‹ Petits portraits et notes d'artChapitre 10 sur 25 · LA MORT DU DUC D AUMALE · texte numérisé non relu

LA MORT DU DUC D AUMALE

Au château de Chantilly, à l'extrémité des grands appartements, se trouve une petite chambre au plafond bas, tendue en drap de soldat et meublée d'un lit de camp. C'est là qu'Henri d'Orléans, duc d'Aumale, propriétaire d'un des plus beaux châteaux de France, attendait la visite de la mort, avec le courage simple qui a marqué tous les actes de sa vie. Il l'a reçue en Sicile, au début d'une villégiature de printemps, par une de ces surprises funèbres qui, pour tout homme, enveloppent de mystère le lieu où l'heure suprême doit sonner pour lui. Le réduit de Chantilly, simple et mâle comme une tente, n'en reste pas moins le symbole d'une existence qui. comblée d'honneurs et de richesses, a eu pour idéal le devoir et la simplicité du soldat.

Dans un salon voisin de cette chambre, sous une vitrine qui enferme de luxueux souvenirs de famille — parures royales et portraits aux cadres de dia mants — figure une croix de la Légion d'honneur,

dont le métal est faussé et le ruban décoloré. Le duc la portait au combat de Mouzaïa, lorsque, capitaine de dix-huit ans, il recevait le baptême du feu, sous l'œil de son clairon, Parisien du faubourg Saint-Antoine, qui observait d'un air d'abord narquois, puis respectueux, l'attitude d'un prince du sang devant l'égalité du danger. C'est une balle arabe qui a meurtri l'argent, et le soleil d'Afrique qui a mangé le rouge de la moire. Dans la grande galerie, en face des armes que le grand Gondé portait à Rocroy et des immenses drapeaux qui flottèrent sur les bandes espagnoles, au milieu des trophées pris sur Abd-el-Kader, est un fusil de munition, ofi^ert au duc par la Suisse. Sans aucune intention de mise en scène, car les visiteurs de Chantilly n'y pénétraient pas, cette chambre de sous -lieutenant, avec cette croix de chevalier et ce fusil de soldat, hommage d'une république à un prince, racontent le caractère et l'existence de celui qui leur avait donné place au milieu de ses trésoi^s, comme, dans le vieux conte, le berger devenu ministre avait fait de ses haillons.

Joignez-y la courte pipe de bruyère que le duc allumait avec un geste troupier après les déjeuners où il réunissait ses camarades de l'armée et ses confrères de l'Institut. Dans ses campagnes d'Afrique, il avait eu pour compagnons d'armes les survivants de la Révolution et de l'Empire; il conservait l'extérieur et les habitudes de la génération militaire que Charlet et Raffet ont dessinée.

Une lithographie de Raifet le représente, à dix-

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neuf ans, ramenant à Paris le il^ léger. Le même artiste l'a peint à l'aquarelle, un an après, en uniforme de maréchal de camp, portant au bras et à l'épée le deuil de son frère, le duc d'Orléans. Ces deux portraits de soldat sont typiques.

Il avait alors le teint clair, les cheveux blonds et les yeux bleus, des yeux singulièrement doux et clairs, aisément rieurs, de ces yeux dont l'azur se fonce vite au gris d'acier, lorsque y passent la colère et le courage. Tel est le soldat de l'Ile-de-France, du Nord et de l'Est. Le général Henri d'Orléans avait conservé cette beauté martiale lorsque, quarante ans plus tard, Bonnat et Paul Dubois le représentaient en commandant de corps d'armée, sous la troisième République.

Sa tête est toujours empreinte d'énergie militaire, malgré la vieillesse, dans la médaille que gravait Chaplain en 1887 et que l'Institut offrait au donateur de Chantilly. On n'oubliait pas, une fois vue, la silhouette du duc en ces dernières années. La démarche alourdie par la goutte, la taille courbée, la main nerveuse s'appuyant sur une canne d'invalide, la moustache et la barbiche d'un blanc d'argent, la grosse rosette rouge à la boutonnière, il ressemblait à un vieux drapeau, ce drapeau déchiré sur lequel, dans la lithographie de Raflfet, le Drapeau du 17^ léger^ chante le coq gaulois et qui guide la forêt mouvante des baïonnettes. Tel l'a peint Benjamin-Constant dans le portrait que, tout à l'heure, au Salon des Champs-Elysées, un crêpe a voilé.

Soldat et citoyen, le duc d'Aumale a réglé sa vie sur le sens de ces deux titres, les plus beaux qu'un homme puisse porter. Il aurait pu faire graver sur le tombeau qui l'attend la courte épitaphe que le maréchal de Castellane a voulue sur le sien : « Cigît un soldat ». Il aurait pu y joindre la formule aussi brève et aussi pleine où les Romains mettaient tout leur patriotisme et toute leur fierté : Civis ego siim. Ce prince du sang a respecté la volonté nationale et s'est soumis aux institutions libres. Exilé, il léguait Chantilly et ses trésors d'art à un corps institué par la Convention nationale, à l'Institut de France. Du jour où il avait dû renoncer à « servir », entre tous les objets d'étude auxquels il pouvait appliquer ses loisirs, il choisissait les institutions militaires. Il écrivait, dans le passé, l'histoire des Condés, dans le présent celle des soldats d'élite, zouaves et chasseurs à pied, qu'il avait commandés; il signalait les vices d'organisation qui compromettaient la défense nationale. Au moment où sa famille espérait relever le trône, il se tenait à l'écart de toute intrigue et, comme manifeste, se bornait à défendre le drapeau national, le drapeau sous lequel il avait combattu et qu'il voulait maintenir au-dessus de tout.

Cette attitude datait de loin. Lorsque, pour la première fois, il s'était vu dans l'obligation de choisir

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entre le rôle de prince et celui de soldat, il avait pris son parti avec une promptitude et une simplicité de décision qui mettaient à nu le fond de cette nature. En 1848, gouverneur général de l'Algérie, en apprenant la révolution parisienne, il donnait à la colonie l'exemple de l'obéissance à la volonté nationale et faisait à l'armée des adieux empreints de la plus digne et de la plus mâle tristesse. Supposez en pareil cas un Bonaparte, je ne dis pas seulement le grand empereur, mais un de ses proches, César plus ou moins « déclassé ». Quelle occasion unique pour jouer un rôle d'ambition personnelle et commencer une campagne de prétendant !

Depuis, le duc d'Aumale n'avait eu qu'un désir : recevoir de son pays le droit de reprendre l'épée. En 1870, il était à Bruxelles, suivant avec anxiété la marche de Mac-Mahon vers la frontière et, à mesure que ses anciens compagnons d'Afrique avançaient vers lui, il frémissait comme le cheval de troupe qui entend venir l'escadron. C'est là qu'il apprenait Sedan, et il refusait d'y croire : « Ce n'est pas possible! s'écriait-il. Une armée française ne capitule pas en rase campagne ! »

Les politiciens de son parti lui ont reproché ces sentiments. Ils le traitent d'homme de second ordre, inférieur à son nom et à sa destinée. Certes, le duc d'Aumale n'a pu donner toute sa mesure; il n'a pas commandé de grandes armées sur les champs de bataille d'Europe; il n'a pas attesté par des victoires décisives les talents de général qu'il avait développés par des études incessantes. Il a dû se tenir

dans une attitude de patience et d'attente qui s'est prolongée jusqu'à la mort. Est-ce sa faute? Regrettons plutôt pour notre pays qu'une telle force ait été perdue. Pour lui, il aura donné les deux plus beaux exemples qui puissent venir de ceux dont le rangfait un modèle pour les autres hommes : le dévouement à la patrie et le respect de la loi.

Empêché par les circonstances de jouer un des premiers rôles de l'histoire contemporaine, il s'est résigné, avec une modestie fière, à pratiquer de hautes vertus. Il y a des Napoléons et des Washingtons. Le duc d'Aumale s'est réglé sur les seconds. L'histoire jugera avec sympathie et respectée prince qui n'a manqué d'être un grand homme que pour avoir voulu être un homme de bien.

Avec la France et l'armée, il aimait d'un grand amour l'histoire et l'art. C'est là le second trait qui définit cette nature. Il a demandé à ces nobles choses la consolation de ses mécomptes, de ses tristesses et de sa longue attente. Il y a deux ans, à l'époque du centenaire de l'Institut, j'avais l'occasion de dire dans quel esprit il avait écrit l'histoire des Gondés et comment il avait rétabli Chantilly dans sa splendeur première*. Il me suffit de rappeler aujourd'hui que cette histoire aurait éta-

1. Voir, dans mes Petits 'portraits et notes d'art, première série, le Duc d'Aumale et Chantilly.

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