LE DUC D'AUMALE — HENRI MEILHAC ALPHONSE DAUDET
Avec ces trois hommes, la mort nous a pris cette année une part de ce que nous aimons le plus et de ce que nous faisons le mieux. Le duc d'Aumale était comme l'aboutissement de dix siècles d'histoire, le résumé de ce que la France a développé de plus fort et de plus brillant à travers sa formation, la fleur dernière d'une noble plante. Henri Meilhac concentrait au théâtre un tour d'observation et — dût le mot étonner au premier aspect — une morale, un genre d'esprit et une grâce essentiels à notre tempérament national. Alphonse Daudet illuminait le roman français du plus brillant soleil qui éclaire notre sol.
Descendant de Henri IV, fils de Louis-Philippe et héritier des Coudés, soldat, écrivain et amateur d'art, le duc d'Aumale incarnait en sa personne un ensemble de dons traditionnels et originaux, qui faisait de lui un homme à peu près unique dans les spécialisa-
lions et les catégories modernes, un homme complet tel que l'entendaient les civilisations anciennes. En servant son pays, il continuait l'illustration de sa famille; pour lui, l'honneur du nom et l'amour de la patrie ne faisaient qu'un. Alors que la Révolution française avait creusé un fossé entre la France d'autrefois et celle d'aujourd'hui, et que notre vieille noblesse mettait son point d'honneur dans un rôle d'hostilité contre la société nouvelle, il se trouvait que, par Philippe-Égalité et le roi constitutionnel de 1850, il pouvait servir la démocratie et la liberté sans renier ses origines. Il aA^ait le droit d'aimer d'un égal amour les fleurs de lis et les trois couleurs. Si la réconciliation eût été possible entre l'ancien régime et le nouveau, elle n'aurait pu se faire plus complète et plus solide que par ses mains.
Les événements ne lui ont pas permis de remplir tout son rôle et de donner toute sa mesure. Il n'a point trouvé, au cours de ces vingt-sept dernières années, l'occasion de rendre à son temps et à son pays tous les services dont il était capable. Il n'y a pas eu de sa faute ; il était prêt et il attendait. En cas de grande guerre, tant qu'il appartint à l'armée, il était désigné par la confiance des généraux et de l'armée pour marcher le premier vers les provinces perdues; président, il aurait loyalement servi et affermi la République. Au lieu de la victoire et du pouvoir, il a dû quitter l'armée et partir pour l'exil. La persécution politique ne l'a pas diminué, et il est mort entouré du respect universel. Quelques années avant, injustement frappé, il avait légué à la France
le meilleur de son héritage, un château historique qui complète Versailles et Fontainebleau, un musée qui est au Louvre ce que Chantilly fut à l'ancienne demeure des rois de France. Le peuple de Paris se promène en ce moment à travers le parc et les galeries qui sont devenues propriété nationale par la volonté de celui dont les vainqueurs de 1848 avaient saccagé la résidence familiale, le château de Neuilly.
Henri d'Orléans fut aA^ant tout un soldat. Revêtu de l'uniforme dès l'enfance, il aurait voulu être enseveli dans le costume militaire. Si la mort, en le surprenant à l'étranger, n'a pas permis de remplir cette volonté dernière, son épée de général a été déposée sur son cercueil, portant à la garde sa première croix de la Légion d'honneur, gagnée sur le champ de bataille. Il avait tout du soldat, l'aspect physique, l'âme, l'amour du danger et le désir constant du sacrifice. Cette tête blonde et ces yeux bleus, avec la moustache gauloise et la barbiche d'Afrique, étaient typiques. En le représentant, Raffet comme jeune colonel, Bonnat et Paul Dubois comme général, Chaplain sur une médaille à l'antique, Benjamin- Constant comme un invalide, nos artistes semblaient symboliser les âges successifs de l'officier français.
Dans son intimité, ouverte et choisie, la simplicité cordiale du soldat relevait de manière charmante la grande allure du prince et du gentilhomme. II était « troupier », sans rien du traîneur de sabre. Il n'affectait pas la familiarité grossière par laquelle le duc de Berry s'efforçait autrefois de gagner les grognards de l'Empire. Il se' contentait d'aimer la viç
mâle, fîère et modeste que Ton mène au camp et sous la tente. Il parlait uniforme et armement sans affectation, sans hâblerie, sans le goût puéril du « bouton de guêtre », mais avec le vif sentiment de tout ce qui peut rendre le soldat brave et utile. Il n'était jamais plus heureux et plus à Taise que, la courte pipe de bruyère à la bouche, entre quatre ou cinq compagnons d'armes, rappelant l'Afrique et ses combats, appréciant la reconstitution de l'armée française après 1870 et exprimant le grand espoir qui, depuis lors, est allé s'affaiblissant, mais qui était si Vit au début, et qu'aucun Français n'a gardé plus que lui toujours présent à l'esprit et au cœur.
Je le vois encore dans la grande galerie de Chantilly, faisant les honneurs de ses collections à ses hôtes, lettrés et artistes, ou, après les dîners mensuels de l'Académie des beaux-arts, prenant sa part de la gaieté bon enfant qui anime ces réunions. Il avait agi, vu et lu autant qu'homme de notre siècle; il parlait bien et aimait à parler; il avait le goût de l'anecdote caractéristique, du trait qui porte et du mot qui jaillit. Sa conversation était un délice, par sa gaieté fine et sa verve discrète, tout animée par le courage, l'énergie, le patriotisme, le sentiment du beau.
Il a écrit autant qu'un professionnel, en se préservant de la vanité et, pour ainsi dire, de l'absorption par le métier, contre lesquelles l'homme de lettres se défend si malaisément. Le genre qu'il préférait, l'histoire, était le plus digne de lui; prince et soldat, il en faisait la continuation ou la consolation de l'ac-
tion. Il discutait des problèmes d'histoire militaire, comme le Siège tVAlésia \ il retraçait une crise d'histoire nationale, la Captivité du roi Jean; il racontait des créations militaires, dans Zouaves et chasseurs à pied. Contre une attaque injuste, sans générosité ni prudence, il défendait le rôle de sa famille, dans la Lettre sur l'histoire de France, Il élevait un monument à ceux dont il était l'héritier et le mandataire, dans V Histoire des princes de la maison de Condé,
Il est rare que toute une existence pleine et active ne puisse pas se résumer d'un mot qui en marque l'unité. Ce mot, le duc d'Aumale l'a prononcé luimême. Dans le procès Bazaine, il répondait à l'accusé qui essayait de justifier sa conduite sur l'absence d'un gouvernement légal : « La France existait toujours ». Cette pensée a réglé toute sa vie ; elle en reste la devise et l'honneur.
Représentez-vous une séance publique de l'Institut; sous la coupole, dans l'hémicycle étroit, dominant le flot des assistants qui montent de minute en minute vers l'amphithéâtre où siègent les académiciens et empiètent jusque sur le bureau, placez l'un près de l'autre le duc d'Aumale et Henri Meilhac, TOUS aurez une idée concrète et frappante des éléments divers qui concourent à former cette chose si une, l'Académie française, image de la France ellemême. A côté du prince du sang, homme de guerre et homme d'État, se consolant par les lettres et l'art
de ne pouvoir plus combattre et gouverner, image de la patrie guerrière et conquérante, « Tout Paris ^ s'incarne dans le pur homme de lettres, curieux et sceptique, l'homme de théâtre et de plaisir, ironique et blasé, indulgent et narquois, sentimental et viveur. Il en représente l'âme artificielle, et aussi une part charmante de l'esprit français.
L'homme est court, replet, la tête ronde. L'œil rond brille de finesse malicieuse, mais la forte moustache retombe sur une bouche sensuelle et bonne. Ironique et bienveillant, il regarde la corbeille diaprée. Ses modèles sont là : mondaines élégantes et compliquées, comédiennes aux traits délicats et fatigués, diplomates et hommes politiques, journalistes et cercleux, tous affinés et fourbus, l'esprit aiguisé et le cœur décu, sceptiques et gobeurs, fleur composite d'une civilisation très avancée. Le peintre ressemble à la part masculine de ses modèles ; il a leurs qualités et leurs défauts. Pour lui comme pour eux, la femme est de grande importance, et ce genre de femmes si spécial qu'il est unique, la Parisienne. Ils jouent avec elle, tantôt chasseurs, tantôt gibier, tantôt dupés, tantôt dupeurs, avec des airs de scepticisme blasé et un fonds irréductible de tendresse naïve.
Ces hommes et ces femmes continuent, avec le tour particuher de langage et de sentiments qu'ils doivent à leur époque, cette galanterie que l'élégance et l'esprit sauvent de la débauche, ces escarmouches où la sensualité se voile de délicatesse, ce jeu d'escrime amoureuse, où l'éternel instinct s'adoucit en
curiosité et tourne sa brutalité en politesse, ce genre de conversation subtile et raffinée auquel Marivaux a donné son nom. Henri Meilhac est authentiquement le Marivaux du xix^ siècle, ou, du moins, la moitié, son collaborateur Ludovic Halévy formant l'autre. Je n'ai pas ici à rechercher ce qui, dans le fond commun, revient à chacun d'eux, mais, quoique dans la dernière part de sa vie Meilhac ait rompu la collaboration, Meilhac et Halévy resteront inséparables pour la postérité. Le talent composite et charmant qui s'affirmait en 1865 avec la Belle Hélène et, avec la Rotcssotte^ en 1881, donnait son dernier fruit, est le marivaudage de notre siècle. .le continue donc à dire Meilhac pour la commodité de l'écriture, mais entendez Meilhac et Halévy.
Comme Fauteur de V Homère et du Télémaque travestis, de Pharsamon et du Don Quichotte moderne^ les auteurs de la Belle Hélène, de Barbe-Bleue, de la Grande-Duchesse et des Brigands ont commencé par parodier la mythologie, l'antiquité, les légendes du moyen âge et l'héroïsme emphatique. Ils sont essentiellement des modernes et ils sacrifient la superstition du passé à l'amour de leur temps. En poussant ce parallèle, on trouverait, entre l'œuvre de Meilhac et la partie la moins connue de celle de Marivaux, des analogies bien curieuses, quoique Meilhac, s'il a bien lu et connu le Marivaux du Jeu de Vamour et du hasard et des Fausses confidences, ait probablement ignoré celui qui, ami de Fontenelle et de La Motte, s'acharnait contre les idoles classiques ou romanesques, avec — il importe de le dire — beau-
coup moins d'esprit et de succès que Meilhac ne fera plus tard.
A l'imitation respectueuse du passé, Meilhac substitue, comme Marivaux, l'étude complaisante de la vie contemporaine, et surtout d'une part de cette vie, la galanterie mondaine, allant du caprice à la passion, s'arrêtant de préférence à l'amour tempéré. Mais, de même que Marivaux faisait vibrer une passion sincère dans plusieurs scènes de ses deux chefsd'œuvre et, çà et là, montrait la souffrance dans l'amour, Meilhac, allant beaucoup plus loin, abordait franchement dans Froufrou^ son chef-d'œuvre, l'amour qui brise les cœurs et traîne à sa suite la mort.
L'analogie s'arrête là, car Meilhac dépasse de plus en plus Marivaux. Avec le Réveillon, le Roi Candaule, la Petite Marquise, la Mi-Carême, la Boule, le Mari de la Débutante, il pousse la peinture ironique des mœurs contemporaines avec une hardiesse, une verve et une liberté dont les salons du xviii*^ siècle n'offraient pas encore les modèles. Pour trouver, dans l'ancien théâtre, une ressemblance avec cette part du théâtre de Meilhac, à Marivaux il faudrait joindre Dancourt, l'auteur du Chevalier à la mode, des Bourgeoises de qualité, des Vendanges de Suresnes et de la Comédie des comédiens.
Dans cette comparaison, l'avantage resterait encore à Meilhac. S'il a plus de force comique et d'invention que Marivaux, il a plus de finesse et de goût que Dancourt, surtout plus d'art et de style. Marivaux n'a guère peint que le grand monde et Dan-
court que le petit monde. Meilhac est allé de Tun à l'autre, en réservant une large place au monde intermédiaire, qui comprend le demi-monde, les comédiens et les habitués de coulisses, les viveurs jeunes et vieux, tous galants, les uns par sensualité et amour-propre, les autres avec une pointe d'attendrissement sénile.
La légèreté et la rouerie de la femme, la fatuité et la sottise de l'homme, le contraste entre le sérieux des attitudes et le comique des actes, une moquerie tempérée d'indulgence et une malignité adoucie par la bonhomie forment les sujets et le genre d'observation propres à Meilhac. Là est son originalité, bien à lui, unique et incomparable. Dans ce domaine restreint, il est le maître.
Comme ses sujets et son observation, sa langue est à lui. Il parle le meilleur français de Paris, le plus alerte, le plus souple et le plus fin, le plus semblable à la conversation courante et le plus personnel, à la fois copié et créé, avec ce relief scénique et cette concentration expressive qui font un style de théâtre.
Il y a peu d'honnêtes femmes dans l'œuvre de Meilhac, sans doute parce qu'elles sont en minorité dans la part restreinte de la société parisienne à laquelle il bornait son observation. Mais si la vertu manque à ce théâtre, la bonté s'y trouve, et c'est aux hommes que l'auteur confie le soin de la représenter. Avec l'âge, ses viveurs sceptiques deviennent indulgents et presque bienfaisants. Ils ne s'indignent pas d'être dupes; ils constatent leur infortune avec
un sourire et ne se vengent pas. Le scepticisme les a conduits à l'indulgence et la sensualité à la tendresse. Qu'il y ait une forte part d'égoïsme dans ce genre de bonté, cela ne fait pas de doute, mais il faut savoir gré à celui qui, assez clairvoyant et assez bien armé pour être méchant, préfère être bon et épargne la souffrance à autrui, ne fût-ce que pour ménager sa propre tranquillité.
Cette disposition sentimentale résultait si naturellement chez Meilhac de l'expérience que, déjà très marquée dans VEté de la Saint- Martin^ elle s'accuse de plus en plus à mesure qu'il avance dans sa carrière et que, lorsqu'il travaille seul, ce que l'on pourrait appeler le bon viveur est son personnage de prédilection. Il l'a peint avec une complaisance particulière dans une de ses dernières pièces, Margot; en réunissant les traits épars dans la partie de son théâtre qui va de 1881 à sa mort, on aurait tous les éléments d'un type neuf et vrai. Lorsqu'il mourut, l'été dernier, après une maladie où cet épicurien s'était montré ironique, doux et brave devant la mort, un de ses derniers mots a permis de voir dans ce type une part de lui-même. Jusqu'au bout, il a été indulgent avec les femmes, dupe avec clairvoyance, et il n'a pris d'elles d'autre revanche que celle de l'esprit.
Artiste exquis comme Meilhac, Alphonse Daudet fut une intelligence autrement haute. Il ne borna
pas son observation à un coin restreint de la société et des mœurs. Il ne concentra pas son intérêt sur une forme de sentiment où l'égoïsme a tant de place, apparente ou cachée. Puis, le roman est un genre plus large et plus souple que le théâtre. Entre ceux qui ont recueilli l'héritage du grand Balzac, Daudet fut certainement le plus digne du maître, plus fécond que Flaubert, moins lourd que Zola, moins artificiel que les frères de Concourt, égal au meilleur de ses amis dans le détail de son œuvre, supérieur à eux tous dans l'ensemble.
Il s'est raconté volontiers, directement ou indirectement, tantôt transposant son expérience personnelle pour en faire un des éléments, reconnaissable et transformé, de ses créations, tantôt procédant par franche autobiographie et écrivant des fragments de mémoires. Ici et là, il se servait ou parlait de lui-même avec une franchise et une clairvoyance également rares. Il a bien vu que les deux éléments de sa nature étaient la sensibilité et la curiosité, traduits par l'union de l'ironie et de la tendresse. Il fondait les résultats de son émotion et de son observation dans un style où trouvaient place les incontestables qualités que la littérature française doit au naturalisme et qui en évitait les fâcheux défauts. Son œuvre est pittoresque, colorée et vibrante; elle n'est ni lourde, ni grossière, ni factice. Ce talent est un des plus clairs et des mieux équilibrés de ce siècle.
Provençal, Daudet a fait passer dans le français les couleurs, les senteurs et l'atmosphère de sa terre natale, mais il s'est préservé du provincialisme
étroit par son amour profond et sa pratique étendue de la vie parisienne. Il a revêtu ses impressions d'enfance et de jeunesse d'un des plus purs français qui se soient écrits au nord de la Loire. A Paris, il a connu le peuple et il y a, dans ses Contes du Lundi et ses Lettres à un absent^ un Arthur et un Bélisaire qui resteront parmi les plus franches et les plus pénétrantes études de faubouriens. Mêlé aux artistes, il a pris chez eux son œuvre la plus forte, Sapho, Marié dans la bourgeoisie, il a emprunté aux mœurs bourgeoises ce chef-d'œuvre, Fromont jeune et Risler aîné. Secrétaire de Morny et ami de Gambetta, il a saisi le monde politique du second Empire et de la troisième République dans le Nabab et Numa Roumestan, Parisien du boulevard, il a vu la triste fête et l'infortune sans noblesse des Rois en exil. Plus profondément ému par la souffrance d'autrui que par la sienne propre, qu'il voilait de gaieté, d'espérance et d'ironie, l'auteur du Petit Chose est aussi l'auteur de Jack, de VÈvangéliste et de la Petite Paroisse,
Provençal ou Parisien, Daudet doit en partie à son origine, en partie à son expérience, les types qu'il a créés avec une vérité et une puissance supérieures. Il est le père de Tartarin, de Sidonie, de Delobelle, de tante Portai, d'Amaury d'Argenton. Il mérite le mot glorieux qui fut appliqué à Balzac : il a fait concurrence à l'état civil. Ces êtres continuent à vivre parmi nous, avec une plénitude, un relief, une fermeté d'évocation et de comparaison, qui sont le plus haut degré de la création littéraire.
C'est que Daudet avait une philosophie, des idées générales, une conception de la vie. Il lui suffisait de les appliquer comme des moules à la matière diffuse que lui offrait l'observation pour en tirer des reliefs énergiques, aux traits nets et frappants. Il lui suffisait de prêter son âme à ses personnages pour leur donner une vie intense. Dans les purs miroirs qu'il offrait à son temps, les physionomies innombrables et confuses de la foule se concentraient en images lumineuses. Il n'a pas fait de métaphysique dans le roman et il a eu bien raison ; mais pour savoir combien il avait réfléchi sur le sens de la vie, le bien et le mal, la bonté et la méchanceté, le bonheur et le malheur, pour apprécier l'idée qu'il se faisait de la loi de souffrance imposée à l'humanité et du devoir de pitié qui l'allège, il suffit de lire l'étude si clairvoyante dans son émotion, que son fils Léon vient de lui consacrer*.
Cette loi de souffrance s'est cruellement exercée sur lui. Atteint de bonne heure d'un mal terrible entre tous, celui qui frappe l'homme au siège même de la sensibilité, il lui a dû la noblesse du martyre supporté avec une vaillance stoïque. Si, peu à peu, ce mal rendait la production de l'écrivain difficile, la même sensibilité, qui s'est pour lui tournée en torture, avait commencé par mettre dans son talent une émotion que, sans la souffrance, il n'aurait pas éprouvée et communiquée à ce degré.
Après une courte période de pauvreté humiliée, le
- 1. LÉON Daudet, Alphonse Daudet, 1898.
192 PETITS PORTRAITS ET NOTES d'XRT.
petit maître d'études du collège d'Alais avait connu la vie facile et brillante. Remarquablement beau, avec une finesse sarrasine du visage et du corps, passionné de vie, de sensation et de mouvement, poète charmeur, causeur délicieux, ami très aimé, il avait traversé tous les mondes parisiens, éprouvant et observant, jetant sa fantaisie aux vents qui soufflent de Bohême et retrempant son amour de la nature dans les retraites fréquentes sur les collines de Provence ou à bord des bateaux corses. Puis, le mariage avait assis son existence, et, aussitôt après la guerre de 1870, où il avait regardé en face le danger et la mort, épreuve suprême qui ajoute quelque chose à tous les hommes, il était entré dans la célébrité. A quarante ans, il était un maître des lettres françaises.
C'est à ce moment, en plein succès, entre Sapho et Ylmmortel^ que la maladie était venue le saisir d'une étreinte lentement resserrée, tenace et implacable, l'arrêtant en plein essor, restreignant chaque jour le cercle de son activité physique, raccourcissant sa lourde chaîne, le clouant enfin sur le fauteuil, qu'il ne pouvait plus quitter sans le secours d'un bras ami. Il a supporté cette terrible épreuve avec héroïsme. Elle ne l'a pas aigri; elle ne lui a causé ni révolte ni impatience. Elle n'a fait que développer en lui le sens de la pitié, le respect de la soufirance chez autrui, le désir de la soulager par sa parole, ses livres, son appui.
Je l'ai connu dans cette période de sa vie. Je le voyais, à Paris, dans cet appartement de la rue Bel-
léchasse, — qu'il a quitté seulement pour aller mourir rue de l'Université — où Mme Alphonse Daudet, compagne dévouée de l'homme et collaboratrice discrète de l'écrivain, talent exquis et cœur délicat, ajoutait le charme de la femme à celui du maître écrivain, où il voyait son fils Léon affirmer un talent si différent du sien et égal à son nom, où un plus jeune fils et une toute jeune fille l'entouraient d'affection, où un cercle d'amis choisis et nombreux l'entouraient chaque jeudi, où il se faisait tout à tous et à chacun, où il marquait ses affections de nuances si délicates. J'étais son voisin de campagne et, l'été, je le retrouvais à Champrosay, au bord de la Seine, dans le beau parc qu'il parcourait à petits pas tremblants, aux bras de ses fils, sur la terrasse où, frileusement embossé dans une guérite d'osier, il regardait le soleil se coucher sur cette vallée radieuse, dont il sentait le charme depuis trente ans, plus vivement à chaque saison.
Ces deux asiles sont au nombre de ceux où reviendra toujours mon souvenir reconnaissant. Je souhaite avoir mis dans ces courtes pages un peu de l'affection et de l'admiration que j'ai éprouvées pour Alphonse Daudet.
Avril 1898.