‹ Petits portraits et notes d'artsChapitre 15 sur 30 · RUDE A LAUC DE TRIOMPHE · texte numérisé non relu

RUDE A LAUC DE TRIOMPHE

la bouche formidable, jetant son appel jusqu'à l'horizon, jusqu'aux frontières, s'est ouverte devant nous. Vue d'en bas, cette tête est superbe; vue de près, elle est terrifiante. Quant au groupe, Frime guerrière qui suffit à une épopée de vingt-cinq ans, l'élan qui, de ^'almy à Waterloo, rythma la marche de tout un peuple, soulève cette masse de pierre. Et pour symboliser quatorze armées, il a suffi au sculpteur de six figures et d'une tête de cheval!

Le guide incomparable que je suivais dans cette excursion m'a donné là, devant cet exemple, une leçon de technique sculpturale dont je ne retrouverai jamais l'équivalent. II m'a fait toucher du doigt l'étonnante précision du travail et le soin du détail dans le colossal. Comme tous les grands maîtres, Rude faisait large et précis. A ce point de vue, et à bien d'autres, il est fort supérieur à David d'Angers, que les contemporains lui préféraient, car cet artiste généreux et laborieux, mais inégal, avait beaucoup d'amis parmi les hommes de lettres, et la réclame, muette pour Rude, ne cessait de travailler en sa faveur. Le fronton du Panthéon est une belle œuvre, mais il ne faut pas la voir de près. Ses silhouettes, aux contours secs et durs, comme découpés à l'emporte-pièce, supportent mal l'examen rapproché. Le Défart est aussi admirable de près que de loin.

Victor Hugo disait, en terminant sa pièce A VArc de Triomphe :

Je ne regrette rien devant ton mur sublime Que Phidias absent et mon père oub ié.

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Sans examiner si le comte Hugo, « lieutenant général des armées du Roi '\ devait ou non figurer parmi les généraux de l'Empire, le regret de « Phidias absent » est une injustice. Il ne convient pas d'employer de pareils noms pour en écraser des contemporains. Victor Hugo aurait-il aimé que l'on reprochât à l'épopée impériale de n'avoir pas son Homère? Dans deux mille ans d'ici, on pourra décider ce que vaut Rude par comparaison avec Phidias. En attendant, on peut dire que non seulement il s'est montré à la hauteur de son sujet, mais qu'il l'a dominé.

Mais Victor Hugo était l'ami personnel de David d'Angers, qui, dans cette circonstance, semble avoir jalousé Rude et n'a vu dans /eZ)e/?ar^ qu'une « grimace d'émotion «. Et voilà pourquoi Rude ne fut pas nommé par Victor Hugo.

Il espérait décorer les quatre faces du monument et je tiens de M. Frémiet qu'il avait exécuté les maquettes des trois autres compositions : le Retour, la Défense du sol, la Paix. Ces maquettes sont restées longtemps dans l'atelier du mouleur. Peu à peu elles se sont effritées. Il n'en reste plus que les dessins conservés au Louvre. L'idée en était superbe, celle du Retour, surtout, lamentable évocation de la retraite de Russie, dominée par l'impassible figure de l'Hiver justicier. On ne regrettera jamais trop qu'Etex lui ait été préféré pour la moitié de la commande totale, et que le sage et froid Cortot ait été chargé du troisième groupe, celui qui fait pendant au Départ. Rude n'aimait pas les anti-

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chambres et il ne réclama guère. Si l'Arc de Triomphe ne vaut pas le Parthénon, peut-être que, décoré par Rude sur les quatre pieds droits, il aurait été, pour la sculpture française, le plus considérable de ses titres, je ne dis pas seulement au regard de l'art grec, mais de l'art universel.

Nous sommes arrivés sur la dernière plate-forme, à cinquante mètres du sol. Le sergent Hoff, gardien du monument, nous conduit. Et comme l'un de nous s'avance trop près du bord, le sergent, n'osant pas saisir par le bras un homme à rosette rouge, se met devant lui, sur l'extrême arête de la corniche. Le héros de 1870 n'a pas le vertige, et son œil gris-bleu, cet œil qui guettait la nuit les sentinelles prussiennes au bord de la Marne, regarde avec un calme parfait la grande ville qu'il a défendue et qui, au soleil couchant, dans la brume, semble rassembler, avant de s'endormir, les plis bleuissants de son manteau. Il nous raconte qu'il y a trois ans , un désespéré s'élança du haut de la plateforme et que, une broche de la rampe à gaz l'ayant arrêté au passage, il demeura suspendu sur l'abîme. Hoff descendit jusqu'à lui. L'homme lui mordait les mains et essayait de l'entraîner. Le sergent le saisit par le cou et le ramena sur la corniche, puis, le traînant derrière lui, il le fit passer, pan-

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telant et hurlant, aiTreusement blessé et appelant la mort, à travers une sorte de tunnel qui traverse l'épaisseur de rentablement. Le malheureux mourut quelques jours après à l'hôpital, mais Hoff avait fait son devoir.

Ainsi au sommet du colosse de pierre qui hypnotisait Victor Hug-o, en attendant que la mort vînt le coucher en triomphateur sous « l'arche démesurée », la réalité s'est chargée de mettre en scène le dernier chapitre de Notre-Dame de Paris : le duel de Claude Frollo et de Quasimodo au sommet des tours. Et c'est un soldat égal à ceux de la Révolution et de l'Empire qui a traduit ainsi la fiction du poète. Victor Hugo, Rude et HolT, ces trois noms font bien ensemble.

23 décembre 1892.

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