Maurice Barres, Trois stations de psijchothérapie
Auteur dramatique et librettiste, M. Philippe Gille a remporté, seul ou en collaboration, quelques-uns des plus grands succès de notre temps : il est l'auteur des Charbonniers ; il a signé les Trente Millions de Gladiator avec Labiche, Manon avec Meilhac et Lakmé avec Gondinet. Chroniqueur, il écrit comme il cause, avec un sens vif et fin de la vie parisienne, un savoureux mélange d'esprit et de bonhomie, une connaissance avertie des hommes et des choses. Critique, il donne chaque semaine un bulletin bibliographique où il maintient des qualités qui ne sont plus communes : l'information consciencieuse et l'intelligence ouverte, l'éclectisme et la bienveillance. Il a même été poète et il a réuni en un gracieux bouquet, sous le titre modeste de V Herbier, un choix de ces petites fleurs bleues semées au fond des jeunes cœurs par le sentiment et le rêve, si vite fanées chez la plupart des hommes, mais qui, chez quelques-uns, parfument toute l'existence, discrètes et cachées.
II a commencé par étudier la statuaire et il s'en était suffisamment rendu maître pour que ses anciens confrères de Fébauchoir et du ciseau l'eussent élu secrétaire du jury de sculpture à l'Exposition universelle de 1889. Aussi a-t-il pu faire de la critique d'art avec une compétence fort rare, car si tout critique, par cela seul qu'il écrit, fait ses preuves de compétence littéraire, combien de gens s'improvisent juges de tableaux et de statues sans rien savoir des procédés techniques de la peinture et de la sculpture !
Il est lié avec Victorien Sardou d'une vieille amitié, qui ne vient pas seulement du théâtre et de ce que lui aussi fut son collaborateur dans les Prés-Saini- Gervais. Ils ont une passion commune, celle de l'art français, de Louis XIV à Louis XVI. Ils l'ont nourrie dans le séjour de Versailles et les longues promenades à travers le château, le parc et les deux Trianons. Sardou est le gendre d'Eudore Soulié, ancien conservateur du musée, et la presse a souvent décril l'habitation d'été qu'il s'est faite, pleine d'œuvres et de documents relatifs à l'art et à l'histoire des derniers siècles, à Marly-le-Roi, dans l'ancien domaine royal du Verduron. Gille, lui, habitait à Versailles même, en face du château, un charmant hôtel qui appartint à la famille de Papillon de La Ferté, intendant des menus plaisirs et directeur de l'Opéra sous Louis XVI. A eux deux, Sardou et Gille ont rendu de grands services à la demeure de Louis XIV, rappelant à une administration parfois négligente ses devoirs d'entretien et de restauration, lui signalant
les œuvres compromises par le temps el les intempéries, obtenant pour elles leur transfert dans les musées et leur remplacement par des copies.
Sardou se borne à utiliser sa connaissance de l'histoire comme auteur dramatique et, dans l'occasion, comme polémiste. Gille met au service de l'histoire artistique ses goûts d'amateur et de chercheur, comme aussi son art de mise en scène et son talent d'exposition spirituelle. Il a déjà publié deux grands ouvrages sur le palais et le parc de Versailles. Il entreprend aujourd'hui la publication d'un travail définitif sur Vermilles et les deux Trianons, avec la collaboration de M. Marcel Lambert, architecte des deux châteaux, pour les relevés et les dessins. C'est l'idéal de la double compétenjce qu'il faut à une telle œuvre. Comme éditeur, ils ont la maison Mame, et c'est tout dire. Les trois premières livraisons viennent de paraître. Forme et fond, texte et illustrations, elles promettent un des plus beaux livres d'art que notre siècle ait produits. Et ce livre est consacré à l'un des édifices les plus riches et les plus typiques qui soient au monde*.
1. Versailles et les deux Trianons, relevés et dessins par Marcel Lambert, texte par Philippe Gille, édités par Alfred Mame et fils, 1899. — Par une heureuse concurrence, peu après la publication de MM. Philippe Gille et Marcel Lambert, commençait celle de M. Pierre de Nolhac, Histoire du Château de Versailles, à la Société d'édition artistique. Si M. Marcel Lambert est l'architecte du château, M. Pierre de Nolhac est le conservateur du musée, et il l'a heureusement transformé par le classement méthodique des collections, s'efforçant de remettre chaque œuvre à sa place historique et dans son cadre, de fixer les dates et les auteurs, les attributions et les représentations. C'est un
Le château de Versailles est l'image de Louis XIV et de son temps, de la France du xyii^ siècle et de la monarchie dont le règne du Grand Roi fut l'apogée. En son genre, c'est un monument unique au monde, par sa beauté propre comme par son intérêt symbolique. Il a été créé d'un seul coup et il réalise une pensée unique. Tandis que la plupart des grands édifices où se résume un aspect de Fhistoire ont été formés par additions successives et collaborations séculaires — tel le Vatican, — le palais de Versailles a surgi en quelques années, plante superbe et droite, sous l'œil et par la volonté d'un seul homme, LouisXIV, le Grand Roi.
Pour la première fois, depuis l'empire romain, l'Europe voyait un grand pays concentrer toutes ses forces pour un grand dessein et une grande destinée. Ce n'était plus une création incohérente, factice et passagère, comme le Saint Empire germanique ou la monarchie espagnole. Dix siècles d'efforts et de suite, le résultat nécessaire d'un ensemble de lois
immense et fécond travail, qui n'avait pas eu de modèle et qui a piqué d'émulation les conservateurs des autres musées nationaux. Érudit passionné et remontant toujours aux sources, M. de Nolhac est aussi un écrivain qui sent autant qu'il sait et rend la vie au passé. Il a écrit l'histoire la plus sincère et la plus attachante de Marie-Antoinette, dauphine et reine. Le château et les derniers de ses hôtes royaux sont décrits et racontés par lui avec la même critique et le même charme.
historiques, géographiques et ethniques, avaient produit la monarchie française et cette monarchie arrivait aux mains d'un homme qui, par ses qualités comme par ses défauts, répondait à la définition idéale du roi : il était beau et voulait être admiré ; il aimait la noblesse et la pompe ; il avait une raison clairvoyante, ferme et limitée; il était régulier et laborieux; il ramenait tout à lui, autant parce qu'il incarnait la France et le droit divin, que par égoïsme et orgueil.
L'enfance de ce roi s'était passée dans un vieux palais, longtemps forteresse, d'où ses ancêtres avaient peu à peu réduit l'étranger, leur peuple et leur noblesse; demeure glorieuse entre toutes, qui, au cœur de sa capitale, en face de Notre-Dame, au bord de la Seine, résumait la vieille histoire de Paris et de la France. Mais, par cela même, le Louvre ne pouvait plus suffire à une ère nouvelle. Il appartenait au passé; le présent voulait une demeure à sa taille et à son image. Le jeune roi avait subi dans Paris, au Palais-Royal, l'insulte de l'émeute; il avait dû quitter sa capitale en fugitif. Sa grandeur et sa majesté réclamaient une demeure inviolée. Il prétendait donner comme cadre à son existence entourée d'un culte un séjour conçu pour elle. Il avait dans l'esprit un idéal de beauté et de noblesse ; il voulait le réaliser par le concours de tous les arts et en parer sa gloire. Il décida la construction de Versailles.
Et tandis que l'esprit français atteignait son apogée par le développement équilibré de toutes ses facultés,
avec Téloquence de Bossuet, la poésie de Racine et le comique de Molière, tandis qu'il unissait la force et la finesse, l'ampleur et la délicatesse, la réflexion et le naturel, à ce moment l'art français — notablement inférieur, il faut bien l'avouer, à cette littérature, parce qu'elle était supérieure à tout, mais, en lui-même, fort élevé et vigoureux — l'art français appliquait à un même but toutes ses énergies, l'architecture avec Mansard, la peinture avec Le Brun, la sculpture avec Girardon, et, avec Le Nôtre, ce que l'on a justement appelé « la civilisation de la nature », c'est-à-dire le type régulier et noble du jardin français.
Il en est résulté un ensemble incomparable par la grandeur et l'unité. Toutes les parties de Versailles, quelle qu'en soit la valeur propre, se subordonnent à l'effet d'ensemble. L'architecture, reine de l'art, domine et règle toutes ses autres formes. Les lignes se groupent et s'équilibrent, convergent et s'unissent, dirigées par une pensée unique. Du côté du jardin, véritable façade du palais, s'avance au centre le corps de logis où habite le maître et dans lequel, devant sa chambre et son antichambre, la galerie des Glaces offre à ses fêtes un théâtre rectiligne et éclatant. De la terrasse qui porte ce corps de logis, un escalier gigantesque descend vers le parc, qui est comme un immense salon en plein air, meublé de massifs, de bassins, de jets d'eau, de groupes statuaires, transition entre le palais et la campagne, l'art et la nature. Il y a des ensembles plus gracieux; il n'y en a pas d'aussi nobles. Il n'y en a
pas surtout qui réalisent de manière plus parfaite une grande idée.
Comme toutes les apogées, celle-ci fut courte, et moins d'un siècle après Louis XIV son œuvre s'écroulait, minée par l'affaiblissement de l'idée qui l'avait suscitée et la poussée irrésistible d'une nouvelle idée, l'idée de liberté se substituant à celle d'autorité, la démocratie à l'aristocratie, la république à la monarchie.
Avant cette ruine, la fantaisie élégante d'une favorite et la grâce légère d'une reine avaient ajouté une parure exquise à l'œuvre du Grand Roi. Les petits appartements avaient été aménagés pour loger la marquise de Pompadour, et autour des Trianons, par lesquels Louis XIV et Louis XV avaient comme atténué, en la prolongeant, la noblesse royale de Versailles, Marie-Antoinette avait disposé son hameau et ses jardins d'opéra-comique, le temple de l'Amour, le belvédère et le théâtre. Le xvni*^ siècle, le siècle de Marivaux et de Watteau, de Jean-Jacques et de Greuze, de Beaumarchais et de Fragonard, y laissait à son tour sa fidèle image.
Voici le printemps, et jusqu'à l'automne les visiteurs vont affluer à Versailles et aux Trianons. Simples curieux et artistes. Français et étrangers, bourgeois en partie de campagne et caravanes de Cook's, promeneurs guidés par un rêve de littérature
et d'art, viendront y évoquer, chacun à sa manière, deux siècles de grandeur française, remplir leurs yeux et leurs esprits de nobles images, communier avec Tâme mélancolique du passé. Ils verront, de la terrasse, le soleil se coucher au loin, derrière la pièce d'eau des Suisses, et il leur semblera que les armes parlantes de Louis XIV surgissent au-dessus de son palais, dans l'éclat de leur orgueil et la tristesse de leur gloire évanouie. Ils parcourront les allées de Trianon à l'heure où elles parlent le langage le plus pénétrant, par les après-midi d'automne, lorsque les feuillages ont déjà reçu la teinte dorée qui annonce leur chute prochaine.
Je leur souhaite pourtant de fortifier par un correctif vigoureux et sain l'impression de dilettantisme stérile et d'amollissante langueur qu'exhalent, si l'on n'y résiste pas, les visites rêveuses à Versailles et aux Trianons. Une France nouvelle, et qui n'a pas terminé son rôle, est née près du château de Louis XIV et des petites maisons de Louis XV. Le Jeu de Paume s'ouvre à quelques pas. Dans le château lui-même, un musée, qui n'est pas uniquement composé de chefs-d'œuvre, mais où les belles pages abondent, parle aux yeux un langage clair et d'une éloquence toujours française. Il déroule tout ce que notre siècle a fait de grand depuis 1789.
Cette œuvre est immense. Avec les guerres de la Révolution et de l'Empire, l'Afrique et la Crimée, la grande leçon de 1870, l'effort grandiose qui tend, depuis trente ans, à organiser une démocratie de quarante millions d'hommes, à réaliser la justice et
à créer un droit nouveau, cela fait déjà une grande histoire. Malgré tant de difficultés et de tristesses, d'illusions et d'erreurs, notre race n'a point renié son idéal de pensée et d'action. Rien n'est salutaire et réconfortant, au sortir de Paris, comme une promenade à Versailles et aux Trianons.
29 avril 1899.
Avec Plus que Reine^^ la première femme de l'Empereur vient de paraître sur la scène. C'était inévitable : à cette heure, la littérature napoléonienne bat son plein. Il est même surprenant que Joséphine n'ait pas eu plutdt son tour, car son existence est un drame tout fait, avec le mélange de tragique et de comique qui est la loi du genre, avec péripéties, €ontrastes, exaltations et catastrophes, tous les ingrédients de la cuisine dramatique.
Le théâtre ne nous doit pas la vérité, mais l'intérêt. Il ne nous offre donc, à la Porte-Saint-Martin, que la Joséphine conventionnelle. Le tout est qu'elle soit attachante. En revanche, pour connaître la vraie, et la connaître à fond, nous n'avons qu'à ouvrir les deux derniers livres de Frédéric Mas-
1. Voir, dans la première série de mes Petits portraits et notes d'art, une étude sur V Impératrice Joséphine, d'après le portrait de Prud'hon.
2. Drame de M. Emile Bergerat, au théâtre de la Porte- Saint-Martin, 28 mars 1899.
son^ L'enquête qu'il poursuit sur Napoléon et sa famille est un très beau spécimen de cette littérature ' historique qui, dans notre siècle, a produit en quantité les œuvres de haute valeur. L'information de l'auteur est immense et son scrupule infini; il a la passion de la vérité complète et il la dit en toute franchise.
J'avais d'abord deux griefs contre sa méthode : il n'indiquait jamais ses sources et il imitait le style des Concourt. C/était trop de modestie, car il aurait pu étaler en notes autant de références que Taine ou Henry Houssaye et, tandis que le style des Goncourt^ original dans le roman, est bien fatigant dans l'histoire, avec sa trépidation et son papillotage, le sien, lorsqu'il se dégage de cette fâcheuse influence, a ses mérites propres d'énergie et de couleur. Or, il annonce que, dans son dernier volume, il donnera l'indication de ses sources, et plus il avance, plus il se dégage du goncourisme.
Tout compte fait, on sent qu'il dit vrai, en attendant qu'il le prouve. Sur une période et des personnages que la légende et l'adulation avaient profondément dénaturés, il nous permet enfin unjugément éclairé et libre.
L'histoire de Joséphine était comme entourée d'un nuage et couronnée d'un nimbe. De son carac-
1. Frédéric Masson, Josép/mie de Beauharnais et Joséphineimpératrice et reine, 1899.
tère et de son existence, la légende retenait juste assez pour justifier le mot par lequel, à Sainte- Hélène, moitié reconnaissance, moitié indulgence, Napoléon f'^' l'avait définie : c'était « la bonne Joséphine ». Sous Napoléon III, son petit-fils, le mot d'ordre avait été d'amplifier cette légende et de montrer, dans la première femme de l'Empereur, comme un bon génie. Elle l'aurait rendu pleinement heureux et lui aurait porté bonheur. Irréprochable et résignée, ell aurait emporté après le divorce, dans sa retraite de la Malmaison, un trésor d'irréparablo tendresse et comme un talisman qui préservait du malheur. Plus encore que l'expédition de Russie, ce divorce aurait été la grande faute de Napoléon, un acte d'ingratitude et de barbarie.
Le second Empire tombé, à mesure que la curiosité sur le premier se faisait plus exigeante, nuage et nimbe se dissipaient. Les écrits du temps remis en lumière et la publication de nouveaux documents découvraient la vraie Joséphine. M. Frédéric Masson, avec son Napoléon et les Femmes, levait largement les voiles et, derrière l'idole, montrait la femme vraie, par le détail de ses actes et Fanalyse de son caractère.
Ces actes et ce caractère n'étaient pas beaux. Créole indolente et sensuelle, démunie de principes par l'éducation et les mœurs de son temps, surprise sans défense par le bouleversement révolutionnaire, coquette et besogneuse, elle était devenue la maîtresse de Barras. Le hasard l'avait mise sur la route de Bonaparte et, par sa beauté mûrissante, sa grâce
et son charme, ses manières d'ancien régime, elle avait inspiré une vive passion au jeune général, dont l'origine, l'âge et l'inexpérience faisaient une proie facile pour une telle séduction. Il l'avait épousée sans rien savoir de sa vie antérieure; il l'avait aimée de tout son cœur et de tous ses sens. Elle n'avait vu, dans ce mariage, qu'un établisse- Tnent et n'avait en rien partagé les sentiments qu'elle inspirait, gardant avec Barras des rapports de bonne amitié, ou même davantage, s'il faut en croire ce cynique indiscret.
Tandis que Bonaparte commence une épopée en Italie et dévoile brusquement le plus complet génie que le genre humain ait connu, elle reste froide. Elle continue à n'aimer qu'elle-même et à chercher son plaisir. Elle choisit très bas et prend comme amant un M. Charles, petit officier bellâtre et sot. Bonaparte revient et il faut bien quitter le Charles, mais elle le reprend pendant l'expédition d'Égypte, avec un tel scandale que Bonaparte apprend tout et revient décidé à la rupture.
Mais, comme on dit, il l'a « dans le sang » ; il subit encore l'attrait physique et moral de la femme : il pardonne et, l'élevant avec lui, d'abord au Consulat, puis à l'Empire, il la gardera jusqu'au jour où la raison d'État, plus forte que ses souvenirs de jeunesse et de passion, que les comédies de sentiment et les larmes, la fera répudier.
Dès lors, Joséphine vit à la Malmaison, comblée par l'Empereur, qui lui conserve une vive affection et la visite souvent. Lorsque arrive l'écroulement de
1814, elle couronne une vie d'inconscience morale par un acte inouï. Tandis que Napoléon vaincu abdique et part pour Tîle d'Elbe, elle reçoit avec empressement à la Malmaison Alexandre vainqueur, se montre flattée de ses hommages et le traite en ami. La mort coupe court à ce scandale : Joséphine succombe à une fluxion de poitrine contractée pendant une promenade avec l'empereur de Russie aux étangs de Saint-Cucupha. Et c'est la garde impériale russe, qui, ses armes encore rouges de sang français, lui rend les honneurs funèbres.
Entre temps, du mariage à la mort, celle qui a dû au destin la prodigieuse fortune d'être la femme de Napoléon, est restée exactement — sauf la contrainte de son penchant pour les Barras et les Charles — la jolie créature de plaisir, égoïste et sensuelle, coquette et gâcheuse, de petit esprit et de goûts bas, incapable de réflexion, la tête et le cœur également vides, que Bonaparte avait trouvée, dans un petit hôtel delà rue Chantereine, menant l'existence vide, paresseuse et besogneuse d'une femme médiocrement entretenue.
Elle a continué de tout ramener à elle, uniquement sensible à ses intérêts et passionnément désireuse de ne pas perdre, malgré l'âge qui vient et la stérilité qui se confirme, ce qu'elle appelle, comme ses pareilles, (c sa position ». Pour cela, elle a usé, avec
un calcul alteniif, de son pouvoir sur les sens et le cœur de Napoléon; elle s'est imposé toutes les fatigues de son rang; elle a lutté désespérément poui* rester belle et séduisante, pour écarter les rivales, non par jalousie amoureuse, mais par crainte du danger qu'elles lui font courir en déshabituant d'elh^ Napoléon. Elle est obstinément dissimulée et foncièrement menteuse. Elle n'est pas seulement dépensière par coquetterie, elle est gâcheuse à un degré surprenant. Son esprit est resté petit et ses goûts bas : elle ne se plaît que dans la société des subalternes, bavardant et commérant avec ses femmes, ses fournisseurs, des diseurs et des diseuses de bonne aventure.
Ce qui l'a protégée longtemps devant l'Empereur et défendue encore plus longtemps devant la postérité, c'est son charme et sa bonté. Elle était charmante grâce aux ressources de sa nature créole, de son éducation mondaine, de sa coquetterie raffinée, de son calcul obstiné, tantôt sentimentale et tantôt espiègle, mutine comme une fillette et noble comme une grande dame, toujours gracieuse et d'un tact très sûr dans l'art d'attirer et de retenir. Elle était bonne, c'est-à-dire inoffensive, généreuse par désir de plaire et besoin de prodigalité. Elle savait trouver le mot qui enchante et double le prix du don par la manière de donner. Elle rendait Aolontiers service, surtout aux gens de sa caste et à ses anciens amis, à tous ceux qui lui ressemblaient, intrigants et coquettes de son monde, émigrés et nobles, car elle était restée « ci-devant ».
En somme, qualités et délauts, une nature dont fégoïsme et la coquetterie sont les traits essentiels, un charme de maîtresse qui calcule, une bonté où l'intérêt personnel a toujours sa part, toutes les qualités et tous les défauts de la femme de plaisir.
M. Frédéric Masson prouve tout cela par une écrasante profusion de faits, et il Texcuse avec une indulgence dédaigneuse. C'est qu'il est, à la fois, féministe et misogyne. 11 se plaît à étudier les femmes et il les tient en petite estime. Par essence, dit-il, elles sont telles, ou à peu près. Je crois qu'il exagère. Sans prendre Lucrèce ou Jeanne d'Arc comme termes de comparaison avec le gentil petit oiseau des îles que fut Joséphine, et pour rester dans la catégorie de femmes où l'avait rangée sa prodigieuse destinée, elle fait petite figure au regard de Marie- Antoinette, qui eut bien des faiblesses et commit bien des erreurs, mais qui fut vraiment reine, lorsqu'il le fallut. Elle n'est qu'une parvenue dans le groupe des femmes couronnées. Elle se rapprocherait plutôt des maîtresses royales, supérieure à une Du Barry, inférieure à une Pompadour.
Il convient de dire à sa décharge qu'elle ne fut pas seule de son espèce. D'autres, nées sur le trône, n'ont pas été plus égales à leur destinée et méritent moins d'indulgence, car, outre l'hérédité, elles avaient reçu dès le berceau l'éducation et les exem-
pies, la tutelle et les sauvegardes qui manquèrent à Joséphine. Celle-ci, toujours gâtée par la fortune, a eu un dernier bonheur, le plus grand de tous^ devant Napoléon et devant l'histoire, celui d être remplacée par Marie-Louise. Or, fille de petite* noblesse coloniale, Joséphine avait quelque chose de la grande dame, et Marie-Louise, archiduchesse d'Autriche, n'était d'essence qu'une petite bourgeoise allemande, sensuelle et niaise.
Au demeurant, il n'y a pas lieu de regretter la légende de Joséphine, même pour les fervents de l'Empereur. Il est assez grand pour n'être pas diminué entre ses deux femmes ; leur petitesse à toutes deux fait même ressortir telles de ses qualités. Puis,, il y a, je ne dis pas seulement le droit, mais le devoir de l'histoire, c'est-à-dire la recherche attentive, scrupuleuse et déférente de la Vérité ; la Vérité, salutaire par elle-même, supérieure à tout et à laquelle notre pauvre humanité doit sa seule noblesse. Tout est vain et dangereux en dehors d'elle, surtout le culte des héros, qui est un des résultats bienfaisants de l'histoire, mais à la condition d'être éclairé.
8 avriliSOO.
Tout coin de terre se prête à Texercice de la loi fatale qui pèse sur l'humanité, la guerre, survivance éternelle de la férocité primitive et exercice des pires instincts comme des plus hautes vertus. Il suffit à deux armées, pour décider le sort d'un pays, d'une plaine unie et sans caractère, comme celle de Châlons, ces Champs catalauniques^ où nos plus lointaius ancêtres arrêtèrent Attila. D'autres fois, la nature semble avoir multiplié à plaisir les accidents de terrain, qui vont être le décor du drame, comme dans ces défilés de l'Argonne qui, au début de la Révolution, furent les Thermopyles de la France.
Banal ou pittoresque, le terrain arrosé par le sang de l'homme et marqué par un arrêt du destin, prend désormais un caractère sacré. Une colline qui soulève à peine l'égalité de la plaine, un mince cours d'eau, un petit bois, quelques pans de mur reçoivent une consécration des faits où ils ont joué
i2 PETITS PORTRAITS ET NOTES d'aRT.
un rôle inconscient. Ils donnent au paysage une àme qui parle à celle du visiteur.
Ainsi, en Belgique, à quelques lieues de la frontière française, cette plaine largement ondulée, qui commence à Charleroi et vient mourir aux portes de Bruxelles, la plaine de Waterloo. En soi, elle n'offre rien qui mérite d'arrêter le regard. Les vallons se ressemblent entre eux comme les vagues sur la mer ; des villages insignifiants, Genappe, Plancenoit, Mont-Saint-Jean, Chapelle-Saint-Lambert, se succèdent, aux plis des terrains ou sur les crêtes, à peu près pareils dans leur banalité. Mais un jour des masses d'hommes se sont ruées là, venues des quatre coins de l'horizon, les Anglais et les Écossais de Wellington, les Poméraniens et les Brandebourgeois de Bliicher, les Hollando-Belges du prince d'Orange ; de l'autre côté, l'armée la plus nationale, la plus foncièrement française qu'ait eue la France, entre les armées de l'ancien régime et celles de notre temps. Là s'est décidée, en une journée suprême, la lutte poursuivie durant un quart de siècle entre les vieilles monarchies d'Europe et la Bévolution française.
Dès lors, les moindres aspects de ce terrain, naturels ou artificiels, ont pris une physionomie expressive, comme un visage humain sur lequel a passé quelque grande épreuve. Ils ont joué un rôle dont les effets se poursuivent encore et pèsent sur l'histoire du monde. Il a suffi de ce chemin creux, le chemin d'Ohain, qui court entre ses berges à la crête du plateau, pour assurer la défaite des uns et la victoire des autres. Ce château ruiné, Hougoumont,
par robsiacle qu'il opposait à Félan français, a compromis, dès la première heure, le plan génial de l'Empereur. Si ce petit défilé, le défilé de Lasne, eût été un peu plus étroit, Blïicher n'aurait pu le franchir à temps pour sauver Wellington.
Les phases de chaque journée et leur aspect général sont aussi variés que les caractères propres à chaque champ de bataille. Il est facile de railler ou de maudire l'uniformité sanglante de la guerre. Ce sont toujours des hommesi qui se jettent les uns sur les autres pour se décjiirer et se tuer. Sur ce thème, les esprits les plus divers se rencontrent dans un même sentiment. Un observateur de cabinet, comme La Bruyère, écrit sa mordante diatribe : « De tout temps, les hommes, pour quelques morceaux de terre de plus ou de moins, sont convenus entre eux de se dépouiller, se brûler, se tuer, s'égorger les uns les autres ; et pour le faire plus ingénieusement et avec plus de sûreté, ils ont inventé de belles règles qu'on appelle l'art militaire ». Il raille avec une ironie très amusante l'horrible férocité de la mêlée : « Que si l'on vous disait que tous les chats d'un grand pays se sont assemblés par milliers dans une plaine et qu'après avoir miaulé tout leur soûl, ils se sont jetés avec fureur les uns sur les autres, etc. » Un homme très brave, mais qui fut un fort mauvais officier, Paul-Louis Courier, estime, lui, que rien
n'est plus facile que cet art prétendu de la guerre^ qu'une bataille ressemble exactement à une autre bataille et il traite avec un tranquille dédain les exploits de ses compagnons d'armes.
En réalité, la physionomie des batailles change de siècle en siècle. Les vertus que la guerre met en jeu — les plus belles dont l'homme soit capable : mépris de la souffrance et de la mort, solidarité et discipline, dévouement à une idée, culte de l'honneur — restent les mêmes dans leur essence, mais elless'exercent de manières très variées. L'hoplite grec et le légionnaire romain étaient également braves : ils ne se battaient pas de la même façon. Un chevalier bardé de fer affrontait la mort avec une autre allure, d'autres gestes, d'autres sentiments que le franc-archer des communes. Les zouaves d'Afrique ont réduit Abd-el-Kader par des qualités différentes de celles que déployaient les grenadiers du premier empire en culbutant les gardes autrichienne et russe.
Un de nos meilleurs historiens militaires, M. Charles Malo, a eu l'idée de grouper dans un tableau d'ensemble, les diverses physionomies qu'ont présentées les batailles à travers l'histoire de France, en empruntant autant que possible les récits mêmes des contemporains, en prenant à chacun de ces récits ce qu'il y a de plus caractéristique ^ Lorsqu'il n'avait pas à sa disposition une page inspirée par l'événement, il a choisi parmi les maîtres de l'histoire ceux
'ï, Charles Malo, Les Champs de bataille de France, 1899.
qui lui semblaient avoir le mieux exprimé l'âme guerrière de chaque époque. Il en est résulté un beau livre, émouvant comme la plus belle épopée, mais une épopée vraie. On y voit tout ce qu'il a fallu de sang pour faire la patrie française et cimenter son iinité, de combien de héros sont héritiers et mandataires les soldats qui portent aujourd'hui les ^rmes de la France et entourent son drapeau.
On s'y pénètre surtout de cette vérité que toutes les discussions philosophiques et autres sur la guerre ne prévalent pas contre cette constatation imposée par l'histoire que, des lois qui ont présidé à sa formation, comme de sa situation géographique, résulte pour la France la nécessité d'être une grande puissance militaire, si elle veut, je ne dis pas continuer son développement, mais seulement maintenir l'œuvre des ancêtres. Il n'y aLirait pas eu de France sans les chefs et les soldats qui ont gagné les journées de Bouvines, de Denain et de Valmy. Il n'y aurait plus qu'une France déshonorée et amoindrie, si, en 1870, après une foudroyante succession de désastres, il ne s'était trouvé des généraux et des soldats pour continuer la lutte, imposer au vainqueur le respect du vaincu et, après Reichshoffen et Sedan, ajouter à notre histoire militaire les noms de Coulmiers et de Villersexel.
Car la gloire ne se fait pas seulement avec des tsuccès. Comme dit Montaigne, « il y a des pertes plus triomphantes que des victoires ». Le courage déployé dans la défaite, l'obstination contre la fortune, la ténacité des soldats improvisés contre les
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vieilles troupes et du petit nombre contre le grand, ont compensé souvent, parmi gain matériel ou moral, les avantages d'un adversaire plus fort et plus heureux. Louis XIV dut la paix en 1715, non pas à la seule victoire de Denain, mais au respect qu éprouvait l'Europe coalisée pour les soldats battus à Malplaquet et à Ramillies. Napoléon ne fut jamais plus grand que dans la désastreuse campagne de 1814.
Le livre de M. Malo s'ouvre par Bouvines et se ferme sur les batailles de 1871, dont une des plus typiques est Champigny.
Bouvines fut une victoire décisive et Champigny une journée sans résultats. Dans la première, Philippe Auguste arrêtait l'empereur d'Allemagne au seuil de la France; dans la seconde, le général Ducrot essayait vainement de rompre l'investissement de Paris. Bouvines est un plateau étroitement circonscrit entre des fonds marécageux et une forêt jadis très épaisse. Les deux armées s'y heurtèrent de front, par toute leur masse, avec une obstination de béliers luttant tête contre tête. Champigny est une vaste plaine, traversée par la Marne qui forme en se repliant une large boucle, et bordée par une longue ligne de hauteurs. Les deux journées de la lutte qui s'y livra comprennent une série de manœuvres qui ne pouvaient réussir que par une exacte concordance entre les divers mouvements de l'armée française.
De Bouvines à Champigny, sept siècles ont profondément modifié les conditions de la guerre. A Bouvines, le combat corps à corps était encore la règle;
à Champigny, il n'était plus que l'exception. Ici deux énormes masses d'hommes se cherchaient, s'évitaient et rusaient l'une avec l'autre sans arriver à se déloger mutuellement de leurs positions. Là, deux petits corps s'abordaient franchement et la journée ne finissait que par la fuite du vaincu. A Bouvines, on ne se battait guère qu'à l'arme blanche alors la reine des batailles, et les armes de jet, presque aussi élémentaires qu'aux premiers jours du monde, jouaient un rôle tout secondaire. Il fallait des circonstances exceptionnelles pour que les archers, comme à Crécy, eussent une part importante dans le résultat. La force physique, depuis le roi jusqu'au dernier de ses soldats, la qualité des armes offensives et défensives, la supériorité du cavalier sur le. fantassin et du noble sur le vilain pesaient d'un poids décisif dans la balance. A Champigny, le canon et le fusil ne laissaient à la baïonnette qu'une action épisodique ; la discipline et la cohésion étaient tout; le rôle de la cavalerie fut à peu près nul.
Le seul élément dont l'importance soit restée la même, de l'une à l'autre de ces deux dates, est le courage, un dans son principe, divers dans son emploi. Il est aussi méritoire de rester immobile sous le feu et de recevoir au poste fixé la mort venue de loin, que de se jeter sur l'ennemi et de choisir son adversaire pour un combat corps à corps.
Même, il arrive encore, dans les guerres contemporaines, que chefs et soldats aient à se battre comme les chevaliers du moyen âge. A Bouvines, le roi Philippe Auguste et l'empereur Othon coururent les
mêmes dangers que de simples hommes d'armes. Tandis que les barons français chargeaient les piquiers allemands, qui avaient percé jusqu'au roi, celui-ci était renversé de cheval par une pique à crochet et il était perdu s'il eût été possible de faire passer une pointe de dague entre les joints de son armure. Pendant ce temps, les chevaliers français atteignaient l'empereur d'Allemagne et l'un d'eux lui déchargeait sur la tête un si furieux coup de masse d'armes, qu'il l'eût étendu mort, si le cheval de l'empereur, en se cabrant, n'eût préservé son maître et reçu le coup. A Champigny, le général Ducrot enlevait ses troupes sur le plateau de Villiers, chargeait à leur tête avec son état-major et brisait son épée dans la poitrine d'un fantassin saxon. Du côté allemand, le parc de Cœuilly, l'une des deux clefs du champ de bataille, n'était conservé par l'ennemi que grâce au courage personnel des officiers supérieurs d'un régiment w^urtembergeois, qui se succédaient dans le commandement avec un stoïcisme héroïque.
Entre Bouvines et Champigny, la guerre suit une marche régulière et rapide vers la complication et le calcul. Elle impose au général des qualités d'esprit de plus en plus nombreuses; elle demande au soldat, comme vertus principales, l'obéissance passive, l'abnégation et la ténacité. Un siècle et demi après Bouvines, à Crécy, les Anglais doivent la
victoire à leur prudence et la défaite des Français est causée par leur témérité. La force morale retrouve son importance capitale au temps de Jeanne d'Arc ; entre le siège d'Orléans et le sacre de Reims, la France prouve qu'un peuple peut réparer une longue suite de désastres et tourner à son avantage une situation désespérée, lorsqu'un grand sentiment le soulève et introduit dans le jeu des batailles son facteur tout-puissant.
La guerre savante n'en continue pas moins ses progrès et elle se constitue, au xvi*^ siècle, par les guerres d'Italie, où l'habileté réfléchie des condottieri italiens en fait un art. Les rois de France apprennent à leurs dépens, comme François P% que les vertus chevaleresques ne suffisent plus à un chef d'armée. Marignan et Pavie montrent le rôle décisif que va désormais jouer l'artillerie. A Marignan, les canons français de Galiot de Genouilhac ont brisé la ténacité des Suisses et ouvert dans leurs rangs la brèche par où la chevalerie a passé; à Pavie, en masquant cette même artillerie par une charge prématurée, François P^ a commis une faute qui allait lui coûter la liberté et justifier le mot fameux : « Tout est perdu fors l'honneur, et la vie qui est est sauve ».
Le xvi^ siècle n'innove guère en France dans la stratégie et la tactique, car c'est un temps de guerres civiles, où de petites armées procèdent plutôt par coups de main que par opérations méditées et de longue haleine. Les tentatives de l'Espagne pour prendre la France comme dans les branches d'une
gigantesque tenaille, entre les Pyrénées et les Pays- Bas, sont paralysées par une série de faits d'armes, dont les plus mémorables sont Théroïque ténacité de l'amiral de Coligny à Saint-Quentin et la reprise de Calais sur les Anglais, alliés des Espagnols, par le duc de Guise; mais il n'y a guère de batailles rangées. Si l'homme de guerre, chez Henri IV, est de premier ordre, l'homme d'État le surpasse encore, et c'est le diplomate plus encore que le général qui débarrasse la France des ligueurs et des Espagnols.
La grande guerre recommence et achève de devenir la guerre moderne avec Condé et Turenne. L'art de conduire et de disposer une armée, le choix du terrain, les manœuvres sur le champ de bataille, seront désormais les qualités indispensables de tout général digne de ce nom. L'effort vers le combat et la préparation de celui-ci, autant que le combat luimême, donneront la mesure de ce que valent le chef* et ses soldats. Aussi, les théoriciens de la guerre font-ils remonter à cette époque les études d'histoire rétrospective qui leur semblent capables d'éclairer le présent. Le général Lamarque commettait une injustice lorsqu'il déclarait que « Condé n'a fait faire aucun progrès à l'art militaire ». Le duc d'Aumale a prouvé, au contraire, dans sa grande Histoire des Princes de Condé, que Condé fut vraiment un grand génie, d'inspiration et de calcul, de hardiesse et de méthode. Dès le début de sa carrière, à Rocroy, il méritait le gain de la bataille par une inspiration de génie. L'infanterie espagnole a rompu l'aile gauche de son armée, tandis que lui-même, avec sa cava-
lerie, perçait leur aile droite. Il se trouve ainsi, dit le duc d'Aumale, « derrière la ligne espagnole avec ses escadrons victorieux; il fait exécuter à sa ligne de colonne un changement de front presque complet à gauche, et aussitôt, avec un élan incomparable, il la laiice, ou plutôt il la mène en ordre oblique sur les bataillons qui lui tournent le dos ».
Mais, si Condé mérite pleinement sa grande réputation mihtaire, le premier des généraux modernes est Turenne. Stratégiste et tacticien, prudent et hardi, méditatif et prompt, humain et ménager du sang de ses soldats, il est peut-être le plus parfait et le plus complet des généraux modernes. Il a brûlé le Palatinat, sur l'ordre de l'impitoyable Loua ois, mais, s'il n'eût dépendu que de lui, il aurait toujours conduit la guerre de manière à diminuer le plus possible ses maux inévitables. Napoléon lui a fait le suprême honneur d'étudier ses guerres à Sainte-Hélène, en lui donnant place entre César et le grand Frédéric. C'est à son sujet qu'il définit l'art de la guerre par ces lignes célèbres, en lui accordant les deux parties qui font le grand général : a Achille était fils d'une déesse et d'un mortel : c'est l'image du génie de la guerre ; la partie divine, c'est tout ce qui dérive des considérations morales, du caractère, du talent, de l'intérêt de votre adversaire, de l'opinion, de l'esprit du soldat, qui est fort et vainqueur, faible et battu, selon qu'il croit l'être; la partie terrestre, ce sont les armes, les positions, les ordres de bataille, tout ce qui tient à la combinaison des choses matérielles. 5)
Sous Louis XIV, Fart de la guerre ne fait qu'appliquer les principes et les exemples de Turenne. Un groupe de généraux habiles et brillants forme comme l'école du grand capitaine, chacun avec sa physionomie et son originalité, dans l'imitation du maître commun. Ce sont le hardi Luxembourg, le brillant Villars, l'heureux Vendôme, le sage Vauban. Le roi de France travaille alors, selon le mot de ce dernier, à se faire « son pré carré ». Ses armées sont partout, sur toutes les frontières, mais, le plus souvent, dans les Flandres et les Pays-Bas, dans ce bassin du Rhin, qui va être, jusqu'au désastre de 1870, l'échiquier où notre pays jouera ses plus grosses parties. Comme le flux et le reflux d'une mer, la guerre est tantôt sur le territoire conquis, tantôt sur le territoire à conquérir. Les armées du roi manœuvrent longuement sur ce pays plat, entre les places serrées, s'arrêtant aux sièges savants, passant les rivières avec solennité. Les somptueux équipages de la cour les suivent, tels que Van der Meulen les a représentés, chargés de dames en grande toilette et marchant vers les villes qui élèvent au-dessus des bastions géométriques les clochers de leurs cathédrales et les beffrois de leurs hôtels de ville.
Sous Louis XV, la guerre est capricieuse, élégante et frivole comme l'esprit et les mœurs de la France, Elle n'obéit plus, comme sous le règne précédent, aux desseins d'une politique habile et ferme. Elle promène des régiments vêtus de couleurs tendres sous des généraux dont le seul qui approche du génie militaire, le maréchal de Saxe, est un aventu-
rier de race princière. Elle a des journées glorieuses et, au début, Fontenoy fait comme le pendant de Rocroy, mais, lorsqu'un Soubise prend le commandement, la désastreuse guerre de Sept Ans vaut à l'honneur français l'humiliation de Rosbach.
La Révolution commençait en terre française l'épopée militaire de vingt-trois ans qui s'ouvre sur notre frontière de l'Est par le matin de Valmy, brillant comme une aurore, réponse à l'insolent manifeste de Brunswick et arrêt de l'invasion prussienne, pour se clore à quelques pas de la frontière du Nord, en Belgique, le soir de Waterloo, à l'heure où le dernier carré de la vieille garde, survivant à une armée anéantie et contenant la pression de deux armées victorieuses, recule lentement vers la France pour laisser à l'Empereur le temps de gagner Charleroi.
De 1791 à 1815, les levées en masse de la Révolution étaient devenues les immenses armées de l'Empire, les plus belles que le monde ait vues, et suivaient le dieu de la guerre dans toutes les capitales de l'Europe. Mais, un an avant que Waterloo rouvrît le chemin de Paris aux Anglais de Wellington et aux Prussiens de Bliicher, l'Europe entière avait pris sa revanche de ses longues humiliations. La campagne de 1814, où Napoléon s'était surpassé lui-même en retrouvant, plus belles encore, les inspirations de sa première campagne d'Italie, avait eu le sol français
pour théâtre, du Rhin à la Seine. En quelques mois^ la guerre de défense, après tant d'invasions en pays étranger, avait dû laisser à l'ennemi la ligne bleue des Vosges, les vastes plaines de Champagne, les villes riantes de l'Ile-de-France et cette lisière de parcs et de jardins qui, depuis Fontainebleau, forme comme la ceinture royale de Paris. Après les recrues en sabots de la Convention et les régiments dorés de la garde impériale, c'étaient les restes de notre population virile, les petits « Marie-Louise » et les paysans de la Fère-Champenoise, qui avaient aidé l'Empereur à maintenir intacts, dans l'immense désastre, la gloire de son génie et l'honneur de la France.
Les souvenirs de 1870 et 1871 sont trop près de nous pour qu'il soit nécessaire de les rappeler longuement. Sauf les journées indécises où Bazaine prodiguait inutilement, sous Metz, l'héroïsme de la plus belle armée qu'ait eue la France du xix^ siècle, et la victoire d'Aurelle de Paladines à Coulmiers sur les Bavarois de von der Thann, il n'y aurait que des défaites à enregistrer dans la période lamentable qui va du mois d'août 1870 au mois de janvier 187L
Tant de sang versé l'a-t-il donc été en pure perte? Non, car ceux qui sont morts entre Wissembourg et le Mans ont ajouté quelque chose à ce trésor de souvenirs glorieux ou tristes qui font Fâme d'une patrie. Ils ont obligé le vainqueur au respect du vaincu ; dans le désastre matériel, ils ont sauvé le dépôt moral que se iransmetlent les générations solidaires. Au jour d'une guerre réparatrice, leur exempU^ serait un facteur des victoires espérées.
Un beau tableau du peintre Edouard Détaille a traduit de manière saisissante cette solidarité militaire. Le Rêve représente le sommeil de nos jeunes soldats pendant les manœuvres d'été. Ils sont couchés au pied des faisceaux, sur lesquels le drapeau repose, roulé dans sa gaine, tandis que la sentinelle veille devant les armes. Des rêves traversent leur sommeil lourd de fatigue, rêves de gloire, provoqués par le souvenir et Fexemple des aïeux. Ces rêves passent, distincts et confus, à travers les nuages, et le spectateur du tableau y voit ainsi comme le reflet du songe intérieur. Ce sont les demi-brigades de la République et les régiments de l'Empire; les combattants de Valmy et dléna, les Africains de Bugeaud, de Lamoricière et du duc d'Aumale, montant à l'assaut de Constantine et du pic de Mouzaïa, les beaux régiments de Magenta et de Solférino. Ces fantômes glorieux vont s'évanouir avec l'aube qui point vers l'Orient, mais, tout à l'heure, aux premiers sons de la diane, « leur âme chantera dans les clairons d'airain ». Elle survit dans celle du régiment qui va prendre les armes pour conserver la patrie faite par eux.
Janvier 1899.
Il n'y a pas de campagne aussi courte ni plus décisive que celle de 4815; il n'y en a pas qui ait suscité autant de livres ni, jusqu'à ce jour, de moins définitifs. C'est que tous ses historiens la racontaient sans information complète et avec parti pris. Français, Anglais ou Prussiens, ils ne connaissaient pas toutes les sources de renseignements et ils subordonnaient la recherche de la vérité d'un côté au patriotisme, de l'autre à l'amour ou à la haine de Napoléon ^
Il a fallu trente ans, depuis le dernier en date des historiens de Waterloo, pour que la simple vérité reprît ses droits. A mesure que le prestige du temps augmentait la gloire de Napoléon, le parti bonapartiste faiblissait et l'admiration du grand homme,
1. Il convient de faire une exception pour un petit livre anonyme, Précis de la campagne de 1815 dans les Pays-Bas, publié en 1887 à Bruxelles, dans une « Bibliothèque internationale d'histoire militaire. »
moins inquiète sur ses conséquences, devenait plus exigeante sur ses motifs. De là, cet énorme mouvement d'études napoléoniennes, qui a commencé depuis tantôt dix ans, et que dominent à cette heure les travaux de M. Frédéric Masson et de M. Henry Houssaye. Si différents par ; ailleurs, les deux écrivains ont ceci de commun qu'ils cherchent et disent la vérité complète sur Napoléon et son entourage. Tandis que le premier nous donne, avec sa Joséphine, un modèle d'enquête et de psychologie, le second publie un Wate^^loo^ dont chaque ligne est un effort vers la vérité et un gain pour elle.
Sauf de très brèves mentions — dont deux trop dédaigneuses pour Charras, — M. Henry Houssaye ne tient aucun compte de ses devanciers. Ils sont pour lui comme s'ils n'étaient pas; il ne leur emprunte rien; il ne consulte que les récits des témoins oculaires et les documents originaux. Il n'est, en principe, ni pour ni contre Napoléon; il ne le juge que sur ses actes, minutieusement contrôlés. Il traite de même tous les autres acteurs du drame, premiers rôles ou comparses, depuis Ney, affolé aux Quatre- Bras, jusqu'à Grouchy, éperdu sur la route de Wavre, depuis le général ménager de sa personne, qui refuse de remplacer Gérard blessé devant le moulin de Bierges, jusqu'au colonel sans passé militaire qui ne comprend rien un ordre décisif et achève d'égarer le corps de Drouet d'Erlon entre Gosselies et Saint- Amand.