LA MORT DU DUC D AUMALE
bli la réputation d'un professionnel et qu'il n'y a pas au monde un musée qui, par le développement d'une idée maîtresse, le choix et l'arrangement, égale Chantilly. Avec le Louvre, Fontainebleau et Versailles, qui racontent l'histoire de la royauté française, le château des Montmorency et des Coudés déroule celle de la noblesse féodale. Pour notre démocratie, aussi fière du passé de la France que passionnée d'égalité, il constitue un de ces titres de famille qui permettent à notre pays d'imposer le respect de sa jeune république aux vieilles monarchies de l'Europe et de recevoir d'égal à égal la visite d'un empereur.
A peine rentré en France, l'avant-dernier jour de l'année 1871, le duc d'Aumale avait été élu membre de l'Académie française, en attendant d'entrer, en 1880, à l'Académie des beaux-arts et, en 1889, à l'Académie des sciences morales et politiques. Supposez-le sans autres titres que ceux d'historien et d'amateur d'art, il aurait largement mérité sa place dans ces trois Compagnies. L'Académie française ne réunit pas seulement des écrivains, mais tous ceux qui, à un degré éminent, honorent la France. L'Académie des sciences morales a une section d'histoire, et non seulement nul plus que le duc d'Aumale ne répondait à la définition des membres libres de l'Académie des beaux-arts, mais il était à Chantilly un conservateur de musée comme j'en souhaiterais plusieurs au Louvre.
Avant lui, l'ancienne Académie française avait élu un prince du sang, le comte de Clermont, qui fut
un académicien fort négligent de ses devoirs et, après avoir aspiré à l'égalité académique, se prévalut de son rang pour ne pas prononcer le discours d'usage et ne pas siéger. Le discours prononcé à l'Académie française par le duc d'Aumale en 1871, pour succéder à Montalembert, est un très beau morceau d'éloquence vibrante et sobre. A l'Académie des beaux-arts, la notice qu'il lut sur le comte de Cardaillac, à défaut des grands traits que ne lui fournissait pas une carrière purement administrative, lui donnait lieu à tracer du coin de Gascogne auquel appartenait son prédécesseur un portrait d'une ferme et fine justesse, portrait de famille, car ce pays avait appartenu à l'apanage d'Henri IV.
Il se partageait, avec un grand souci de faire les parts égales, entre les trois Compagnies. Partout il avait exigé que les usages académiques lui fussent appliqués, ne voulant être traité que de « Monsieur ». Il parlait bien et aimait à parler, même lorsqu'il n'avait pas la parole, et, aux beaux-arts, le couteau à papier du président se soulevait pour lui assez souvent. Je dois ajouter que, vu la qualité du eau seur, le couteau s'abaissait respectueusement. Voisin de Détaille, il discutait avec lui d'uniforme et de bouton de guêtre, suivant de l'œil et commentant les dessins que le peintre traçait à la plume sur le papier académique. Deux ou trois fois par an, il assistait au dîner qui réunit, le premier samedi de chaque mois, les membres de l'Académie. Ces dîners sont très gais et presque toujours, grâce aux membres de la section de musique, ils se terminent par
LA MORT DU DUC d'aUMALE. 175
une sorte de concert où Ton n'interprète pas que des maîtres. Le duc d'Aumale y payait son écot d'anecdotes et accompagnait mezza voce la mélodie ou même les chœurs.
En tout, chez lui, on sentait la race, ni trop, ni trop peu. Il inspirait l'aisance par la sympathie et le respect par l'estime, celle qui va de l'homme à l'homme. Tel il se montrait en toute circonstance, dans la vie parisienne. Une rare sûreté de tact et une mesure attentive lui faisaient partout une place qui, jamais, n'a été gênante pour lui ou pour autrui. Il se montrait sans se prodiguer; il prenait sa part des plaisirs élégants; il témoignait son intérêt à toutes les manifestations d'art. Dans des situations très délicates, où il eût suffi d'un rien pour le faire discuter ou pour embarrasser autrui, où il s'agissait de ne rien céder et de ne rien exiger de son rang, il a montré une dignité aisée et parfaite. Au retour d'exil, il allait faire au président Carnot une visite de remerciement où il disait tout ce qu'il fallait dire et rien de plus. Invité par M. Félix Faure aux fêtes données en l'honneur du Tsar, il allait lui dire de vive voix pourquoi il s'était abstenu d'assister à des cérémonies, où il n'aurait pu paraître qu'en uniforme de général français, et cet uniforme, une loi non rapportée le lui avait enlevé. Il y a quelques mois, à la représentation de Lorenzaccio , il allait féliciter Sarah Bernhardt dans sa loge et, tandis qu'autour de lui l'emphase cabotine enchérissait sur l'enthousiasme sincère, il disait à la grande artiste juste ce qu'il devait dire, avec esprit et galanterie.
Au moment où le duc d'Aumale entre dans Fhis-' toire, rappelez-vous les princes qui sont morts dans des circonstances analogues, c'est-à-dire réduits à la condition de simples citoyens. Un tel rang est si difficile à garder que la plupart n'ont laissé que l'exemple de grandes fautes ou de déchéances personnelles. Pour un comte de Chambord, que de Charles-Édouard !
Ce n'est pas à l'étranger, dans une attitude de volonté, avec le prestige de l'éloignement, que le duc d'Aumale a forcé le respect de ses ennemis politiques. C'est au milieu de nous, vivant de notre vie et sans autres droits que les nôtres, bien plus frappé par une loi d'exception. Il a mérité que la plus ombrageuse démocratie se parât de son nom et de sa présence.
On écrira et on parlera beaucoup sur lui ; on fera son oraison funèbre, quoique notre temps ne puisse offrir un Bossuet à ce dernier représentant des Coudés. Entre tout ce qui peut être dit ou rappelé à son sujet, un souvenir et un mot me semblent être la plus belle parure de ce cercueil, que ne couvrira pas l'uniforme de général français. Lorsque furent célébrées les funérailles du tsar Alexandre II, Gambetta fit demander au duc d'Aumale s'il consentirait à y représenter la France républicaine. Le duc avait accepté avec empressement, mais la politique empê-
LA MORT DU DUC d'aUMALE. 177
cha le ministre patriote d'exécuter son projet. En 1884, J.-J. Weiss, voyageant en Alsace, faisait, près de Dannemarie, la rencontre d'un bûcheron, ancien soldat français, qui lui racontait son histoire : « J'étais du 17^ léger, et le duc d'Aumale était mon colonel. Beau régiment et beau colonel ! Je ne me doutais pas en ce temps-là que je mourrais Allemand. » L'Alsacien choqua son verre contre celui du voyageur français, en disant : « A la France et à mon ancien colonel* ! »
8 mai 1897.