ÉDOUARD DANTAN
C'était un solitaire et un modeste. Jamais on n'a tant parlé de lui que depuis l'horrible accident de Villerville, et il y a un contraste singulier entre le silence de sa vie et le bruit de sa mort. Il avait horreur de la réclame et de l'intrigue, de toute sollicitation au succès. La pratique exclusive de l'art, la vie de famille, quelques amitiés sûres lui semblaient d'un autre prix que la célébrité tapageuse. Ce peintre du clair-obscur vivait dans une pénombre. Il a fallu qu'une catastrophe ramenât l'attention sur son œuvre pour la faire apprécier à sa valeur.
Édouard Dantan n'était pas seulement un de nos meilleurs peintres de genre. Il réalisait plusieurs de nos qualités françaises, et du plus grand prix, à un degré qui n'est plus commun, car elles vont s^aflVn-
'i'iô PETITS PORTRAITS ET NOTES d'aRT.
blissant, et il les maintenait avec une tranquille constance parmi les surenchères et les outrances qui traversent le développement de notre art national par la confusion d'une foire cosmopolite.
Il représentait la troisième génération d'une famille d'artistes. Son père et son oncle, Dantan aîné et Dantan jeune, tous deux sculpteurs, se ressemblaient peu. Le premier pratiquait Fart traditionnel avec une correction expressive; le second tournait à la plus amusante caricature la réalité finement observée. Edouard Dantan réunissait en lui quelque chose de ces deux tendances, mais il gardait l'instinct du comique pour son agrément personnel et il appliquait à la peinture de genre l'amour de la simple vérité, traduite par un métier scrupuleux et délicat. Ses amis appréciaient la verve discrète avec laquelle, dans la conversation, sans ombre de méchanceté, il faisait saillir les ridicules latents. Au public, il ne montrait que le côté sérieux d'une nature volontiers mélancolique et tendre.
.11 était homme de famille et d'intérieur, fidèle aux vieilles habitudes. Sa large aisance lui aurait permis de s'installer dans le quartier à la mode, parmi les peintres élégants. Il avait conservé l'habitation paternelle, sur la colline de Saint-Cloud, et il ne la quitlait guère. En entrant dans le grand atelier où ses propres études al ternaientauxmurs avec les maquettes (le son père et de son oncle, après avoir salué dans le jardin la vieille mère, assise dans sa chaise roulante d'infirme et, plus tard, la jeune femme surveillant les jeux de ses enfants, on se croyait admis chez