‹ Petits portraits et notes d'artsChapitre 9 sur 30 · L IMPERATRICE JOSEPHINE · texte numérisé non relu

L IMPERATRICE JOSEPHINE

mariage pour prendre le commandement de larméo dllalie. Il Faccable de lettres brûlantes et, dès qu'il le peut, l'appelle à lui. Joséphine s'amusait à Paris, l'esprit très calme, tandis que son mari gagnait des batailles et commençait une épopée. Elle part à regret, car elle n'aime que Paris, la seule ville au monde pour ses pareilles, et elle emmène son hussard, M. Charles, plus jeune qu'elle d'une dizaine d'années. Arrivée en Italie, la gloire de son mari ne l'éblouit pas plus que son amour ne l'échauffé. Dans l'apothéose à laquelle il l'associe, elle ne songe qu'à regagner Paris.

Bonaparte s'embarque pour l'Egypte. Bien entendu, Joséphine reste à Paris et s'amuse, si ouvertement que Bonaparte apprend tout et revient décidé au divorce. Il suffit d'un entretien pour que le mari, repris par sa femme, pardonne généreusement, sans arrière-pensée. Il ne lui parlera plus de ses torts, et pourtant, lorsqu'il rencontre un de ses amants, « il devient très pâle ». Il l'aime encore et il l'aimera toujours, mais d'une façon moins exclusive, et il se croit désormais le droit de prendre son plaisir oia il le trouve. Alors Joséphine a peur de « perdre sa position » ; elle devient jalouse, ou, du moins, tracassière ; elle se rend insupportable, et Napoléon la supporte. Il la fait sacrer avec lui par Pie VII, très habilement circonvenu par Joséphine, en vertu d'un de ces arrangements d'appui mutuel qui unissent si aisément les femmes et les prêtres.

Mais elle est stérile et la nécessité dynastique du divorce l'emporte. En quittant l'Empereur et le

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trône, c'est encore le souci de « sa position » qui prime tout chez elle; malgré sa douleur, elle se fait assurer des avantages prodigieux. Le dernier acte de sa vie est tout à fait digne de son caractère. Ce fut, tandis que Napoléon détrôné gagnait l'île d'Elbe, d'accueillir à la IMalmaison l'empereur Alexandre. Elle contracta, en lui faisant les honneurs de son parc, la maladie dont elle mourut.

Elle était encore la femme de Napoléon, lorsque Prud'hon l'a représentée, assise sur un siège rustique, dans le parc de la jMalmaison. Parmi les portraitsde femmes laissés par le maître, il en est d'une exécution plus serrée et plus pénétrante. Dans un genre où il n'est pas sûr qu'il ait des égaux parmi les peintres français, alors que, certainement, il atteint les plus grands en tous pays, il lui est arrivé de réaliser plus fortement, pour reprendre les expressions des frères de Concourt, « ces caractères de grandeur spirituelle, d'animation morale, d'idéalité intime, de beauté pénétrante, cette profondeur de l'expression, ce mystère du regard, cette étrangeté délicieuse du sourire, tous les signes des inimitables portraits de la grande école italienne ». Il y a pourtant, dans l'image de Joséphine, la marque de tout cela et jamais Prud'hon n'a trouvé de pose plus gracieuse ni d'ensemble plus heureux.

Sur un fond de paysage, dont les grands arbres

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équilibrent habilement la composition, Joséphine se détache en une ligne oblique et sinueuse, la tête appuyée sur la main, les épaules et les bras nus. Le corps est encore souple et svelte, malgré l'âge qui s'avance : elle aura bientôt quarante-cinq ans, et c'est une créole, nubile depuis l'âge de douze ans; pourtant, elle a conservé intactes l'élégance et la grâce qui étaient son principal attrait. Sous l'ombre propice, elle a la fraîcheur d'une nymphe, comme elle en a le costume mythologique, les cheveux et le front ceints de bandelettes et la robe blanche tranchant sur le manteau à longs plis.

Au demeurant, une nature et un caractère se racontent dans celte tête, avec *e nez et ce menton aigus de coquette, cette bouche fine et serrée, ce front haut et étroit, ces yeux clairs et sans pensée. Le seul sentiment qui se dégage de son regard, tourné en dedans, c'est la mélancolie de la maturité qui approche et du pouvoir qui s'en va, c'est-à-dire un reflet d'égoïsme.

Devant cette œuvre, il fallait, avant les révélations de l'histoire, toute la déférence que méritait le témoignage de Napoléon I" sur sa première femme, pour n'y pas découvrir d'un coup d'œil ce que le peintre a su y mettre, la sécheresse de cœur et la sensualité qui étaient le fond de cette nature et que la grâce enveloppait.

2o mai 1893.

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