Charles Bocher, Lettres et récits militaires
2. Germain Bapst, le Maréchal Canrobert, Souvenirs d'un siècle, t. I, 1898.
Bocher — il adapte à la vie contemporaine les ^oûts d'un officier de l'ancien régime. Il a été capitaine aux .chasseurs d'Orléans et il est le plus ancien abonné de l'Opéra. Dans les tranchées de Sébastopol, il faisait partie d'un petit groupe riche et titré qui charmait les ennuis du feiège en parlant du foyer de la danse et du Jockey-Club. Ses lettres sont fines, nourries et discrètes, comme la conversation d'un Parisien très informé et très clairvoyant. M. Germain Bapst, sorti du même milieu social, — les Bapst — unit l'âme d'un archiviste à celle d'un cocardier. Il vit au milieu des livres et du bric-à-brac militaires. A défaut de la poudre, il respire avec délices la poussière des bibliothèques. Tous deux étaient bien préparés pour comprendre et aimer le maréchal, fils d'un officier de l'armée de Gondé et cousin germain du général Marbot. Ils l'ont bien connu et ils le font admirer.
Je dis : admirer, en donnant au mot tout son sens. Le caractère et la carrière de Ganrobert, dans un pays nécessairement militaire comme la France, sont un de ces exemples qui élèvent les cœurs. Il faut, comme dit la Marseillaise, que « la terre en produise de nouveaux ».
Je sais d'abord un gré infini à MM. Bocher et Bapst d'avoir fait la vérité sur le rôle de Ganrobert au 2 décembre 1851. Il restait un nuage sur cette pure gloire; ils Font dissipé, dans la mesure du possible : Ganrobert n'a pas été un conspirateur ; il n'a fait qu'obéir à ses chefs; il n'a pas commandé le feu sur le boulevard Poissonnière et il a énergiquement
arrêté les fusils qui partaient tout seuls. Il n'a pas servi le second Empire en soldat politicien, mais avec la parfaite loyauté dans l'obéissance qu'il regardait comme le premier devoir de son métier. On peut préférer à ce rôle celui d'un Cavaignac ou d'un Charras, — qviant aux Changarniers, que Dieu nous en préserve dans nos assemblées politiques ! — mais tant qu'il y aura des armées permanentes, l'idéal du soldat qui ne veut être qu'un soldat se trouvera traduit dans ce superbe début de « la Théorie », que Canrobert aimait à répéter : « La discipline faisant la force principale des armées, il importe que tout supérieur obtienne de ses subordonnés une obéissance entière et vme soumission de tous les instants'; que les ordres soient exécutés littéralement, sans hésitation ni murmure; l'autorité qui les donne en est responsable, et la réclamation n'est permise à l'inférieur que lorsqu'il a obéi. »
Canrobert n'a pas attaché son nom à une grande victoire ; chef d'une grande armée, il a résigné son commandement avant les opérations décisives ; son plus célèbre fait d'armes est la prise d'une bicoque arabe. Avec cela, si notre histoire militaire offre nombre de généraux qui eurent plus de génie et de bonheur, il égale les plus grands par d'autres quahtés.
Lui refuser entièrement ce que Napoléon appelait la « partie divine » de la guerre, le coup d'œil qui assure les grands résultats, serait parfaitement injuste. Deux fois au moins, il a vu de très haut et très juste. La première, c'est lorsque, devant Sébas-
iopol, malgré les ordres de Paris et l'obstination tout anglaise de lord Raglan, il voulait entreprendre un siège régulier et, avant tout, détruire l'armée russe de secours; la seconde, au début de la guerre d'Italie, lorsqu'il sauva Turin, en obligeant Victor-Emmanuel à quitter la ligne trop faible de la Dorea- Baltea, pour se jeter dans Alexandrie, sur le flanc de de l'armée autrichienne. En Crimée, plutôt que de verser inutilement le sang de ses soldats, il laissait à un autre la gloire du succès qu'il avait préparé. Il donnait un exemple d'abnégation unique — celui que le malheureux Grouchy aurait voulu donner la veille de Waterloo, en suppliant Napoléon de le garder avec lui et d'envoyer Ney à la poursuite des Prussiens — et il demandait à reprendre le commandement d'une simple division. En Italie, il faisait encore ce que ne sut pas faire Grouchy à Wavres, ce que fit Mac-Mahon à Magenta, en marchant au canon et en combinant l'obéissance à l'ordre reçu avec l'initiative du chef responsable.
Ce mélange singulier d'abnégation passive et de décision audacieuse est si bien le trait dominant de Canrobert, que, toujours, il se retrouve dans sa carrière. A Solferino, chargé de soutenir Niel et de couvrir le flanc de l'armée, il réussit à concilier deux devoirs contradictoires et, dans une situation particulièrement ingrate, il laisse à son collègue tous les avantages, en gardant pour lui tous les inconvénients. En 1870, l'Impératrice lui offre le commandement d'une armée à Paris : il préfère conserver, plus près de l'ennemi, le simple corps d'armée où il se croit
plus utile et il demande à rester sous les ordres de Bazaine, moins ancien que lui. A Saint-Privat, abandonné par son chef, il se cramponne à son poste et fait de la garde prussienne le terrible massacre que l'on sait.
Or, comme l'égoïsme des gens de guerre est particulièrement âpre, ceux qu'il a secondés avec cette abnégation ne lui en savent aucun gré. Niel, en toute loyauté, et le louche Bazaine, avec une parfaite mauvaise foi, l'accusaient tous deux de les avoir mal secondés.
Il y a deux catégories de généraux, les prodigues et les économes. Pour les premiers, la vie humaine n'a pas de prix; ils la dépensent sans compter. Les seconds estiment que le soldat est une matière précieuse et rare ; ils s'efforcent d'obtenir beaucoup de gloire avec peu de sang. Le souci du chef pour le bien-être et la santé de ses soldats vient aussi de deux causes, tantôt le seul désir de maintenir en bon état l'instrument de la guerre, tantôt une affection vraie pour l'humble ouvrier de la grande œuvre qui rapporte tant à ses chefs et si peu à lui-même. Sans parler de Napoléon P', on sait quel usage meurtrier fit Pélissier de l'admirable armée que lui laissait Canrobert et le témoignage que les anciens soldats de Grimée portent sur leur premier général. Canrobert les aimait et, en ne les faisant tuer que lorsque c'était nécessaire, il les préservait du froid,
de la faim et de la maladie. Tandis que lord Raglan organisait son quartier général avec tout le confortable anglais et n'en sortait guère, Canrobert veillait sous une tente glacée et parcourait les campements, dans la boue, avec de cordiales paroles.
Enfin, s'il y a des généraux fort braves de leur personne, mais qui regardent comme inutile l'étalage de la bravoure, — tel le Grand Frédéric — nous aimons en France que les chefs d'armée aient leurs heures de soldat. Notre cœur suit Condé à Rocfoy, Bonaparte à Arcole, Ney à Waterloo, le duc d'Aumale à Tanguin. Canrobert fut éminemment un général français. Cet homme, « petit, laid, mais bien tourné », comme disait Castellane, avec sa taille cambrée, son teint rouge, sa couronne de cheveux bouclés et sa moustache cirée, — corps, tête et regard de lion — avait la coquetterie martiale de ses deux compatriotes. Murât et Bessières ; Murât, qui s'habillait en roi de théâtre et se battait comme un demi-dieu ; Bessières, le Gascon froid, rasé et poudré comme un jeune premier de l'ancien répertoire, qui, plaisanté par l'Empereur sur l'origine dont il ne parlait jamais, répondait, avec l'accent classique : « Moi, je n'aime pas à me vanter. »
Murât chargeait avec sa cravache et médusait les cosaques d'admiration. Bessières, poussant une pointe d'avant-garde et roulant sous son cheval éventré par un boulet, faisait pleurer les chasseurs de la garde. Canrobert, vif, pétulant et gesticulant, comme un bon Quercynois, mais gardant au milieu du danger un sang-froid merveilleusement lucide,
montait à l'assaut de Zaatcha la canne à la main et s'en servait pour empêcher ses zouaves de le dépasser, car ils étaient maigres et il était gras. A Saint- Privat, il parcourait les rangs sous un feu terrible, « parlant soldat » à ses petits lignards, en attendant l'artillerie et la garde que Bazaine ne voulait pas lui envoyer.
Et puis, la suprême fourberie venait du traître à ce fidèle : l'ordre de rendre ses drapeaux, « pour être brûlés », en réalité pour être livrés. L'armée de Metz périssait par ce qui aurait dû la sauver, le respect de la discipline, « force des armées ». Il fallait un Bazaine pour duper un Canrobert. Lisez le beau livre si triste des frères Margueritte : vous verrez par cette analyse vivante comment la trahison change une cause de force en cause de perdition.
De 1871 à 1895, Canrobert a eu le plus difficile des rôles. Sa simplicité et sa franchise lui ont permis d'en sortir intact. Maréchal de l'Empire sous la République, il se croyait tenu d'honneur envers Napoléon III, qui lui avait remis le bâton. Il le jugeait pourtant, dans ses défauts comme dans ses qualités, ainsi que le laisse voir le premier volume de M. Germain Bapst, et je serais étonné que le second ne confirmât point cette preuve. Son premier soin, en rentrant de captivité, avait été d'offrir ses services à la République, c'est-à-dire à la France, mais il récla-
mait son droit de « conserver la religion du souvenir pour de grandes infortunes ». Il travaillait, comme président des grandes Commissions militaires, à la réorganisation de l'armée et, sénateur bonapartiste, il ne conspirait pas. Il demandait l'autorisation de suivre les funérailles de Napoléon III et, perclus de douleurs, il remontait à cheval pour assister, en tête de l'état-major général, à la distribution des drapeaux républicains. Accablé par l'âge, il rentrait, comme il l'écrivait lui-même, en refusant un présent officiel, « dans la modeste simplicité de son intérieur », et il ne revêtait plus l'uniforme que pour recevoir la visite des marins russes et accueillir aux Invalides le cercueil de Mac-Mahon.
Cette existence de quatre-vingt-cinq ans n'offre pas une faute volontaire. Par la noblesse du caractère, la loyauté des intentions et la qualité de la bravoure, elle est un modèle. Les partis pris de la politique ne tiennent pas devant cet examen. En un siècle et des circonstances qui nous ont montré trop d'incarnations de cette abominable espèce, le soldat politicien, Canrobert s'est gardé des souillures politiques. Il a traversé tous les régimes que la France a connus depuis le début du siècle et, comme la France ellemême, s'il s'est trompé, non seulement ses erreurs ne lui ont rien coûté de son honneur, mais il a grandi par l'épreuve.
Ce cadet de Gascogne fut, en son temps, « le brave des braves », comme, sous la Révolution et l'Empire, le fils du tonnelier de Sarrelouis. S'il avait hésité un moment sur le devoir, si la politique l'avait vrai-
ment égaré, je dirais que le héros de Zaatcha et de Saint-Privat, le chef d'Afrique et de Crimée, le général qui se battait comme un soldat et sauvait son armée de la neige, fut le Ney du second Empire.
4 juin 1898.
A la suite de l'article, je recevais la lettre suivante : Monsieur^
La part de gloire récoltée par le maréchal Canrobert, dans son admirable carrière de soldat^ est assez considérable pour qu'il ne soit pas nécessaire de l'augmenter au détriment d'un de ses compagnons d'armes, qui fut, lui aussi, une des illustrations du pays et une des figures les plus nobles de l'armée. Je veux parler du maréchal Niel.
Dans votre article du Figaro en date du 4 juin (anniversaire de Magenta), intitulé Un Cadet de Gascogne et relatif au maréchal Canrobert, vous dites : < En Italie, il faisait encore ce que ne sut pas faire Grouchy à Wavre, ce que fit Mac-Mahon à Magenta, en marchant au canon et en combinant l'obéissance à l'ordre reçu avec l'initiative du chef responsable ».
Vous dites plus loin : « A Solférino, chargé de soutenir Niel et de couvrir le flanc de l'armée, il réussit à concilier deux devoirs contradictoires et, dans une situation particulièrement ingrate, il laisse à son collègue tous les avantages en gardant pour lui tous les inconvénients ».
Enfin vous ajoutez : « Or, comme l'égoïsme des gens
de guerre est particulièrement âpre, ceux qu'il a aidés avec cette abnégation ne lui en savent aucun gré. Niel, en toute loyauté, et le louche Bazaine, avec une parfaite mauvaise foi, l'accusent tous deux de Favoir mal secondé. »
Permettez-moi de rétablir les faits.
Le maréchal Canrobert, commandant le 5^ corps d'armée, placé à l'extrême droite de l'armée et en arrière du 4^ corps commandé par le général Niel, était chargé de surveiller la route de Mantoue, par laquelle devait déboucher un corps de 30 000 Autrichiens, suivant un renseignement transmis par l'état-major général. Mais le renseignement était erroné et le corps ennemi ne vint pas, par la bonne raison qu'il n'existait pas; une reconnaissance de cavalerie poussée un peu à fond eût permis de s'en assurer.
Le général Niel fut donc seul à soutenir l'effort de toute la gauche de l'armée autrichienne, soit de forces supérieures à celles dont il disposait. Après avoir successivement mis en ligne toutes ses réserves, il fît demander, vers midi, au maréchal Canrobert de l'appuyer. Le maréchal ne crut pas, et de cela nul ne saurait le blâmer, se départir du rôle de surveillance qui lui avait été assigné. A trois reprises, le général Niel envoya à Medole, où se tenait le maréchal, un officier de son état-major renouveler sa demande. A la troisième fois, le maréchal se fît conduire, par cet officier sur le champ de bataille, auprès du général et, ayant apprécié la situation, donna l'ordre à une de ses brigades, commandée par le général Trochu, de venir appuyer la droite du 4' corps.
Cette brigade ne fut que peu engagée, ainsi que le prouve le chiffre restreint de ses pertes. La bataille touchait à sa fîn et, peu après, éclatait le violent orage à la faveur duquel l'armée autrichienne se retira en très bon ordre — c'est une justice qu'il convient de lui rendre — derrière le Mincio. Le soir, dans son rapport
à l'Empereur, le général Niel se bornait à exprimer le regret que le commandant du 5* corps n'eût pas cru pouvoir lui prêter un concours plus efficace et moins tardif, ce qui, en effet, eût rendu la victoire plus complète et permis de ramasser de nombreux prisonniers. Et j'ajouterai que non seulement il le fît en toute loyauté, comme vous avez raison de le dire, mais encore qu'il éprouva autant de surprise que de chagrin en apprenant que les termes de son rapport avaient éveillé les susceptibilités du maréchal.
Vous voyez, monsieur, qu'il n'y avait véritablement pas lieu à parler de « l'égoïsme particulièrement âpre des hommes de guerre », ni surtout à accuser le maréchal Niel d'ingratitude. Pour moi, qui ai toujours professé, pour le héros de Saint-Privat la plus profonde et la plus respectueuse admiration, je ne crois pas faire tort à sa mémoire en rétablissant les faits et en rendant à chacun de ces deux cadets de Gascogne la part qui lui est due. Car le maréchal Niel était, lui aussi, un de ces vaillants cadets, étant né sur les bords de la Garonne, à Muret où s'élève aujourd'hui sa statue, et ayant eu un frère aîné qui était président de Chambre à Toulouse.
Veuillez agréer, etc.
Colonel Ch. Corbin, ancien aide de camp du maréchal Niel.
J'ai répondu à M. le colonel Corbin par la lettre suivante :
Mon Colonel,
Je vous remercie de l'attention avec laquelle vous m'avez lu et de la manière, toute courtoise et obligeante, dont vous me discutez. Je comprends votre souci de garder contre toute atteinte la grande mémoire
de votre ancien général, mais il n'était nullement dans mon intention de la diminuer.
Avant d'apprécier le caractère et la carrière du maréchal Canrobert, j'avais consciencieusement essayé de m'éclairer, sans parti pris. J'ai donc lu, pour Solférino en particulier, les pièces officielles, c'est-à-dire les rapports des deux commandants des 5" et A' corps et la note de l'Empereur qui mit fin au débat survenu entre eux. Il m'a semblé en résulter que Canrobert avait soutenu son collègue autant que le lui permettait sa propre situation, mais que Niel, « en toute loyauté », s'était cru moins l'obligé de Canrobert qu'il ne l'était.
Canrobert, me dites-vous, n'a envoyé au secours de Niel que la brigade Bataille (division Trochu), sur le tard. Je vois, cependant, par les relations officielles, qu'il avait envoyé aussi toute la division Renault, aussitôt qu'il avait cru pouvoir le faire sans trop se démunir du côté de Mantoue. Pouvait-il se délivrer de ce souci et secourir Niel plus largement, après avoir poussé à fond une reconnaissance de cavalerie ? Veuillez considérer qu'il était sans cavalerie : il n'avait à sa disposition que son peloton d'escorte, car, depuis trois jours, sa division de cavalerie (Partouneaux) lui avait été enlevée.
Cela ne diminue en rien, certes, le mérite de Niel. Toutes les histoires de la campagne de 1859 lui rendent pleine justice, mais, entre toutes, il en est une que l'on ne saurait taxer de complaisance, la Relation de la campagne de 1859 par la section historique de r étatmajor prussien. Elle signale « la grande bravoure du 4^ corps français et la constance inébranlable avec laquelle il conserva sa position, en attirant vers lui trois corps ennemis ».
Voilà, mon colonel, pour la défense de mon opinion, c'est-à-dire pour vous montrer que je l'avais éclairée. N'étant pas écrivain militaire, je ne l'avais pas développée dans un simple article de critique littéraire,
mais il suflît qu'un ancien officier de Niel ait pu se méprendre sur mon sentiment pour que je m'efforce de le préciser. Lorsque je réimprimerai mon article en volume, j'y joindrai votre lettre et ma réponse. Ainsi, tout en constatant l'abnégation de Canrobert, je ne risquerai plus d'abuser involontairement mon lecteur sur le mérite de Niel, qui ne fut pas seulement un grand ministre trop peu écouté, mais un des principaux auteurs de la dernière grande victoire de l'armée française. Veuillez agréer, etc.
Gustave Larroumet