ET LE PORTRAIT DE BERTIN L'AINÉ
Cette toile superbe, honneur de l'école française dans un genre où elle excelle, a son état civil, rédigé par l'historien de l'art qui a le mieux connu Ingres, M. le comte Henri Delaborde. Il importe de la transcrire ici
Le portrait de M. Bertin fut longtemps cherché, diversement conçu, essayé par Ingres sur plusieurs toiles et dans plusieurs attitudes, avant de prendre cet aspect de robuste simplicité auquel il doit sa célébrité actuelle. Peu s'en faJlut même qu'à un certain moment le peintre, mécontent des poses contraintes données jusqu'alors par son modèle, et surtout mécontent de ses propres efforts, ne renonçât à un travail qu'il n'avait entrepris d'ailleurs que pour tenir une promesse déjà ancienne. Un incident imprévu vint tout sauver. Ingres a raconté à M. Reiset qu'au plus fort de ses hésitations et de ses inquiétudes, il se trouvait un soir dans le salon de M. Bertin. Une discussion s'était engagée sur les affaires politiques entre le maître de la maison et ses deux fils, et tandis que ceux-ci soutenaient vivement
leur opinion, M. Berlin les écoutait dans l'attitude et avec la physionomie d'un homme que la contradiction irrite moins encore qu'elle ne lui inspire un surcroît de confiance dans l'autorité des paroles déjà prononcées par lui ou dans leloquence prochaine de sa réplique. Rien de plus naturel et de plus expressif, rien de plus conforme au caractère du personnage à représenter que cette apparence d'une force sûre d'elle-même et d'une bonhomie un peu impérieuse. Dès lors, les conditions exactes du portrait étaient trouvées. Aussi Ingres, tout heureux de cette conquête inattendue, s'empressa-t-il de la mettre à profit, et, s'adressant à M. Bertin au moment de le quitter : « Votre portrait est fait, lui dit-il. Cette fois je vous tiens, et je ne vous lâche plus. » Le lendemain, en effet, le maître était à l'œuvre, et bientôt il achevait de faire revivre sur la toile celui dont le tempérament moral et les vraies habitudes lui avaient été ainsi fortuitement révélées*.
D'autre part, un des plus fidèles élèves d'Ingres, Amaury-Duval, qui a fait du portrait de Bertin aîné une copie excellente, complète par quelques détails intéressants l'acte de naissance dressé par M. le comte Delaborde. Avec son habituelle vivacité d'impressions, Ingres se désolait de ne pas réussir : « Il pleurait, disait M. Bertin à Amaury-Duval, et je passais mon temps à le consoler. » La pose définitive une fois trouvée, la besogne marcha vite : en moins d'un mois le portrait fut achevé^
Des tentatives antérieures il reste deux dessins, l'un à la mine de plomb et à la pierre noire, conservé
1. Comte Henri Delaborde, Ingres, sa vie, ses travaux, sa doctrine, 4870, p. 245-46.