‹ Petits portraits et notes d'artsChapitre 17 sur 30 · CONFESSIONS ET CORRESPONDANCES · texte numérisé non relu

CONFESSIONS ET CORRESPONDANCES

Céleste Mogador, Tivresse de Fontainebleau et de Venise. Sainte-Beuve transposait, dans les Consolations et Volupté, les chastes souvenirs de sa jeunesse, mais il cherchait l'illusion amoureuse dans les bouges du Palais-Royal.

Ainsi, tandis que les écrivains d'autrefois voyaient l'art en dehors et au-dessus d'eux, s'élevaient jusqu'à lui et purifiaient la passion en l'étudiant à distance, les fils de Rousseau, faisant de leur existence la substance de leurs œuvres, identifiaient Fart avec leurs faiblesses et leurs erreurs.

Du moins, tout en étudiant la nature sur euxmêmes et en étalant la vanité de leurs actes, ces poètes réservaient une part de leur existence et changeaient la vérité en poésie. Ils avaient compté sans la curiosité ainsi excitée et les consé(|ucnces fatales du nouveau genre. Puisque la littérature se faisait avec la vie privée, celle-ci s'ouvrait aux biographes. Jadis, un auteur ne se confondait pas avec son œuvre; désormais il se livrait tout entier.

Donc, à peine les romantiques morts, les biographes se mettaient à l'œuvre, terriblement. Ils voulaient tout savoir et se croyaient en droit de tout dire. Il leur fallait des noms propres et des faits exacts; ils les cherchaient dans les papiers de famille. Derrière la pose et l'arrangement, ils montraient l'attitude vraie et le geste naturel. Ce fut une

revanche complète et lamentable de la vérité pure contre les manèges de la vanité. Sainte-Beuve, le premier, montra Chateaubriand en robe de chambre, devant son miroir, ou machinant avec ses intimes la mise en scène de la gloire. Puis, à mesure que les étoiles du Cénacle descendaient sous l'horizon, les révélations d'outre-tombe montaient au grand jour.

Pauvres poètes! C'étaient de fiers génies. C'étaient aussi des cabotins. Ils avaient des préoccupations de ténors et déjeunes premiers; l'un était fier de son visage, l'autre de ses cheveux, celui-ci de sa large poitrine, et cet autre de sa main ou de son pied. Ils racontaient leurs amours autant pour être admirés que pour être plaints. Ils proposaient à notre envie autant qu'à notre pitié des aventures extraordinaires. Et voilà que la vérité découverte mettait à nu les plus tristes dessous. Tous avaient été des jobards, et quelques-uns des drôles.

On apprenait de la sorte que Lamartine était tombé sur une Phèdre malade et mûre, femme d'un mari trop vieux et maîtresse d'un amant trop jeune. Hugo s'était pris aux filets d'une théâtreuse sans talent, et tandis qu'il délaissait son foyer, un larron d'honneur s'y installait. Vigny, amoureux d'une grande artiste, avait dû la partager, selon l'usage, avec les camarades et les confrères. Musset avait lié partie avec un génie égal au sien, un génie femelle, sain, puissant et franc comme une force de la nature ; il était allé promener son bonheur au pays des amours radieuses, et pendant ce voyage, non

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seulement il avait découvert un confrère dans sa maîtresse, mais, malade, il s'était vu, de ses yeux, trompé avec un médecin bien portant. Dans la rivalité qui avait brouillé Hugo et Sainte-Beuve, on ne savait qu'admirer le plus, l'égoïsme et l'imprudence de l'un, ou la perfidie et le cynisme de l'autre.

Ainsi, derrière l'acteur les biographes nous montraient l'homme. Ils le faisaient voir ridicule et petit comme nous. Belle avance des deux parts I Surtout, la littérature, la vraie, gagnait beaucoup à ces révélations. On savait enfin de combien d'erreurs et de bassesses un chef-d'œuvre peut être fait.

Entre tous ces amoureux trop désireux de mettre le public dans leurs confidences, George Sand et Musset d'une part, Sainte-Beuve de l'autre, ont le plus copieusement satisfait la curiosité. Ils ont laissé une bibliothèque, avec enfers et coins secrets; il y a Lui et Elle, Elle et Lui, le Livre cC amour, etc. Toutes ces confidences, dévorées avec avidité, n'ont pas lassé l'appétit du public, et aux révélations connues les chercheurs joignent à cette heure un nouveau lot de documents.

D'abord, sur le trio George Sand, Musset, Pagello. Il est prodigieux, ce trio. Entre les deux hommes, c'est la femme qui est l'homme. Elle aimait à revêtir le costume masculin; du sexe fort, elle n'a pas seulement l'habit, mais aussi l'âme, c'est-à-dire l'égoïsm

lui) PETITS PORTRAITS ET NOTES D'ART.

et la dureté en amour. Pour passer de l'un à l'autre, elle retrouve les mots et le ton de don Juan, lâchant Elvire, et courant après les paysannes. Le seigneur Pagello, bellâtre, suffisant et pratique, subtil sous des airs naïfs, lourdaud et finaud, est un type complet de sa race et de son pays. Musset, le plus malheureux des trois , est le plus sympathique parce qu'il est le plus sincère. Il joue franc jeu et se met tout entier dans la partie où les deux autres rusent et n'entrent qu'à moitié. Doublement malade, de cœur et de corps, il souffre dans son cœur et dans sa chair. Pauvre Fantasio entre une Philaminte et un Diafoirus!

C'est à ses dépens que George Sand et Pagello racontent cette histoire à trois. Après les Nuits et la Confession, Musset avait fermé le coffret aux souvenirs; et, en prose ou en vers, il n'avait dit que ce qu'il pouvait dire. Il observait la règle et le conseil par lui formulés en beaux vers :

Les morts dorment en paix dans le sein de la terre; Ainsi doivent dormir nos sentiments éteints. Ces reliques du cœur ont aussi leur poussière; Sur leurs restes sacrés ne portons pas les mains.

Sa famille, après la riposte nécessaire de Lui et Elle aux accusations de Elle et Lui, a respecté cette défense. Elle ne veut pas publier sa correspondance avec George Sand, et elle a raison. De l'autre côté, Pagello livre la déclaration qu'il a reçue de George Sand et expose son étonnante bonne fortune du ton d'Homais racontant ses folies de jeunesse; livrées

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