‹ Petits portraits et notes d'artsChapitre 14 sur 30 · RUDE A L'ARC DE TRIOMPHE · texte numérisé non relu

RUDE A L'ARC DE TRIOMPHE

- Il y a quelques jours, à rAcadémie des Beaux- ^rts, le sculpteur Frémiel demandait, en son nom et au nom de son confrère le peintre Gérôme, que l'Académie intervînt auprès du ministère pour obtenir que le groupe de Rude, le Dépari, à Tare de triomphe de l'Étoile, fût moulé, et qu'un exemplaire du moulage fût placé au musée de sculpture comparée du Trocadéro. Il importait, disait-iU d'assurer ainsi cette œuvre capitale de la sculpture française contre les diverses chances de destruction qui l'ont déjà menacée et dont plusieurs subsisteront toujours : intempéries, guerre civile, guerre étrangère, voire explosions de gaz, — dont l'une, il y a une trentaine d'années, lézardait sur toute sa longueur la voûte de la grande salle qui évide l'entablement de l'arc. Le seul moyen, c'est le moulage. Il fallait donc profiter de l'échafaudage qui s'élève actuellement au droit du bas-relief et diminuerait les frais de l'opération. Le moulage fixerait l'état

actuel de l'œuvre; il permettrait d'en faire des reproductions et des réductions. Au Trocadéro, parmi les chefs-d'œuvre de la sculpture nationale, le Départ prendrait son rang.

Auteur de tant d'œuvres énergiques, M. Frémiet est un timide. Il n'aime pas à parler tout haut, dans le silence d'une assemblée, même restreinte et amie. Pour s'imposer cette épreuve, il a fallu qu'il la regardât comme un devoir. M. Gérôme, lui, n'a pas peur de grand'chose; en tout et toujours, il dit sa pensée, d'une voix claire. En outre, chez cet artiste, le peintre est doublé d'un sculpteur. Celui qui dressait, il y a cinq ans, sa Bellone hurlante, aurait eu pleine qualité pour dire ce que vaut, en art, le groupe de la France appelant aux armes les volontaires de 1792. Il avait voulu, cependant, laisser à son confrère l'honneur de traduire leur sentiment commun.

C'est que M. Frémiet est le neveu et l'élève de Rude. Personne plus que lui ne l'a mieux connu ' et ne lui demeure plus reconnaissant. Cette reconnaissance, l'école française tout entière la partage à cette heure. Rude ne lui a pas seulement laissé des chefs-d'œuvre; il a été pour elle un libérateur. Tandis que, devant l'Académie très attentive, la conviction de l'orateur dominant sa timidité, l'élève

1. Le caractère et la vie de Rude sont aujourd'hui bien connus, grâce à Théophile Silvestre, les Artistes français, 1875, Alexis Bertrand, François Rude, 1888, et surtout à l'étude publiée en articles par M. de Fourcaud, dans la Gazette des Beaux-Arts, de mai 1888 à mars 1891, et dont la réunion en volume est très souhaitable.

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rappelait les titres du maître, cette élite d'artistes pensait comme lui. Rude, pourtant, était resté jadis à la porte de l'Institut, de cette salle oi^i tous les membres de la section de sculpture, aujourd'hui, se déclarent ses obligés. A l'unanimité, par une réparation posthume envers celui qu'un enterrement de pauvre conduisait en I800 au cimetière Montparnasse, sans que l'habit à palmes vertes recouvrît son cercueil, l'Académie de 1895 a décidé qu'une requête conforme au vœu de MM. Frémietet Gérôme serait adressée au ministre des Beaux-Arts.

J'ai eu souvent la bonne fortune, en conversation privée, d'entendre M. Frémiet parler de Rude. Avec la faculté d'évocation par les mots qui n'est pas rare chez les artistes, il fait voir le bon géant qu'était Rude, ce Bourguignon de stature colossale, avec ses mains de forgeron, sa barbe de fleuve, sa courte pipe et ses jurons étranges : Nom d'un cornonf et Fontaine de beurre! Par l'origine. Rude était peuple. Il le demeura toujours. Il aimait la droiture dépensée, la franchise d'impression, la générosité de sentiment, qui persistent, malgré bien des tares, chez le peuple des villes. Les soirs d'été, il s'asseyait sur le pas de sa porte, comme un concierge, une toque sur la tôte et la poitrine à l'air. Il appelait « son salon >> le trottoir qui va de la rue du Val-de-Gràce à la rue de rAbbé-de-l'Epée. Comme campagne, la banlieue

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d'Arcueil lui suffisait, et là, voisinant avec les carriers, il disait d'eux : « Ce sont des gens très bien ! »

Enfant, il avait vu les journées révolutionnaires et il était resté patriote, comme en 1792. A l'amour de la liberté répuljlicainc, il avait joint lenlhousiasme guerrier de l'Empire. Les hommes de sa génération accordaient sans efîort ces deux sentiments. L'Empereur, pour lui, c'était la Révolution armée, et la République, la France libre dans la gloire. Ignorant, il avait l'âme grande. En cela aussi il était peuple. Comme le peuple, qui n'aime pas seulement le mélodrame emphatique et la gaudriole en chansons, il devinait d'instinct les belles choses et les sentait avec force. Comme beaucoup d'artistes, qui choisissent au début de leur carrière quelques chefs-d'œuvre de poésie et d'histoire pour y revenir sans cesse, il demandait à un petit nombre de livres, toujours relus, le fonds d'idées et de sujets dont il avait besoin. C'étaient la Bible, Homère, Plularque, Epictète, Tite-Live, Ovide et le Mémorial de Smnle-Hélène.

Ainsi, les exemples antiques de passion, d'énergie et de beauté, joints à l'histoire contemporaine, formaient dans sa tête un idéal où la confusion produisait la simplicité. La Grèce, Rome et la France< les grands conquérants et les grands révoltés, Jupiter et le Dieu de Voltaire, il incarnait tout cela, sans distinction de temps ni de pays, dans une galerie de types élémentaires. Il concentrait en eux la synthèse de ce que le peuple aime par-dessus tout, la force et le courage. Ils étaient pour lui

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comme les citoyens d'une ville sublime et chimérique, où il se sentait à l'aise comme en une patrie.

Étonnez-vous après cela qu'il ait commencé et fini par des sujets mythologiques, malgré son amour de la vie et de la vérité, et que son chefd'œuvre, inspiré par les souvenirs de 1792, soit arrangé à l'antique, avec casques, boucliers et corps nus ou drapés! Comme les orateurs de la Convention et les soldats de la République, il voyait la liberté et l'héroïsme à travers les souvenirs du forum et des légions romaines. Il amplifiait ceux-là par ceux-ci. Pour représenter l'épopée révolutionnaire, ce genre d'anachronisme était une vérité. Puis, cet artiste était un sculpteur, et, en sculpture, l'amour de la forme, joint au besoin de la simplicité, fera toujours une grande place aux conventions qui favorisent le nu.

Le respect de la tradition et le sens de la vérité présente sont inséparables chez Rude. Toutes ses œuvres sont , au même degré , expressives d'un génie et d'un temps, idéalistes et réalistes, car il observait la nature et y pliait son rêve avec un respect qui le guidait aussi sûrement dans l'allégorie que dans le portrait. Lorsqu'il s'agit de représentation individuelle , il ne craint pas le costume contemporain. 11 l'aborde en toute franchise; ainsi dans ces trois statues qui sont autant de chefsd'œuvre, le Monge de Beaune, le Général Bertrand de Châteauroux, le Maréchal Ney du carrefour de l'Observatoire. Par la justesse ou la force expressive du geste et de l'attitude, elles sont définitives

et sans égales : Monge, le regard tourné en dedans, trace de la main une figure idéale de géométrie; Bertrand déliarque sur la terre de France, en portant des deux mains lépée de Napoléon; Ney, à pied, son cinquième cheval tué sous lui, ramène les derniers soldats de Waterloo à l'assaut du Mont- Saint-Jean, en criant : «Venez voir comment meurt un maréchal de France! »

Ces œuvres de vérité sont aussi des œuvres de liberté. Devant les audaces malheureuses du romantisme, les sculpteurs classiques raidissaient de plus en plus l'immobilité de leurs figures. Avec le Départ, Rude fit voler et crier la pierre. Toute l'école française a profité de cet exemple. Sans le Départ, nous n'aurions pas la Danse de Carpeaux.

Grâce à l'obligeance de M. Esquié, architecte de l'Arc de Triomphe, nous avons pu, M. Frémiet et moi, voir de près le Départ. C'était dimanche dernier, tandis qu'un soleil radieux et glacé, le soleil d'un « retour des cendres », auréolait l'arche colossale, à l'heure où,

triviale, errante et vagabonde,

Entre ses quatre pieds toute la ville abonde. Gomme une fourmilière aux pieds d'un éléphant.

De palier en palier, par l'escalier frêle de l'échafaudage, nous sommes arrivés jusqu'à la tête de la République, et, tout à coup, dans la cage de bois.

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