‹ Petits portraits et notes d'artsChapitre 10 sur 30 · JUILLET · texte numérisé non relu

JUILLET

Le hasard d'un voyage vient de me faire connaître une pièce qui précise le dernier épisode du séjour de Napoléon en France, après Waterloo et avant Sainte-Hélène. Elle complète ou rectifie les divers récits des mémorialistes et des historiens. Il m'a semblé qu'elle méritait de s'ajouter à la quantité de documents que met au jour en ce moment la ferveur napoléonienne et dont, en fin de compte, l'histoire profitera.

Un peu d'histoire et de géographie est nécessaire pour éclairer ce document.

L'histoire courante dit cpio Napoléon partit de Rochefort, le 15 juillet 1815, pour se livrer aux

oO PETITS PORTUAITS ET NOTES D'AKT.

Anglais. Ainsi présenté, le fail n'est pas tout à fait exact. En (piittant Rocheforl, l'Empereur ne songeait pas à se livrer, au contraire, et le dernier coin de terre française qu'il ait foulé, où il ait commandé à ses derniers soldats, vu le dernier défdé de ses aigles, entendu les derniers cris de : u Vive l'Empereur! », ce n'est pas Rochefort, mais une petite île à l'embouchure de la Charente, l'île d'Aix,

Remarquez, à ce propos, avec quelle suite singulière la destinée a placé dans des îles trois faits décisifs de cette existence. Né en Corse, Napoléon a passé son premier exil à l'île d'Elbe; il est parti de l'île d'Aix pour le second ; il est mort à Sainte- Hélène. Ainsi la mer, qu'il menaça toujours et dont il ne s'empara jamais, l'enfermait à sa naissance et à sa mort ; elle l'emprisonnait dès que la fortune le livrait à elle, une première fois pour le laisser échapper, la seconde pour ne rendre que son cercueil. Byron pouvait lui dire : « Hâte-toi vers ton île sombre , et regarde la mer : cet élément peut braver ton sourire; il n'a jamais été soumis par toi * » .

Napoléon avait abdiqué le 22 juin, et, trois jours après, il quittait l'Elysée pour la Malmaison. Là, en compagnie de la reine Hortense, il repassait les souvenirs de sa vie et, dans cette suprême détresse,

Then hasle thee to thy sullen Isle

And gaze upon the sea; That élément may meel thy smile —

It ne'er was ruled by thee !

{Ode to Napoléon, XIV.)

LA DERNIERE ETAPE. il 7

sa pensée revenait toujours vers Joséphine, moilc en cet endroit, l'année précédente. Comme projets d'avenir, il n'en formait plus qu'un : terminer son existence en Amérique, dans une stricte retraite, avec quelques amis. Il voulait, disait-il, dans le style à la Jean-Jacques appris au temps de sa jeunesse et qui lui revenait quelquefois, « se réfugier au sein de la nature et y vivre dans la solitude qui convenait à ses dernières pensées ».

Puis, au bruit du canon prussien, qui grondait autour de Paris, il constatait la double faute de Wellington et de Bllicher, qui s'étaient séparés, l'un marchant trop vite, l'autre trop lentement, et l'homme de guerre concevait l'ardent désir de battre séparément ses deux vainqueurs. Il reprenait aussitôt l'uniforme, rappelait ses aides de camp, faisait seller ses chevaux et soumettait son plan au gouvernement provisoire. Il disait, avec son style à lui, cette fois : « J'engage ma parole de général, de soldat et de citoyen, de ne pas garder le commandement une heure au delà de la victoire certaine et éclatante que je promets de remporter, non pour moi, mais pour la France. »

Le gouvernement provisoire refusait, et, le 29 juin, l'Empereur se mettait en route pour Rochefort, à petites journées, conservant encore l'espoir d'être rappelé. Mais il ne venait de Paris que des ordres, chaque jour plus pressants, de hâter son départ pour l'Amérique, Arrivé à Rochefort le 3 juillet, il apprenait qu'une division anglaise croisait à l'embouchure de la Charente.

aS PETITS POilTUAITS ET NOTES DAIIT.

A ce moment, le nom de Tîle d'Aix est écrit pour la première fois par les biographes de Napoléon. Il la connaissait bien, pour y avoir ordonné de grands travaux, destinés à protéger sa rade. C'est de là, et de là seulement, qu'il pouvait guetter le moment de passer à travers la croisière anglaise. Il partait donc, au bout de cinq jours, pour Fîle d'Aix.

De beaucoup la plus petite des trois îles qui s'étendent devant l'embouchure de la Charente, l'île d'Aix, avec ses trois kilomètres de long et ses cinq cents mètres de large, égale à peine le vingtième de 'île de Ré et le trentième de l'île d'Oléron '. Couverte de fortifications, elle enferme dans une enceinte continue, à son extrémité sud, un petit village, composé de trois rues alignées au cordeau et bordées de maisons basses. Généralement, les places de guerre ne sont pas d'aspect gai. Les lignes géométriques des remparts et les pentes nues des glacis enferment des esplanades désertes. En temps de paix, surtout aujourd'hui, avec notre régime militaire, la plupart sont occupées par des garnisons très inférieures à l'elTectif de guerre. De là un air de solitude qui accentue encore la sécheresse des profils. Si dense qu'elle soit, la population civile laisse cet aspect caractéristique au voisinage de la fortification.

.le doute qu'entre tous ces endroits tristes, il y en

1. D'après M. Arooiin-Dl-mazet, Voyaçjes en France, 3" série, 1895, la superficie de l'ile est de 129 hectares et sa population de 386 habitants, c'est-à-dire fort dense pour son étendue, grâce à la fertilité du sol et à la pèche.

LA DERNIÈRE ETAPE. ."iO

ait un plus triste que l'île d'Aix. Ici, la mer, partout vue ou entendue, ajoute sa mélancolie à celle du site. La porte franchie, au bout d'une chaussée que bat le flot, s'ouvre une vaste place, ornée d'un nom retentissant, la place d'Austerlitz. A l'heure où je la vois, elle n'aurait d'autres habitants que les poules et les canards d'un garde d'artillerie, qui jardine à côté, en bras de chemise et pantalon d'ordonnance, sans un groupe bariolé que forment là-bas, tout au bout, huit ou dix joueurs de tennis, les femmes en robe claire et les hommes en uniforme sombre. Les officiers du croiseur Chanzy, mouillé sur la rade, ont fait venir leurs familles dans l'île et se distraient de leur mieux, en attendant l'appareillage. Entre la rangée basse des maisons et la ligne sévère des remparts, sur le gazon rare et jaune, le long des vieux ormes aux troncs noirs, cette animation joyeuse, perdue dans un coin de la place, et ces appels coupant le grand silence, font ressortir davantage la morne solitude de cette étendue, au bout de laquelle un sémaphore élève ses vergues immobiles.

En temps ordinaire, il n'y a ici, outre une centaine d'habitants, qu'un petit détachement d'infanterie de marine ou d'artillerie de forteresse. On peut parcourir les trois rues jusqu'à l'extrémité de l'enceinte, le long des petites maisons, dont la plupart, portes et volets clos, sont des casernes vides, sans rencontrer d'autres passants qu'un soldat qui se hâte vers un appel de trompette ou un marin qui rentre chez lui, l'aviron sur l'épaule et la jambe traî-

(iu 1'i:tits l'ouïRAiTs i:t notes d'aut.

liante '.On pcul monler sur le rempart, à la crête duquel pleure le vent de mer, et regarder vers le large ou la campagne : c'est encore l'étendue vide. D'un côté, les flots gris dansent dans la rade des Basques; de Tautro, entre les fossés d'eau saumûtre, se hérissent les silhouettes dures des fortins et des batteries.

Au tournant de l'une des rues, un édifice un peu plus élevé que les maisons voisines attire l'attention. Non qu'il ait beaucoup de style : il est. comme on dit dans l'armée, « du modèle général », c'est-àdire d'une parfaite banalité. Mais le fronton est surmonté de l'aigle impériale et encadre cette inscription qui brille sous le soleil pâle :

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