‹ Petits portraits et notes d'artChapitre 6 sur 25 · INGRES ET LE PORTRAIT DE BERTIN LAINE · texte numérisé non relu

INGRES ET LE PORTRAIT DE BERTIN LAINE

au musée de Montauban, l'autre à la mine de plomh, qui appartient à la famille Bertin. Ces deux études, entièrement différentes du tableau, offrent tout l'intérêt qui donne un si haut prix à tous les dessins d'Ingres, surtout aux portraits, mais la pose du modèle est ordinaire : il est debout, le bras appuyé sur un meuble. Au contraire, le tableau n'est rien moins que la synthèse d'un caractère, d'une classe et d'un temps. Il n'y a pas dans l'œuvre d'Ingres de toile plus importante et plus parfaite, même le Saint- Symphorien. Elle égale tout ce que l'art français peut offrir de plus plein et de plus complet. Je ne vois à lui comparer, dans le même genre, pour l'analogie expressive de la pose trouvée, telle que l'on ne saurait en imaginer une autre, que le Bossicet de Rigaud et le Voltaire de Houdon,

Le portrait de Bertin l'aîné, peint en 1852, a été exposé au Salon de 1833. Il est resté depuis cette date dans la famille Bertin, qui l'a cédé, l'an dernier, au musée du Louvre.

Le personnage est de grandeur naturelle. Assis sur un fauteuil de bureau, il est vu jusqu'aux genoux. Le corps est de trois quarts, la tête se présente de face. L'épaule gauche remonte légèrement et la tête oblique un peu sur l'épaule droite. Les mains posent à plat sur les genoux écartés. C'est l'attitude de l'homme qui vient de parler, écoute et

va répondre. Berlin est vetu crunc redingote et d'un pantalon noirs, avec cravate blanche et gilet de soie puce. Une clef de montre et un cachet retombent entre le gilet et le pantalon. Le modèle avait alors soixante-six ans. Très beau dans sa jeunesse, il offre encore de grands traits, empreints d'intelligence et de fermeté ; son corps replet dénote une vigueur que l'âge n'a pas entamée. Il est dans la plénitude de sa force physique et morale. Les cheveux, d'un gris ardoisé, sont épais sur le front haut; le cou est puissant; dans le visage brun et rasé, que le sang colore, les yeux châtains s'ouvrent largement ; sous le nez droit, la bouche est admirable de finesse et de fermeté.

L'exécution réunit à im haut degré ces deux mêmes qualités, fermeté et finesse. Elle est large et précise. En outre, elle est harmonieuse, par un mérite que n'offrent pas toujours les tableaux d'Ingres. Dessin et couleur s'y valent. Les teintes sombres des A^êtements, les notes colorées ou claires du visage et des mains, s'enlèvent et s'accordent sur un fond havane. L'huile, en jaunissant avec le temps, a revêtvi la toile d'une teinte dorée, qui lui donne l'aspect d'un portrait de vieux maître.

Comme pour souligner la précision attentive que le peintre a mise, comme toujours, dans ce travail fait de verve, ce qui, chez lui, est plus rare, il a employé un procédé dont l'exemple le plus célèbre se trouve sur la châsse de sainte Ursule, peinte par Memling, à l'hôpital Saint-Jean de Bruges, où les objets environnants se reflètent avec une fidélité de

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miroir dans les cuirasses des soldats : sur le bras gauche du fauteuil, en acajou verni, brille l'image minuscule d'une fenêtre.

Le beau vieillard que représente ce portrait, Louis- François Bertin, toujours connu sous le nom de Bertin Taîné, et frère de Bertin de Veaux, est un grand nom de la presse française, l'un des trois plus grands, avec Emile de Girardin et Villemessant, qui lui ressemblaient d'ailleurs si peu. Il est aussi le type du bourgeois français dans la première moitié de ce siècle ; il représente au sérieux, dans le moment de sa plus complète puissance, la classe dont le Monsieur Poirier d'Emile Augier est l'incarnation comique.

Il faut lire, pour le bien connaître, l'étude complète que lui a consacrée un allié de sa famille, Léon Say, qui fut en son temps le grand bourgeois que Bertin l'aîné fut dans le sien*. Il était né d'un père picard et d'une mère briarde, c'est-à-dire qu'il réunissait la ténacité et l'esprit pratique, l'humeur combative et la rectitude du jugement. Sa famille rfvmplissait des fonctions de haute domesticité^ une sorte d'intendance, dans une famille noble. Il fut élevé dans les idées de liberté constitutionnelle que Montesquieu avait formulées au début du siècle,

1. LÉON Sat, Bertin rainé et Bertin de Veaux ^ dans le Livre du centenaire du Journal des Débals, 1889.

dans l'amour de la « philosophie » et de la littérature à la façon de Voltaire, avec une teinte de l'enthousiasme et de la « sensibilité », dont Diderot et J.-J. Rousseau avaient réchauffé l'esprit voltairien. Il était partisan des réformes qui devaient mettre plus de justice dans le gouvernement de la France et, surtout, dans l'organisation de la société. Il attendait de ces réformes une part légitime d'influence, un partage du pouvoir au profit de la classe dont il était et qui avait pour elle les lumières, l'intégrité des mœurs, l'amour du travail et, par celui-ci, le commencement de la richesse.

Il embrassa donc avec ardeur les idées de la Révolution à ses débuts, mais ses excès lui inspirèrent bientôt horreur et terreur : il était, comme la bourgeoisie française, humain et équilibré. Robespierre le rendit royaliste, et dans les journaux modérés du temps, il fit aux jacobins une guerre courageuse. Le 9 thermidor fut pour lui comme une victoire personnelle. En 1800, il achetait une petite feuille, le Journal des Débats et Lois du pouvoir législatif et des actes du gouvernement. Il l'agrandissait, le transformait, lui donnait peu à peu tous les organes du journal moderne : articles de fond sur la politique française et étrangère, correspondances, critique littéraire, dramatique et artistique.

Il y soutenait les opinions de la classe moyenne. Cette classe, éclairée et riche, avait le sentiment do sa victoire et voulait l'organiser, à égale distance du despotisme et de l'anarchie. Elle était prête à soutenir tout gouvernement qui lui donnerait la principale

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part du pouvoir; elle gardait une préférence pour l'ancienne royauté, qui reviendrait, sans doute, instruite par le malheur, résignée au régime constitutionnel et plus capable que tout autre régime d<î réconcilier le présent avec le passé. Elle réserverait sa part à la noblesse, une part restreinte, sans privilèges. Ayant vu à l'œuvre le peuple, ouvriers et paysans, elle le craignait, mais elle espérait le contenir et, en faisant de la propriété la condition essentielle de l'entrée dans les Chambres, l'écarter longtemps encore du gouvernement. Ces idées, ces intérêts et ces espérances se sont appelées « l'esprit doctrinaire » . Royer-Collard allait incarner cet esprit à la tribune et Bertin l'aîné dans la presse.

Mais, pour cela, il fallut attendre 1815, car le despotisme impérial ne pouvait s'accommoder de cette doctrine. Il confisqua le Journal des Débats: il emprisonna et bannit les frères Bertin. Rentré en possession de sa feuille, Bertin soutint la Restauration dans la mesure où elle favorisait les intérêts bourgeois; il la combattit dans son effort pour revenir à l'ancien régime. Il eut un puissant auxiliaire dans Chateaubriand, mais il se servit du grand égoïste plus qu'il ne le servit. Il fut toujours le maître dans son journal et seul responsable. Les articles n'étant pas signés, il les modifiait à son gré, de sorte qu'ils ne traduisaient que son opinion. Cette opinion était celle de la classe la plus influente et la plus riche.

Bertin était honnête et pratique, clairvoyant et habile, courageux et tenace. En 1850, les Débats

triomphaient; la révolution de Juillet se faisait vraiment au profit de ce journal que son directeur ne faisait, disait-il, « que pour cinq cents personnes en Europe ».

Lorsqu'il mourut, en 1841, sans avoir voulu entrer dans les Chambres ni dans l'administration, il voyait la bourgeoisie censitaire, sous un roi de son choix, maîtresse de la France. Il ne prévoyait pas 1848, conséquence logique de l'abus du pouvoir par une classe, moins oppressive que l'ancienne noblesse, mais aussi égoïste et aussi aveugle. Il croyait fort éloigné encore, s'il devait jamais arriver, cet avènement de la démocratie, qui était tout prochain, et qui, contrarié, comprimé ou dévié, mais toujours en marche, poursuivra sa victoire à travers la seconde moitié du siècle.

Ce caractère droit et adroit, cette nature fine et forte, ce rôle habile et logique, Ingres les a saisis et fixés dans une vue de génie et avec une maîtrise de moyens, où l'on ne sait qu'admirer le plus, de la simplicité ou de l'art. Avec cette image, il a vraiment dressé l'apothéose de la bourgeoisie française, au point culminant de sa grandeur.

5 septembre 1898.

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L'allocution suivante a été lue par M. Mounet-Sully, le i) août 1898, à Montauban, devant le monument d'Ingres, au cours des fêtes célébrées en Thonneur des « Cadets de Gascogne », où je devais prendre la parole. Je l'insère ici comme complément à Tétude précédente sur Ingres.

Mes CHERS camarades,

Vous savez le triste devoir que m'impose la mort de Charles Garnier et qui me retient à Paris, mais vous avez cru que, ne pouvant être avec vous de ma personne, je devais vous prouver que ma pensée vous suivait.

Devant le monument consacré à la gloire d'Ingres, sur cette terrasse qui domine la plaine de la Garonne et d'où le regard s'étend jusqu'à la chaîne bleue des Pyrénées, j'aurais voulu apporter au grand artiste l'hommage de l'Académie des beaux-arts, qu'il honora pendant quarante-trois ans, et dire tout ce qu'il eut d'amour pour la lumière, de passion pour la beauté et d'adoration pour la ligne, dans ce pays où il naquit et où ses yeux d'enfant se remplirent d'idéal.

Avec le sentiment religieux du bien et l'adoration constante de la nature, dans le culte intransig;eant de l'idéalisme, ce qui caractérise surtout le génie d'Ingres, c'est la volonté réfléchie et l'énergie tenace.

En cela il était bien le fils de sa race et de son pays. Capitale du Haut-Quercy, Montauban concentre la forte sève des chênes. Toute voisine de l'élégance languedocienne, la ville blanche et rose qui commande du haut de sa colline abrupte la plaine qu'arrose le Tarn a prouvé qu'elle sait élever jusqu'à l'héroïsme la sincérité de ses convictions. Comme Toulouse autrefois, elle a fait reculer de grandes armées ; elle a bravé Louis XIII ; elle a vu la bannière royale s'incliner devant son blason.

Celui qui, fervent catholique, devait peindre le Vœu pour votre cathédrale, était bien le frère des protestants qui défendaient ainsi leur foi. Dans la diversité des croyances, il attestait le même courage.

A ses yeux l'art était une religion. Il mettait à la pratiquer et à la servir la ferveur et le respect qui ne se trouvent d'ordinaire que dans les temples. Raphaël était le dieu de cette religion, et il prétendait la continuer selon les mêmes rites. Heureusement, il avait Famour du vrai au même degré que celui du beau et, devant la nature éternelle, il ne songeait plus qu'à elle. Après avoir longuement contemplé les toiles, les fresques et les cartons du divin maître, il se plaçait devant le modèle vivant, l'observait avec un frémissement d'admiration, et le reproduisait avec un scrupule de fidélité que les plus grands réalistes n'ont pas surpassé. Dès ses premières compositions, si académiques et si Voulues, il montrait dans 1q moindre détail un naturalisme visible à travers l'artifice des intentions et des groupements.

Sà toile maîtresse, le Saint-Symphorien, où il portait au romantisme un suprême défi, renferme peut-être les pluè parfaits et les plus complets exemples de vérité individuelle que puisse offrir l'histoire de Fart. Au seuil de la vieillesse, il retrouvait pour peindre la Source^ merveille incomparable de grâce et de fraîcheur, le charme pur de la première jeunesse. Il est le roi incontesté de nos portraitistes, et dans le chef-d'œuvre que le Louvre vient enfin de recueillir, Bertin aîné, il a trouvé le moyen, en fixant un caractère et une nature, nori seulement de créer un type, mais de synthétiser Une classe et une époque de la société française.

Du reste, Montauban possède les preuves accumulées dé cette conscience dans la poursuite du vrai, avec la collection de dessins que le maître lui a léguée, comme le témoignage, déposé sur son berceau, de ce que toute sa vie représente de labeur et de sincérité.

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Il y a là un trésor que peuvent lui envier toutes les capitales de l'art et, si la commémoration que vous laites aujourd'hui du grand artiste avait pour résultat de grouper les bonnes volontés afin de mettre ce trésor en pleine lumière, les fêtes de Gascogne mériteraient beaucoup de l'art français.

Il n'est pas donné à un seul homme de posséder toute la vérité, et aucun artiste, si puissant qu'il soit, ne peut se flatter d'enfermer dans sa formule l'infinie variété de la nature et de la vie. Ingres représentait l'esprit classique et sa lutte contre le romantisme. Ni l'une ni l'autre des deux Écoles n'a vaincu et supprimé sa rivale, car chacune d'elles répond à un besoin éternel de la nature humaine, tradition et invention, raison et passion, vérité et idéal. Aujourd'hui, l'admiration de la France a réconcilié dans la gloire Ingres et Delacroix. Elle croit, avec Ingres, que « le dessin est la probité de l'art » ; elle estime, avec Delacroix, que < la couleur en est la vie ». La lutte qu'ils ont incarnée durera autant que l'imitation de la nature par l'homme. Souhaitons à l'art français de susciter en chaque siècle des maîtres qui opposent avec autant de grandeur et d'éclat les deux aspects permanents du même modèle.

J'ai contemplé souvent, il y a déjà bien des années, sous les arbres qui l'ombragent, la figure volontaire d'Ingres, assise devant la reproduction en bronze de V Apothéose d'Homère, Je ne me doutais guère alors que j'aurais un jour l'honneur d'être adopté par les artistes qui enseignent et produisent dans l'Académie et l'École qu'Ingres a illustrées. Je puis dire que j'ai commencé mon initiation à l'art dans le musée de Montauban et, en même temps qu'un tribut d'admiration, je paie aujourd'hui une dette de reconnaissance.

Le musée du Louvre possède quatre toiles de J.-F. Millet, deux d'importance moyenne, Y Église de Gréville et les Baigneuses^ deux d'intérêt capital, le Printemps et les Glaneuses» Les deux premières ont été achetées par la direction des beaux-arts, le ^1 juin 1875, à la vente posthume de l'artiste, avec « divers tableaux et dessins », en tout six œuvres, pour la somme totale de 14 836 fr. 50. Les deux secondes proviennent de dons particuliers. Le Printemps a été offert par Mme Hartmann, en 1887, les Glaneuses par Mme Pommery, en 1889.

Il existe, en outre, dans les collections nationales, un tableau du même maître, qui devait être d'abord Agar dans le désert et qui devint le Repos des faneuses. Ce tableau avait été commandé à Millet en 1849 et payé 1 800 francs. Placé dans les salons du ministère de l'Intérieur, il a été remis à la direction des beaux-arts en août 1891.

Ainsi, pendant vingt-cinq ans, de 1849 à 1875,

l'État français a ignoré Millet et, aux deux extrémités de cette carrière, il a dépensé 1 800 francs d'un côté, 14836 fr. 50 de l'autre pour assurer à son œuvre une place dans les collections nationales. Sans l'initiative des particuliers, un des maîtres de la peinture française en ce siècle ne serait représenté dans nos musées que par des œuvres secondaires. C'est une conséquence, entre bien d'autres, des partis-pris qui inspiraient au cours de ce siècle l'action de l'État en matière d'art. Ce dogmatisme inintelligent a pris fin, mais il a fallu longtemps pour que l'administration des beaux-arts comprît que son premier devoir était l'impartialité entre les écoles et que l'État devait se proposer pour seule esthétique de constater le talent, pour seul but de constituer danis ses musées une histoire suivie et complète de l'art français.

Je dois ajouter que, le 12 mai 1874, un des directeurs des beaux-arts qui ont le plus fait pour plier leur administration à son vrai rôle, le marquis de Chennevières, dans ses commandes pour la décoration picturale du Panthéon, avait réservé la chapelle de la Vierge à Millet. L'artiste mourut trop tôt, le 20 janvier 1875, pour commencer son travail.

Auparavant, le 2 novembre 1852, sur la demande d'Alfred Sensier, ami du peintre et fonctionnaire, Romieu, alors directeur des beaux-arts, après avoir écrit au préfet de Seine-et-Marne pour se renseigner sur la conduite matérielle et morale de Millet, établi à Barbizon, — car le peintre avait la réputation d'un démagogue, — lui avait commandé pour

1 000 francs, une « scène champêtre ». En 1858, Millet terminait son tableau, retardé par la maladie et la misère. Je ne sais ce qu'il est devenu.

En ajoutant que, le lo août 1868, Millet fut nommé chevalier de la Légion d'honneur, après dix-sept ans de production et de maîtrise, j'aurai dit toutes ses relations avec l'État*

Il y a là un enseignement. Il y en a un autre dans l'histoire des deux donations qui ont assuré au Louvre \e Printemps et les Glaneuses,

En 1868, Millet était entré en rapports avec un grand manufacturier de Munster, en Alsace, Frédéric Hartmann, amateur d'un goût large et fin, épris surtout de l'école paysagiste. Hartmann avait fait en même temps d'importantes commandes à Millet et à son ami Théodore Rousseau. Le Printemps du Louvre est une de ces commandes. Le 25 juillet 1887, après la mort de Frédéric Hartmann, sa veuve, née Sanson Davillier, écrivait au ministre des beaux-arts, Eugène Spuller :

En souvenir de mon mari, qui a été, durant de longues années, le soutien, l'ami et l'admirateur passionné des deux ermites de Barbizon, Millet et Rousseau, j'aimerais offrir au Louvre la grande toile de Millet intitulée : Le

Printemps.

Elle ajoutait qu'elle se réservait l'usufruit, sa vie durant.

Ni l'administration, ni les donateurs n'avaient encore l'habitude des offres de ce genre, malgré les legs considérables déjà faits au Louvre, comme celui de la collection Lacaze. On aura remarqué de quelle manière discrète Mme Hartmann exprime son souhait. Elle craint, dirait-on, de voir sa demande rejetée. De son côté, l'administration montre peu d'empressement à accepter. L'affaire traîne et Mme Hartmann s'étonne, par une seconde lettre, de ne pas recevoir de réponse. Enfin, le 15 décembre de la môme année, Mme Hartmann, qui avait envoyé le Printemps à l'exposition des œuvres de Millet, ouverte à l'École des beaux-arts, écrivait qu'elle renonçait à l'usufruit et envoyait le tableau directement au Louvre.

Les Glaneuses parurent au salon de 1857. De ce tableau date la grande réputation de Millet et l'on peut aujourd'hui, devant l'ensemble complet de sa production, y voir son chef-d'œuvre. A l'origine, la critique s'était partagée en deux camps Pour quiconque fait métier de juger les œuvres d'art, il est bon de relire aujourd'hui, comme leçon de réserve et de modestie, ces lignes de Paul de Saint-Victor :

Ces trois glaneuses ont des prétentions gigantesques; elles posent comme les trois Parques du paupérisme. Ce sont des épouvantails de haillons plantés dans un champ, et, comme les épouvantails, elles n'ont pas de visage : une coiffe de bure leur en tient lieu. M. Millet paraît croire que l'indigence de l'exécution convient aux peintures de la pauvreté : sa laideur est sans accent, sa grossièreté sans relief. Un teint de cendre enveloppe les figures et le paysage; le ciel est du

même ton que les jupes des glaneuses; il a l'aspect d'une grande loque tendue.

La critique d'art n'a pas de privilège de ces excès et de ces brutalités, mais, entre tous les genres de critique, elle est celui qui les pratique le plus violemment. Et cela tombe sur les natures les plus sensibles et les amours-propres les plus douloureux.

En revanche, les éloges se produisaient aussi, très enthousiastes :

Millet, disait Edmond About, peint avec une austère simplicité des sujets simples.... Mais les Glaneuses se distinguent des œuvres précédentes par cette abondance dans la sobriété, qui est la marque des talents achevés et la signature commune des maîtres. Le tableau nous attire de loin par un air de grandeur et de sévérité. Je dirai presque qu'il s'annonce comme une peinture religieuse. Tout est calme là-dedans; le dessin est sans tache et la couleur sans éclat.

Répondant à Paul de Saint-Victor, qui trouvait (c trop d'orgueil à ces pauvresses » et leur reprochait d'arpenter leur champ de blé « comme les planches d'un théâtre », il estimait que Millet n'avait nullement voulu déclamer, qu'il n'avait prêté à ses paysannes « ni les grimaces pitoyables de la pauvreté larmoyante, ni les gestes menaçants de la misère envieuse » , qu'il ne faisait appel « ni à la charité, ni à la haine ».

Aujourd'hui, l'on serait plutôt tenté d'accepter à titre d'éloge le caractère symbolique où Paul de Saint -Victor voyait matière à reproche et dont Edmond About s'efforçait de défendre le peintre.

Pour nous, l'œuvre de Millet est le poème complet de la vie champêtre, avec cette misère et cette grandeur, cette noblesse et cette humilité, qui sont la plus saisissante application de la loi mystérieuse du travail. L'auteur de V Angélus et des Glaneuses a fait par la peinture, avec plus de vérité et autant de poésie, ce que George Sand a fait dans le roman. Une leçon de pitié et de charité, d'égalité et de justice, sort par surcroît de ces œuvres de beauté pure. C'est double profit. La phrase superbe de La Bruyère peut impatienter encore les satisfaits et les dédaigneux. Elle annonce l'œuvre commune du peintre et du romancier. Ces « animaux farouches, mâles et femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et remuent avec une opiniâtreté invincible », ne méritent pas seulement « de ne pas manquer du pain qu'ils ont semé ». Ils ont droit à la parure de l'art, comme tout ce qui représente la vertu humaine, c'est-à-dire le labeur, le courage et la résignation.

Louées et blâmées, les Glaneuses trouvaient peu d'empressement chez les amateurs. Enfin, plusieurs mois après l'exposition, grâce à l'entremise du peintre Jules Dupré, M. Binder aîné, de l'Isle- Àdam, son voisin et son ami, achetait le tableau pour un petit prix, 2 000 francs. Le peintre fut heureux de trouver cet acquéreur, mais son amourpropre souffrait. Je dois à l'obligeance de M. Jules Dupré, fils du grand peintre, communication de la lettre suivante :

Barbizon, 30 septembre 1857.

Mon cher Dupré,

Vous voudrez bien que je vous remercie pour vous être employé comme vous l'avez fait auprès de M. Binder pour le placement de mon tableau ; comptez que je vous en ai une grande obligation.

Mais puisque vous avez déjà tant fait, je vous prie de faire encore une chose : c'est qu'on ne sache pas quel prix M. Binder a acheté mon tableau, et comme il ne peut en arriver pour lui aucun dommage, je voudrais qu'il fût entendu qu'il l'a acheté 4000 francs, ce que je vous demande de lui apprendre.

En attendant qu'en réalité j'aie l'occasion de vous serrer la main, je vous prie de croire à la volonté que j'en ai.

J.-F. Millet.

A la vente de M. Binder aîné, les Gtenet^ses atteignirent 3000 francs.

Depuis 1887, où l'œuvre de Millet fut exposé à l'École des beaux-arts, le prix de ses tableaux montait dans les proportions que Ton sait. A la suite de l'Exposition universelle de 1889, ils atteignaient leur maximum. On n'a pas oublié la bataille qui s'engageait à cette époque sur V Angélus, inférieur aux Glaneuses^ quoique moins célèbre. \J Angélus avait été exposé au Salon de 1859. Après plusieurs mois de pourparlers, il avait été vendu 1800 francs à l'architecte Feydeau, frère du romancier. En 1870, celui-ci

le revendait 5000 à M. Blanc. De chez ce dernier, par l'entremise du peintre Arthur Stevens, le tableau passait dans la galerie de Van Praët, le grand amateur belge, pour 5 000 francs. A la vente Van Praët, il était acquis au même prix par Émile Gavet et, sur l'entremise de M. Durand-Ruel, il entrait pour 58 000 francs dans la galerie de M. Daniel Wilson. En 1881, M. Secrétan Tachetait 160 000 franes.

Enfin, en 1889, V Angélus était mis en vente à la galerie Sedelmeyer. Acquis pour 555000 francs par M. Antonin Proust, au compte d'une société d'amateurs, qui avaient l'intention de le céder à l'État, il fut repris par une société américaine et, enfin, dans ces dernières années, racheté par M. Chauchard pour 750 000 francs.

Avec les ressources dont il disposait alors, l'État n'avait pu accepter la proposition de M. Proust et de ses amis. A son grand regret, il avait dû leur laisser V Angélus pour compte. La vente, l'achat et le refus faisaient encore grand bruit, lorsque, à la fin de septembre 1889, M. L. Guyotin, représentant à Paris de Mme veuve Pommery. de Reims, venait me remettre, comme directeur des beaux-arts, la lettre suivante :

Monsieur,

J'ai l'honneur de vous informer que, n'ayant pu acquérir V Angélus de Millet pour l'offrir au Louvre, je viens, dans la même intention, d'acheter les Glaneuses. J'ai déjà adressé une promesse formelle dans ce sens à M. Bischoffeim et je vais régulariser ce don dans mon testament.

Je pense vous faire plaisir en vous prévenant de cette

intention, car j'ai vu la peine que vous aviez éprouvée en voyant VAngelus prendre le chemin de TAmérique. Agréez, monsieur, mes compliments sincères,

Veuve Pommery.

Je suis encore trop souffrante pour écrire moi-même.

Cette lettre fait le plus grand honneur à la noble femme qui récrivait, déjà touchée parla mort et qui, sur son lit de douleur, oubliait sa maladie et sa fin prochaine pour doter le Louvre d'un chef-d'œuvre. Ce qu'elle ne disait pas, et ce qu'elle savait, c'est que la Société américaine, qui avait acquis VAngelus^ était en pourparlers avec M. Bischofieim pour acquérir aussi les Glaneuses et que, prévenue, elle les avait devancés, en payant le tableau 300 000 francs.

Je m'empressai de prendre les instructions du ministre, M. Fallières, et de me rendre à Reims pour exprimer à Mme Pommery la reconnaissance de l'État. L'acte de donation des Glaneuses, retardé par la santé de Mme Pommery, était signé le 7 janvier 1890, visé le 11 mars 1891 par le Conseil d'État et accepté par décret le 15 du même mois. Sur ces entrefaites, Mme Pommery mourait et, les formalités légales n'étant pas encore définitives, la donation se trouvait annulée. Les héritiers de Mme Pommery, représentés par son gendre, M. le comte de Polignac, s'empressèrent très généreusement de ratifier ses intentions.

Telle est l'histoire des Glaneuses. Il m'a semblé qu'elle comportait un double enseignement. L'État manque à l'un de ses devoirs lorsque, du vivant des peintres, il ne s'inquiète pas de donner à leurs œuvres, dans les collections nationales, la place qu'elles méritent. Dans la suite, il a des regrets et il s'inquiète de combler la lacune. Il est trop tard. Les œuvres ont monté, souvent dans des proportions énormes, et l'État, dispensateur des deniers publics, ferait acte de prodigalité en achetant de la peinture à de tels prix. On lui reproche alors, et on a raison, de n'avoir pas rempli en temps utile son rôle d'impartialité et de prévoyance.

Mais enfin, la faute commise, il se trouve que des amateurs d'art comme Lacaze, le comte Duchâtel, Sauvageot, d'autres encore, — sans parler du plus illustre et du plus généreux de tous, le duc d'Aumale, — s'inquiètent de la réparer. Le patriotisme est assez fort en France, pour que ces exemples soient suivis. Il ne faut pour cela que les encourager et les accueillir, sans leur opposer la lenteur et l'inertie administratives.

Une Société, les Amis du Louvre, vient de se former pour susciter et grouper ces bonnes volontés. La presse, défiante par principe de toute administration, a commencé par les railler un peu. Elle usait de son droit et, française, elle sacrifiait

au défaut français, qui consiste à trop se défier de l'État, comme à trop attendre de lui, deux penchants contradictoires. Je souhaiterais que l'État, les amateurs et la presse trouvent quelque profit à l'histoire que je viens de raconter.

5 octobre 1897.

Un médecin lettré, et qui fait à la littérature de bien curieuses applications de la médecine, le docteur Cabanès, s'est souvenu que Sainte-Beuve avait été externe des hôpitaux et que Guizot, d'un mot qui fît fortune, avait baptisé l'auteur de Volupté un « Werther carabin ». Il s'est avisé que dans la profusion d'images en bronze et en marbre, qui s'élèvent sur le sol français, un des hommes qui ont le plus honoré la littérature française en ce siècle n'avait pas un simple buste au soleil. Il a pris l'initiative de former un comité et d'ouvrir une souscription pour réparer cette injustice.

Cette initiative serait peut-être restée stérile ou n'aurait abouti que péniblement si, dès le premier jour, elle n'avait rencontré le puissant appui de M. François Coppée. Devenu journaliste, le poète des Humbles avait acquis très vite la grande autorité que l'on sait. Il a pris en main la cause de Sainte- Beuve, par une double reconnaissance envers le

poète qui, le premier, avait fait à la poésie intime et familière une place digne d'elle dans la renaissance poétique du siècle, et envers le critique qui, merveilleux professeur de littérature universelle, a complété l'éducation littéraire de tous ceux qui lisent. La souscription a donc été couverte très vite et d'une manière qui prouve combien, malgré la négligence et l'oubli apparent, la mémoire de Sainte-Beuve demeure vivace et entourée de reconnaissance. A côté des sommes votées par les corps auxquels il avait appartenu, comme le Collège de France, figurent sur les listes de petits envois dont la nomenclature serait touchante. Des professeurs de collège, des étudiants, de modestes amis des lettres ont voulu, eux aussi, rendre hommage au grand lettré.

En même temps, la revue spéciale que dirige le docteur Cabanès, la Chronique médicale^ insérait une série de lettres signées par les anciens amis de Sainte-Beuve et ses successeurs dans la critique. Parmi ces lettres, il y en a de fort belles. Elles s'accordent à déclarer que, dans notre siècle, Sainte- Beuve ne fut pas seulement un grand critique, mais le critique par excellence, celui qui répond le plus exactement et le plus complètement au sens de ce mot. La réunion de ces lettres formerait un livre d'or, aussi honorable pour la mémoire de Sainte-Beuve que pour ses successeurs. Il est à souhaiter qu'elles soient réunies en plaquette et forment un de ces (c tombeaux », comme on disait au xvi^ siècle, où les amis survivants d'un poète ou d'un humaniste consacraient son souvenir. Il y aurait là comme le

])endaiit littéraire du monument qui sera inauguré dimanche dans le jardin du Luxembourg.

Simple et élégant, ce monument est tel que Sainte- Beuve l'aurait souhaité. Un des maîtres de notre jeune école de sculpture, M. Denys Puech, a interprété de manière originale les documents les plus sûrs que nous ayons sur la figure de Sainte-Beuve : une photographie de Nadar, un buste de Mathieu- Meusnier qui se trouve en double exemplaire à l'Institut et à la bibliothèque de Boulogne-sur-Mer et un autre de Chenillion, modelé en septembre 1868, Tannée qui précéda la mort du critique et dont l'original appartient au dernier secrétaire de Sainte- Beuve, M. Jules Troubat. Le buste de M. Puech s'élève sur un socle d'un ferme et sobre profil, exécuté par M. Mouré. Le monument a trouvé place, grâce au Sénat de la République, qui n'a pas craint d'accueillir l'image d'un sénateur de l'Empire, près de la porte du Luxembourg qui ouvre sur la rue Vavin.

L'emplacement est heureusement choisi. Sainte- Beuve a passé bien souvent par là, au retour de ses promenades dans le jardin qu'il aimait, en regagnant la petite maison pleine de livres qu'il habitait rue du Montparnasse, maison de curé, basse et blanche, avec un jardinet où les yeux de l'écrivain se reposaient sur un peu de verdure. Cette pelouse, éloignée des grandes allées et voisine des massifs discrets, est certainement un des endroits où il a rêvé avec douceur ou amertume, au cours d'une existence où il ne fut pas plus heureux que le commun des

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hommes, mais où l'amour des lettres le consola de tout, déceptions du cœur et de l'esprit, regret de la gloire, qu'il eût voulue éclatante, comme poète et romancier, souvenirs troubles de la passion, rancœurs du plaisir libre, où il a cherché jusqu'au bout l'illusion de l'amour.

Un mot est gravé sur le socle du monument : Le vrai seul, Sainte-Beuve a mérité cette devise. S'il se défendait, comme on le verra, d'en avoir une, du moins a-t-il marqué par ces mots le but où tendait l'exercice de son talent. Sur un cachet dont il se servait souvent était gravée la traduction anglaise du mot vérité : Truth, Certes, il n'a pas échappé à la loi commune; il ne s'est pas toujours gardé, sinon du mensonge, au moins de l'erreur. 11 a été injuste et partial; il était fort irritable et ses jugements se sont inspirés parfois de ses rancunes et de ses jalousies; mais, somme toute, se corrigeant et se complétant,, il a cherché et servi la vérité.

Cœur sensible et esprit libre, soumis et indépendant, discret et bavard, également porté vers la poésie et l'érudition, aimant la nature et les livres, désireux de gloire et modeste de goûts, ces tendances opposées se sont partagé sa vie en se combattant, jusqu'à ce que, dans l'apaisement de la vieillesse, l'amour des lettres dominant tous ses autres goûts, il l'ait exprimé avec assez de force et de charme, de sincérité et d'originalité, pour lui devoir sa consé-

cration et sa marque définitives, pour y trouver l'apaisement et l'équilibre final. Si quatre ans avant sa mort, il profitait de ce qu'il survivait à Vigny pour témoigner à cet ami de sa jeunesse, resté poète et devenu grand poète, une antipathie qui prenait sa source dans le regret personnel de îla poésie et de la gloire; si jamais il n'a été tout à fait juste pour les grands contemporains qui l'avaient dépassé, — Hugo, Lamartine, Musset, Michel, Balzac — si même il n'a pas fait la part assez large à telles gloires du passé, comme Corneille et Bossuet; s'il y eut toujours chez lui quelque étroitesse de goût classique et s'il ne renia jamais tout à fait la religion littéraire qui avait fait de lui, à ses débuts, l'éditeur' de Fontanes, il a aimé et servi les lettres autant que les plus grands. Il leur a élevé un monument dont plusieurs parties sont d'une solidité à toute épreuve, comme son Port- Royal. Quant aux Causeries du Lundi et aux Nouveaux Lundis^ ils défient toute comparaison par la solidité, la curiosité et l'étendue de l'information, la finesse et la justesse du goût, la souplesse ingénieuse, la variété des points de vue, la faculté de renouvellement, la grâce piquante et nuancée d'un style, où le poète — ce poète « endormi toujours jeune et vivant », dont parlait Musset, faisant un vers avec une ligne de Sainte-Beuve — insinuait la couleur et le charme, enfin et surtout par la qualité de l'esprit, c'est-à-dire le don de saisir le ridicule, d'éviter les duperies, d'élever la raison souriante audessus de la prétention et de la platitude.

Il était arrivé à cette maîtrise péniblement et len-

i06 PETITS PORTRAITS ET NOTES d'aRT.

tement, par une série de métamorphoses et de sacrifices. D'abord, le poète avait dominé en lui, un poète chrétien et bourgeois, formé par une enfance pieuse, dans une petite ville de province, près d'une mère aux goûts simples. Il était rêveur, avec une tendance au mysticisme, et chaste avec un fond de sensualité brûlante. Il aimait à s'interroger et il descendait en lui-même avec une clairvoyance inquiète. Il savourait en les analysant les petits bonheurs et les petites émotions d'une existence modeste. Sa mère était d'origine anglaise et il semble que, par atavisme, quelque chose des lakistes écossais ait passé dans son âme. Après de bonnes études, mais telles qu'il pouvait les faire à Boulogne-sur-Mer, il venait les fortifier à Paris, au collège Charlemagne, et il prenait conscience de Famour de la littérature qu'il portait en lui et qui ira toujours croissant. Pressé de prendre une vraie carrière, il étudiait la médecine, mais il tournait cette étude à la satisfaction de son penchant inné et dominant. Il y apprenait surtout à considérer, dans la dualité indissoluble de sa nature physique et morale, l'homme en qui, depuis [Descartes, on ne voyait que la partie intellectuelle. Il se formait à la critique par l'anatomie.

Concurremment avec l'étude de la médecine, il s'essayait à écrire et donnait au Globe de petits articles littéraires. Mis par eux en relations avec Victor Hugo, il entrait dans le cénacle romantique

et publiait rapidement trois recueils de poésie. Cette amitié avec Victor Hugo, a-t-il dit lui-même, « hâta son développement poétique ou môme y donna jour ». Bientôt, une autre influence, celle de Lamennais, dominait sa vie morale; il embrassait les idées de réforme catholique et il faisait sur son âme l'enquête douloureuse qu'il a racontée dans Volupté. En même temps, il s'inquiétait du saint-simonisme et de son plan d'amélioration sociale, avec Pierre Leroux.

Je ne rappelle pas ces étapes et ces noms pour raconter la biographie de Sainte-Beuve, mais pour indiquer la double tendance qui le porte dès lors à s'engager sans se livrer complètement, à accepter des directions intellectuelles et morales pour s'en libérer bientôt. Sans se rendre encore un compte bien exact de sa vraie nature, il ne se fait initier que pour bien comprendre, car il porte en lui une faculté qui est le contraire de la foi constante et de l'enthousiasme durable : il est foncièrement critique, c'est-à-dire qu'il examine et juge, qu'il veut comprendre plutôt qu'embrasser. Chez ce jeune homme, un esprit libre domine le cœur qui voudrait se donner. Il éprouve sa faculté critique par cette série d'expériences ; il la dégage et la précise. Un tel homme ne peut être un dogmatique; il sera psychologue et historien.

Si, avant de s'affirmer comme poète et romancier, il avait déjà fait ses grandes preuves de critique avec son Tableau de la poésie française au xvi^ siècle, il eût préféré, naturellement, l'invention à la critique et la grande gloire à la réputation. Or, il se rendait

i08 PETITS PORTRAITS ET NOTES d'aRT.

compte assez vite que ses amis — Hugo et Vigny — le dépassaient de beaucoup. Ils auront ce qu il a désiré par-dessus tout et ce qu'il n'obtiendra jamais : l'admiration chaleureuse, la faveur des femmes et des jeunes gens. De même ses autres contemporains^ Lamartine et Musset, puis Balzac et Michelet, d'autres encore. De là, beaucoup d'amertume personnelle et quelque injustice pour eux, la parcimonie dans l'admiration et l'éloge. Il verra en eux ce qu'il aurait voulu être et il en souffrira beaucoup; la justesse et l'ampleur de sa critique sur les grands écrivains de sa génération en souffriront aussi. Il ne sera vraiment large et libéral dans l'éloge qu'envers ceux qui viendront après, les poètes, les romanciers et les historiens qui n'auront pas été ses concurrents et débuteront au moment où il aura pris son parti de n'être qu'un critique.

Même dans la critique, il aura des rivaux dont la réputation plus brillante le fera souffrir. Ainsi Villemain et Cousin, plus critique que philosophe, qu'il rencontrera plusieurs fois sur sa route. Il briguera comme eux les grands succès de parole et il ne les obtiendra jamais, car sa finesse, ses scrupules et sa recherche des nuances ne se prêtent guère à l'improvisation. Au lieu des succès retentissants que de vastes synthèses leur valent à la Sorbonne, il devra se résigner à mériter, par de patientes analyses, l'estime sérieuse d'un auditoire suisse ou belge. Il entrera au Collège de France au moment où Michelet et Quinet le quitteront, accompagnés par l'enthousiasme de la jeunesse libérale et avec l'auréole de la persé-

cution politique. Les huées d'une cabale Tobligeront à quitter immédiatement sa chaire.

Dernier trait de cette nature, qu'il faut bien indiquer, car il entre pour une part dans la connaissance de son talent, il est tendre et sensuel. Or, il est laid et il souffre cruellement de sa laideur. Il ne connaît que la passion amère et troublée ou la galanterie vulgaire. Ce grand esprit a exprimé un jour le regret mélancolique de n'être pas « un capitaine de hussards ».

Avec tout cela, peut-on s'étonner qu'une part d'envie soit entrée dans son âme et dans sa critique, qu'il n'ait pas été juste et chaleureux avec les plus grands de ses contemporains, qu'il n'ait qu'à moitié atteint le but du critique qui est de frayer la voie aux écrivains de sa génération, de faire ce qu'a fait Boileau de son temps? De même on s'explique que, plus tard, consolé par le temps et résigné à son rôle, il ait été accueillant pour des jeunes qui n'étaient pas ses rivaux, comme Taine, Renan et Flaubert.

Signaler ces taches et ces lacunes dans le caractère et l'œuvre de Sainte-Beuve, c'est lui appliquer cette règle de vérité qu'il a suivie, autant que le mélange du bien et du mal, inhérent à notre nature, permet à un homme de s'approcher de la perfection. Confiné dans la critique par l'insuffisance de ses facultés créatrices, il y développait tout le génie que

peut admettre le genre. Trente ans après sa mort, à la fin d'un siècle que Ton a pu appeler le siècle de la critique, si nous pouvons inscrire cinq ou six grands noms à côté du sien, il demeure le plus grand, ^le maître et le modèle.

Dès 1829, il avait commencé sur la littérature française, ancienne et contemporaine, la vaste enquête qu'il devait poursuivre jusqu'à sa mort et qui ne laisse en dehors d'elle aucun nom de quelque importance. Grands et petits, auteurs de premier et de second ordre, écrivains sans grande valeur propre, mais qui, malgré la médiocrité du talent, ont laissé quelque déposition intéressante sur leur temps, se rangeaient peu à peu dans son immense galerie de portraits. Il laissait à d'autres, comme Nisard, le dogmatisme qui juge et classe en vertu de principes fixes; et il ne se proposait pas, comme le fera Taine, de subordonner la littérature à la démonstration d'un système philosophique; il n'appliquait pas à de grands problèmes historiques, comme le fera Renan, la forme la plus élevée et la plus complète du scepticisme. Il n'a pas de système et c'est là une des causes de sa supériorité, car tout système doit faire des sacrifices et n'embrasse qu'une part de la vérité ; tout dogmatisme provoque la résistance dans un domaine où l'individualisme a des droits supérieurs. Il ne veut être que psychologue et peintre de portraits ; il s'applique à faire revivre une à une et au complet des physionomies littéraires, en pénétrant au plus intime de ces natures diverses, en montrant non seulement les esprits et les cœurs^ mais les corps,

SAINTE-BEUVE. Hf

et en faisant servir la connaissance de ceux-ci à la connaissance de ceux-là; car, médecin, il s'est convaincu de la relation indissoluble du physique et du moral.

Même, il y a chez lui une tendance marquée au matérialisme. Non seulement la foi religieuse, mais le spiritualisme va toujours s'affaiblissant en lui; de plus en plus, il tend à n'expliquer l'homme que par le fonctionnement de ses organes. L'intelligence n'est pour lui qu'une résultante, au lieu d'être, comme on l'affirme autour de lui, une faculté antérieure au corps, destinée à lui survivre et pouvant s'en affranchir, non seulement après la mort, mais pendant la vie.

A l'étude des œuvres et des hommes, il applique les procédés de l'anatomie, c'est-à-dire l'analyse. Les éléments qu'elle lui fournit sont les traits et les couleurs dont il peint ses portraits, par petites touches patientes, en s'attachant à fixer les nuances, en poursuivant, comme disent les peintres, la ressemblance, c'est-à-dire la vérité. Il veut connaître par le détail la biographie de ses modèles, non seulement ces faits principaux de l'existence dont ses devanciers se contentaient, mais tous ceux qui ont eu un sens et une portée, une action sur l'œuvre de l'écrivain, ou même, incidemment, pour leur intérêt propre, pour la notion qu'ils fournissent, générale ou particulière, sur un caractère ou sur la nature humaine. Il ne croit pas que les œuvres, une fois produites, se suffisent à elles-mêmes, qu'elles puissent se comprendre sans la connaissance de cet au-

teur et se détacher de sa production totale. Il estime que cette production même dépend étroitement du temps et du milieu où elle s'est manifestée. Avec le fruit, il veut connaître l'arbre, la forêt, le pays. Par là, comparant et classant, il a bien, comme il le disait, donné la méthode et le modèle d'une <c Histoire naturelle des esprits. ».

La plus complète et la plus parfaite application de cette méthode est son Port-Royal. L'idée première du livre était de définir une école religieuse, un groupe d'âmes formées par la même discipline et d'esprits tendant au même but, de décrire le milieu où germèrent des plantes semblables et diverses, et,, dans ce milieu, ces plantes elles-mêmes, individuellement caractérisées dans la ressemblance générale, dette enquête devait, a l'origine, tenir dans les limites restreintes; mais, peu à peu, le cadre s'élargissait. Port-Royal a subi l'action du xvii*^ siècle, mais, en retour, il a fortement agi sur ce siècle. Son histoire est une suite d'actions et de réactions. La pensée qui l'inspirait était puissante entre toutes; elle cherchait le vrai but delà vie, d'après la doctrine chrétienne, en un siècle imprégné de cette doctrine. Elle a donc agi sur le siècle entier et, par là, tout le xvu^ siècle se rattache à Port-Royal. Amis ou adversaires, plus ou moins rapprochés de sa pensée ou en opposition directe avec elle, les plus petits et les plus grands esprits du siècle ont subi l'influence de cette

pensée pour raccueillir ou la combattre. Si Port- Royal a compté parmi les siens Pascal et Racine, il a pu reconnaître sa doctrine dans le chef-d'œuvre de Corneille, Polyeucte, et Molière, volontairement ou involontairement. Ta combattu, non seulement dans son œuvre maîtresse, Tartuffe, mais dans tout son théâtre.

Ainsi le maître livre de Sainte-Beuve finit par être un tableau d'ensemble du xvn^ siècle. Du nombre infini de personnages qu'il met en scène, à l'état de foule et de comparses, se détachent quantité de portraits individuels. Les fondateurs et les maîtres de la doctrine, Arnaud et Nicole, les grands écrivains, Pascal et Racine, sont dressés en pied. Les œuvres capitales, sorties de Port-Royal, inspirées par lui ou en opposition avec sa doctrine, les Pensées, Polyeucte, Esther et Athalie, Tartuffe, sont expliquées et éclairées sous toutes leurs faces, par le dedans comme par le dehors, dans leurs causes et leurs effets, leur essence et leurs circonstances.

Portraits et analyses sont traités avec la précision, le scrupule, la finesse de trait, le sens des nuances qui, dès les premiers essais de Sainte-Beuve, ont été sa marque et qui, à mesure qu'il a pris conscience de ses moyens et de son but, lui sont devenus des besoins de plus en plus impérieux. L'étendue de l'enquête et la puissance du labeur sont énormes et ils étaient uniques à ce moment dans la critique française. Ils se laissent voir, sans s'étaler, par la quantité des notes et des appendices. Le scrupule de l'information est tel que, d'édition en édition, l'au-

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leur ne cesse de la compléter, et il fera de même pour tous ses ouvrages. Aucun ne lui semble définitif. Dès qu'il en trouve l'occasion, il le reprend en sous-œuvre et, parfois, le reconstruit de fond en comble.

Une telle méthode de travail était alors une grande nouveauté; elle est encore un modèle. Avec Sainte- Beuve, la critique devient inséparable de l'érudition, le goût s'appuie sur la science. Que l'on compare ses livres à ceux de ses contemporains, Villemain, Nisard, Saint-Marc Girardin, et l'on verra quelle différence ils révèlent à son avantage. Ce critique, si foncièrement critique, est en même temps le plus savant des historiens.

Intermédiaire entre Port-Royal et le genre d'ouvrages qui vont suivre est le livre que Sainte-Beuve allait parler en Belgique avant de l'écrire pour la France, Chateaubriand et son groupe littéraire. C'est l'exemplaire le plus complet de sa méthode, avec ses excellences et ses faiblesses. Le caractère de l'homme et le génie de l'écrivain, celui-ci expliqué par celuilà, y sont analysés et démontrés à fond. Le père du romantisme s'y montre entouré de son cortège, de tous ceux et de toutes celles qui l'ont assisté et combattu, aimé et détesté. On ne saurait être plus informé que le biographe et plus pénétrant que le critique, mieux en garde contre tout engouement et toute duperie. Il nous fait toucher du doigt les mobiles de l'homme, généreux ou mesquins, et les procédés de l'écrivain, originaux ou factices. L'action (Je Chateaubriand, autour de lui et après lui, est expo-

sée et expliquée avec une clairvoyance et une logique incomparables.

Avec ces qualités si fortes et si neuves, il y a dans ce livre du commérage et de la malignité. Sainte- Beuve a fréquenté l'Abbaye-aux-Bois avec une dévotion apparente et beaucoup d'agacement intime, devant le culte rendu à l'idole du lieu et 'cette majesté arrangée, devant l'orgueil de l'homme et la rhétorique de l'écrivain. La beauté de cette tête, le prestige exercé sur les femmes par cet homme ont sollicité le triste penchant à l'envie qui tourmentait Sainte-Beuve. Souvent le livre tourne au dénigrement. Mais, somme toute, il y a tant de renseignements, si précis et si scrupuleux, tant de vues, si pénétrantes et si justes, que Chateaubriand n'est pas trop diminué et que, de longtemps, il ne sera pas mieux connu.

Le journalisme, dont l'action sur la littérature, à peu près nulle au siècle dernier, est devenue absorbante et prépondérante de notre temps, a fini par régler la production de Sdi'mie-BeuYe. Port-Royal est un livre en plusieurs volumes et Chateaubriand en a deux; les Causeries du Lundi et les Nouveaux Lundis sont des recueils d'articles de journaux. Cette production à jour fixe tient du prodige par la variété, l'étendue et les résultats. Elle embrasse toute la littérature française, avec des vues fréquentes sur l'antiquité et les littératures étrangères. Chacun

de ces articles est un tout ; chacun offre une biographie et un jugement complets. Il est impossible de revenir sur un des sujets traités par Sainte-Beuve sans lui être redevable. Il connaît toutes les sources d'information ; il a un flair merveilleux pour en découvrir d'inédites. Il étend le domaine littéraire jusqu'à ses extrêmes limites et, de plus en plus, devient historien. Si iles œuvres continuent de l'intéresser par-dessus tout, de plus en plus il les rattache à l'homme, au temps, au mouvement général de la civilisation. Il lui suffit de quelques vers, d'un recueil de lettres, de fragments de mémoires pour faire entrer dans la littérature des rois, des ministres, des généraux, des femmes. Il regarde comme justiciables de la critique des économistes comme Proudhon et des stratégistes comme Jomini. Enfin et surtout, il est de plus en plus attentif aux jeunes talents qui se produisent dans tous les genres. Si Port-Royal est un livre unique, il n'y a rien de supérieur ni d'égal aux Causeries du Lundi ou aux Nouveaux Lundis.

Poète subtil et embarrassé, romancier alambiqué par excès de recherche et de pénétration, Sainte- Beuve avait commencé par appliquer à la critique une forme laborieuse et lente, une phrase longue et chargée d'incidents, des paragraphes compacts. Dès lors, il écrivait une langue nuancée et fine, colorée d'images, où survivait le poète, pleine de tours ingénieux et d'expressions personnelles. Port-Royal et les Lundis produisent sur son talent d'écrivain les mêmes effets salutaires par des causes contraires.

Dans le premier, Tœuvre est de trop longue haleine pour lui laisser le temps de s'attarder aux lentes complaisances; il s'allège en marchant. Dans les seconds, obligé d'écrire vite, il devient alerte et court. Il conserve toutes ses qualités et se corrige de ses défauts. Au point de vue du style, ses derniers articles sont peut-être les meilleurs.

En France surtout, la critique n'a d'action sur le public qu'à la condition d'être piquante. Nous lui demandons de satisfaire notre propre malignité, jll faut qu'elle châtie les vanités grandes et petites, qu'elle dise son fait à la prétention et à la sottise, qu'elle démasque les charlatanismes. En donnant une place de plus en plus large à la littérature contemporaine, Sainte-Beuve devenait piquant à souhait, car il était attaqué et il ripostait. Telle réponse à M. de Pontmartin est un chef-d'œuvre. Mais, dans les vingt-huit volumes des Lundis^ il n'y a pas un éreintement. Même l'article méchant et fameux sur Yigny est autre chose, par la grande part de vérité qui s'y mêle à l'injustice.

Indépendant sous Louis-Philippe, Sainte-Beuve s'était donné à l'Empire. La République l'avait effrayé et il avait vu dans le 2 décembre une mesure de salut public. S'il n'y avait eu là qu'une opinion désintéressée, l'homme et le critique auraient pu continuer leur carrière sans diminution. Malheureu-

sèment, Sainte-Beuve se mit en quelque mesure au service du nouveau pouvoir. Il raillait les vaincus; il écrivait Farticle des Regrets. Que les hommes des c anciens partis », comme on disait alors, eussent le dépit du pouvoir perdu, ils n'en restaient pas moins les tenants d'une cause, celle de la liberté, étroitement unie à celle des lettres. Sans liberté politique, la littérature souffre, surtout la critique. Un des derniers historiens de la littérature française, M. Gustave Lanson, a pu dire sans injustice que, « des Lundis, à les lire tout d'une suite, émane un déplaisant parfum de servilité » .

L'Empire paya le dévouement de Sainte-Beuve en le faisant sénateur, assez tard et de mauvaise grâce. Encore fallut-il l'intervention de deux membres de la famille impériale, qui, à leur grand honneur, voyaient en lui l'écrivain plus que le rallié. Il est fâcheux pour l'Empire que les hommes de lettres qu'il a fait entrer au Sénat, tous trois éminents, Mérimée, Sainte- Beuve et Nisard, aient dû cette élévation beaucoup moins à leur talent qu'à leur docilité ou à leurs amitiés. C'est également fâcheux pour ces hommes de lettres, au moins pour deux sur trois.

Sainte-Beuve ne devait pas tarder à s'apercevoir que la liberté est avissi nécessaire à la vie littéraire qu'à la vie politique et que le pouvoir personnel la refuse à ses amis comme à ses ennemis. Au Sénat, il crut pouvoir prendre la défense de la liberté de penser : il souleva la fureur de ses collègues, qui ne devaient rien à la littérature et n'en attendaient rien. Au contraire, il ne valait que par elle. Il faut lui

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savoir gré de s'en être souvenu à ce moment, au risque de compromettre son repos et de se faire accuser d'ingratitude par ses protecteurs. Dans la presse ministérielle, il ne se trouva pas plus libre, lorsqu'il voulut réclamer contre les prétentions oppressives de l'orthodoxie religieuse. Il dut quitter le Journal officiel.

Cette double mésaventure était une petite revanche de la liberté abandonnée par Sainte-Beuve. Elle lui fut salutaire en le ramenant, quoique sénateur à vie, dans le camp qui était le sien, celui des esprits libres, et en le rapprochant de ses vrais amis. Les libéraux et la jeunesse, joints à ses ennemis littéraires, l'avaient couvert de huées au Collège de France; ils vinrent lui faire une ovation devant sa petite maison et lorsqu'il mourut, quelques mois après, ils suivirent son cercueil.

Par ces derniers incidents de sa Ade, Sainte-Beuve s'affranchissait une fois de plus et une inconséquence apparente le montrait toujours semblable à lui-même. Il avait pu se prêter pour un temps : il ne s'était pas donné. Disons-le, cependant, il ne s'était agi dans ses métamorphoses antérieures que d'intérêt moral et le ralliement à l'Empire lui avait procuré des avantages matériels.

Somme toute, dans les différentes phases de sa vie et de sa pensée, Sainte-Beuve est resté le critiqué par excellence, celui qui classe et juge, mais

surtout celui qui comprend et explique. Ses facultés essentielles et l'usage qu'il a fait de son talent restent un modèle. S'il n'a pas démontré que la facilité à s'engager et à se déprendre soit indispensable à l'information du critique, qu'il doive entrer dans les croyances, les systèmes et les doctrines, en ayant l'air d'embrasser leur cause, en réalité pour s'introduire dans la place et en étudier le fort et le faible, du moins, en refusant d'être un homme de parti ou de secte, en se bornant à définir les époques et les hommes sans tirer ces définitions au profit d'un système ou d'une cause, d'une foi ou d'un parti, il a bien servi la cause de la vérité pure. Il est resté fidèle à la déclaration qu'il faisait à Victor Duruy et dont une partie est gravée sur le piédestal de son monument : « Le beau, le bien, le vrai^ est une belle devise et surtout spécieuse. C'est celle de l'enseignement, celle de M. Cousin dans son fameux livre : ce n'est pas la mienne, oserai-je l'avouer? Si j'avais une devise, ce serait le vrai, le vrai seul. — Et que le beau et le bien s'en tirent ensuite comme ils pourront! »

18 juin 1898.

Je joins à cette étude le discours suivant, prononcé le 19 juin 1898, au nom du ministre de l'Instruction publique, à l'inauguration du monument dont il vient d'être parlé :

Messieurs,

Le ministre de l'Instruction publique et des beaux- ^rts m'a délégué le grand honneur de parler en son nom dans cette cérémonie et d'attester la reconnaissance de l'Université devant le monument consacré par vous à la mémoire de Sainte-Beuve.

Élève du collège Charlemagne, lauréat du concours général, conservateur à la bibliothèque Mazarine, professeur au Collège de France, maître de conférences à l'École normale supérieure, Sainte-Beuve n'a cessé, du commencement à la fin de sa vie, de participer à l'existence de ce grand corps. Élève et maître, il en a reçu l'enseignement et le lui a rendu. Il a pris chez elle l'esprit de liberté intellectuelle qui est leur honneur et leur marque à tous deux. Cet esprit composite 'et large, qui s'efforce de tout comprendre et de concentrer l'âme même de la civilisation française, Sainte-Beuve l'a pénétré de lumière et de charme. Il lui a fait parler le langage le plus un et le plus varié, le plus éloquent et le plus poétique. Il l'a fixé dans une œuvre incomparable par le labeur et la solidité. Il continue de le répandre par l'influence de cette œuvre et les services qu'elle rend à tous ceux qui aiment et servent notre littérature.

L'Université s'entend reprocher encore de n'avoir fait que reprendre les programmes des Jésuites. Certes, les anciens maîtres du collège Louis-le-Grand furent d'excellents humanistes et l'Université enseigne, elle aussi, le grec et le latin; mais elle ne leur ressemble guère. Elle croit que, de souche gréco-latine, la culture

française ne doit pas couper ses racines, sous peine de périr et de s'étioler, au lieu de trouver dans cet affranchissement une nouvelle vigueur. Elle ne veut pas renoncer aux exemples d'énergie et de beauté qui nous viennent d'Athènes et de Rome. Elle respira le parfum vigoureux et délicat qui s'exhale des livres antiques, car en eux se conserve la première fleur des sentiments humains. Au demeurant, ses méthodes, son esprit et son but forment un parfait contraste avec ceux de ses prétendus modèles.

Ce qu'elle veut, c'est unir à l'âme des deux grandes civilisations antiques tout ce que le christianisme du moyen âge, la fusion du christianisme avec l'antiquité par la Renaissance, le rationalisme du xvir et du xviir siècle, la grande émancipation de la Révolution française, l'avènement de la démocratie ont ajouté, en la transformant, à la tradition antique.

Si l'Université voulait offrir à ses amis comme à ses adversaires le bilan impartial et complet de Fœuvre qu'elle poursuit à travers le siècle, elle ne saurait mieux choisir que la vaste encyclopédie littéraire que Sainte-Reuve a laissée. Formé par elle, Sainte-Reuve lui est resté reconnaissant; mais, en lui appartenant, il est resté libre. Il ne s'est pas asservi à ce c{u'elle a d'étroit, de timide et de professionnel. Il lui a emprunté ce qu'elle a de meilleur : la conscience du labeur et la liberté de pensée. Il lui a appris à ne pas s'enfermer dans l'admiration du passé, à se méfier du dogmatisme, à marcher avec son temps. Plus précis que Villemain et plus large que Nisard, il a fait profiter la critique de l'immense développement que prenait l'histoire. Il est demeuré humaniste, mais, poète, écrivain indépendant, habitué des salons, professeur à l'étranger comme en France, il l'a obligée, par ses exemples et par ses livres, à recueillir tout ce que la production contemporaine et la vie sociale ajoutaient à la tradition. Il a ouvert toute grande à l'air, à la

lumière, à la vie et au sourire de la nature, la caserne solide et grise où. Napoléon ne voulait former que des soldats, et où elle s'efforce d'élever des hommes dignes de leur nom, de leur pays et de leur temps.

Au moment où Sainte-Beuve débutait, la culture classique se bornait aux deux derniers siècles. 11 y faisait entrer la Renaissance et l'obligeait, malgré Boileau, à saluer dans Ronsard un grand poète. Surveillée par l'Église, l'Université avait une préférence étroite pour l'irrévérence sèche et le rationalisme court de Voltaire. Il lui apprenait, par son Port-Royal^ ce que l'idée chrétienne, austère, pure et haute, a fait, avec Arnaud et Nicole, Pascal et Racine, pour le sérieux, la force et la dignité de l'esprit français. 11 appliquait à Virgile, un dieu que l'enseignement honorait d'un culteun peu froid, l'admiration chaleureuse d'un poète. Avec les Causeries du Lundi et les Nouveaux Lundis^ il poursuivait pendant près de vingt ans, chaque semaine, un cours de littérature universelle.

Et quel cours! le plus souple, le plus vivant, le plus nourri. Bénédictin laïque, Sainte-Beuve s'enfermait, au début de chaque semaine, avec les vieux livres et les vieux papiers, « comme dans une cave », le mot est de lui. 11 descendait dans la mine, il ouvrait les tombes. Tantôt il lisait une épitaphe illustre et tantôt il remuait la poussière d'un mort oublié. Il remontait au jour, chaque lundi, tenant à la main un portrait de couleur vive et fraîche, un bijou recueilli dans les cendres, un diamant dégagé de sa gangue, quelques paillettes d'or fin, extraites d'un amas de scories.

Au total, cette œuvre est un trésor. Trésor de forme et de fond, par la valeur et la marque, le titre et le travail; pièces de cours et d'usage, qui, passant de mains en mains, répandent la richesse.

En renonçant aux œuvres d'imagination pour la critique et à la création personnelle pour l'étude d'autrui, Sainte-Beuve était resté poète. Il avait conservé les dons

supérieurs de roriginalité dans la pensée et de l'invention dans l'expression qui font les grands écrivains. Renan et Taine devaient renouveler cet exemple ; mais il le donnait le premier. Alors qu'il semblait ne parler que d'après autrui, il avait, par lui-même et pour son compte, la force et la grâce, Téloquence et la poésie, la poésie surtout. De plus en plus, par la variété, la couleur, le charme de son style, il justifiait les vers de Musset sur sa prose :

« Il existe, en un mot, chez les trois quarts des hommes,

Un poète mort jeune à qui l'homme survit. »

Tu Tas bien dit, ami, mais tu l'as trop bien dit.

Tu ne prenais pas garde, en traçant ta pensée,

Que ta plume en faisait un vers harmonieux.

Et que tu blasphémais dans la langue des dieux.

Relis-toi, je te rends à la Muse offensée;

Et souviens-toi qu'en nous il existe souvent

Un poète endormi toujours jeune et vivant.

Grâce au talent — au génie — du grand écrivain, tout le monde le lisait, mais personne plus que les professeurs; car ce qui n'était pour les autres qu'un plaisir, était pour eux un besoin. Il leur apportait le pain quotidien; il leur fournissait chaque semaine la pâture intellectuelle qu'ils distribuaient ensuite à leurs élèves. On peut dire que, du vivant de Sainte-Reuve, sa pensée est entrée dans la substance de l'enseignement national.

Et cette action n'a pas cessé depuis sa mort. Nous avons eu depuis des critiques aussi forts et aussi charmants. Pour ne parler que des morts, Taine et Renan ont enrichi la pensée française de vigueur ou de grâce; ils Tout parée de l'éclat dur ou des reflets nuancés de leur forme. Je ne crains pas de dire que Sainte-Reuve demeure le maître le plus complet, celui qui enseigne le plus largement l'admiration |et l'amour des lettres, le culte de la vérité, plus vaste que tout dogmatisme, supérieure à tout scepticisme. A cet écrivain et à ce

penseur qui a travaillé pour « le vrai, le vrai seul nous pouvons adresser Tantique salut, devenu banal^ mais qui, pour lui, reprend une jeunesse : Tu duca, « tu es le maître ».

Messieurs, je dois revenir, en finissant, à la mission qui m*a été confiée. C'est au nom du ministre de l'Instruction publique et de l'Université que je parle. Je ne veux pas accaparer au profit d'une corporation, si grande et si dévouée aux lettres qu'elle puisse être, ce grand ami des lettres qui fut, avant tout, un indépendant et refusa de s'inféoder définitivement à quoi que ce soit. Il me suffit d'attester envers Sainte-Beuve une reconnaissance qui, chez les professeurs, est particulièrement vive.; chez ceux surtout qui, à leurs débuts, ont dû se former seuls, hors des écoles spéciales, sans l'aide des cours et des livres qui abondent aujourd'hui. Pour eux, Sainte-Beuve remplaçait tout cela. Non seulement il leur procurait les faits et il suscitait en eux les idées, mais il soutenait leur courage par l'amour des lettres, le culte de la vérité et le sentiment du beau. Je me souviens des premiers examens à préparer, des premières classes à faire, dans les lointains collèges de province. Les livres de Sainte- Beuve étaient les premiers que nous achetions sur nos maigres bourses d'étudiants pauvres, ceux que nous consultions et aimions le plus. Ce souvenir n'est pas pour déplaire au grand esprit qui a connu les heures difficiles et qui, le premier, a révélé aux humbles existences Télixir de poésie qui les parfume.

Avec l'hommage du ministre de Tlnstruction publique,, j'apporte au pied de ce monument celui de l'Université reconnaissante, de l'Université tout entière, et aussi de la partie la plus modeste et la plus laborieuse de ce grand corps.

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