SAINT-MALO ET COMBOURG
Le mois dernier, au milieu du fracas causé par la démolition de la porte Limbert, en Avignon, une nouvelle venue de Bretagne passait inaperçue. Devant la brutalité du fait accompli, un simple projet ne pouvait soulever grande émotion. De la porte Limbert, on ne parle plus guère, et du projet breton plus du tout. Pourtant, ces jours passés, devant l'admirable spectacle que forment la baie de la Rance et Saint-Malo, je me demandais si, bientôt, la ténacité bretonne, reprenant son idée, ne donnerait pas un fâcheux pendant à la fantaisie avignonnaise. . Il y a d'abord la question des remparts de Saint- Malo. Ils sont éminemment décoratifs, avec leur patine séculaire et la variété de leurs profils. A la cime court une bordure de corbeaux, reste des mâchicoulis du seizième siècle ; les bastions à échauguettes de Vauban leur font suite, coupés par les grosses tours des portes et, comme la boucle de
celle ceinture, le cliAleau de la reine Anne ferme le circuit à Tentrée du Sillon. La valeur militaire de ces remparts est nidle aujoui-dhui et la ville étouffe dans leur enceinte. Pourtant, on ne saurait les démolir. Les vieux hôtels des armateurs malouins continueront à s'étirer, comme des plantes vers le soupirail d'une cave, pour voir, un peu de ciel par-dessus la courtine. Aux grandes marées, lorsque la mer envoie des embruns et des épaves sur le chemin de ronde, Saint-Malo, que son corset de granit ne défendrait plus contre le canon, lui doit la sécurité contre le flot.
C'est là ce qui protège encore ces remparts. Ainsi l'enceinte d'Avignon doit à la crainte du Rhône d'avoir duré jusqu'au réveil du sentiment archéologique en notre siècle. Je me hâte d'ajouter que là s'arrête la ressemblance. S'il y a quelque analogie de style militaire dans l'enceinte des deux villes, celle d'Avignon, clôture d'une ville papale, qui ne comptait sur la force que comme pis-aller, a toujours manqué de sérieux; celle de Saint-Malo a bravé bien des menaces et vu lever plusieurs sièges; elle est d'aspect autrement énergique.
Ce qui est plus menacé, c'est le Grand-Bé, l'îlot rougeâtre qui ferme la baie au nord-ouest. Chateaubriand repose en cet endroit, aux termes de son testament, « sous la protection de ses concitoyens, sur un petit coin de terre bénie, entouré d'une grille de fer, tout juste suffisant pour contenir son cercueil ». Cette protection va-t-elle manquer à sa tombe? A Saint-Malo, ce rocher que Ton voit sur l'eau,
comme dit la chanson, la terre est rare et chère. Les bons spéculateurs se sont avisés que Técueil stérile du Grand-Bé pouvait produire de l'or. Saint- Malo n'est plus seulement une ville de commerce et d'armement ; c'est aussi une ville de plaisir. Entre Dinard et Paramé, elle voudrait sa part du Pactole qui coule, en delta, sur ces plages heureuses. A des bains de mer, il faut un casino, et l'îlot du Grand-Be offrirait la surface nécessaire. Très sérieusement, la question s'est posée de le rattacher à la terre ferme par une digue et d'y élever, entre ciel et mer, quelque triomphant édifice, d'une polychromie sans timidité, brillant de fer et de verre, hérissé de clochetons, bref un exemplaire soigné du style casino.
Mais le tombeau de Chateaubriand? Eh bien! le tombeau resterait à sa place. On lui réserverait un coin; il serait un ornement des jardins, une antithèse d'un goût antique dans le comble de la modernité, un contraste excitant entre la joie et la tristesse, la vie et la mort. Les femmes peintes et les hommes pâles échangeraient des propos sur la pierre funéraire de celui qui a tant aimé. Ils évoqueraient les ombres charmantes qui flottent autour de cette mémoire, amantes ou amies, Beaumont et Gustine, Lévis et Duras, Et les refrains à la mode se mêle^ raient, pour bercer le grand mort, à la symphonie du vent et du flot.
Malheureusement, aussitôt lancée, l'idée est retombée. Le casino exigerait une énorme mise de fonds. C'est pour cela, et non pour autre cause, que le projet est abandonné.
Si ce projet doit être repris, voyons encore le Grand-Bé, tant qu'il existe. Parla porte Saint-Pierre, c'est un va et vient continuel entre la ville etl'écueil. Les visiteurs suivent en double serpent l'étroite chaussée que découvre la marée basse. Ils sont mêlés et bigarrés : Anglais, la lorgnette en sautoir; misses, avec des boîtes d'aquarelles; voyageurs des trains de plaisir ; petites dames en chasse ; baigneurs faisant leur promenade hygiénique.
Un fort ruiné couronne l'écueil et forme comme les Propylées de l'enceinte où repose Chateaubriand. Par une brèche de la courtine, le tombeau apparaît tout à coup, étalé sur la roche et dominant l'espace. Il occupe en entier l'étroite plate-forme, dont les trois côtés surplombent à pic la mer. Par les gros temps, les embruns arrosent la pierre funéraire. Pas d'arbres, ni de fleurs; à peine un rare gazon, brûlé par le soleil et le vent. Pour la tombe, c'est une simple dalle, énorme, sans sculpture ni inscription, surmontée d'une croix trapue en billes de granit. Une grille d'un gothique troubadour gâte un peu cette simplicité, mais elle porte aux coins, par un symbolisme sobre, les pommes de pin, armes primitives des Chateaubriand.
Seuls, en ce siècle, deux hommes ont eu pareille sépulture, Napoléon et Chateaubriand. L'écrivain se disait peut-être, en la choisissant, que, seul, il
POUR UNE TOMBE. 7o
avait tenu tête à Napoléon; que sa plume, valant une épée de général, avait achevé la défaite de son ennemi ; que, s'il y a des maréchaux de lettres, il en était lui, un empereur. Négligemment, avec une assurance qui, chez tout autre serait d'un ridicule énorme, il jetait cette note au bas d'une page de ses Mémoires : « Vingt jours avant moi, naissait dans une autre île, à l'autre extrémité de la France, l'homme qui a mis fin à l'ancienne société, Bonaparte. » Pour l'orgueil de ce rapprochement, il faisait une île de Saint-Malo et avançait d'un an la naissance de Napoléon. S'il n'a pas expressément comparé le Grand-Bé à Sainte-Hélène, c'est que, pour la parfaite justesse de la ressemblance, il aurait dû être mort. Il faut qu'une mémoire soit bien haute pour dominer une telle mise en scène. C'est le cas pour l'homme qui dort ici. On a pu étudier son caractère avec la critique la plus taquine et il a pu se raconter lui-même en étalant ses actes les plus intimes : il n'en a pas été diminué. Au total, il n'y eut dans cette existence rien de bas. Avec une éloquence incomparable, il a exprimé les regrets et les espérances du siècle à son début; il a ressenti et communiqué à trois générations les maladies morales dont il souffrait lui-même et il les a soulagées en les exprimant. Ennui et orgueil, passion et honneur, tous les mobiles de l'âme contemporaine ont tenu dans son âme. Ce gentilhomme et ce chrétien a montré la route à la démocratie incrédule qui allait s'emparer du siècle. Les plus grands écrivains venus à sa suite procèdent directement de lui et, après
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cinquante ans, le retenlissement de sa voix n'est pas encoi-e éteint. Naguère, il suffisait qu'un écho de cette parole vibrât dans le premier livre d'un débutant pour susciter, du jour au lendemain, une réputation.
Les visiteurs continuent d'affluer devant la tombe. Et voilà que, peu à peu, à mesure qu'ils approchent, l'ignorance ou la sottise des propos qui sYdèvent sur les foules se taisent dans un silence d'émotion confuse. Un marchand d'oubliés, qui s'est installé contre la grille, ne fait pas ses atTaires et n'attend pas la marée montante pour enlever son tourniquet.
Ne mettez pas un casino sur cet écueil ou enlevez cette tombe. Devant elle, le plaisir ne parviendra, jamais à s'installer. Quant à l'enlever, réfléchissez bien avant de commettre un tel sacrilège. Si distraite et blasée que soit la France, un cri formidable de réprobation s'élèverait contre la ville dont Chateaubriand a demandé la sauvegarde. Et puis, il y a l'Europe. Nous ne devons pas lui fournir ce sujet d'étonnement. Voyez ce que l'Angleterre a fait pour Shakespeare, l'Allemagne pour Gœthe, l'Italie pour le Tasse, et songez à tout ce qui passe d'étrangers en cet endroit.
En quittant le Grand-Bé, il suffit de traverser Saint-Malo pour compléter le pèlerinage. Rentré par la porte Saint-Pierre, je m'arrête à l'Hôtel de
ville, devant le célèbre portail de l'écrivain par Girodet. Il figure à la place d'honneur, dans la salle où sont rangés les Malouins illustres, et il mérite sa réputation. D'abord, il date et, lorsqu'une œuvre d'art vaut par elle-même, la marque d'un temps et d'une mode lui ajoute une valeur de document. D'autant plus, que la mode morale dont la trace reste sur cette toile. Chateaubriand en est le père. Cette pose dans un site romantique, cette ruine au fond, cet air fatal, ces cheveux en coup de vent sont bien de René. Puis, le peintre a fait vrai. Entre le classicisme et le romantisme, l'élève de David a peint le portrait comme son maître, avec une sincérité énergique. Chateaubriand avait le buste court, les épaules hautes et les jambes longues. Girodet a franchement représenté ce corps. Mais, quel feu dans ce regard! quelle fermeté dans ces traits! quelle passion dans cette bouche! Et l'on devine que, sur ces lèvres, le sourire était charmant.
A l'autre bout de la ville, sur une petite place ombragée de beaux platanes et à laquelle les tours du château procurent un fond superbe, brille la façade d'un hôtel tout moderne. Cet hôtel marque l'entrée de la sombre rue des Juifs, où naquit l'écrivain. C'est là que son père s'était installé, pour refaire sa fortune par le commerce de mer, qui ne dérogeait pas. Il a beaucoup de caractère, ce vieux logis malouin, avec sa porte à plein cintre, sa cour à murs lambrissés et à galeries vitrées, son escalier en échelle de navire. A cette heure, il forme
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une dépendance de riiôlel, et, pour voir la chambre natale, il faut demander la permission à l'hôtelier. Cet hôtelier est complaisant et ne la refuse pas, pourvu que la chambre ne soit pas occupée ou que les occupants y mettent de la bonne grûce. Car cette chambre se loue comme les autres, avec son mobilier qui, paraît-il, est du temps : grand lit à colonnes et à dais, commode Louis XV, boiseries grises. Par la fenêtre, on aperçoit le Grand-Bé et la croix de granit se profdant sur le ciel. Un seul coup d'œil embrasse le berceau et la tombe. Au moment où je regarde par cette fenêtre, la marée monte. La mer offre cet aspect de plomb bouillonnant qu'elle prend sous la biso, à la lueur du crépuscule, et le vent qu'arrête l'angle du rempart voisin accompagne de sa plainte l'assaut des vagues. L'horizon de la baie, avec cette croix sur le ciel, est d'une tristesse infinie et d'une souveraine beauté. C'est l'impression que laisse l'œuvre même de Chateaubriand. Il avait raison d'écrire : « Mon berceau a de ma tombe, ma tombe a de mon berceau ».
Le vieux Saint-Malo finit avec son enceinte, au pied du château, et immédiatement commence un faubourg de plaisir, sur cette grève où Chateaubriand enfant, « compagnon des flots et des vents », jouait à des jeux hardis, contre la mer brisante, avec son camarade Gesril. Sa statue se dresse en face de la porte. Comme pour le préparer au bruit que les spéculateurs réservaient à son ombre, ses compatriotes l'ont mis devant un casino de planches, où, de midi à minuit, sonnent les flonflons.
Elle n'est pas bien bonne, cette statue, mais telle quelle, un hommage national méritait mieux que cet emplacement , sur un socle mesquin et sans grille, au milieu d'un gazon foulé. Pourquoi ne l'avoir pas érigée sur la jolie place, en face de la maison natale, entre deux platanes, au pied du château *?
Décidément, après le Grand-Bé menacé, la chambre louée et la statue mal placée, il faut faire le voyage de Combourg pour voir Chateaubriand traité comme il le mérite. Allez-y un mercredi, et, au lieu de trouver grille close, comme la visière baissée d'un casque, le vieux château s'ouvrira.
Combourg est resté dans la famille du grand écrivain, et la restauration la plus intelligente en a fait un sanctuaire de gloire. Traversez d'abord le village et gagnez le bout de l'étang. Le château vous apparaîtra, sur sa motte féodale, lançant vers le ciel d'un jet puissant sa gerbe de tours. Ainsi vu, il rappelle Pierrefonds, mais un Pierrefonds intact, sans la blancheur crue des pierres neuves et les relèvements arbitraires qui, d'une ruine historique, ont fait une conjecture. Il est, lui, couleur des siècles et couleur de Bretagne, avec ses murs de granit noir et ses toits d'ardoise sombre. Il ne se
l.On m'écrit de Saint-Malo qu'elle avait été d'abord érigée sur la place, mais elle gênait les tables des cafés et les omnibus des hôtels.
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détache pas non plus sur les fines couleurs de Tllede-France. Vous êtes à la lisière des forêts de chênes, sur une terre granitique.
La grille franchie, voici les deux mails, et au bout d'un tapis vert la longue façade. Au milieu de la courtine s'ouvrent encore les taillades du pont-lovis, dont Richelieu ordonna le remplacement par un escalier, de même qu'il faisait coifl'er les tours avec des toits, pour enlever au château son caractère de forteresse. Heureusement, il a permis le maintien des créneaux et mûchicoulis, dans la pureté de leurs profils robustes et de leurs trèfles à la sarrasine. Ces créneaux, surmontés de toits pointus, ressemblent à « un bonnet posé sur une couronne gothique ». La tour du Maure domine de toute la tête les trois autres : la tour du Croisé, la tour de Sibylle — ainsi nommée d'une châtelaine de Combourg, qui, croyant son mari mort en terre sainte, mourut de joie ou de saisissement à son retour — et la tour du Chat. Pour celle-ci, rappelezvous, dans les Mémoires d' outre-tombe ^ la légende de la jambe de bois qui, chaque nuit, descendait l'escalier, accompagnée par les miaulements d'un chat noir. Ce chat a existé. Oui, vraiment : en réparant la tour, on a trouvé le squelette de la pauvre bête, écrasée entre deux pierres, les griffes tendues et la gueule ouverte. Des ouvriers l'avaient murée. Quant à la jambe de bois, on la cherche.
Au temps de Chateaubriand, Combourg était tel qu'on le voit encore, sauf les terrassements et les constructions parasites qui masquaient le bas des
murs, mais, à Fintérieur, il n'oflVait que nudité glaciale. La vie de famille s'écoulait — les Mémoires disent avec quelle monotonie lugubre — dans la salle immense qui traversait le château de bout en bout. Aujourd'hui, cet intérieur a repris l'aspect qu'il avait au xvi" siècle, lorsque la Renaissance vint y joindre sa grâce à la force du moyen âge. Chateaubriand, qui le connut si triste, y trouverait à cette heure le cadre somptueux et sobre qui eût convenu à une telle figure.
'Voici, aux murs du grand salon, la page historique d'illustration familiale : saint Louis donnant pour blason à Geoffroy de Chateaubriand, son porte-bannière, blessé près de lui à la Mansourah, les fleurs de lis d'or sur champ de gueules, avec la devise : Mon sang teint les bannières de France. Voici, dans les profondes embrasures, qui contiendraient une chambre moderne, les bancs de pierre sur lesquels rêvaient les dames du temps jadis. A côté, dans la bibliothèque, l'écrivain retrouverait sa table et son fauteuil, son écritoire et sa plume. René aurait un soupir et un sourire en reconnaissant aux murs du petit salon le portrait qu'il offrit à Mme de Custine. Tout en haut du château, éclairée sur le chemin de ronde par un jour de souffrance, est sa chambre d'enfant. Elle est devenue un musée mortuaire. Voici le lit de fer sur lequel il rendit l'âme, et, audessus, un crayon de J. Mazerolle, saisissant de vérité, le représente serré par les bandelettes de l'ensevelissement, toilette de la tombe qui ressemble à celle du berceau. Près du lit, dans une
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vilriiio, les ordres (|iii paièrenl son cercueil et les purciicmins qui attestent les titres de sa race.
D'étage en étage, par les escaliers tournants, je suis arrivé au sommet du château, et du chemin de ronde je contemple les horizons si graves el si beaux du pays breton, ces « lointains bleuâtres », devant lesquels Chateaubriand aimait tant à « béer ». L'étang déroule sa nappe étoilée de nénufars, les forets de chênes s'étagent en lignes serrées, et, tout au loin, les brumes donnent l'illusion de la mer. Les marronniers géants du parc élèvent jusqu'aux créneaux leurs cimes jaunissantes. Je songe aux pages célèbres des Mémoires, et aussi aux romans d'Octave Feuillet, qui a peint, avec une finesse vigoureuse, tant de paysages bretons. Sauf la brèche béante et la porte fermée, c'est la tour d'Elven et les arbres qui montent des douves. Ce souvenir est rappelé près de moi par une jeune fille, dans la grâce fière de ses dix-huit ans. Elle parle avec une parfaite simplicité et dans un juste sentiment de ce qu'elle voit, aussi charmante qu'est insupportable, à mon sens, l'héroïne ténébreuse du Roman d'un jeune homme pauvre. Mais V Histoire de Sibtjllc et d'autres sont la rançon de Marguerite Laroque.
Nulle part plus qu'ici le milieu et la tradition n'expliquent une grande âme, formée et ouverte par eux. Les admirateurs de Chateaubriand peuvent être tranquilles. Si jamais son cercueil quittait le Grand- Bé, il trouverait à Combourg un asile digne de lui.
" seplcmljre 1890.
et ses portraits.
Ce nom célèbre, presque un grand nom, esL celui d'une femme qui n"a ni agi, ni écrit, ni aimé. Il serait unique, s'il n'y avait eu la marquise de Rambouillet. Mais, de ces deux présidentes de cercles fameux, l'une n'olfre aucun problème à résoudre, tandis qu'il y a chez l'autre le mystère d'une nature rare. Cousin lui-même a parlé de Mme de Rambouillet d'un ton uni, et Sainte-Beuve, chez qui la tête dominait si bien le cœur, a mis quelque émotion dans ses deux portraits de Mme Récamier. Chose rare chez le capricieux critique, à dix ans de dislance il parlait d'elle avec les mômes éloges qu'au lendemain de sa mort, sans repentir ni retouche.
Comme femme, Mme Récamier fut, avant tout, une coquette; pour la définir d'un mot, on n'en trouve pas d'autre. Mais ce mot a beau être clair '.■ sous peine de commettre une injustice, il faut préciser aussitôt dans quelle mesure il s'applique à
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elle. Les ék'ments essentiels de la coquetterie sont l'égoïsme, la vanité et la sécheresse de cœur. Or Mme Récamier n'était ni égoïste ni vaniteuse, et elle avait un besoin d'affection qu'elle n'a cessé d'exercer. Chez elle, la coquetterie se réduisait au sentiment de sa beauté et au désir de s'attacher beaucoup d'hommes, sans appartenir à aucun. Elle excitait l'amour et ne donnait en échange que l'amitié, mais, dans cette amitié, elle mettait tout ce que ce rare sentiment peut contenir d'exquis et de fort. Aussi a-t-on pu dire que sa coquetterie était (( angélique ».
La plupart des femmes qui furent très belles furent aussi très discutées parleurs contemporains. Ils affirmaient ou niaient cette beauté et, lorsque la postérité examine leurs témoignages, elle en trouve presque autant de défavorables que de favorables. Pour les uns, Cléopâtre n'était qu'une brune sans fraîcheur; pour les autres, c'était l'incarnation même du charme voluptueux. Si le fameux arrêt du mont Ida n'avait pas été rendu par un juge unique, il y aurait eu certainement, parmi le tribunal, dilTérents avis sur les mérites de Vénus. Au contraire, sauf une diatribe excessive de Mérimée, il n'y a pas de dissonance dans les concerts d'éloges que Mme Récamier a soulevés. C'était une beauté parfaite.
De cette beauté, personne n'était plus sûr qu'ellemême. Aussi recevait-elle toutes les marques d'admiration comme un hommage dû, comme l'expression nécessaire d'un sentiment inévitable. On sait
MADAME UECAMIER. 85
que, clans la rue, les petits Savoyards se retournaient sur son passage et cela lui semblait si naturel que, lorsqu'ils ne se retournèrent plus, « elle comprit que tout était fini ». « Dans les foules, du bord de sa calèche élégante qui n'avançait qu'avec lenteur », elle remerciait d'un sourire l'enfant ou la femme du peuple qui, en la voyant, laissaient échapper un cri d'enthousiasme. On sait l'histoire de cette très grande et très belle dame d'Angleterre qui, passant la tête par la portière de sa voiture, fut embrassée par un charbonnier. Cet admirateur trop « impulsif », comme on dit aujourd'hui, fut conduit devant le juge et sévèrement condamné : « Ma foi, disait-il au prononcé de la sentence, je ne regrette rien; ce n'est pas trop cher pour avoir embrassé la plus jolie femme du Royaume-Uni. » Sur cette réflexion, la plaignante intercéda pour lui : « Monsieur le juge, laissez aller ce pauvre homme. » En pareil cas, Mme Récamier aurait parlé de même.
Ceux qu'attirait cette beauté irrésistible étaient retenus par l'amitié. Il y avait d'abord une période d'orages, souvent longue, et tels de ses admirateurs, comme Benjamin Constant et J.-J. Ampère^ furent très tenaces dans leur poursuite amoureuse et souffrirent beaucoup. Mais, inévitablement, ils se calmaient et se résignaient. Alors, peu à peu, ils se prenaient au charme souverain d'un sentiment doux
SO PETITS POirrUAITS ET NOTES D Ain'.
et puissant. Bonne, IVanche, d'une intelligence et d'une équité très sûres , Mme Récamier traitait chacun selon ses mérites. Elle établissait des rangs dans son affection, avec tant de justice que chacun recevait sa part en toute reconnaissance. On ne voit pas qu'elle se soit jamais trompée dans ces classements délicats, ni qu'elle ait provoqué la moindre plainte. Des plus fiers aux plus modestes, lorsqu'ils s'étaient résignés à n'être pour elle que des amis, tous se déclaraient satisfaits.
Elle voulait réunir autour d'elle les plus grands noms de son temps, hommes ou femmes, personnages d'action ou de pensée, Bernadotte et Murât, Mme de Staël et Chateaubriand. D'autre part, les qualités de caractère et de cœur avaient à ses yeux autant de prix que le talent. Aussi , son cercle était-il nombreux, et ^I. de Montlosier assurait qu'elle pouvait dire comme le Cid : Cinq cents de mes amis. Parmi les chefs de cette petite armée, du commencement à la fin de ses triomphes, on sait les principaux, outre ceux que je viens de citer : Louis Bonaparte, le général iMoreau, les Montmorency, dont l'un disait de sa famille :
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés. .
C'étaient aussi le prince Auguste de Prusse, le duc de Noailles, surtout Chateaubriand. De 1800 à 1848, quiconque se distinguait par le nom, le rang ou le talent parut chez Mme Récamier, ne dût-il qu'y passer, comme Lamartine qui trouvait Chateaubriand, la divinité du lieu, trop silencieux
et morose, tandis que Fauteur des Martyrs traitait de « dadais » l'auteur de Jocelyn.
L'Abbaye-aux-Bois, le dernier salon de Mme Récamier, n'a pas eu un rôle aussi considérable dans la littérature française que l'hôtel de Rambouillet. Non que Mme Récamier fût inférieure à la marquise, mais les temps avaient chani^^é ; il n'était plus possible de diriger les esprits et de régler la production littéraire. En revanche , grâce à Chateaubriand , ce salon éveille un souvenir encore plus attachant que celui de Mme de Sablé, où fréquentaient MM. de Port-Royal, ou même celui de Mme de Lafayette, où La Rochefoucauld et Retz se consolaient des mécomptes de la vie. C'est là que René, nourrissant l'ennui de son âme, les rancunes de son ambition et l'orgueil de sa gloire, était caressé, calmé et consolé. C'est dans ce dernier temple qu'il s'offre à la postérité; c'est là qu'il méditait les Mémoires d' outrc-tomhe \ c'est de là qu'il partit pour mourir.
Dès lors, Mme Récamier avait elle-même terminé son rôle. Tout ce qu'elle consentait à donner d'ellemême, Chateaubriand lavait reçu, et autant qu'elle pouvait se sacrifier, elle avait subordonné sa vie à celle de son ami. Jusqu'au bout, elle avait retenu de sa beauté tout ce que l'âge peut épargner. Sur son lit de mort, à soixante-douze ans, Achille Deveria traçait d'elle une dernière image, où l'on admire encore, au moment où elle va disparaître à jamais, celle dont Louis David, Gérard, Canova et David d'Angers avaient fixé le plein éclat.
Chacune de ces images est d'un grand prix. Ceux qui ont vu le buste de Canova déclarent qu'il avait suffi au sculpteur de copier son modèle pour reproduire « un idéal de beauté ». Le médaillon de David d'Angers, le plus gracieux, à mon sens, de la nombreuse série où l'artiste a représenté ses contemporains de marque, est une petite merveille d'arrangement, mais le modèle, les yeux baissés, ne laisse apprécier que la ligne charmante du cou et la fine régularité du profil ; il n'y a rien de son âme. Chacun a vu, au Louvre, le tableau de L. David. Dans celte oeuvre célèbre, Mme Récamier figure, à demi couchée sur un lit de repos, les pieds nus; près d'elle, une haute lampe à l'antique symbolise la grâce svelte. Ce tableau n'est qu'une ébauche. Pour des raisons peu connues, le peintre et son modèle se fatiguèrent l'un de l'autre. Il faut avouer, en l'état de la toile, que Mme Récamier eut quelque raison de n'être pas satisfaite. La pose est exquise, dans ses lignes longues et souples, mais la figure, ronde et sans pensée, n'exprime rien.
Serait-ce donc que Mme Récamier avait peu de physionomie? Il suffit, pour s'assurer du contraire, de regarder le tableau de Gérard, qui appartient à la Ville de Paris et se trouve à l'Hôtel de Ville, dans les appartements du préfet de la Seine. Ici le regard et le sourire parlent; ils expriment la coquetterie
<( angélique » que l'on sait. On reconnaît le pur ovale indiqué par David d'Angers; c'est aussi la môme chevelure arrangée avec un goût très personnel. Du tableau de David, Gérard a retenu la moitié du lit de repos, et le modèle est assis, au lieu d'être étendu. Ainsi la ligne générale gagne encore en souplesse. Les deux bras, abandonnés, et la gorge nue sont d'une perfection idéale. Le décor, qui n'existe pas chez David, est ici très précis : c'est une salle de bains, à colonnes et à voûte romaines, ouvrant sur un jardin. Par là s'expliquent les pieds nus, comme chez David, et la pose, à la fois nonchalante et reposée. On songe à la pièce d'Alfred de Vigny, le Bain d'une dame romaine :
L'eau rose la reçoit; puis les filles latines, Sur ses bras indolents versant de doux parfums, Voilent d'un jour trop vif les rayons importuns, Et, sous les plis épais de la robe onctueuse, La lumière descend molle et voluptueuse.
Les biographes des deux artistes racontent que Gérard, élève de David, ne consentit à commencer ce portrait qu'après en avoir demandé l'autorisation à son maître, et aussi que David laissa le sien de côté après avoir vu l'esquisse de Gérard. Ce dernier motif d'abandon est peut-être le vrai. Le vigoureux peintre de scènes héroïques ne s'était pas senti à l'aise devant les qualités gracieuses de son modèle, et plutôt que de ne réussir qu'à moitié, il avait préféré s'arrêter. Gérard, moins énergique, n'avait eu besoin que de ses qualités ordinaires : le charme
et la délicatesse. De tels accords entre le talent d'un artiste et la nature de son objet produisent les chefs-d'œuvre. Il nen est guère daussi harmonieux que celui-ci.
a février 1895.