‹ Petits portraits et notes d'artChapitre 7 sur 25 · PROSPER MÉRIMÉE · texte numérisé non relu

PROSPER MÉRIMÉE

Les plus grands noms du romantisme viennent d'être fortement éclaboussés par le flot de révélations posthumes qui s'est répandu sur eux. Les moins atteints nous laissent une impression dont ces mémoires orgueilleuses s'accommodent mal, la pitié. Un seul gagne quelque chose à cet étalage de papiers intimes, Prosper Mérimée.

Il passait pour un cœur sec et un esprit sceptique, entre tant d'âmes ardentes et généreuses. Il se trouve, à l'examen, qu'il a aimé et cru plus profondément, dans sa réserve, que beaucoup d'autres avec leur étalage de grands sentiments. Il a montré à un haut degré une vertu dont ses confrères étaient parfaitement dépourvus, le respect de soi-même.

Surtout, il a été le seul homme qu'ait rencontré l'androgyne du romantisme, George Sand. Il a fait pousser à Lélia ce cri de rage : « Un de mes jours d'ennui et de désespoir, je rencontrai un homme qui

ne doutait de rien, un homme calme et fort, qui ne comprenait rien à ma nature, et qui riait de mes chagrins.... Cet homme, qui ne voulait m'aimer qu'à une condition, et qui savait me faire désirer son amour, me persuadait qu'il pouvait exister pour moi une sorte d'amour, supportable aux sens, enivrant à l'âme.... L'expérience manqua complètement. Je pleurai de souffrance, de dégoût et de découragement. Au lieu de trouver une affection capable de me plaindre et de me dédommager, je ne trouvai qu'une raillerie amère et frivole. » Entendez par là que le don Juan femelle avait trouvé son maître.

Je relisais ce passage à Cannes, devant la maison où Mérimée passa les dix derniers hivers de sa vie, sous les palmiers où il conversait avec ses amis, lord Brougham et Victor Cousin. C'est là, le 23 septembre 1870, que, frappé au cœur par le désastre de la patrie et l'écroulement de l'Empire, il mourait, deux heures après avoir écrit son dernier billet à la femme qu'il aimait platoniquement depuis 1831.

J'ai profité de l'occasion pour passer quelques heures dans l'intimité de cet homme qui, vivant, ne montrait que son esprit et dont, une fois mort, les biographes ont dévoilé la vie cachée. J'ai relu l'étude de Taine, la première et la plus forte, la curieuse enquête d'archiviste et de bibliophile poursuivie à son sujet par M. Maurice Tourneux, l'étude taquine, mais si agréablement documentée, de M. le comte d'Haussonville, les pages doucement émues que M. Édouard Grenier consacre, dans ses Souvenirs littéraires^ à sa vie intime, le livre charmant de

M. Augustin Filon*, les lettres aux trois inconnues, enfin ÏHistoire d'amour^ où le félibre lyonnais, M. Paul Mariéton, que l'on connaissait enthousiaste comme un orphéon et torrentueux comme le Rhône, s'est calmé pour remplir en toute conscience un rôle de critique impartial.

Ces lectures m'ont permis d'évoquer dans son cadre préféré cet homme « grand, droit, pâle qui ressemblait à un diplomate anglais, avec sa tenue élégante, son visage rasé, ses gros sourcils, ses cheveux drus, son nez à bout carré et les rides profondes qui dessinaient une croix sur un front où l'eau du baptême n'avait pas coulé. J'ai suivi ses promenades habituelles, le long de la Croisette, sur les routes de Grasse et d'Antibes. Il allait en silence, d'un pas ferme, sous les arbres toujours verts, dans la senteur amère de l'eucalyptus, accompagné de deux vieilles dames anglaises, dont l'une portait sa boîte d'aquarelle, l'autre l'arc dont il tirait par ordonnance du médecin. Il passait et repassait devant le cimetière où il dort aujourd'hui, un cimetière anglais, correct, propre et froid, tout en marbre blanc. Sa stèle funéraire se dresse sôus les grands pins, dans la solitude et le silence, sans autre inscription que les dates de sa naissance et de sa mort. Gomme un chien fidèle aux pieds de son maître, l'une de ses deux Anglaises, miss Lagden, repose près de lui.

1. Ce livre, Mérimée et ses amis, surtout biographique, a été complété depuis par une étude du même auteur où l'appréciation littéraire tient la première place, Mérimée, 1898, dans la collection des « Grands écrivains français ».

Mérimée a trouvé le moyen d'être un des premiers écrivains du siècle, sans être ni un homme de lettres ni un amateur. Non pas qu'il se tînt, comme on Ta dit, « en dehors et au-dessus de la littérature ». Il y employait, au contraire, toutes ses facultés ; mondain, voyageur, historien et archéologue, il la faisait profiter de toute son expérience. Mais, en un temps d'illusion et de folie, où les écrivains se faisaient une morale personnelle, il s'appliquait la stricte règle formulée par l'honnête Boileau, prescrivant à l'écrivain d'être avant tout un galant homme. Il ne- croyait pas que le talent fût un droit à des écarts de conduite qui, chez le commun des hommes, sont jugés sévèrement.

Cependant, il s'était jeté dès le début dans la bataille romantique avec autant de hardiesse que les plus ardents. Il fréquentait dans le petit cercle de novateurs qui se réunissaient chez le classique E.-J. Delécluze, singulier nid pour de tels oiseaux. Il conserva jusqu'à la fin le goût de la passion, de l'énergie et de la couleur. Aujourd'hui que nous voyons clair dans l'évolution romantique et que, l'œuvre finie, nous pouvons apprécier ses résultats, nous constatons que personne plus que lui n'a eu la notion nette de ce que devait être la réforme littéraire et des moyens par lesquels elle pouvait être opérée.

Il se séparait de ses amis sur deux points essen-

tiels. D'abord, il conservait ces qualités de mesure, de réflexion et de possession de soi-même qui sont le meilleur de l'esprit classique. La raison continuait chez lui à régler l'emploi des autres facultés. Il n'aimait pas le factice et l'excessif, le verbiage vide, les mots plus gros que les choses. Dans les sujets les plus hardis, il ne faisait entrer que ce qui lui semblait humain. Il évitait les manifestes, les grands gestes, les bravades, toutes les formes de la déclamation.

Surtout, il ne faisait pas ses livres avec sa vie privée. Il a aimé et connu la souffrance d'Antony. Il a pleuré, à l'écart et en silence, sur la perte de ses illusions. Toute sa vie, il a soutenu l'éternel duel de l'homme et de la femme, depuis l'assaut au fleuret moucheté jusqu'aux rencontres où on laisse un peu de son sang et de sa chair. -Mais il pensait que ces choses-là ne regardent que les intéressés; il ne faisait pas des confidences au public pour être admiré ou plaint. Il évitait aussi d'aimer selon la formule romantique et d'appliquer l'emphase littéraire à ses affaires de cœur.

Voilà pourquoi il fut dur avec George Sand. Où il avait cru trouver une femme et une maîtresse, il avait rencontré un androgyne et un sophiste du cœur. Il sourit à ses phrases; il appela de leur vrai nom ses curiosités de sentiments et de sensations. De là, chez George Sand, un dépit furieux. Les contemporains glosèrent. George Sand se répandit en lamentations épistolaires ; ses amis traitèrent Mérimée de cœur sec et de caractère cynique. Il laissa dire et se contenta, paraît-il, de caractériser d'un mot

son aventure : « Je me suis évadé de cet amour comme du bagne. » Alfred de Musset, le plus célèbre et le plus malheureux de ses successeurs, a vérifié la justesse de ce mot terrible. Il a porté, lui, sa chaîne jusqu'au bout et a été vraiment le forçat à perpétuité de cet amour.

Cette double originalité dans la pratique de la vie et Texercice du talent a permis à Mérimée d'être tout à la fois un classique, un romantique et un réaliste, c'est-à-dire de concilier dans une mesure peut-être unique les trois tendances opposées dont l'une dirigeait la littérature française depuis deux cents ans, et dont les deux autres allaient se partager notre siècle.

Comme les romantiques, il cherchait les sujets les plus expressifs de passion et il les plaçait dans les pays où les mœurs lui semblaient avoir le plus d'originalité, Colomba en Corse et Carmen en Espagne. Mais il n'entendait pas la « couleur locale » à la manière de ses contemporains. Il ne croyait pas que l'imagination pût suppléer à l'observation et qu'une promenade sur le pont des Arts suffît à peindre les couchers de soleil sur le Bosphore. Il prenait la peine de visiter à fond l'Espagne et la Corse. Chez lui l'historien et l'érudit guidaient le romancier et, en lui donnant leurs habitudes d'exacte précision, lui procuraient les fortes qualités du réalisme.

L'esprit classique dominait ces deux tendances en

éliminant l'inutile et l'accessoire. Il imprimait aux œuvres de l'écrivain un caractère de concentration définitive. UEnlèvement de la redoute et la Partie de trictrac sont les chefs-d'œuvre de cet art sobre et ramassé. Il n'y a rien de supérieur à cela dans la littérature du même temps, ni, je crois, dans la littéra ture d'aucun temps. Chacun de ces petits récits fixe un état de l'âme humaine. Si l'art classique consiste à dégager le caractère permanent des êtres et des choses, Mérimée est, par-dessus tout, un classique.

La sécheresse est l'écueil d'une telle sobriété. Mérimée avait si bien dompté sa sensibilité extérieure et il mettait si peu de lui-même dans ses œuvres qu'il manque d'expansion et de chaleur. Il abuse de l'ironie et l'insinue où elle n'a que faire. Il ne dit rien de trop, mais il ne dit pas toujours assez. Sa réserve hautaine l'a empêché de laisser voir, comme homme, sa faculté d'aimer; comme écrivain, de donner pleine carrière à une des plus sûres connaissances de la passion et de l'énergie dont la psychologie littéraire ait pu s'enrichir.

Il ne flatte pas les hommes; mais les femmes ont plus de raisons de lui en vouloir que George Sand. Ce ne sont guère pour lui que de jolis et dangereux animaux, gracieux, sensuels et sournois. Il joue avec elles comme avec des félins, la cravache toujours prête. Moins de méfiance lui aurait procuré autant

d'agrément personnel et lui aurait permis de communiquer plus d'émotion.

Mais, à l'inverse de ses contemporains, Mérimée réservait à la postérité une part de son caractère et de son talent égale à ce que, vivant, il avait livré de l'un et de l'autre. Les romantiques n'ont guère laissé que des correspondances fâcheuses pour leur mémoire, sans grand intérêt littéraire ou faisant double emploi avec leurs œuvres. Mérimée, lui, est un épistolaire de premier ordre, et la publication complète de ses lettres serait des plus souhaitables. Là seulement il se livre tout entier et donne ou indique toute sa mesure. Carmen et Colomba garderont la tête du roman français, mais, déjà, avec la partie publiée de sa correspondance, nous avons le droit de croire que, intacte et complète, cette correspondance doublerait son bagage littéraire, non seulement comme étendue, mais comme valeur.

En attendant, nous savons dès aujourd'hui que l'amant pratique de George Sand fut l'amoureux discret ou même platonique de plusieurs inconnues, que ce célibataire égoïste pleurait devant le convoi d'un enfant inconnu, que ce cosmopolite était patriote, et que ce sénateur du second Empire mourut en stoïcien de l'Empire écroulé et de la France envahie.

22 janvier 1897.

C'est à Paris, à un cinquième étage de la rue do Médicis, que mourait, le 25 novembre 1894, Victor Duruy, ancien ministre de Tinstruction publique, sénateur sous le second Empire, membre de trois sections de l'Institut, historien de la Grèce, de Rome et de la France.

Cette nature simple se trouvait à Taise au quartier Latin, près des Gobelins où il était né et du lycée Henri-IV où il avait enseigné. Après six ans passés au pouvoir, sous un régime où les ministres étaient de bien plus gros personnages qu'aujourd'hui, il s'était installé comme le plus modeste professeur, avec une famille qui était sa seule fierté, et il s'était mis au travail avec l'ardeur d'un homme qui commence sa carrière. Comme distraction, il lui suffisait, assis à sa table, de promener son regard sur le palais et le jardin qui racontent, dans leur charme de noblesse élégante, un chapitre de l'histoire de Francei

Amis et inconnus le saluaient avec respect lorsqu'ils le rencontraient au long du Luxembourg. De haute taille, la figure régulière et calme, il offrait sur toute sa personne un grand air de force, de naturel et de bonté. Fidèle avec indépendance au souvenir du régime qu'il avait servi, il restait patriote -dans Tâme. Les hommes de tous les partis avaient la même estime pour ce grand serviteur du pays qui, dans les conseils de l'Empire, avait représenté l'esprit de liberté.

Selon ses volontés dernières, il fut inhumé à Villeneuve-Saint-Georges. La pompe d'un enterrement parisien, les honneurs militaires, le cortège multicolore des robes universitaires et des habits d'Institut l'auraient accompagné à Montparnasse ou au Père- Lachaise. Mais ce stoïcien sans emphase continuait dans la mort la simplicité de sa vie et il avait choisi pour sa tombe la place où il avait été heureux par le travail et la nature. Ses deux fils et le plus intime de ses amis, M. Ernest Lavisse, avaient donc accompagné son cercueil au sommet de la colline où il avait bâti sa maison des champs, au seuil de la petite église dont la cloche, en été, mesurait son labeur.

Victor Duruy avait compté sans la sympathie du monde universitaire et lettré. Pour suffire à l'affluence de ceux qui désiraient l'accompagner au cimetière, le chemin de fer dut organiser un train spécial, et à l'heure des funérailles une foule se pressait aux abords de la maison. Le ministre républicain de l'instruction publique, M. Georges Leygues, entouré de ses directeurs, honorait l'Université, le gou-

vernement et lui-même en venant rendre hommage à son grand collègue de l'Empire. Il n'y eut ni soldats^ ni fleurs, ni discours. Escorté par un peloton de pompiers sans armes, le cercueil fut déposé en silence dans la sépulture de famille, sous les grands arbres de l'ancien parc de Beauregard.

L'impression de ces funérailles fut grande et forte; mais ce qu'il y eut de plus frappant, ce fut encore les sentiments d'aff'ection et de respect dont témoignaient les habitants de Villeneuve-Saint-Georges. Ils étaient fiers de l'homme célèbre qui avait vécu parmi eux; ils l'aimaient encore plus. Aussi, lorsque leur maire a pris l'initiative d'une souscription pour lui élever un monument au milieu d'eux, aucune objection ne s'est produite. C'est à Villeneuve-Saint- Georges que ce monument doit être placé, loin du bruit et des exploitations intéressées qui font cortège aux souvenirs où l'intérêt de parti a autant de part que la reconnaissance nationale.

Le jour où la volonté de Napoléon III l'appelait au ministère, Victor Duruy avait cinquante-deux ans, et jamais il n'avait songé qu'un caprice de la fortune et du pouvoir ferait de lui an homme politique. Son ambition n'allait pas plus loin que l'horizon d'une retraite de professeur. L'Empereur, qui écrivait la Vie de Césm\ l'avait consulté, comme beaucoup d'autres' historiens. Frappé par la franchise de ses

idées et Télévation de ses vues, il en avait fait un inspecteur général, et bientôt après, sans le consulter, son ministre de l'instruction publique.

L'étonnement fut égal dans le monde politique et parmi les professeurs. L'état-major de l'Empire, malgré la variété de son recrutement, était constitué et croyait pouvoir suffire à tous les besoins. L'Université, quelque peu dénigrante et jalouse, n'aime guère que l'un des siens monte trop vite et trop haut. Le ministère de Victor Duruy eut, dès le premier jour, des ennemis ardents. On le savait libéral et l'Empire était autoritaire ; on le savait réformateur et, depuis 1808, l'enseignement était routinier; on le savait anticlérical et l'influence du clergé comptait pour beaucoup dans le gouvernement.

Aussi, les attaques vinrent-elles de toutes parts. Duruy eut contre lui d'abord l'étonnement, puis l'opposition de la Cour et de ses collègues au Conseil, l'éloquence fougueuse des mandements épiscopaux, la résistance passive de son personnel et ceux que, dans sa belle notice sur Victor Duruy — modèle du genre et monument de vérité, dont il faudrait enfermer un exemplaire dans le socle de la statue, — M. Ernest Lavisse appelle les « très beaux esprits élégants qui, mis à la place du ministre qu ils persiflaient sur l'insupportable ton des malices académiques, n'auraient rien fait ».

En revanche, personne ne le défendait, pas même l'Empereur, despote rêveur et doux, qui, selon le joli mot dit par lui-même au sculpteur Carpeaux, ce n'avait pas de crédit ». L'opposition libérale aurait

<lù le soutenir, sur ses intentions connues et ses premiers actes; mais, tenue par son plan d'attaque générale contre TEmpire, elle ne voyait en lui qu'un serviteur du pouvoir personnel.

Pourtant, fidèle à l'Empereur, Duruy servait la France comme ses meilleurs et ses plus grands serviteurs, à toutes les époques et sous tous les régimes, dans le plus important des ministère depuis la Révolution, car c'est celui qui forme l'âme de la nation et prépare ses énergies. Il estimait que l'enseignement national, à ses trois degrés, n'était pas du tout ce qu'il devait être. L'enseignement supérieur manquait de chaires, de livres, de laboratoires et, surtout, d'étudiants. Il demeurait purement oratoire, alors que la science se fait par l'esprit critique et la recherche. Toute comparaison entre nos facultés et les Universités étrangères était humiliante pour nous. L'enseignement secondaire, purement formel, continuait, dans un pays démocratique, la rhétorique de l'ancien régime et des Jésuites. Il devait pourvoir à l'instruction d'une bourgeoisie laborieuse et il ne formait que des humanistes. Il ne s'inquiétait pas des femmes. L'enseignement primaire, dû à tous, dans un pays qui demande à tous l'impôt, le service militaire et le vote, n'était distribué qu'au petit nombre.

Duruy voulait donc faire de nos facultés de véritables foyers de recherche scientifique et de haute culture, créer l'enseignement professionnel et celui des jeunes filles, rendre g-ratuitet obligatoire l'enseignement primaire. Pour atteindre ce triple but, tout lui manquait : la liberté d'action, le soutien contre

d40 PETITS PORTRAITS ET NOTES d'aRT.

ies attaques, la faveur de l'opinion et, surtout, l'argent.

A tout cela, il suppléa de son propre fonds. Il mit au service de son œuvre une somme d'énergie, de courage et de travail qui lui permit de la commencer sur tous les points à la fois, de poser les questions que le temps mûrirait, de semer à pleines mains les germes qui devaient lever dans l'avenir. Il voyagea, parla, écrivit, faisant ses enquêtes par lui-même, l'œil à tout, ensemble et détails. Naturellement, cette activité fut raillée : il eut contre lui les fanatiques et les sceptiques, les paresseux et les violents, ceux qui préfèrent une révolution à une amélioration, les autoritaires et les libéraux, les amis et les ennemis de l'Empire.

Le jour où, remplacé par M. Bourbeau, il revint à Villeneuve-Saint-Georges pour tirer du fond d'un tiroir le manuscrit jauni de son Histoire des Romains^ ce ministre de l'Empire avait tracé et commencé, de manière à en rendre l'exécution inévitable, le programme que non seulement Jules Simon et Jules Ferry, mais tous nos ministres de l'instruction publique ont poursuivi depuis 1870. Il avait préparé, du plus haut au plus bas, pour toutes les classes, l'éducation intellectuelle qu'il faut à notre démocratie, héritière de la plus vieille monarchie de l'Europe et résolue à garder son rang parmi les monarchies inquiètes et jalouses.

Tout cela est visible aujourd'hui; aussi la République s'est-elle empressée d'adopter la mémoire de Victor Duruy. Mais que de railleries l'avaient suivi d'abord dans la retraite silencieuse, tout entière consacrée aux lettres, où devait se tenir, sans aucune tentative d'apologie personnelle, cet homme qui avait tant parlé et tant écrit! Il avait l'âme haute : l'ingratitude et la sottise le laissaient froid. Au reste, au moment même où il descendait du pouvoir, il recevait sa récompense dans quelques pages destinées à vivre, alors que le fatras des attaques et des polémiques devait glisser dans un oubli rapide. Michelet portait sur lui, dans Nos Fils, avec sa fièvre de générosité et de lyrisme, un jugement qui aujourd'hui est celui de tous. M. Jules Lemaître, un des plus libres esprits de ce temps, en lui succédant à l'Académie française, et M. Gréard, le type le plus complet du haut universitaire d'aujourd'hui, en recevant M. Jules Lemaître, développaient, chacun à sa manière, les considérants du jugement porté par Michelet.

Victor Duruy avait deux patries, l'une de son esprit, l'autre de son cœur : Rome et la France. A l'école de Rome, il avait pris la notion de l'État qu'il devait appliquer aux affaires. Il avait l'esprit pratique, la fermeté d'âme, la grande allure de ces consulairej5 auxquels il ressemblait. De la France, qu'il

aimait « comme une personne », il acceptait tout l'héritage, avec le programme que le dernier siècle a légué au nôtre. Il l'a servie aussi bien que les meilleurs de ses serviteurs, sous l'ancien régime et sous le nouveau. Enfin, au pouvoir, il n'a jamais profité de ce qu'une morale plus large permet aux politiques. La simple morale des honnêtes gens lui a suffi. Aussi, tous peuvent-ils le réclamer comme un des leurs.

26 avril 1897.

J'achève de lire le Journal du maréchal de CastellaneK C'est un charme. La publication de ces cinq gros volumes aduré trois ans. Lancés d'un seul coup, ils auraient effaré la curiosité d'un temps qui n'a plus le loisir des longues lectures. Sagement espacés, ils se sont fait savourer page à page. De cet amas de petites notes, prises au jour le jour, est sortie peu à peu une figure d'un vif intérêt, cohérente et complexe.

On ne la connaissait jusqu'ici que par la légende. Les Lyonnais ne tarissaient pas d'anecdotes sur le vieux maréchal qui passa onze ans au milieu d'eux et voulut avoir sa tombe aux portes de leur ville,

1. Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862, 5 volumes, publiés par Mme la comtesse de Beaulaihcourt-Marnes, née Gastellané, 1895-1897.

dans une chapelle militaire, sous la garde de deux sentinelles de pierre, un grenadier et un dragon. Tant de soldats lui avaient passé par les mains, qu'il n'y avait pas un village de France où son nom ne fût mêlé aux souvenirs de garnison. Le Castellane des Lyonnais et des soldats était le type du « troupier fini ». Il avait le culte de l'uniforme, qu'il ne quittait jamais. Il se couchait en bottes à l'écuyère et voulait que, nuit et jour, du tambour au général, chacun fût prêt à prendre les armes. Il faisait alarmer la garnison les soirs de bal et, le premier au rassemblement, il notait les retardataires. C'était la plus originale des culottes de peau.

Comme la plupart des légendes, celle-ci repose sur un fonds de vérité, grossi et arrangé. Soldats et civils ajoutaient que jamais chef ne fut plus attentif au bien-être de ses troupes, plus soucieux de leur épargner les fatigues inutiles ; que toujours en quête d'améliorations, il donnait au soldat le sentiment de sa dignité et imposait au civil le respect de l'uniforme. Ils rappelaient qu'il avait maintenu, sans effusion de sang, une population d'ouvriers exaspérée par la misère et habituée à l'émeute périodique; qu'il avait épargné à la seconde ville de France le retour des journées qui, de 1831 à 1849, faisaient succéder ^aux révoltes effrayantes les répressions impitoyables.

Enfin, dans les récits lyonnais, cette figure impérieuse s'éclairait d'un sourire français. Jusqu'au bout, Castellane a aimé le beau sexe. A soixantedix ans, fortement déjeté, la tête courbée sous le

chapeau à plumes blanches et le dos voûté sous les larges broderies d'or, le bâton de maréchal sous le bras et le monocle à la main, il regardait encore les jolies femmes de fort près. Il s'attirait de vives ripostes, mais beaucoup lui étaient accueillantes, par admiration pour cette ardeur héroïque et en vertu de l'attraction imitative qui profite aux verts galants.

Le Castellane vrai, tel qu'il ressort du journal, corrige et complète le Castellane légendaire. Le premier mérite de ce journal est une parfaite sincérité. L'auteur établissait pour lui-même le bilan de ses actes et de ses impressions; il ne semble pas qu'il ait songé à se préparer un témoignage favorable devant la postérité. Il n'a pas Fombre de modestie; il se sait bon gré de ce qu'il est et il ne désire aucune qualité parce qu'il les a toutes. S'il constate, à l'occasion, ses « gaffes » et s'en amuse, il ne se fait aucun reproche essentiel. Mais, à cette intrépidité de bonne opinion, il joint une haute notion du devoir et y conforme toute sa vie. Par la tenue de son journal, il veut se prouver, heure par heure, qu'il travaille pour le bien du service et l'honneur du métier.

S'il amuse par la franchise avec laquelle il constate ses nombreux mérites, s'il rappelle à maintes reprises, avec une satisfaction toujours prête, qu'il n'a qu'à se montrer pour que, après quelque jours

de commandement, à Rouen comme à Perpignan, à Marseille comme à Lyon, dans une population . d'abord hostile, chacun « lui tire sa casquette », il attache et instruit par une intelligence curieuse, un tour d'observation original, un esprit narquois et pince-sans-rire qui se marque en mots courts et pittoresques.

Grand seigneur, il a vu de près la haute société. Par son grade, il a fréquenté les puissants de la politique. Il a longtemps habité la province et la petite ville, observant le peuple, d'où sort l'armée, et en rapport avec tous les degrés de la bourgeoisie. De la sorte, il a noté nombre d'anecdotes amusantes. Quelques-unes sont parmi les plus piquantes dont se soit enrichi notre recueil national, déjà si fourni. Ainsi l'histoire de Mme de Talaru, qui « croyait avoir besoin, pour sa santé, d'avoir un homme couché à côté d'elle » et, quand son mari était absent, faisait coucher avec elle un parent ou un ami, cousu dans un sac, « en ayant soin de faire constater le lendemain, par ses gens ou par sa femme de chambre, que le sac n'avait pas été décousu ». Il abonde en traits de mœurs probants, en petits faits significatifs. Il a concentré, dans une suite d'observations fines ou fortes, une profonde connaissance de la société française.

Cet homme content de lui n'a rien du hâbleur. Il ne donne jamais l'impression de Tarrangement ou de l'exagération. Il n'a pas d'imagination ; il ne brode ni n'invente. Surtout, il ne délaye pas; quelques mots lui suffisent pour raconter autrui et lui-même.

Ces cinq volumes sont sobres, malgTé Tinévitable fatras que ramasse une plume écrivant chaque soir. S'ils sont pleins et longs, c'est que sa vie fut longue et pleine.

Castellane n'était pas seulement un soldat; par vocation impérieuse, il était un chef, c'est-à-dire un homme né pour conduire des hommes. Depuis le jour où, à seize ans, après avoir été simple soldat et sous-officier d'infanterie, il recevait l'épaulette de sous-lieutenant au 24*^ dragons et coiffait l'énorme casque à turban de tigre, jusqu'au jour où, à soixantequatorze ans, il mourait debout, en pantalon d'uniforme, il a commandé. Jamais éducation de l'autorité ne fut plus complète. Il avait pratiqué toutes les sortes de guerres et approché Napoléon. Après les coups de main d'Espagne et d'Italie, il avait vu les manœuvres d'Allemagne et de Russie. Il avait été officier d'ordonnance de l'Empereur, et colonel dans les dernières campagnes de l'Empire.

Mais il fut surtout un instructeur admirable, unique, génial. Or, il est encore plus difficile de former des soldats que de les commander. Castellane avait commencé l'exercice de cette vocation avec les éléments disparates qui formaient les gardes d'honneur. Depuis, ses régiments furent toujours des modèles. Brigadier, divisionnaire, maréchal, il donnait en quelques mois à ses troupes une trempe qui en faisait des pièces de choix dans la machine mili-

iaire. Il rétablissait la discipline après les désorganisations politiques de 1850 et de 1848. Tandis que le second Empire détendait peu à peu les ressorts de l'armée, il exigeait la stricte observation des règlements et la maintenait contre tous, ministre et Empereur compris. Il faisait de la paix la préparation constante de la guerre.

Ces troupes si fermement tenues Fadoraient. Elles l'auraient suivi en campagne avec la confiance qui est la moitié du succès. Il n'eut pas le bonheur de les conduire au feu. Écarté des guerres de 1854 et de 1859, d'autres que lui commandèrent ses soldats à Sébastopol et à Solférino : l'Empire avait besoin de créatures. Rien de plus regrettable que cette mise à l'écart de Gastellane. Par son expérience, par ce que l'on voit de son intelligence et ce que l'on devine de son instinct militaire; par la justesse de ses critiques et sa connaissance des hommes, par la verdeur qui, jusqu'au bout, comme dit Corneille, lui faisait « passer les jours entiers et les nuits à cheval », et « reposer tout armé », on est sûr qu'il aurait été, sur les champs de bataille du second Empire, non pas seulement, comme les généraux de ce temps, aussi brave que les plus braves, mais vraiment un chef d'armée. Ce n'est pas lui qui, à Melegnano, aurait emporté à coups d'hommes une bicoque dont quelques coups de canon pouvaient briser la résistance, en ménageant le sang du soldat.

Le vieux maréchal ressentit vivement l'injustice qui lui était faite. Il écrivait à l'Empereur, en 1859 : « Il m'a été dur de me séparer de ces belles troupes

dont j'avais la confiance. J'ai eu la consolation de les voir partager mes regrets. Je suis peut-être le premier maréchal de France qui, après avoir formé une armée, ait été privé de marcher avec cette armée lorsqu'elle allait à la guerre. » L'Empereur objectait l'intérêt de l'État : « Personne ne pouvait vous remplacer à ma satisfaction dans l'art de former les nouvelles troupes qui vont être réunies à Lyon, et dans l'influence que vous avez dans cette ville importante. y> Mauvaises raisons, car les troupes qui devaient entrer en campagne étaient formées e( Lyon ne songeait pas à la révolte pendant la guerre d'Italie. Rongeant son frein, et remâchant cette amertume, Castellane continua de servir avec le même dévouement.

Il est trop évident que tous les exemples donnés par Castellane peuvent encore nous servir. Rappelons-nous quelques-uns de nos généraux en 1870 : la trahison de l'un, par ambition personnelle; la docilité funeste de l'autre, par défaut de volonté; tel laissant écraser son voisin et sacrifiant au plus vil des sentiments, l'égoïsme envieux, la vie de milliers d'hommes et l'intégrité de la patrie; tel autre daignant commander, mais abandonnant à un sousordre le soin de sa troupe, et montant à cheval, au sortir de table, pour conduire au feu des soldats qui avaient faim.

Depuis, du haut en bas de la hiérarchie, que de.

tristes exemples, destructeurs de l'esprit militaire! Nous avons eu le général sans passé et sans nom qui rêvait de Brumaire et de Décembre ; nous avons eu celui qui acceptait avec empressement le ministère pour y faire une besogne ordonnée par des politiciens. Parmi le commun des officiers, des mécontents récriminaient et accusaient. L'idée ne leur venait pas, dans Taffaiblissement de l'esprit militaire, que, si légitimes que fussent leurs griefs, en les présentant avec la violence et l'exagération de l'égoïsme, ils travaillaient moins à corriger des abus qu'à énerver la discipline et le sentiment du devoir.

Le vieux Gastellane aurait traité ces crimes et ces erreurs avec sa franchise cinglante. Heureusement l'armée contemporaine lui aurait fourni d'autres sujets de remarque. Je ne sais trop ce qu'il aurait pensé des masses énormes, et quelque peu confuses, que le service de courte durée fait passer incessamment dans les rangs de l'armée, de cet instrument formidable et inquiétant que les nouvelles conditions de la guerre ont substitué aux anciennes armées. Mais, dans plusieurs de nos chefs, il aurait retrouvé ses deux qualités maîtresses : le culte de la discipline et la sollicitude pour le soldat. Sur tel commandant de corps d'armée à qui ses ordres du jour nombreux, copieux et savoureux, ont fait une réputation et qui vient de quitter ses troupes en leur laissant de si vifs regrets et de si beaux adieux, il aurait écrit dans son journal quelque chose comme ceci : « Le général Poilloiie de Saint-Mars lance trop d'ordres du jour, el trop longs, mais chacun

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d'eux prescrit quelque chose d'utile et va au cœur du soldat. Il épargne la peine des hommes et les fait beaucoup travailler. Il leur donne de la confiance en eux-mêmes et dans leurs chefs. Ils le plaisantent un peu, mais ils l'aiment beaucoup. En somme, le général Poilloûe de Saint-Mars est un vrai chef, énergique et humain. » Castellane est mort; le général Poilloûe de Saint-Mars est en retraite. Souhaitons à notre armée que l'espèce de tels chefs ne disparaisse pas avec eux.

5 février 1897.

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