L'ANCIENNE SORBONNE ET LE VIEUX QUARTIER LATIN
Encore quelques semaines et l'architecte Nénot aura fini de couvrir le vaste quadrilatère qui lui avait été livré en 1884, entre la rue des Écoles, la rue de la Sorbonne, la rue Cujas et la rue Saint- Jacques. La nouvelle Sorbonne sera terminée dans son gros œuvre et il ne restera plus qu'à parfaire son aménagement intérieur.
Je suis de ceux qui profitent de ce palais et j'apprécie à leur valeur le caractère somptueux et pratique, la richesse d'invention artiste et l'adaptation à l'objet qui en font le plus bel édifice et le plus à l'honneur de l'architecture française dont Paris se soit orné depuis l'Opéra de Garnier. Pourtant j'ai quelque regret des vieux bâtiments que les nouveaux ont remplacés.
1. Voir, dans mes Nouvelles études de littérature et d'art, le chapitre sur la Vieille Sorboitne, d'après le livre de M. Octave Gréard, Nos adieux à la Vieille Sorbonne. 1893, et la description de la nouvelle par son architecte, M. Nénot, la Nouvelle Sorbonne, 1895.
En principe, je suis pour qu'on laisse les vieux murs debout jusqu'à ce qu'ils tombent d'eux-mêmes. Quoique la démolition de l'ancienne Sorbonne ait prouvé que les entrepreneurs de Richelieu n'avaient pas été très scrupuleux sur la qualité des matériaux fournis, l'édifice de Lemercier pouvait encore durer des siècles. L'église seule a été conservée, et encore parce que les héritiers de Richelieu l'ont exigé. Il eût été possible, tout en donnant au siège de la nouvelle Université de Paris un développement en rapport avec celui qu'elle prenait elle-même, de respecter le vieil édifice, qui aurait été comme la cella du nouveau temple, une santa casa consacrée au culte des origines.
L'ancienne Sorbonne se composait uniquement d'un carré de bâtiments entourant une cour, mais ces bâtiments offraient les belles lignes, fermes et sobres, du style Louis XIII, et la cour, dominée par le dôme de l'église, avec ses deux cadrans solaires en marbre rouge et bronze doré, le large degré qui la divisait en deux parties et le portique corinthien qui en fermait la perspective, était un des coins les plus curieux de Paris. On pouvait s'y croire bien loin de la grande ville et de son tumulte. Les bruits de la rue n'arrivaient pas jusque-là; entre ces murs austères, noircis par la patine des siècles, au son de l'horloge laissant tomber les heures dans le silence, on évoquait la vision lointaine d'un passé calme et recueilli. Si les salles de cours et d'examen étaient singulièrement étroites et obscures, il faisait bon lire dans la grande salle de la bibliothèque ou,
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mieux encore, dans une des petites pièces tapissées de livres qui la prolongeaient.
Dans celles-ci, l'École des Hautes-Études était installée, plutôt mal que bien, et elle travaillait beaucoup avec d'infimes ressources. Au-dessous, les trois facultés, — théologie, sciences et lettres, — continuaient le trivium et le qiiadrivhcm scolastiques. Elles retenaient quelque chose de ces lointaines origines, malgré la création impériale de 1808 et la poussée de l'esprit moderne.
Si différents que la vie française soit de la vie anglaise et notre système d'enseignement national, tout d'une pièce, de celui que nos voisins d'Outre- Manche ont lentement constitué par l'initiative privée, cette vieille Sorbonne offrait quelque analogie avec ces collèges d'Oxford et de Cambridge dont Paul Bourget, en quelques pages exquises, a senti la noblesse et dégagé le charme.
Pendant la plus grande partie de l'année, on y travaillait sans beaucoup de bruit et en petit nombre. Les étudiants réguliers étaient rares et le public bénévole n'affluait qu'à un petit nombre de cours. Lorsque j'entrai pour la première fois à la Sorbonne, en 1874, l'helléniste Egger exposait l'histoire de l'éloquence grecque devant une vingtaine de jeunes gens et de vieux messieurs, tandis que le latiniste Benoist commentait les Amours d'Ovide devant un
auditoire de même nombre et de même composition.
Pourtant, une fois par semaine, la rue de la Sorbonne offrait une animation extraordinaire ; la vie et le luxe l'envahissaient. Sur la petite place qui s'étendait derrière l'église, la place Gerson, s'alignaient les coupés de maîtres; les bêtes de prix piaffaient en agitant leurs gourmettes ; les portières claquaient. Une foule élégante remplissait l'amphithéâtre que le ministre Victor Duruy avait fait élever extra mur os, vers 1865, pour un public plus large. C'était le jour où Caro faisait son cours de philosophie. Par la finesse de sa pensée, l'élégance de sa parole, sa fidélité au vieux spiritualisme, et aussi par la solidité d'une science très étendue, il continuait la grande tradition oratoire de Guizot, Cousin et Villemain. Il avait atliré « le grand public » et, la mode s'en mêlant, à celui-ci était venu se joindre un appoint, chaque année grandissant et absorbant, de mondains et surtout de mondaines.
De là des jalousies et des railleries. On accusait le professeur de sacrifier aux goûts frivoles de son auditoire, d'abaisser la philosophie à son niveau, de moins se préoccuper d'instruire que de plaire, de chercher le succès personnel au lieu de servir une science désintéressée entre toutes. C'était parfaitement injuste. Caro enseignait d'une manière tout à fait digne de la philosophie et de la Sorbonne ; il n'avait beaucoup de succès que parce qu'il avait beaucoup de talent. Il eut le tort de ressentir vivement les attaques violentes ou légères de la presse et du théâtre. Il en souffrit tant qu'il en mourut.
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Deux fois l'an, pour le congrès des sociétés savantes et la- distribution des prix du concours général, il y avait foule et pompe dans l'ancienne Sorbonne. Le ministre venait présider ces deux cérémonies, escorté le jour du concours général par la garde républicaine à cheval et, chaque fois, recevant les honneurs militaires de la garde à pied.
Au congrès, de très vieux lauréats recevaient la récompense d'une longue carrière d'étude patiente et modeste. Après des discours et des lectures, qui eurent parfois, comme lecteurs ou orateurs, Pasteur et Renan, ils venaient, en cheveux blancs, prendre des mains du ministre la croix d'honneur ou les palmes d'or. C'était une cérémonie calme, sans musique, comme il convenait à une assemblée sérieuse.
Au concours général, les robes multicolores des professeurs remplissaient l'hémicycle du grand amphithéâtre. Les lycéens lauréats s'étageaient au-dessus et, dans les tribunes, bruissait la foule des mères en grande toilette. Chaque^ premier prix était salué par la musique de la garde d'un air de quadrille, vif et court. Ce jour-là les vieux murs s'éclairaient d'un sourire; tant de couleurs, de sons et de jeunesse dissipaient leur sérieux séculaire.
Enfin, quelques jours après, le baccalauréat venait les changer en ruche bourdonnante. La cour se remplissait de pâles candidats et de mères tremblantes. Dans chacune des petites salles un jury siégeait et l'examen oral se passait avec quelque solennité. Les juges n'interrogeaient que l'un après l'autre
et à haute voix. Les candidats répondaient de même, et un à un, de manière à ce que l'auditoire pût entendre questions et réponses. Pendant ce temps, les mères allaient prier dans l'église et, d'année en année, aux murs nus des chapelles latérales, leur reconnaissance accrochait les petites plaques de marbre, en ex-voto des diplômes miraculeusement obtenus.
La nouvelle Sorbonne a conservé tout cela, cours, cérémonies et examens, mais bien amplifiés et modifiés. Elle est toute une ville, avec des quartiers, des places et des rues. Elle s'ouvre à des milliers d'étudiants ; le nombre des professeurs a triplé et tous ont de nombreux auditoires. Lorsque, pour une cause ou pour une autre, quelque émotion soulève « la jeunesse studieuse », le trouble prend les proportions d'une émeute. Les pompes officielles qui remplissaient l'édifice restreint de Lemercier sont à Taise dans celui de M. Nénot. Chaque dimanche, les réunions les plus diverses se tiennent dans le grand amphithéâtre, l'immense aula que décore la célèbre peinture de Puvis de Chavannes. Le concours général a beaucoup perdu de son importance aux yeux des élèves et des familles, par l'accroissement du nombre des lycées qui y prennent part, la diversité des enseignements classique et moderne, l'émiettement des récompenses sur le grand nombre de concurrents. Le baccalauréat continue d'être une
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épreuve angoissante, mais la foule des candidats est devenue telle que les examens, pour aller plus vite, se chuchotent à voix basse entre l'interrogeant et l'interrogé, tous les membres du même jury opérant à la fois, sur un nombre de candidats égal à celui des juges. Par la force des choses, il y a, dans tout ce qui se fait à la nouvelle Sorbonne, quelque chose de fiévreux et de pressé. Le présent y a décidément remplacé le passé.
Les entours de l'édifice ont subi la même transformation. Jadis, sous l'ancien régime, la Sorbonne était strictement close et comme séparée de la ville. Non seulement elle tenait ses portes fermées sur la rue, mais cette rue elle-même avait, à ses deux bouts, un mur qui se voit encore sur les vieux plans de Paris, comme celui de Bretez et Lucas, avec deux portes fermées chaque soir au son d'une cloche, qui annonçait l'heure du couvre-feu pour l'Université. Le premier Empire abattit ces murs, et le second, parle percement du boulevard Saint-Michel, mit aux portes de la Sorbonne une grande voie passante. La rue dont elle formait un côté se bâtit sur l'autre d'hôtels garnis pour les étudiants, qui ne manquèrent pas d'y amener avec eux la vie, la gaîté et le bruit. Le percement de la rue des Écoles la dégagea vers le midi, comme le boulevard Saint- Michel avait fait vers l'ouest.
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Toutefois, elle restait encore cernée, au nord et à l'est, par un dédale de rues vieilles, étroites et sombres. C'étaient, ici, la rue Saint-Jacques, presque aussi noire et populaire qu'au temps de Villon, et là, derrière la place Gerson, la rue des Cordiers, dans laquelle Jean-Jacques Rousseau aurait retrouvé intact le triste hôtel où il connut sa Thérèse.
Il a fallu la construction de la nouvelle Sorbonne pour provoquer tout autour un vaste mouvement de démolition et de reconstruction. En face d'elle, à l'est, le vieux lycée Louis le Grand s'est décidé à tomber et s'est relevé lui aussi en palais. En montant vers le nord, elle a couvert la place Gerson et la rue des Cordiers. Aujourd'hui, de la rue des Écoles à la rue Soufflot, les larges voies et les façades monumentales ont partout remplacé les sombres ruelles et les bouges innomables.
La façade de la vieille Sorbonne s'étendait sur la rue du même nom ; la nouvelle borde la rue des Écoles. Cette nouvelle Sorbonne est très belle avec ses larges portes conduisant à un vaste atrium et ses immenses fenêtres à meneaux. Mais elle manquait de recul et l'architecte disait lui-même qu'il ne l'avait vraiment vue que sur le papier. La démolition de la librairie Delalain et la création d'un square sur son emplacement vont lui donner la perspective qui lui manquait. Déjà la lumière joue sur la façade de Nénot; elle donne toute leur valeur à ses lignes robustes et fines. En même temps, Fhôtel de Cluny se trouve dégagé, et, de l'autre côté
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du square, il donne le plus gracieux pendant au majestueux palais de l'Université.
Ainsi le regard n'aura qu'à franchir quelques mètres de verdure pour passer du quinzième siècle à la fin du dix-neuvième. La série des temps se complète tout près de la Sorbonne et de Cluny, avec le Luxembourg de Marie de Médicis et le Panthéon de Soufflot.
J'avoue, en finissant, que cette promenade a diminué les regrets que j'exprimais au début. Si je conserve un souvenir de piété filiale à la vieille Sorbonne et si je demeure, en principe, un ami des vieux murs, je reconnais que sa démolition a provoqué le rajeunissement et l'assainissement d'un quartier plein de laideurs et de misères, que l'édifice de Lemercier a été conservé dans sa partie essentielle, l'église, et, pour le reste, remplacé par un autre, bien adapté à sa destination, ce qui est le vrai but de l'architecture, tandis que la partie démolie ne pouvait plus servir à rien. Tout progrès cause des pertes en même temps que des gains. Dans la parallèle des deux Sorbonnes, ceux-ci l'emportent sur celles-là. Oui, décidément, il faudrait être un archéologue maniaque pour ne pas se résigner à la chute des vieux murs dont Richelieu avait posé la première pierre.
Saluons-les, du moins, au moment où ils achèvent
de tomber. Ils ont réalisé de la beauté; ils ont abrité de la piété, de la science, de l'éloquence. Ils nous ont transmis l'âme vénérable et bienfaisante du passé.
Avril 1899.
LE DOYEN HIMLY
La Faculté des lettres de Paris tient aujourd'hui à la Sorbonne, en famille et à huis clos, sa séance de rentrée, et le nouveau doyen, M. Alfred Croiset, prend possession de la charge que lui transmet l'ancien, M. Auguste Himly.
Il y a cinquante ans que M. Himly appartient à la Sorbonne et dix-sept qu'il occupe le décanat. Durant cette période, le professeur n'a jamais interrompu un enseignement très solide et devenu un modèle dans la réforme de notre enseignement géographique ; le doyen a rempli ses fonctions avec un zèle, un succès et une originalité qui resteront légendaires.
Quant à la Sorbonne, elle s'est plus profondément transformée sous ce décanat que dans les cinq siècles qui vont de sa fondation par saint Louis jusqu'à sa destruction par la Convention nationale ; que dans les soixante-dix années comprises entre la création des Facultés par Napoléon en 1808 et la
réorganisation de l'enseignement supérieur à partir de 1877.
En 1876, elle comptait douze professeurs et n'avait que des auditeurs bénévoles ; elle vivait à part, sans aucun lien réel avec les autres Facultés. Son corps enseignant compte aujourd'hui cinquante membres, elle a quinze cents étudiants réguliers, et elle fait partie de V Université de Paris ^ rétablie par la loi du 10 juillet 1896.
Six personnes ont été, à divers titres, les ouvriers de cette œuvre, énorme par ses proportions et ses résultats, sous les vingt-cinq ministres qui se sont succédé de 1876 à 1898 : les trois directeurs de l'enseignement supérieur, MM. du Mesnil, Albert Dumont et Liard ; M. Gréard, recteur de l'Académie de Paris; M. Lavisse, professeur à la Faculté des lettres, et M. Himly, doyen*.
1. Il convient d'ajouter que ce rapide essor de renseignement supérieur avait été facilité par une mesure initiale dont tous les universitaires apprécieront la portée et que cette mesure avait été prise dès 1875 par M. Wallon, alors ministre de l'Instruction publique, et ensuite prédécesseur de M. Himly au décana-t de la Faculté des Lettres. Elle consistait à supprimer le traitement éventuel des professeurs des Facultés, ou pour mieux dire à le réunir, en l'évaluant largement, à leur traitement fixe. Elle permettait ainsi de créer des chaires nouvelles et des maîtrises de conférences, en sauvegardant les intérêts des professeurs en exercice, Sans elle, en effet, l'éventuel eût été diminué par toute création de chaires nouvelles.
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M. Himly est Alsacien, et cette origine, écrite dans toute sa personne, physique et morale, fait qu'en quittant la Sorbonne il emporte encore quelque chose de la chère province, séparée de la patrie depuis vingt-sept ans. Ils deviennent rares, dans l'armée, l'enseignement, l'administration et les Chambres, les Alsaciens qui, après 1871, continuèrent à servir la France, en maintenant un lien plus fort que les traités. De l'Alsacien, M. Himly a le tour d'esprit, la bonhomie, la jovialité et l'accent ; il en a raspect,avec ses yeux rieurs et francs, sa moustache et sa longue barbiche, vaguement militaires. Il n'est pas rare que, chez ses compatriotes, quelque chose de ce troupier » marque les natures et les professions les plus pacifiques, comme si la province féconde en soldats mettait dans le sang de tous ses fils un peu de son instinct cocardier.
Le doyen est un chef et un collègue dans un corps où l'individualisme domine. Il est élu et il exerce son autorité sur ceux de qui il la tient. Beaucoup de ses subordonnés sont des hommes de premier mérite et tous ont une valeur. Cassant ou maladroit, il froisserait les amours-propres et provoquerait des résistances. Quant aux étudiants de la Faculté, ils ont le tempérament spécial de l'étudiant français : irrespectueux, mobile et bruyant, sur le fonds généreux de la race. Le doyen doit maintenir parmi eux un ordre
d'autant plus nécessaire que leur nombre augmente toujours. Il représente la Faculté devant le public, au dedans et au dehors.
M. Himly remplissait sans effort cette tâche complexe, en laissant faire sa nature. Tous ses collègues le traitaient avec un mélange très particulier d'affection et de respect. Dans ce corps, où les différences de caractères et d'idées sont aussi nombreuses que les individus, il y avait unanimité de sentiments pour le doyen. Non seulement son autorité paraissait à tous également légère, mais, dans l'occasion, chacun s'adressait à lui comme au plus sûr des conseillers. Les salles de cours ont été plusieurs fois troublées sous son administration, mais toujours les troubles sont venus du dehors. Les tapageurs étaient des intrus.
Quant aux actes publics de la Faculté, le doyen les présidait d'une manière assez originale pour qu'il y ait intérêt à la définir.
Une fois par an, M. Himly haranguait les étudiants réunis dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne. Anciens et nouveaux, blasés par l'habitude ou saisis de curiosité, Parisiens acclimatés ou provinciaux débarqués de la veille, ils couvraient les gradins, sous l'œil du secrétaire, M. Lantoine, et de son lieutenant, M. Uri. Le doyen leur adressait une improvisation, savoureuse par le sérieux du fond, la familiarité de la forme et le ragoût de l'accent. Il
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leur disait ce qu'ils devaient attendre de la Faculté et ce que la Faculté attendait d'eux. Il leur donnait des conseils pratiques de travail et d'existence.
Rien de moins académique et de moins solennel que sa parole. Elle inspirait la bonne humeur cordiale dont elle était pleine. La communication magnétique entre l'orateur et son auditoire, qui est le but de l'éloquence, s'établissait aussitôt. Les étudiants se sentaient admis dans une famille, dont le chef leur serait de bon conseil et d'utile secours.
Mais c'est aux soutenances de thèses, beaucoup plus fréquentes que les rentrées annuelles, car il y en a jusqu'à deux et trois par mois, que le doyen donnait toute sa mesure. Les soutenances, quoique modernisées, sont un reste de moyen âge^ On n'y parle plus latin et elle ne durent plus la journée entière, du lever au coucher du soleil, mais elles tiennent encore delà scolastique et un peu de la torture. Le candidat doit supporter, durant cinq ou six heures, l'assaut de la Faculté, céder sans reculer, se montrer modeste même lorsqu'il prend l'avantage, dépenserlentement une énorme provision de patience. M. Himly soutenait et encourageait le patient; parfois il prenait sa défense. Il le retirait aux mains trop dures ; il le protégeait lui-même contre son propre énervement.
Les spécialistes sont la force d'un corps savant,
1. Un livre récemment publié donne la plus pittoresque et la plus amusante description des soutenances de thèses en Sorbonne avant 1789. Voir les Mémoires de Vabbé Baston, t. I, 1741-1792, publiés par MM. l'abbé J. Loth et Ch. Verger, 1897.
mais ils ont une tendance à s'absorber dans leurs études et à parler un langage d'initiés. Esprit curieux, mais hostile au raffinement et n'admettant pas que tout ne puisse pas se dire en clair français, le doyen résistait si le jargon tentait d'entrer en scène, par la bouche du candidat ou des juges. La prétention lui inspirait une bonne et large gaieté. Là oùles snobs font semblant de comprendre pour se montrer à la hauteur, il disait franchement : « Je ne comprends pas! » Le docteur Pancrace, de Molière, avait deux oreilles, « l'une destinée aux langues scientifiques et étrangères, l'autre pour la vulgaire et la maternelle )).Le doyen estimait que cette oreille-ci suffit au public et, bon gré mal gré, avec lui, il fallait parler pour elle. Le pédantisme étant l'écueil de tout corps savant, il y avait quelque mérite à en préserver la Sorbonne, et cela dans un genre d'épreuve où il régnait au temps jadis.
Dans une administration qui se compliquait à mesure que s'élargissaient les cadres de la Faculté, le doyen venait à bout d'une tâche très lourde à force d'activité, et surtout de méthode. Il avait toute une bibliothèque de petits cahiers bleus, et il ne s'en séparait jamais, car il la logeait dans les poches de sa redingote. Toute l'histoire de la Faculté, maîtres et étudiants, toute son organisation et son fonctionnement tenaient là dedans. Dès que se présentait une
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obscurité, le doyen prenait sur son cœur un de ses précieux cahiers et en faisait jaillir la lumière. Mais il n'avait pas qu'une mémoire de papier. Je n'ai pas connu d'esprit plus précis, plus net, plus soucieux d'exactitude.
Tous les collègues actuels de M. Himly avaient commencé par être ses justiciables. Il les avait vus, modestes et inquiets, devant la petite table du candidat au doctorat, avant de leur ouvrir la porte de la Faculté, où ils ont conquis peu à peu la notoriété et l'autorité. De là, entre eux et lui, une fraternité d'aîné et de cadets.
Ce caractère lui survivra, car il en a fait l'esprit même de la maison. Je suis trop l'obligé de son successeur, M. Alfred Croiset, mon ancien maître tout au début de ma carrière, pour lui faire de longs compliments. Je suis sûr de le retrouver à la Sorbonne tel que je l'ai connu pour la première fois, au lendemain de la guerre, dans la conférence de province où je passais de la théorie du sous-officier à l'explication ardue des discours de Thucydide. Il est cordial, fin et courtois. L'Athénien continuera l'œuvre de l'Alsacien.
Tout à l'heure, les deux doyens vont prendre place sur deux fauteuils jumeaux, dans une des belles salles où M. Nénot loge la Faculté des lettres. La nouvelle Sorbonne est plus qu'un palais; c'est une ville luxueuse, avec des rues, des places et des quartiers distincts. Certainement, M. Himly songera, en inaugurant l'amphithéâtre Descartes, à la vieille Sorbonne, dont les derniers murs viennent de tom-
ber. Il reverra ce grand amphithéâtre d'autrefois, que meublaient des bancs si étroits et que décoraient de si mauvaises peintures, ces corridors élevés au rang de salles de conférences, et dont un village n'aurait pas voulu pour sa maison d'école. Il a vu poser la première pierre de la nouvelle Sorbonne; d'année en année, il a installé la Faculté des lettres dans ses nouveaux bâtiments. M. Nénot a créé le corps de ce vaste organisme : M. Himly en a créé râme.
5 novembre 1898.
La mort de Guillaume Fouace, enlevé subitement dans les premiers jours de janvier dernier, n'a pas été seulement une grande douleur pour tous ceux qui, connaissant Thomme, avaient apprécié sa droiture, sa bonté et la sûreté de son caractère. Pour la première fois, elle a mesuré la valeur de l'artiste. C'était un modeste et un isolé, parfaitement dénué de cet esprit d'entregent qui, dans la carrière de peintre, telle que nos mœurs l'ont faite, procure le succès rapide. Du jour où Fouace n'a plus été un rival trop digne d'une de ces places au soleil que se disputent si âprement les égoïsmes et les vanités, on n'a plus fait difficulté de lui rendre pleine justice.
Comme peintre de nature morte, en effet, il était devenu l'égal des premiers. L'exposition dont l'Etat l'a jugé digne, dans cette École des beaux-arts où il n'avait pas étudié, est la consécration d'une maîtrise longtemps contestée, désormais reconnue.
Fouace s'était fait lui-même; il devait tout à la
nature, à la force de sa vocation, à l'étude personnelle. Je ne suis pas de ceux qui pensent du mal de nos écoles spéciales. La plupart des attaques dirigées contre elles partent de l'ignorance ou de l'envie. Nous leur devons plus d'initiative que de routine, et la tradition nationale, depuis un siècle, reçoit d'elles une grande part de sa force. L'École des beauxarts, la plus discutée, est peut-être la plus utile. Mais plus leur enseignement est profitable à qui le reçoit, d'autant plus grand est le mérite de ceux qui, privés d'un tel secours, ont eux-mêmes frayé leur route.
Fils de paysans bas-normands, Fouace n'avait reçu d'autre éducation que celle d'une famille très modeste, d'autre instruction que celle de l'école primaire de Réville. Il semblait destiné à pousser la charrue comme son père, et ni lui ni les siens ne prévoyaient pour lui un autre sort. Mais ce petit paysan avait reçu de la nature l'œil et la main du peintre. Il se mit un jour à les exercer de façon instinctive. Comme tous ceux dont la sensibilité est vive, il aimait fortement son pays natal et ses premières impressions éveillaient en lui une poésie confuse. Sur cette pointe du Cotentin, la nature est pleine de contrastes, âpre et douce, vigoureuse et délicate. Féconde, elle exige beaucoup du travail humain. La mer hérisse des vagues courtes et dures entre les îles anglo-normandes et le cap de la Hague.
La lumière brumeuse ou dorée multiplie ses jeux entre le ciel et Feau, sur la verdure, les flots et les rochers. Une sève vigoureuse anime les êtres, homme, animal et plante. Avec la joie de vivre alterne la nécessité de l'énergie et le danger avec la sécurité.
Fouace se trempa fortement dans ce milieu contrasté. Il était robuste et doux, simple et droit d'esprit. Travailleur patient delà terre, il aimait à lutter avec la mer. A certains jours, il avait assez de vigueur physique et de courage moral pour engager avec le flot ces rudes batailles dont la vie humaine est le prix et il obtenait des médailles de sauvetage dont il ne songeait même pas à porter le ruban. Plus tard, quand vint la guerre de 1870, il partit au premier appel, et ses camarades le choisirent pour les conduire au feu.
A cette date, il avait déjà fait son apprentissage de peintre, par la seule force de la nature, qui sait bien ce qu'elle veut, et du hasard, qui, en servant la nature, est une forme de la logique. Il avait commencé, tout enfant, par dessiner, dans les intervalles du travail champêtre, ce qu'il avait sous les yeux : des chaumières, des ustensiles de labour, des fruits. Pour cela il lui suffisait du papier et du crayon rapportés de l'école primaire. A Réville est un château, habité autrefois par la famille du Parc. Elle entendit parler de ces essais et voulut les voir. Les jeunes filles du château lui prêtèrent une boîte de couleurs et lui donnèrent quelques leçons. Il s'en servit pour copier exactement, avec scrupule, deux petits ta-
bleaux de l'école hollandaise. Puis avec un don déjà remarquable de la couleur, avec plus d'aptitude à voir juste et à rendre fortement qu'à imaginer et combiner, il peignit des scènes d'intérieur champêtre, des paysages et des marines. Ce que j'en ai vu contient en germe ses qualités. C'est robuste et consciencieux, fidèle et large. Fouace sera un beau peintre, faisant copieux et solide, sans finesses ni procédés, avec une vigueur tranquille, satisfaisant son goût de la couleur franche et de la pâte grasse, normand de race et d'instincts, aimant la force naturelle qui s'incarne dans les corps sains, les chairs fraîches et les fruits savoureux.
Déjà Ton parlait à Cherbourg de ce paysan de Réville, qui dessinait et peignait. Le conservateur du musée, M. Henry, voulut le voir. C'était un homme de goût, passionné pour la peinture. Il reconnut au premier coup d'œil qu'il y avait là des preuves d'artiste, et il conseilla aux parents de favoriser cette vocation. Grave sujet de délibération pour la mère, restée veuve. La famille avait grand besoin de ce gars robuste pour faire valoir son patrimoine. La mère était prudente et timide, comme les paysans de tous pays. Le métier de peintre lui semblait ce que, en ce temps, il semblait encore, même à des bourgeois, un métier de meurt-de-faim. Par surcroît, elle était pieuse et elle craignait que son garçon ne ce perdît son âme », dans un métier qui ne peut s'apprendre qu'à Paris, la grande ville, si pleine de dangers.
Heureusement, cette femme sans instruction était
intelligente et d'esprit ouvert. Elle se rendit aux raisons de M. Henry. Celui-ci obtint au jeune homme un secours de quatre cent^ francs du conseil municipal de Cherbourg ; les parents en ajoutèrent deux autres, et il vint à Paris en 1867.
Il avait alors trente ans. Il vécut cinq mois sur ses six cents francs, seul et sans maître, faisant au musée de Versailles la copie d'un portrait de Vauban pour le musée de Cherbourg, et pour l'église de Réville celle d'un tableau du Guide. Son argent épuisé, il revenait à Réville et, sur le vu de ses premiers essais, la ville de Cherbourg lui accordait un nouveau secours, de six cents francs cette fois. Il repartait pour Paris et recommençait à faire des copies, en y joignant quelques portraits, notamment celui de son bienfaiteur, M. Henry. Cette fois, il entrait à l'atelier d'Yvon, qui lui donnait des leçons excellentes, et, le soir, il suivait les cours de l'école de dessin de la rue de l'École-de-Médecine, qui, avant de devenir l'École des arts décoratifs, a rendu tant de services avec de si faibles ressources. En 4869, il était admis au Salon.
Le succès de ses premiers envois détermina le genre qu'il devait pratiquer, par nécessité autant que par goût. C'étaient des natures mortes. Fouace les exécutait, dès le début, avec une supériorité qui attira vite l'attention sur lui. Mais il était trop peintre pour n'aimer que cette partie de son art. Tout ce qui
offre des formes robustes et des couleurs franches le sollicitait. De sa première existence, dans les champs et au bord de la mer, il avait gardé un goût très vif pour les marines, les mœurs villageoises et les types paysans. A Paris, dans les études de l'atelier, il avait ressenti Fattrait de Tartiste pour le nu féminin, pour la forme animée par la vie et colorée par le sang courant sous l'épiderme. Dans ces divers genres aussi il aurait pu marquer sa place au premier rang. Son exposition posthume contient trois grandes toiles fort capables de montrer ce qu'il y aurait fait, s'il avait pu y persévérer.
C'est d'abord une étude de falaises, les Gorges de Piémont^ à Jersey; car, dans son amour des côtes marines, il avait passé le canal normand pour les voir plus franches et plus caractéristiques, dans les îles, où la mer, la lumière, la construction des terrains sont en quelque sorte plus libres. Le puissant relief de la géologie marine, l'âpreté de ses contours, la vigueur de sa verdure rase, l'assaut monotone du flot contre la falaise, l'impression de solitude et d'immensité, la mélancolie sereine de ces sites s'accusent dans cette vaste toile avec une vérité et une puissance qui supportent toutes les comparaisons.
Le Baptême à Réville est une scène de mœurs paysannes, sincère et touchante d'impression, simple et vigoureuse de facture, avec une science instinctive du clair-obscur qui fait songer à l'habileté réfléchie d'un Édouard Dantan. Dans la vieille église romane, sous un cintre trapu, le vieux curé lit les
paroles sacramentelles sur le gros livre que l'enfant de chœur tient à deux mains; la mère, en haut bonnet cauchois, présente Tenfant aux joues rondes; les grands parents, endimanchés et sérieux, regardent, rhomme le prêtre, et la femme l'enfant. Un vieux suisse, en uniforme de garde du corps de Charles X, défroque légitimiste donnée à l'église par la famille du Parc, se tient derrière le curé. Un pêcheur hâlé, deux fdlettes et un garçonnet, très sages, ressentent, chacun à sa manière, l'impression auguste de la scène.
Comme peintre de nu. Fouace laisse une étude, grandeur naturelle, de femme couchée. C'est une rousse, au corps ivoirin et ambré, à la chevelure flamboyante. Un professionnel, amoureux de la chair féminine et longuement habitué à son étude exclusive, n'aurait pas fait plus franc et plus vrai. Grain et frisson de la peau, élude délicate de la lumière, finesse et vigueur du modelé, fraîcheur du coloris, transparence bleuissante ou rosée des ombres, art robuste et franc traduisant un être sain et fort, émotion de l'artiste devant la nature, cette toile représente plus qu'une distraction dans une existence occupée à autre chose ; elle dénote une aptitude qui se fût aisément développée si elle n'eût pas été contrariée.
Et pourtant je crois bien que l'une au moins de ces trois toiles a été refusée au Salon. C'est que Fouace, classé au début comme peintre de nature morte, s'est trouvé désormais, contre son gré, enfermé dans cette spécialité restreinte. Il en souffrait beau-
coup et il essayait en vain d'élargir sa prison. Une coalition tacite et puissante l'y maintenait. Fils de ses œuvres, étranger par cela même à toute association de camarades, à toute coterie d'école ou d'atelier, il n'avait personne pour le soutenir et le défendre; il ne pouvait compter que sur lui-même. Dans la nature morte il y a peu de concurrence; dans le genre et le paysage, la rivalité est acharnée. De façon volontaire ou inconsciente, on écartait ce solitaire dès qu'il présentait autre chose que des fruits ou des fleurs, des chasses ou des pêches. Jusqu'au bout, il a lutté vainement contre ce parti pris. Modeste et pratique, il tenait peu aux récompenses pour ellesmêmes. Il y voyait surtout un affranchissement. Il les briguait donc avec patience, et les obtenait avec peine. La décoration de la Légion d'honneur l'eût délivré, en lui permettant, comme il le disait, de « faire ce qu'il voulait ». Il est mort au moment de la recevoir.
Il n'a donc guère exposé de son vivant que des natures mortes, alors qu'aucune sorte de peinture ne l'effrayait et que, volontiers, il les abordait toutes. C'est ainsi que, par reconnaissance pour le pays natal, il décorait, près de Réville, l'église de Montfarville. Ce n'était pas, certes, ambition excessive, car il était la modestie même, mais amour de son art. Peu à peu, les natures mortes lui avaient donné la notoriété et l'aisance ; il touchait à la réputation et à la fortune, lorsque la mort est venue. Nul n'était moins pessimiste et moins porté à l'amertume que ce Normand aux goûts simples et à l'esprit clair. Il
se résignait donc et peignait patiemment des gibiers et des poissons, des orfèvreries et des cuivres, des fleurs et des légumes. Chaque année sa signature prenait une valeur plus grande et les amateurs venaient plus nombreux à son atelier. Il eut trois grandes joies dans les dernières années de sa vie. La première, lorsque, spontanément, en 1888, la veille de l'omerture du Salon, Castagnary, directeur des beaux-arts, lui proposa l'acquisition d'un de ses tableaux, en lui faisant espérer le Luxembourg; mais la toile était déjà vendue. L'année suivante, le président Carnot, conduit par le ministre, M. Edouard Lockroy, marquait son admiration devant le Déjeuner de carême, et la direction des beaux-arts achetait l'œuvre pour le palais de l'Élysée. En 1890 et 1891, Fouace entrait au Luxembourg avec Ma pêche et Jours gras. Désormais il était arrivé, sans appuis et sans médailles, par la seule force du talent et du travail.
A côté des maîtres du genre, — et l'école française en compte de premier ordre, égaux ou supérieurs aux plus célèbres, de tous les temps et de tous les pays, — Fouace avait pris son rang; il était leur pair. Dans une sorte de peinture où brillent ces merveilles, les poissons et les chaudrons de Chardin, il apportait une note personnelle. Toutes offrent la même franchise de touche, la môme sûreté de main, la même facilité de travail, la même aptitude à peindre en pleine pâte, vite et bien. Car il avait le travail aisé, fécond et joyeux. C'était aussi une variété de faire qui se pliait sans effort à la nature
de chaque modèle, sombre ou claire, délicate ou vigoureuse. Toujours l'amour de la couleur et le sens de la lumière, le goût des choses saines et fraîches dominaient le choix de ses sujets et s'accusaient dans ses moindres études, grandes toiles lentement menées ou impressions rapides, saisies d'après le quartier de viande que la cuisine réclame, le panier de fruits et le vase de fleurs qui ne vont durer qu'un jour, le gibier tué de la veille ou du matin.
Chez Fouace, l'homme valait l'artiste. A la vie de famille il avait dû des joies profondes et une grande douleur. Dès le début de sa carrière, il avait eu son roman de cœur, simple et franc comme sa nature, et qui a duré autant que sa vie. Aussi trouvait-il au foyer domestique le complément du bonheur que lui donnait l'atelier. Il y a près de sept ans, il perdait une grande et belle jeune fille, en pleine fleur de jeunesse, et il exécutait pour son tombeau, dans le cimetière de Révillé, un marbre, le Dernier Sommeil, où le peintre se révélait sculpteur. Le Dernier Sommeil marque aujourd'hui la place où il repose lui-même, près de l'Océan qu'il aimait et au bord duquel il passait les mois d'été, se délassant de la nature morte par la nature vivante, peignant des marins et des paysans, péchant et chassant.
Dans les mois d'hiver, il vivait à Paris, au fond d'une cité de la rue du Val-de-Grâce, habitée par
une petite colonie d'hommes de lettres, de professeurs et d'artistes, qui se connaissent et voisinent comme en province. Chacun y aimait ce bon géant à longue barbe rousse, aussi simple dans le succès que dans le labeur obscur des débuis; ce Normand, fin et franc, de relations sûres, d'affections fidèles, économe et désintéressé. Ses voisins formaient toutes ses relations, avec les quelques maîtres qui l'avaient encouragé et un petit groupe d'amis intimes, dont l'un me permettra de le citer ici, car il est d'une espèce rare : c'est M. Sylvain Château, un amateur d'art, qui aide les artistes, et qui, en achetant un tableau, ne songe pas à faire une bonne affaire, mais simplement à se donner un plaisir relevé, souvent aussi à rendre un service. C'est lui qui possède lés plus beaux Fouaces, et l'exposition posthume de l'artiste est faite en partie avec la galerie Château.
Telle a été cette vie d'homme et d'artiste. L'œuvre du peintre est groupée pour la première fois devant les yeux du public. 11 y manque plusieurs de ses toiles les plus importantes. Dispersées en Europe et en Amérique, il n'a pas été possible de les obtenir de leurs possesseurs. Beaucoup ont redouté pour elles les risques du voyage; quelques-uns, même parmi les Parisiens, n'ont pas voulu attrister leurs yeux par le vide qu'un prêt aurait laissé sur leurs murs. Quant à l'Etat, on sait que rien ne sort des musées nationaux. Le comité de l'exposition a pu, cependant, réunir un assez grand nombre de toiles pour donner une idée fidèle et complète de l'œuvre. L'atelier de
!2l24 PETITS PORTRAITS ET NOTES d'aRT.
Fartiste, surtout, a fourni bien des éléments qui le montrent sous un aspect inconnu du public, dans la variété de ses goûts contrariés. Pour la première fois, Guillaume Fouace va être apprécié au complet et classé à son rang.
Mai 1896.