Henry Houssaye, Waterloo, 18(]r
Cette méthode n'est possible que par le plus laborieux dépouillement de bibliothèques et d'archives. Il en est résulté vui livre qui excite d'autant plus rémotion du lecteur que l'auteur contient davantage la sienne. Aucune recherche de style, pas d'autre éloquence que celle des faits; à peine, çà et là, quelques pages où le frémissement intérieur du patriote laisse échapper un cri de joie ou de douleur. Ce livre est sobre et pratique comme une arme de guerre, d'une fermeté et d'une justesse très rarement brillantées. Autant qu'il soit donné à l'homme et à un seul homme d'atteindre la vérité complète, M. Henry Houssaye nous la donne sur Waterloo;
Après l'avoir lu, il faut renoncer désormais à la légende de Napoléon impeccable et cà celle de Napoléon au-dess^ous de lui-même. En 1815, l'Empereur a eu autant de génie et d'activité qu'en ses jours les plus heureux, mais il s'est trompé à plusieurs reprises, et gravement. 11 faut renoncer aussi à la légende de Grouchy responsable de la défaite, comme à celle de Grouchy sacrifié devant l'histoire par l'égoïsme impérial. A aucun moment de la journée, devant Waterloo, Napoléon n'a compté sur l'arrivée de Grouchy et, loin de Napoléon, Grouchy exécutait mal des ordres viciés par une erreur initiale. Tous les lieutenants de Napoléon, Ney comme Soult, ont été au-dessous de leur tâche et tous ont eu des mo-
menis superbes. L'armée a poussé lUiéroïsmc aussi loin que des hommes puissent le porter, et, dès qu'elle a senti la victoire lui échapper, toute sa force de résistance s'est évanouie dans la plus lamentable déroute.
C'est que l'Empereur, ses généraux et ses soldats, écrasés en 1814 par l'Europe coalisée, avaient perdu, avec leur confiance en eux-mêmes, la prompte décision et la ténacité constante qui fixent la fortune. Devant la formidable machine d'écrasement dont les branches convergeaient de nouveau sur eux, ils sentaient l'inutilité de l'effort.
Le plan de la campagne de 1815 est le plus beau peut-être que Napoléon ait conçu. Wellington et Blûcher, cantonnés en Belgique, sont trop éloignés l'un de l'autre et chacun d'eux a étendu son armée sur une ligne trop longue. Surpris, ils n'auront pas le temps de se concentrer et de se réunir. Napoléon, plus faible que tous deux réunis et plus fort que chacun d'eux séparés, veut les détruire l'un après l'autre. Pour cela, il se porte, avec une rapidité et un secret merveilleux, sur le seul point où ils puissent opérer leur jonction, le carrefour des Quatre- Bras, où se rencontrent les routes de Bruxelles, quartier général de Wellington, et de Namur, quartier général de Bliicher.
Le 15 juin, au point du jour, il passe la frontière belge et marche sur les Prussiens. 11 culbute leurs avant-postes devant Charleroi, et le 16 — malgré des à-coups et des retards dans les mouvements de ses divers corps, dont les chefs, mal dirigés par son état-
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major, montrent déjà de la lenteur et de Tindécision — il déploie son armée à Ligny, devant Bliicher, accouru en toute hâte avec le gros de ses forces. Pendant ce temps, Wellington était resté fort tranquille à Bruxelles et, le 15 au soir, il avait paru dans un bal donné en son honneur. Contre lui, Napoléon avait chargé Ney d'occuper les Quatre-Bras, faiblement gardés, et de mettre ainsi les Anglais dans l'impossibilité de secourir les Prussiens.
L'Empereur bat les Prussiens à Ligny, mais il ne les écrase pas, comme il l'espérait : après une résistance acharnée, ils font une fîère retraite, sans hâte ni désordre, pour s'arrêter à quelques lieues du champ de bataille et reprendre leur mouvement vers les Anglais. L'Empereur avait compté, pour changer leur défaite en déroute, sur le corps de Drouet d'Erlon, qui devait les prendre à dos : une fois de plus ses ordres avaient été mal transmis et Drouet d'Erlon avait fait la navette entre Ligny et les Quatre- Bras, inutile à Napoléon comme à Ney. Aux Quatre- Bras, Ney s'était montré lent et indécis; il avait laissé à Wellington le temps d'accourir au secours de ses avant-postes.
Néanmoins, si les Prussiens sont vivement poursuivis et maintenus loin des Anglais, sans jonction possible, le plan de Napoléon peut encore réussir. Il charge donc Grouchy de cette poursuite, mais il ne lui donne ses ordres que le 17, à onze heures et demie du matin, après avoir perdu des heures et des heures infiniment précieuses : les Prussiens ont eu toute la nuit et toute la matinée pour prendre l'avance. Il les
croit en retraite sur Namur, c'est-à-dire s'éloignant des Anglais, et ils manœuvrent dans la direction de Wavre, pour rejoindre leurs alliés. De son côté, Grouchy, mis si tard en mouvement, hésite, tâte le terrain dans plusieurs directions et marche avec beaucoup de lenteur. Il ne sera sur les traces des Prussiens que vers le milieu de la nuit suiA^ante, à Gembloux, tandis que déjà les Prussiens seront concentrés autour de Wavre, à portée de rejoindre les Anglais.
Napoléon lui-même perd beaucoup de temps. Il voulait marcher sur les Quatre-Bras pour réparer la faute de Ney, tomber sur les Anglais en flagrant délit de formation, les culbuter sur Bruxelles et, de là, les jeter à la mer. Or, au lieu de se mettre en marche le 17 au point du jour, il attend midi et n'arrive aux Quatre-Bras que vers deux heures. Wellington est déjà en retraite et, bien que poursuivi très vivement, il a le temps de gagner avant la nuit le plateau de Mont-Saint-Jean, où il se retranche et attend la bataille pour le lendemain, avec l'avantage du terrain et la certitude de voir Blûcher accourir de Wavre à son secours.
Dans la nuit du 17 au 18, tandis que, de Mont- Saint-Jean à Waterloo, les feux des bivouacs anglais embrasent le ciel. Napoléon range son armée sur le plateau de la Belle-Alliance, sous la pluie et dans la
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boue. Au malin, le sol défoncé rend très difficiles les mouvements des troupes et de l'artillerie. Pourtant, dès neuf heures, Napoléon aurait pu engager Faction. S'il l'avait fait, il aurait battu Wellington avant l'arrivée des Prussiens. Mais il n'est pas inquiet de ceux-ci, qu'il croit hors d'état de rentrer en ligne et contenus par Grouchy. Or, dès le point du jour, les premiers corps prussiens avaient quitté Wavre et étaient en marche sur Mont-Saint- Jean, ne laissant derrière eux que quelques régiments, pour amuser Grouchy jusqu'à la nuit.
Enfin, à midi. Napoléon engage la bataille. Les premiers coups de canon sont à peine tirés que, sur sa droite, vers Chapelle-Saint-Lambert, au sommet d'une ligne de hauteurs qui borde un défilé étroit et profond, le défilé de Lasne, il aperçoit un corps de troupes en marche : c'est l'avant-garde des Prussiens. Il ne dit pas, comme le veut la légende : « C'est Grouchy ! » Il savait Grouchy loin de là, par ses ordres, entre Gembloux et Wavre, sur les derrières des Prussiens. Il admet donc que les survenants de Chapelle-Saint-Lambert sont des Prussiens, mais il les croit peu nombreux, un siniple corps qui aura filé entre les mains de Grouchy. Pour les arrêter, il se contente de leur opposer le corps de Lobau; mais, au lieu de le jeter en avant du défilé de Lasne, ou tout au moins de faire occuper ce défilé, dans lequel une poignée d'hommes arrêterait une armée, il range Lobau en arrière de Lasne, pour l'avoir sous la main.
Dès ce moment, le plan de Napoléon est déjoué :
les Prussiens vont refouler Lobau devant eux. prendre en flanc l'armée française et la serrer entre eux et les Anglais. Il ne faut plus qu'une condition pour assurer la victoire des Anglo-Prussiens, c'esi que Wellington garde ses positions jusqu'à l'entrée en ligne de Blûcher. Or, sous les charges furieuses de la cavalerie française, enlevée par Ney, Wellington se cramponne au plateau de Mont-Saint- Jean. Il s'y maintiendra jusqu'au moment où Bllicher débordera la droite française. A un moment fugitif de la journée, s'il avait fait appuyer la cavalerie de Ney par l'infanterie de la garde, Napoléon aurait pu déloger Wellington et se retourner avec toutes ses forces contre Blûcher; mais il laisse passer ce moment et lorsque enfin il lance ses grenadiers contre Mont-Saint-Jean il est trop tard : Blûcher a rompu sa droite.
Aussitôt, Wellington passe de la défensive à l'offensive et culbute de front les Français, tandis que Blûcher les enfonce de flanc. Pour les Français, c'est non seulement la défaite, mais la déroute, car ils sont épuisés parles efforts de la journée. L'armée de Napoléon, le reste de la Grande Armée, se disloque et s'effondre d'un seul coup. Ses débris fuient vers la France dans un horrible désordre, tandis que les derniers carrés de la vieille garde couvrent le départ de l'Empereur. Lui s'arrête de temps en temps, la face livide et sillonnée de larmes , pour regarder au loin les Prussiens qui accourent et, autour de lui, ses soldats qui jettent leurs armes.
Telle est la vérité sur la campagne de 1815 et
Waterloo, telle qu'elle résulte de l'enquête, suivie d'heure en heure et de minute en minute, sur l'Empereur, ses lieutenants et ses soldats, par l'historien des deux dernières années de l'Empire. M. Henry Houssaye a donné le parfait modèle d'une méthode qui compte déjà de remarquables spécimens avec les livres de M. Arthur Chuquet sur les guerres de la Révolution et ceux du commandant Rousset et de Pierre Lehautcourt (un pseudonyme d'officier) sur la guerre de 1870-1871. Civils et militaires rivalisent de patriotisme, de labeur et de scrupule pour nous offrir, complètes et salutaires, les leçons qui doivent résulter pour nous de tant de gloire et de tant de revers. A la fin de ce siècle qui aura eu l'honneur de renouveler les études historiques par le culte de la vérité, ils appliquent aux périodes les plus décisives et les plus poignantes de notre histoire une méthode de plus en plus sévère dans ses moyens et sûre dans ses résultats.
Par l'intérêt du sujet, l'impartialité des points de vue et la probité de l'exécution, les livres de M. Henry Houssaye sont de premier ordre entre ces livres excellents. En un temps où les dogmatismes et les partis pris se montrent de plus en plus intolérants et étroits, où la politique est si égoïste et si peu scrupuleuse, ils élèvent l'histoire très haut, dans une région sereine. Ils ne demandent rien qu'à la vérité et ne travaillent que pour elle, cela sur un sujet qui, après bientôt quatre-vingt-cinq ans, nous reste poignant et douloureux. Après la fulgurante Révolution, s'était levé l'éclatant soleil de l'Empire et, pendant
ving-cinq ans, 1 histoire de notre pays avait été une prodigieuse épopée, éclipsant la Grèce d'Alexandre, la Rome de César et Fempire occidental de Charlemagne. En une vaste et rapide fresque, Thiers avait peint cette épopée. Travailleur plus attentif, M. Henry Houssaye a repris, pour sa part, le dernier compartiment du tableau ; il s'est attaché à l'aboutissement fatal de tant de gloire. Il montre l'aigle, les ailes brisées et les serres défaillantes, après le vol triomphant de la plage de Cannes aux tours de Notre-Dame, tombant, sous un ciel d'orage, dans la [plaine sinistre de Waterloo.
Son livre nous apprend que le génie colossal auquel la France s'était livrée devait fatalement, après l'apothéose de Dresde, où tant de rois se pressaient humblement autour de l'Empereur, conduire notre pays à la ruine, à la perte de ses frontières naturelles et à la prise de Paris. Il nous explique pourquoi le retour nécessaire de l'île d'Elbe devait aboutir au terme fatal de Waterloo. Derrière les héros au geste légendaire, — le visage impassible de l'Empereur, la figure épique de Ney à l'assaut de Mont-Saint-Jean, la silhouette lamentable de Grouchy laissant échapper Blûcher, — il nous fait voir des hommes vrais, c'est-à-dire faillibles, et, autour d'eux, les humbles et admirables soldats de France, ces grognards et ces conscrits dont le sacrifice fait monter les larmes aux yeux. Il a bien servi l'histoire et son pays.
4 mars 1890.
Mendelssohn,reçuà Rome dans l'intimité d'Horace Vernet, alors directeur de l'Académie de France, écrivait à un ami : « Quand le vieux Carie se met à parler de son père Joseph, on se sent pénétré de respect pour ces gens-là, et je vous garantis que c'est une noble race, » Voilà, semble-t-il, un sentiment bien grave pour « le vieux Carie », artiste spirituel, mais légèrement falot, avec ses élégances surannées, ses manies puériles et les superstitions bizarres qui étonnaient jusqu'aux Romains ; pour Horace, bon enfant et bravache, diplomate amateur et troupier de garde nationale. Mendelssohn donnait pourtant la note juste. Les enfantillages de Carie et les Tanfaronnades d'Horace n'étaient que des ridicules superficiels. Ces apparences revêtaient de rares natures d'artistes. Avec Joseph, leur père et grandpère, Horace et Carie formaient vraiment c une noble race ».
Comme le grand public en est resté sur les trois
Vernet à ces apparences, un groupe d artistes et d'hommes de lettres, présidé par le peintre Gérôme, a pris une initiative excellente en réunissant leurs œuvres dans une exposition que le Président de la République inaugure demain à l'École des beauxarts. Il convient de les remercier, ainsi que M. Armand Dayot, qui nous donne en même temps sur les Vernet un livre plein de renseignements précis et neufs^
Je souhaite que les visiteurs de l'exposition et les lecteurs du livre soient très nombreux : les Vernet sont peut-être les moins bien connus des peintres français. Au Louvre, les tableaux de Joseph sont placés de telle sorte, dans les salles du musée de marine, qu'il est impossible de les voir. Il n'y a qu'un Carie, la Chasse dans les bois de Meudon^ exposé, d'après la dernière édition du catalogue, dans la salle Henri H; mais rien n'est aussi nomade qu'un tableau du Louvre. J'ai cherché vainement, la semaine passée, cet unique Carie, et aussi la Barrière de Clichy, d'Horace, qui devrait être dans la salle des États, et qui n'y est plus. Pour connaître l'œuvre d'Horace et de Carie, il faudrait aller à Versailles. Or les étrangers et les provinciaux y vont plus que les Parisiens.
Voici donc une occasion unique de voir au complet la lignée des Vernet. Les traiter légèrement serait du snobisme à rebours. Ils furent de grands artistes, non certes de ces tout premiers qui altei-
i. Armand Dayot, Les Vernet : Joseph, Carie, Horace, 1898.
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gnent les cimes de l'art, mais, ils occupent une belle et large place à mi-côte. Ils se sont attachés à trois des plus beaux objets que la nature et la vie puissent offrir à l'art : la mer, le cheval, le soldat. Surtout, par leurs qualités et leurs défauts, leurs excellences et leurs insuffisances, ils sont éminemment Français. Ils représentent, avec une vérité originale, une part essentielle de notre caractère national. Tous trois ont eu de Tesprit, au sens le plus particulier et le plus général du mot. Et, plusieurs fois, ils ont élevé Fesprit jusqu'au génie.
Le plus peintre des trois fut Joseph, le peintre de marine. Certes, il resta toujours loin des grands na turalistes hollandais. Ceux-ci voyaient la mer par ses aspects tragiques. Ils observaient avec un respect mêlé de terreur la plus redoutable des forces naturelles. Ils la représentaient grise et grondante, sous le ciel bas, lançant un assaut éternel contre la terre. Provençal d'humeur riante, Vernet ne voyait de la tristesse dans rien, même dans la tempête. Latin épris de lumière, il arrangeait volontiers en décors de théâtre les grands spectacles naturels. Comme la comédie et la tragédie classiques, ses spectacles de mer, ses vues de villes et de campagne au bord de la Méditerranée sont équilibrés, et réguliers, voire arrangés. Il est bien l'homme de son temps et de son pays.
Mais que d'esprit et de clarté dans ces toiles un
peu factices! Si l'art consiste à mettre de Tordre dans la nature, Joseph Vernet fut artiste à un degré éminent. Avec lui, la terre, Teau et le ciel, les navires et les constructions, les personnages et les « fabriques », comme on disait au siècle dernier, s'opposent, se combinent, se font valoir, concourent à Teffet général avec une sûreté de disposition toujours personnelle, souvent unique. 11 n'a pas son pareil pour régler le désordre et discipliner la violence. Voyez, par exemple, deux de ses toiles les plus célèbres, V Orage impétueux et la Tempête. Semblables et différentes, elles disposent les éléments du spectacle avec tant de logique et de symétrie, qu'un machiniste d'opéra ou un metteur en scène de mélodrame n'auraient aucune peine à les reproduire. Dans les scènes plus calmes, il fait respirer la paix et la joie de vivre.
Son originalité fut surtout dans l'étude de la lumière. 11 l'aimait comme un Grec, vermeille, limpide et brillante. Il la suivait dans ses jeux avec une agilité et une souplesse aisées et joyeuses comme le rayon lui-même. Il sténographiait les aspects changeants du ciel. Il avait bien vu que les nuages en sont la vie, aussi étendait-il toujours sur l'azur les ouates légères ou les laines épaisses, les flocons blancs ou les noires toisons. Il les faisait traverser tantôt par le rayon, tantôt par l'éclair. Malgré l'unité de ses compositions, il y a autant de spectacles dans le haut que dans le bas de ses toiles. Le ciel est, pour lui, le frère changeant de la terre, l'âme c^^ui règle la physionomie de la nature.
Comme plus tard son petit-fils Horace, Joseph Vernet eut le bonheur et la force d'attacher son nom à une grande œuvre. Les Ports de France furent pour lui ce que seront les Campagnes d'Afrique dans l'œuvre du dernier des Vernet. Grâce à un esprit de suite qui, déjà, se faisait rare chez les peintres, il a laissé son monument.
Caractère gai et léger, ami du luxe et de Télégance, son fils Carie fut l'homme de l'observation rapide et spirituelle : il tourna ses goûts en esthétique. Écuyer passionné, il fut un peintre de chevaux.
Le cheval vrai est un nouveau venu dans l'art moderne, peinture et sculpture. Depuis les divins cavaliers de Phidias, l'antiquité et la Renaissance avaient complètement dénaturé celui de tous les animaux qui est, peut-être, le plus digne de Fart. La monture de Marc-Aurèle sur la place du Capitole, à Rome, et celle du Colleone à Venise, les chevaux de Raphaël et de Jules Romain, ronds et lourds, seraient incapables de courir ou même de marcher. L'étude sincère du cheval commence à peine avec Van der Meulen, mais ses chevaux, majestueux comme la perruque de Louis XIV ou la phrase de Bossuet, ne sont propres qu'aux fêtes de cour et aux lentes promenades autour des places fortes. Carie, lui, peint le cheval avec amour et scrupule, surtout le cheval
de luxe, celui de course et de chasse, fin et svelte, long et haut sur jambes, caracolant et dansant. 11 a le même goût pour le gentleman rider -, il Fentoure de ses hommes d'écurie, de ses piqueurs et de ses chiens.
Comme son père. Carie est un artiste de composition, mais il est moins coloriste. L'élégance et l'esprit compensent l'aspect un peu terne de ses toiles. Aussi se trouve-t-il plus à l'aise dans le dessin et la lithographie appliqués à l'observation satirique et à la caricature. C'est un petit Callot, sans la philosophie et la vigueur expressive de l'artiste lorrain. Il prend le ridicule en flagrant délit, avec bonne humeur et prestesse, dans ses Incroyables^ ses Merveilleuses^ ses Anglais à Paris^ observateur si vrai que, par des gestes et des physionomies, il donne l'illusion des cris de la rue.
Il a écrit avec le pinceau et le crayon — surtout avec le crayon — l'histoire des mœurs de son temps. Aussi, comme ce temps était une époque de batailles, le soldat a-t-il une place dans son œuvre, de préférence le soldat de luxe, le hussard, à la monture rapide et capricieuse, au costume brillant, à la pelisse flottante. Il a même composé de grands tableaux de bataille, comme sa Bataille de Marengo^ médiocrement émue et un peu grise, mais remarquablement facile à comprendre.
Par ses batailles et ses types militaires, Garle donne la main à son fils Horace. Autant Carie aimait les chevaux et le sport, autant Horace aimait les soldats et la guerre. Le peintre de la Barrière de Clicky avait gagné sa première croix de la Légion d'honneur sur le champ de bataille qui lui fournit son premier tableau de maître. Sa facilité était prodigieuse ; il traitait avec la même aisance l'histoire sacrée et profane, la « grande machine » et le croquis, le drame et Tanecdote. Mais, par goût dominant, il fut avant tout un peintre de soldats.
Il a donc représenté Tépopée de la Révolution et de FEmpire, de celui-ci surtout. Il n^est peut-être pas une victoire qui ne lui ait fourni le sujet d'une toile. D'esprit gai et léger comme son père, jnais avec un goût d'héroïsme qui manquait à Carie, il ne saurait être comparé à un Gros ou même à un Gérard, autrement sérieux et dramatiques, mais il éprouve et communique le frisson de la guerre — de la guerre à la française, où la bonne humeur et l'esprit loustic dissimulent l'horreur foncière. Il compose avec l'habileté qui est pour lui un héritage de famille. Il y ajoute l'esprit « cocardier » qui est né depuis 1789, au son des tambours et des fifres, rythmant les entrées triomphales dans les capitales de l'Europe.
* Il n'est guère plus coloriste que son père, et il est
dessinateur moins fin ; mais il reprend l'avantage par son entente des grands ensembles, par la fougue et la vie. S'il n'étudie guère le soldat français dans sa vérité individuelle, s'il s'en est formé un type quelque peu uniforme et conventionnel, s'il le prend surtout par le côté plaisant, il porte en lui l'âme de notre armée : il ressent et communique la gaieté martiale qui flotte sur la forêt mouvante des baïonnettes et chante au front des régiments.
Cet improvisateur infatigable a su se concentrer et faire grand. Une fois au moins, après avoir conté tant d'anecdotes, il a rencontré le sublime de l'histoire. C'est lorsqu'il a lancé les soldats d'Afrique sur la brèche de Constantine. Tant que la France aura l'âme militaire, elle se reconnaîtra dans cette colonne d'assaut, au flanc de laquelle bat et sonne la charge. Horace Vernet a laissé là, plus que dans son immense Prise de la Smala^ une grande page d'histoire.
Brave et gai, Horace Vernet le fut devant la mort. L'esprit militaire, joint à l'esprit parodiste du rapin, lui permit de faire belle et souriante figure à la sombre visiteuse. Je tiens de M. Gérôme une anecdote touchante à ce sujet. Horace était au plus mal et n'avait plus que quelques jours à vivre. Assis dans un grand fauteuil, derrière la fenêtre de l'appartement qu'il occupait au palais de l'Institut, les jambes enveloppées de couvertures, et ses mains, que glaçait déjà le froid de l'agonie prochaine, plongées dans un manchon, il regardait au loin le soleil se coucher sur les coteaux de Saint-Cloud. M. Gé-
rôme entrait à ce moment. En le voyant, le moribond eut un pale sourire et, se mettant le manchon sur la tête, il dit au visiteur : « Trompette de hussards, blessé à mort! »
Depuis les trois Vernet, l'art français a dépassé de beaucoup le point où ils l'avaient porté. Il y a, dans nos marines contemporaines, une étude plus forte ou plus fine, plus attentive et moins arrangée, de la lumière et de l'eau. Gudin et Courbet ont vu la mer d'un œil plus viril et l'ont représentée d'une main plus ferme. De Géricault à Aimé Morot, le cheval nous a été montré dans la variété de sa construction, dans ses différences de races et d'emploi, surtout dans la vérité hardie de ses allures. Avec Alphonse de Neuville et Édouard Détaille, la guerre a repris la grandeur sérieuse qui est son véritable aspect, et le soldat a été étudié avec sincérité dans la différence des corps et des individus.
Malgré ces réserves, les Vernet gardent leur rang dans l'histoire générale de l'art et, surtout, leur originalité dans la représentation des mœurs françaises. Joseph a vu la mer et les ports tels que les voyaient et les faisaient ses contemporains ; Carie a fixé, avec une vérité infiniment spirituelle, la vie élégante de son temps. De même que Charlet et Raflfet, Horace incarne l'âme militaire de la France entre la fin de l'Empire et la conquête de l'Algérie. Esprit et bonhomie, facilité et verve, élégance mondaine et
vaillance populaire, n'est-ce donc rien et avons-nous acquis de si hautes et si nouvelles qualités que nous puissions faire bon marché de celles-là?
La France peut toujours se reconnaître et s'aimer en regardant l'œuvre des trois Vernet. Si l'exposition de cet œuvre permet de leur élever un monument, ce sera un témoignage mérité de reconnaissance nationale.
Avril 1898.