battre son petit cœur. Sur sa lèvre entr'ouverte ainsi qu'une humble fleur Un soupir expira. Quelque chose d'étrange Paraissait imprimer à son front radieus Une vive surprise unie à l'allégresse ; Et ses grands yeux d'azur semblaient fixés sans cesse Sur un objet mystérieux.

Venu, sur un rayon, des voûtes immortelles, Un ange, enveloppé d'un nuage éclatant, S'avançait vers l'alcove où reposait l'enfant. En entrant il avait replié ses deux ailes, Scruté de son œil doux ce sommeil sans réveil Et parlé sans nul doute un céleste langage ; Et toute la maison avait, à sou passage.

Resplendi comme eu plein soleil.

Pendant qu'avec bonté ce messager céleste S^inclinait sur le nid, tout petit, tout soyeux, D'oii ne s'élevait pbis nul ramage joyeux, Et que sur sa poitrine, avec un tendre geste, 11 appuyait le front de son nouvel ami.

Un froid mortel saisit la mère infortunée; Celui qu'elle aimait tant l'avait abaadounée. S'était à jamais endormi !

HISTOIRE d'un ÀNOE 146

Cependant, déployant ses ailes de Inmière, Vers les parvis sacrés l'ange prit son essor. Il allait au-delà de tons ces astres d'or Qui sont dans l'infini comme un flot de poussière. Or, pendant qu'il portait l'objet de son amonr, En triomphe, bien loin d'nne ingrate patrie, Il rait à ses côtés une rose cneilHe

Naî^nère an terrestre séjonr.

Et le petit enfant lui demande une cliose, C'est que sa mère monte avec lui dans les cieax. Il fixe, tour à tour, nn regard anxieux Et sur sa face auguste et sur la fraîche rose Qui repose toujours |)rès de son cœur aimant. Et l'ange, souriant de son inquiétude.

Le presse sur son cœur avec sollicitude Et lui fait ce récit charmant :

Apprends, ô mon ami, que le ciel à la terre Par de touchants rapports à voulu se lier 5 Qu'il voit ce qui s'y passe et ne peut l'oublier. Les longs tourments de l'homme et sa joie éphémère Au ciel trouvent toujours un écho solennel.

Sur la terre l'amour bien vite, hélas I s'épuise ; Dans le ciel, au contraire, il croît, se divinise ; Dans le ciel il est éternel !

Au fond d'un quartier pauvre, en cette grande Tille Dont, au-dessous de noua, tu vois luire les toits,

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146 HiBTontE d'un ange

Et dans an gîte obsoar se trouvait, autrefois, Uu orpheliu. Toujours souffreteux et débile, Il n'avait pas couuu, celui-là, la pitié, Jamais dans le chemin d'une existence aride, Jamais la charité n'avait servi de guide Hélas 1 à son timide pié !

Tons les abattements et toutes les misères Qui lie viennent à vous que sur l'aile des aus, Et dont Tenfance iij^iiore, au moins, le^s traits cuisants, Broyaient son jeune cœur dans leurs cruelles serres! Au m itin de la vie, il en voyait le soir.

Pour nourrice il avait l'indigence au sein maigre, Pt>nr unique héritage il cueillait un mot aigre Quand il passait sur le trottoir.

Trop faible pour prier, n'ayant nul camarade Qui voulut près de lui demeurer un moment.

Il voyait tous ses jours s'écouler tristement. Bien souvent il mettait son pauvre front malade. Comme un roseau brisé, dans ses petites mains ; Appelant le sommeil qui le fuyait sans cesse. Il laissait, bien souvent, sa tête avec tristesse Tomber sur ses grossiers coussins.

Et parfois son esprit s'égarait dans les rêves. Il entendait chanter les oiseaux des forêts ; Il suivait les semeurs courbés sur leurs guérets ; Il foulait sons «es pieds 1« sable d'or des grèves ;

HISTOIRE d'un ANas 147

Il voyait den enfants courir sur le gazon, Egrener, dans les airs, les sons de lears voix gaies, £t traîner derrière eux Taubépine des haies En retournant à la maison.

Dans ce coin déaolé, dans cette rue obscure Oà vivait, délaissé, le petit T)rpbelin , A peine se glissait le rayon du matin.

Quand l'air chaud de Tété ranimait la nature, Cet air, que vous aimez, qui u*a rien d'accablant Dans les riants bosquets qui vous prêtent leur ombre, Suffoquait le petit sous son toit bas et sombre Ou sur le pavé tout brûlant.

Par un jour des plus beaux que le ciel vouB euvoiOi Tout chantait dans les airs, la ville était tout brait, Il sortit de nouveau de son triste réduit ii^t, d'un pas chancelant, suivit la grande voie. Il étiiit fatigué quand il vit un jardin Fermé de tous côtés par un long mur de pierre : Au milieu s'élevait une maison princière Dont l'aspect l'«irrêta soudain.

Là se berçaient au vent des arbres gigantesques ,* Les rameaux verts formaient plus d'un antre vermeil Où jouaient tour à tour et l'ombre et le soleil. Des guirlandes de fleurs tombaient en arabesques Et caressaient le front d'un enfant gracieux. Des fontaines, des puits, en ruisaelantes gerbes.

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148 HISTOIRE d'un ange

LiDçnieiit de fraîches eaux qui tombaient sur les herbes Arec des bruits harmoDieux.

L'orphelin avança sa figure amaigrie A travers les barreaux de la porte de fer.

Il contempla longtemps cette ondulante mer De verdure et de fleurs, de bors et de prairie Qui s^offrait tout à coup à ses regards surpris. Dans ses heures de paix, dîins ses rêves de rose. Jamais il n'avait vu si ravissante chose Sourire à ses jeunes esprits.

Vous étiez à jouer alors dans les allées } Votre petite main jetait des fleurs en l'air, Et puis de votre b.mche uu rire frais et clair S'échappait tout à coup, quand ces fleurs effeuillées Retombaient en flocons sur vos jolis cheveux. Là de cette maisou se trouvait l'espérance. . L'on éloignait de vdus avec soin la souffrance, Et l'on veillait sur tous vos jeux.

Du seuil de la maison, cependant, la servante, Lasse d'apercevoir ce front pâle et vilain, Alla tout droit trouver le petit orphelin, Et; lui jetant un sou d'une main méprisante, Lui dit avec rigueur de bientôt s'en aller.

Or, quand il entendit cette parole dure, De ses grands yeux rêveurs sur sa maigre figure Des pleurs se mirent à couler.

HISTOIRE d'un ange 149

Maïs votre cœar d'enfant, votre cœar sat comprendre Li'ainertame des pleurs qu'un enfant comme voua Répandait, sans pourtant ressentir de courroux. Et, laissant là vos jeux, vous avez été prendre Au parterre une fleur, la plus belle du lieu, Et vous êtes venu, courant sous le feuillage, La lui donner gaiement à travers le grillage, En lui disant un doux adieu.

L'aspect de cette fleur, son éclat, son arôme, Le charme tout nouveau de ce mot généreux, Pour Pesprit désolé du petit niallienreux Furent, en ce moment, comme un suave baume.

Lui que tons aocueilliient avec des mots d'aigreur, II ressentit alors une joie inouïe :

Il garda, dans sa main, la rose épanouie.

Et le tendre mot dans son cœur.

Puis il s'en retourna, plein de reconnaissance, Dans son pauvre réduit. Pauvre I.... oh ! non ! désormais Il est tout inondé de lumière et de paix !

Et les rêves légers de la douce innocence, Comme les blancs flocons au milieu d'un ciel noir. Sur la couche paisible où le petit sommeille Voltigent par essaims à la lueur vermeille Des étoiles de ce beau soir !

L'aurore n'avait point du chevet solitaire Chassé la vision ; et le pauvre petit,

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160 HiSTomB d'un ange

PluB faible que la yeille, avait gardé le lit Aviût-il entenda, ce jeune prolétiiire.

Les riches lai parler avec calme et bonté, Qae tout fut, ce jour-là, d'une douceur extrême 7 Oh ! c'était cette fleur dont le charme suprême Eloignait toute anxiété I

En regardant la rose, il avait un sourire, Bien qu'il en yit tomber, dans sa débile main, Une par une, hélas t les feuilles de carmin I " C'est donc ainsi, mon Dieu ! que toute fleur expire. . '' toi, tu renaîtras, dit-il, dans ses transports. ..." Le lendemain matin, lorsque, dans la man8arde5 I/aube laissa glisser sa lumière blafarde La rose et l'enfant étaient morts.

Et l'Ange, souriant, reprit bientôt encore :

— Le Seigneur m'a permis de vous aller chercher Avant que le malheur ne soit venu toucher.

De son soufBle mortel, vos jours à leur aurore. Avant que le péché n'ait souillé votre cœur ; Car j'étais l'orphelin auquel, dans sa misère. Vous daignâtes offrir cette rose si chère Avec nn mot plein de douceur.

Et dans cette cité dont avait parlé l'ange.

Au fond du cimetière, un superbe tombean

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HISTOIBE d'un ange 151

Avait été constrait du marbre le plas beau.

Il se voila de fleurs d'une richesse étrange Sitôt que du printemps le vent tiède souffla. Ety près de ce sépulcre émaillé de verdure, Etait une autre tombe, humble, petite, obscure . • • Nul ne savait qui dormait là !

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Il est des droits sacrés qaUl ftiiit savoir défendre.

De grands devoirs qa^il faut accomplir. Poar comprendre

Ce que le ciel commande et ce que l'homme fait,

Il faut du premi r houime adm(^ttre le forfait

Et du Christ incirné le sauglant sacrifice.

On proclame hien haut Tamour de la justice,

Mais on oublie, hélas! de graver en sou co»ar

Ce que la bonche loue avec tant de chaleur.

Dieu ramène pourtant chaque chose à sa gloire :

C'est ce que je dirai dans une courte histoire.

Jean Dumas habitait, non loin de la cité, Uoe blanche maison sous les bois. En été.

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Les oiseanx voltigeaient snr les branches des hêtres Et Tenaient, le matin, jusque dans les fenêtres Pour chanter au réreil leurs joyeuses chansons; En hiver, le fléau battait dru les moissons, Et pois l'on festoyait comme c'est la coutume.

Or, les coaps répétés dn marteau sur l'enclume

Disaient que près de là vivait un forgeron.

n se nommait, je crois, Cyprien Bergeron.

Si Je l'appelle ainsi ce n'est pas pour la rime.

Les deux voisins heureux se montraient de l'estime.

Mais ils ne marchaient sons la même couleur ;

L'an était libéral, l'autre, conservateur.

Ils eurent à la fin une ardente dispute Au Bcget des héros qui commençaient la lutte. Pour un siège d'un jour, dans notre Parlement. Jean dit à Bergeron :

— Tu pailes sottement; Ton candidat est fourbe et ta cause est mauvaise.

Et l'autre répliqua, bondissant sur sa chaise i

— Ma cause est bonne et mon homme vaut mieux que

[vous I

—Tiens ! si je le voulais tu serais avec nous.

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— Comment ?

—Ta n'est pas libre.

— Est-ce quelque menace ?

— Je puis, si je le veux, te chasser de la place.

— Me chasser ?

— Te chasser I

—Tu ne le feras pas !

Je le ferai, bien sûr, si, demain, tu ne vas Pour l'homme de mon choix enregistrer ton yofce.

— Jamais !

—Tu me dois î

-Oui.

— Tu me paieras.

—Despote I — Un grand mot que j'ai lu dans tou petit journal. Je ne te ferai pas, moi, de discours banal.

Mais je te chasserai de ta pauvre boutique I

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— Bah ! j^anrai poar abri mon drapeaa politique.

La querelle dura longtemps et fit du bruit.

Dumas ne dormit point, rêvant, tonte la nnit, Aux moyens d'exercer le plus tôt sa vengeance. Il fit vendre la forge et rit de l'indig(3nce Où tomba tout à coup sou malheureux voisin, Puis ensuite il noya ses remords dans le vin.

Trente ans sont écoulés. Dans les vertes prairies

Qui s'étendent au Nord, comme des mers fleuries,

Au bord du lac Saint-Jean, derrière nos grands monts,

Il s'élève un village où nombre de maisons,

Pleines de frais enfants, grouillent comme des ruches.

Dans l'âtre,{inx jours de froid, flambent gaîment les bûches

Lorsque le vent se tait et que les deux sont clairs.

On voit de tout côté s'élever dans les airs

Les colonnes d'argent de la molle fumée.

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Le givre émail le alors la fenêtre fermée.

Plus tard, la porte g'ouvre et le joyeux soleil Jusqu'au cœur du foyer plonge un reflet vermeil; Bt les bois tout en fleurs y versent leurs dictaineS; Doux comme les vertus de ses naïves âmes.

Dans l'une des maisons, en face du ciiâssis

Qui donnait sur la route, un homme était assis,

Uu vieillard. Il avait la chevelure blanche.

Le dos courbé, l'air doux et la figure franche*

Il fumait en silence, et sou regard rêveur

Suivait, au bord du lac, une étrange vapeur

Que le vent déployait comme un voile de soie.

La maison de cet homme était pleine de joie :

Le bonheur Tinondait de ses divins rayons.

On voyait à Tentour onduler les sillons j

Les vergers lui donnaient des fruits tout pleins d'arôme.

Et les pins toujours verts la couvraient de leur dôme.

Elle était comme un nid enfoui sous les fleurs :

Le rire éclatait là, là s'essuyaient les pleurs.

En face s'élevait une forge ; et sans cesse Sous l'enclume de fer qui tintait d'allégresse On entendait tomber l'implacable marteau.

Le soufflet, haletant sous son large manteau, Attisait le foyer. Se brisant en parcelles.

Le fer rouge battu lançait mille étincelles Autour de l'ouvrier coûtent de son labeur.

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Bien Bonveut le vieillard eacor plein de vigaear Veuait à Tatelier poar reprendre sa tâche.

Il n^aarait pas voala s'affaisser comme au lâche; Au coiu de son foyer, sous le fardeau des ans. Comme font de nos jours taut de vieux artisans. Mais son fils, toutefois, le plus souvent peut-être^ Faisait seul la besogne, et la faisait eu maître. Il reu trait à son tour les bras noirs de charbou, Mais qu'importe f il avait travaillé, c'était bon.

Pendant que le vieillard fumait, souriant d^aise, Assis moelleusement dans une grande chaise, - £t que Paul, son garçon, était h. l'atelier, La mèi-e, alerte eucor, surveillait le cellier £t les filles, chantant quelques chansons nouvelles, Cousaient le linge blanc ou nouaient des dentelles. Le temps que Dieu donnait on savait l'employer. Un Christ, les bras tendus, protégeait le foyer.

Non loin, sur le chemin bordé de bois d'érable. Tiré par un cheval poussif et misérable.

Venait un chariot. Il était encombré :

Des lits,' des bancs, des sacs I Tout cela délabré,

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Toat cela revêtu de cet air de détresse Qui choqae le regard et même vous oppresse.

Ce pénible attelage était, hélas! g aidé Par ail homme bien yieaic. Sou frout chaave et ridé, Penché presque toujoars sur la route de sable, Gardait d'un long chagrin la trace impérissable. Et les essieux criaient, et leurs cris agaçants Faisaient, par-ci par-là, sourire les passants. Derrière la voiture, un bœuf qui se lamente, Un chien la tête basse et que la soif tourmente Et deux femmes. L:i fille, une jeunesse encor, Blonde avec un œil tendre, avec des cheveux dW, Belle malgré ses pleurs et sa pâleur extrême ; La mère, bien âgée et s'oubliant soi-môme Pour ne songer toujours qu'à ceux qu'elle chérit Et toutes deux s'en vont songeant dans leur esprit Aux beaux jours d'autrefois qui sont passés si vite. On dirait que, honteux, le vieillard les évite } Et lorsqu^ls sont ensemble aux heures de repos Rarement il se mêle à leurs tristes propos.

Tout à coup cependaut le chariot se brise :

Une ornière, un CJii Hou, l'on ne sait. La surprise Pour les trois voyageurs est grande assurément. Ou reg.irde, on soupire, on demande comment On pourra supporter une pareille épreuve.

Ln voiture, c'est vrai, n^était pas toute neuve. Mais enfin l'on s'était bien rendu jusqu'ici, Pourquoi ne pas aller un peu plus loin aussi ?

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160 LE BŒK POUR LE HÀL

Le forgeroiiy tonjonrs à sa fenêfcre ouverte; Regardant le lac bleu dans sa ceinture verte, Regardant chaumes, vais et prés d'un œil distrait, Aperçut la voiture au moment qu^elle entrait Dans le petit vilLige a\rec sa charge lourde ; Il entendit aussi, je crois, la plainte sourde Des essieux mal ferrés qui se rompaient soudain.

— Paul, cria-t-il, allons donner un coup de main A des colons nouveaux qu'un accident, sans doute, Vient d'arrêter là«bas, au milieu de la route."

Vous le savez déjà, Paul c'était son garçon ;

Il forgeait en chantant comme un joyeux pinson.

Il sort, et tous les deux, le fils avec le père

Vont aider le vieillard qui pleure et aésespère.

On porte à la maison le pauvre mobilier }

Le chariot boiteux se traîne à l'atelier,

Et les deux forgerons se mettent à l'ouvrage.

Faire la charité leur donne du courage.

Le soufflet bourdonnant allume un l'eu d'enfer

Et les pesants marteaux tombent dru sur le fer

Quand le travail fut fait il était soir. La grive Eparpillait déjà sur la paisible rive.

Comme des diamants, les notes de sa voix.

L'ombre s'épaississait sons le dôme des bois. L'hôte du forgeron, malgré l'heure avancée, Voulut poursuivre alors sa route commencée.

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— Je vais partir, dit-il, mais il faudrait d'abord Piiyei- ce que je dois.

—Pour qu'on reste d'accord No m'offrez rien du tout, non! pas la moindre somme, Passez ici la nuit et dormez un bon somme, Reprit le forgeron avec un franc souris.

Les jeunes gens se sont toujours vite compris. Un tendre sentiment, une amitié sincère Entre Paul et ses sœurs et la jeune étrangère Naquit à Pinstaut même. On descendit gaiement. Par un sentier de fleurs, au bord du lac dormant. Et, sur un tronc moussu, les pieds tout près de l'onde. On alla s'asseoir. Paul, près de la ûlle blonde Se trouva, par hasard ou volontairement.

Il était tout heureux, parlait joyeusement Et regardait beaucoup sa compagne jolie.

Cependant je ne sais quelle mélancolie S'en vint clore sa lèvre et noyer son legard. Parti d'un œil d'azur, un rayon, comme un dard, L'aviiit touché soudain ; uu doux rayon de flamme Soudain avait glissé jusqu'au fond de son âme.

— Jamais, se disait-il, jamais le veut du soir Ne s'est levé si pur I C'est comme un encensoir Qui balance dans Pair les parfums de l'aurore. Jamais les flots du lac ne sont venus encore

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Murmurer à nos pieds des sonpirs si toachaiits I Et jamais les oiseaux n'ont fait de si doux chants !

Cest sou cœur qui chantait Et tout est harmonie, Le ciel est près de nous et la terre est bénie Lorsque chante le cœur et s'éyeille l'amour.

Il fallut cependant qu'on songeât au retour.

Car la nuit s'avançait avec son voile d'ombres. Et les arbres mêlés formaient des niasses sombres Où l'on ne distinguait ni feuilles, ni rameaux. On fit de longs adieux au lac. Ses fraîches eaux Portèrent jusqu'au loin les charmantes paroles, Et l'on n'entendit plus, sur les fougères molles. Que les pas mesurés des jeunes promeneurs.

Paul ne marchait pas vite et de nouveaux bonheurs Ce soir-là, croyez-le, rayonnaient sur sa vie. Sa compagne semblait aussi toute ravie.

Ils n'avaient pas marché la moitié du chemin Qu'ils se parlaient tout bas et la main d«ans la main.

Cependant les vieillards assis devant la porte. Aspirant cet air pur que le soir nous apporte Quand on est dans les champs, sous les bois, près des flots, Causaient en attendant le moment du repos.

—Pour aller, pauvre ami, défricher une terre Vous êtes bien trop vieux, je ne saurais le taire. Disait le forgeron au colon étranger.

— Je le sais bien, hélas ! mais n'y puis rien changer ! Je ue demande pas, soyez sûr, l'abondance.

Mais le paiu qu'an travail donne la Providence. J'ai connu de beaux jours et je les ai perdus. Je possédais des biens ; ils ont été vendus.

Mes filb se sont enfuis — à vous je le raconte — Mes fils ont déserté quand ils ont vu ma honte, Quand ils ont vu la faim s'asseoir à notre seuil. Où sont-ils maintenant? où leur coupable orgueil LàBS a-t-il entraînés? Je ue saurais le dire. Je n'ai pas cependant le droit de les maudire Parce que je fus lâche et que Dieu me punit.

Et ce fut en pleurant que le vieillard finit.

— Quelle était, demanda l'hôte, Totre paroisse ? Et quel est votre nom ?

Oppressé par l'angoisse, Le malheureux pouvait à peine se tenir.

Sa femme qu'attristait aussi ce souvenir Répondit aussitôt, essuyant sa paupière :

— ^Nous avons demeuré bien longtemps à St-Pierre, Saint Pierre d'Orléans.

Et, parlant presque bas.

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L'homme reprit alors :

-^Moi) nom est Jean Damas.

— Jean Damas, dites- vous f Qaoi ! Jean Damas, de l'He? Cria le forgeron : Non! non ! c'est inutile !

Ta n'es point Jean Dumas ! je te reconnaîtrais 1

Approche donc an pea qne je lise tes traits ! . . . .

Ah ! soas nos oheveaz blancs et sons nos peaax tannées

On ne retroave plus nos jennesses fanées !

— Quoi ! yoas me connaissez ! quoi ! vous m'avez connu ! Lorsque j'étais heureux êtes- vous donc venu, Comme je fais ici, vous asseoir à ma table ?

Ah ! j'en éprouverais un bonheur véritable !

— Nous nous sommes connus, mais voilà bien longtemps ; Nous sommes à l'hiver, nous étions au printemps.

[homme — Vraiment, c'est bien heureux ! mais dites-moi, brave En quel endroit c'était et comment l'on vous nomme.

— C'était à l'Ile, Jean, reprend le forgeron, Et je me nomme, moi, Cyprien Bergeron.

Dumas reste muet de stupeur } et sa femme.

Poussant de ces sanglots qui vous déchirent l'âme Et fondant tout à coup en pleurs, s'écrie alors,

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LE BIEN POUR LE MAL l65

— Vengez-voiis, Cyprien, et jetez-nons dehors I !Kt Damas, demandant le pardon de sa faute, HTomba dans la poassière anz genonz de son hôte.

— Viens, dit le forgeron tout éma ; lève-toi ! Ne t'agenoaille point comme ça devant moi, Cela me rend honteux, et je crois qu'on me raille. Sntrons.

Le crucifix pendait sur la muraille.

Il s'en fut à ses pieds se jeter à genoux 'Et dit, levant les mains :

Mon Dieu, pardonnez-nous Comme nous pardonnons à ceux qui nous offensent !

Pais, quand il fut debout :

— Jean, les moissons commencent, £t je cnltive un peu tout en forgeant beaucoup. J'ai besoin que l'on m'aide, et je fais un bon coup !En vous gardant ici, toi, ta femme et ta fille. Nous ferons désormais uue seule famille.

Lies jeunes gens rentraient juste à ce moinent-là : — Mon père, ajouta Paul, je songeais à cela.

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