CHARENTE-INFÉRIEURE
PLACE DE l'île d'AIX
L'an mil huit cent soixante-un, le vingt septembre.
Nous, Corties, major de cavalerie, commandant de place, faisant fonctions de sous-intendant militaire à l'île d'Aix,
Désirant approfondir diverses circonstances sur l'arrivée de l'Empereur Napoléon !*='• à l'île d'Aix et sur le séjour qu'il y fit du 7 au 15 juillet 1815 ;
Avons réuni ledit jour, à l'Hôtel de la place, les dénommés :
Sallomon, Abris, propriétaire, âgé de 65 ans ; Faivre, Ambroise, rentier, ûgé de 65 ans ; Giraud, Jacques, propriétaire, âgé de 61 ans; Panisson, Augustin, propriétaire, âgé de 66 ans; Gourmel, Louis, propriétaire, âgé de 60 ans; Nicolas, Sulpice, ancien novice à bord de VOcdan, âgé de 67 ans; Rappe, Jean, menuisier, âgé de 85 ans; Veuve Bolla, Josépbine, directrice de la poste, âgée de
79 ans;
Veuve Priva, Thérèse, marchande épicière, âgée de 68 ans; Veuve Duchène, Madeleine, sans profession, âgée de
80 ans.
Lesquels, habitants de l'île d'Aix, ont répondu de la manière suivante aux questions que nous leur avons adressées :
D. — L'empereur ISapoléon /<"■ est-il venu à Vile d'Aix?
R. — Oui, le 7 juillet 1815, à bord de la frégate la Saale, escortée par la frégate la Méduse, venant de Rochefort.
D. — De quelles personnes se composait sa suite?
R. — De M. le maréchal Bertrand, de Mme la maréchale comtesse Bertrand et de ses deux enfants, de MM. les généraux Gourgaud, de Rovigo, de Montholon, de M. le comte de Las Cases, chambellan, et autres dont nous ne connaissons pas les noms.
D. — Combien de jours dem.eura dans Vile l'Empereur?
R. — Du 7 au 15 Juillet 1815, c'est-à-dire sept jours.
D. — Dans quelle maison?
R. — A l'hôtel de la place, construit en 1809 par ses ordres.
04 l'ETIÏS PORTHAITS ET NOTES DAHT.
D. — Quelle chambre occupa-t-il?
l\. — I>a ]M'lito cliaïubrL' à balcon donnant sur le jardin.
D. — Pourquoi celte chambre de préférence à une autre plus vante?
R. — On dit qu'il fixa son choix sur co compartiment parce cju'il avait plusieurs issues, et qu'il distinguait du balcon la rade des Basques où étaient mouillés les vaisseaux ennemis.
D. — Toutes les personnes de sa suite logèrent-elles à l'hôtel de la place?
R. — Non, une partie fut logée à la maison du génie militaire.
D, — Vhôtel de la place se trouvait-il suffisamment meublé pour recevoir V Empereur?
R. — Oui, il y avait un ameublement assorti, bois de noyer et d'acajou, qui avait coûté, lors de la construction de la maison, la somme de dix mille francs.
D. — De cruelles troupes se composait la garnison de
nie?
R. — Du 14"^ de marine en entier et d'un détachement d'artillerie.
D. — Connaissez-vous quelles furent les principales préoccupations de l'Empereur pendant le temps qu'il passa à l'île d'Aix?
R. — On disait qu'il cherchait le moyen de tromper la surveillance des croiseurs anglais pour se rendre aux États-Unis. A ce sujet, de nobles et téméraires propositions lui furent faites, et les deux qui suivent nous sont connues.
i° Le commandant de la Méduse, M. Ponée, proposa de
LA DERNIERE ETAPE. Oil
faire emliarquer l'Empereur abord de la Saale, commandant Philibert, de profiter de la nuit et d'une bonne brise jour passer hors de la portée du vaisseau anglais le Bcllérophon, commandant Maitland, mouillé sur la rade des Basques, et pendant que la Snalc ferait route, lu Médtise devait attaquer le vaisseau ennemi pour empèclier la poursuite de la Saale. On dit- que cette proposition ne fut pas acceptée par l'Empereur, et, d'un autre côté, le commandant de la Saale, qui avait reçu des instructions secrètes du gouvernement provisoire, se montra peu disposé.
2'' M. Genty, lieutenant de vaisseau, commandant une compagnie du H° de marine, conçut le projet d'acheter deux chaloupes pontées qui faisaient le cabotage et qui se trouvaient sur la rade de l'ile. Ces deux bâtiments appartenaient aux sieurs Villedieu et Thirion, de la Rochelle ; les équipages devaient se composer d'ofliciers et de sous-officiers marins déterminés, et le premier navire de commerce que les équipages eussent rencontré en mer, pourvu qu'il ne fût pas français, devait être abordé et contraint de faire route pour les États-Unis.
L'Empereur approuva ce projet et donna l'ordre de traiter de suite de l'achat de ces deux navires. Il obtint que le sieur Villedieu l'accompagnerait pour servir de pilote. Le lendemain, tout étant disposé, à onze heures du soir, les bâtiments mirent sous voiles et, se tenant près de terre, ils attendirent l'Empereur. Après trois heures d'attente, personne n'ayant paru au point convenu et le jour étant près de paraître, on dut renoncer à ce moyen de salut.
(On dit que l'Empereur revint sur sa décision après les vives instances de Mme la maréchale comtesse Bertrand.)
Quant aux courageux officiers et sous-offlciers des deux équipages, ils furent punis de la destitution et cassation par ordre du gouvernement provisoire ^
1. M. Louis Brunet a publié, dans le Figaro du 2S septembre 1895, les notes personnelles d'un de ces officiers, l'enseigne
0(3 PETITS POHTIIAITS ET NOTES IJAIIT.
I). — L'empereur reçut-il la visile d'un de ses frères?
R. — Oui, celle du roi Josepii, qui arriva à Tile le il ou le 12 juillet, et, après avoir changé de vêtements chez Mme veuve Bolla, il se rendit près de l'Empereur, pour l'informer qu'un navire américain était à Bordeaux prêt à partir i)0ur les États-Unis; que sa voiture était sur l'un des bords de la Charente, d'où elle pouvait en quelques heures alteindre la (iirondo; mais celte proposition fut également re jetée
D. — Pouvcz-vous donner quelques détails sur le départ de V Empereur?
R. — Le 14 juillet au soir, nous fûmes informés par un bruit sourd que l'Empereur, accablé par l'infortune, avait décidé qu'il prendrait passage à bord du Bellérophon pour se rendre en Angleterre, et, le 15, à trois heures et demie du matin, il monta avec sa suite à bord du brick VEpervier, ayant pavillon parlementaire, qui fit route vers le Bellérophon, mais, le vent et la marée se trouvant contraires, il eût été impossible à l'Empereur d'atteindre le mouillage du vaisseau anglais. Dans son impatience, le vaisseau anglais expédia ses péniches qui vinrent à la rencontre de VEi^ervier et le grand sacrifice fut consommé! ! !
de vaisseau P. Saliz. Elles complètent et confirment l'enquête du commandant Corties. Moins correct que l'enquêteur officiel, Saliz a des mots énergiques et poignants : « Madame BertranJ, dit-il, ne faisait que pleurer et crier. C'est elle qui a détourné l'Empereur de se fier à nous. A sept heures, nous voyons l'Empereur, il était prêt; à huit heures, ce n'était plus cela... >• Il dit encore : « En découvrant la pointe de Tile de Ré, nous eûmes le mal au cœur de voir VEpervier près du vaisseau anglais. Tout était consommé... A plus de trente ans de distance, j'ai encore la chair de poule en pensant à ce brig près du vaisseau. >• Les officiers ■< rayés de la liste de la marine >• par ordonnance royale furent « les sieurs Genty, lieutenant de vaisseau, Doret, ISaliz, Lepelletier, enseignes de vaisseau; Chàteauneuf et Moncousu, aspirants de l'*" classe » [Moniteur du 4 octobre 181.^.)
De tout quoi nous cavons dressé le présent procèsverbal que les dénommés d'autre part ont signé avec nous, après lecture faite, à l'exception des sieurs >>icolas, Rappe et de la veuve Duchêne, qui ont déclaré ne savoir.
{Suivent les signatures.)
Vu, pour légalisation des sept signatures ci-dessus apposées, par nous, Victor Privât, adjoint, faisant fonctions de maire de la commune de l'île d'Aix.
Après lecture de cette pièce, il faut bien, hélas! soupçonner le brave commandant Gorties d'être l'auteur de l'inscription rapportée plus haut. La môme plume qui a caractérisé les « nobles et téméraires propositions », les « courageux officiers » et « la consommation du sacrifice » a dû buriner le distique lapidaire. Heureusement, par désir d'exactitude, le commandant a reproduit le plus fidèlement possible le simple langage des déposants et, au demeurant, son enquête est bien faite. Il a réuni les témoins les mieux informés, au moment où leur témoignage allait disparaître avec eux, et il les a interrogés selon les règles de l'information judiciaire, ou même de la critique historique. On voit ces spectateurs du dernier drame, têtes blanchies et mains tremblantes, faisant effort pour retrouver leurs souvenirs, avant de descendre dans la tombe : « Il vous a parlé, grand'mère? Il vous a parlé?... »
Le résumé de leurs dépositions forme un récit complet, et il contient plusieurs détails qui ne sont que là. On n'a, pour s'en convaincre, qu'à le comparer avec le dernier chapitre de V Histoire de V Em~
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■pire^ où Thiers a utilisé tous les renseignements connus de son temps. Le commandant Corties et Thiers sont en désaccord sur deux ou trois points ; ainsi Thiers ne fait arriver l'Empereur à l'île que le 9 juillet; mais, au total, ils concordent et Corties est le plus complet des deux. Je ne vois à regretter dans son récit, plus serré que la narration un peu diffuse de Thiers, que l'omission d'une revue passée par l'Empereur, la revue de sa dernière armée, formée d'un régiment, qui s'offrait encore à lui, en criant : A larmée de la Loire! Et cette revue a été passée sur la place (TAusterlUz!
Le commandant Corties a ouvert un registre pour les visiteurs. De 1862 à 1895, ce registre n'a reçu que quelques centaines de signatures. Pour la plupart, ce sont des noms d'officiers et de soldats d'infanterie de marine tenant garnison dans l'île, ou de matelots de navires de guerre mouillés sur la rade. 11 y a aussi quelques noms étrangers, laissés par des capitaines de commerce qui ont dû relâcher dans l'île par les gros temps.
Quelques-unes de ces signatures sont précédées de réflexions niaises. Les Perrichons venus en cet endroit ont fait leur effort habituel et concentré en deux ou trois lignes tout ce que la nature avait mis Tin eux de sottise prétentieuse. « Je suis venu, j'ai vu, je n'ai rien éprouvé », écrit l'un d'eux, qui a des let-
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très, et qui, chez le César de France, se souvient du César de Rome. Deux ou trois sont amusantes. En tête du registre, sous la cote paraphée par la signature solennelle du commandant Corties, une écriture de femme, d'aspect plus voulu que distingué, a inscrit Julia de Trécœur. Ce n'est pas riiéroïne d'Octave Feuillet, car, au-dessous, luie main d'homme a ajouté : « Une de nos charmantes apéritives de Rochefort. » Julia de Trécœur était venue voir un ami, officier de la garnison, car, un peu plus bas, voici cet autre renseignement : « Moins heureux que notre lieutenant, nous n'avons pas une Julia de Trécœur. » Cette visite, loin de toutes les Julias h leur usage, a dû troubler le sommeil des pauvres « marsouins ».
Il y a aussi des réflexions touchantes, quoique l'inscription de la porte ait influé sur quelques-uns de leurs auteurs. Un officier d'infanterie de marine, qui a été sergent-major — cela se voit à son écriture,— s'est recueilli pour calligraphier ces lignes, où percent de vagues intentions poétiques : « Vaincu par le monde, accablé de douleur. Napoléon trahi se cloîtra dans l'onde pour mourir loin de tous, sous un soleil brûlant. Grand homme il a vécu, grand homme il repose, maudit par les puissances, acclamé par la France. » Un matelot de V Acllf a tracé cette ligne d'une écriture appuyée : <> Etant à l'île d'Aix, je me fais un devoir de venir saluer le souvenir de notre immortel Empereur. » Simplement et sérieusement, un capitaine hollandais a mis au-dessus de son nom : « Mes grands respects à Napoléon P^ » .
70 PETITS POIITHAITS ET NOTES D'AKT.
Enfin, à la dernière page, voici quelques mots singulièrement pleins. Ils disent beaucoup et rien de trop :
(( Les officiers du Surcouf, a leur retour de
KiEL (17 JUIN 1895), SONT VENUS SALUER LE VAINQUEUR D'IÉNA. 8 JUILLET 1895. »
Tous les Français qui liront ceci éprouveront quelque reconnaissance pour les officiers du Surcouf.
2i août 1895.