‹ Petits portraits et notes d'artsChapitre 18 sur 30 · CONFESSIONS ET CORRESPONDANCES. 1U · texte numérisé non relu

CONFESSIONS ET CORRESPONDANCES. 1U

parla famille de George Sand, ses lettres à Musset vont paraître. Décidément, des trois, c'est Musset qui a le beau rôle.

Le second trio est celui de Victor Hugo, de sa femme et de Sainte-Beuve. Ici, au point de vue littéraire, il n'y a qu'un coupable, mais il l'est bien. Sainte-Beuve, à l'en croire, aurait consolé Mme Hugo. Traité en frère par le poète, il en aurait profité pour le déshonorer. D'habitude, ces choseslà, toujours vilaines, se font en secret. Sainte-Beuve a pris soin de divulguer son aventure. Après lui, un secrétaire a éclairci ce qui restait obscur; il a mis des noms propres sous les pseudonymes et commenté les effusions lyriques par une prose claire et plate. Le Livre d'amour est odieux; Sainte-Beuve et ses inconnues est hideux.

Mais, pas plus que les romans et les poèmes ne nous avaient suffi pour George Sand et Musset, ils ne nous suffisaient pour Hugo et Sainte-Beuve. Il nous fallait, pour eux aussi, des pièces authentiques, de la prose, des lettres de leur main. Nous attendions, avec une généreuse impatience, la correspondance annoncée de Victor Hugo. Hélas! c'est une déception. Elle vient de paraître, cette correspondance, et elle n'offre rien de scandaleux. Il n'est même plus certain que Victor Hugo ait été trompé. Le poète écrit à son ami avec beaucoup de cœur et de tristesse. Il parle noble et haut. Et c'est à se demander si l'auteur du Livre d'amour ne s'est pas vanté dune mauvaise action sans l'avoir commise.

Je souhaiterais que ce mécompte nous fût une

leçon et calmût notre soif de scandale. Si de simples particuliers étaient traités de la sorte, on s'indignerait à voir violer des secrétaires. Et il sagit des plus hauts génies du siècle! Je sais bien qu'ils ont donné l'exemple. Ils nous ont ouvert leurs alcôves. Leur excuse, qui nous manque, c'est qu'ils avaient du génie et qu'ils brûlaient d'une fièvre dont nous sommes bien guéris, le lyrisme romantique. Ils sont punis par où ils ont péché et leur orgueil se retourne contre eux, mais il y avait chez eux un reste de pudeur et un souci d'arrangement que nous devrions respecter.

Heureusement, quelle qu'ait été leur vie, leur œuvre est belle. 11 faut même qu'elle le soit à un haut degré, pour résister à de telles enquêtes, à toutes ces causes de mépris et de dégoût. Les papiers de George Sand et les vers erotiques de Sainte-Beuve ne prévalent pas contre les romans champêtres et les Lundis,

il octobre 1896.

<( Je le demande de te souvenir de moi; ne me laisse pas sans être pleuré, sans être enterré. Élève un monument en mon honneur pour apprendre à la postérité le sort d'un malheureux, et plante sur ce tombeau la rame dont je me servais, quand j'étais vivant au milieu de mes compagnons. » Ainsi parle, dans Homère, l'ombre d'Elpénor. On pourrait inscrire ces mots comme épigraphe en tête de toutes les biographies où un ami survivant rend les derniers devoirs à un ami mort. Mérimée les commentait avec une simplicité touchante, en écrivant ses « notes et souvenirs » sur Stendhal. Le livre que publie M. Gréard à la mémoire de Prevost-Paradol s'inspire de la môme pensée. L'Ecole normale a le culte de ses morts; il ne saurait être célébré avec plus de piété que dans ce petit livre. Après une étude biographicjue où respire la mélancolie tendre que laissent aux survivants ces amitiés de jeunesse, indissolubles lorsqu'elles ont résisté aux épreuves

de la vie, il renferme un choix de lettres où se marquent avec un relief singulier le caractère, les idées et le talent de Prevost-Paradol. La notice, c'est le tombeau; les lettres sont comme la rame d'Elpénor, qui se brisa la tête en tombant du haut d'un palais enchanté, le palais de Circé.

Prevost-Paradol a laissé un nom, presque un grand nom. Ce nom éveille-t-il une idée bien nette pour la génération présente? Ses contemporains voyaient en lui non seulement un journaliste de premier rang, mais un écrivain durable, et, même après la défaillance finale, un caractère. Or voilà que la marche des faits a singulièrement dépassé le but où il tendait; sauf un, la France nouvelle^ dont le sujet est resté actuel, je ne crois pas qu'on lise beaucoup ses livres; son caractère est peut-être ce que nous connaissons le moins. M. Gréard s'est attaché surtout à tracer le portrait de son ami et il prouve que cette physionomie méritait d'être fixée; il indique aussi, dans sa manière discrète, les raisons diverses de l'oubli où est tombé cet homme qui tint en son temps une grande place. On peut rechercher et, peut-être, préciser d'après lui quelques-unes de ces raisons.

La génération de normaliens dont était Prevost- Paradol avait deux admirations, Balzac et Stendhal. Pour la plupart, c'étaient là des goûts purement littéraires, et, somme toute, l'École normale a produit peu de Lucien de Rubempré et encore moins de Julien Sorel. Paradol, lui, a vraiment réalisé un type de Balzac. Rappelez-vous, dans les Jumeaux de

PREVOST-PARADOL. 1 1 t

V hôtel Corneille, d'Edmond About, avec quelles idées Léonce Debay, balzacien déterminé, se prépare à l'École normale : elle est pour lui un pisaller, la seule carrière ouverte pour un homme à qui le collège a donné quelque usage de la plume et qui ne veut être ni expéditionnaire ni clerc d'avoué. Sous l'ancien régime, un lettré prenait le petit collet; en 1850, il entrait à l'Ecole normale. Comme Léonce, Prevost-Paradol est beau, fier, amoureux de la vie et ambitieux; l'existence étroite du professeur lui donne la nausée. A l'École, il se confirme dans le sentiment de sa valeur et il a bientôt arrêté sa conception de l'existence : nature de sceptique et de dilettante, il s'attache à la philosophie de Spinosa, et prétend conformer sa destinée à la marche générale de l'univers.

Or il croit que sa destinée personnelle est de dominer les autres hommes, du droit de sa supériorité, pour les conduire à la justice, car il croit au progrès. Il poursuivra ce but par la plume et la parole. Il est donc bien décidé à saisir la première occasion d'écrire et de parler. Mais c'est le temps de l'Empire et d'une compression qui s'annonce comme durable. Le jeune normalien se résigne donc à être professeur pour un temps. Pauvre et embarrassé par des liens de famille, il prend ses grades à travers un douloureux chaos d'espérances et de découragements, de rêves et d'embarras matériels. Puis, il part pour Aix, enseigner la littérature française, « devant un public de cent soixante-dix-huit Aixois, dont vingt-trois Aixoises ».

Elle a eu cette bonne fortune, la petite ville provençale, cette Pise silencieuse, endormie sur sa colline, à deux pas de la vivante et bruyante Marseille, d'entendre Fun après l'autre, dans sa Faculté des lettres, Prevost-Paradol etJ.-J. Weiss. Elle s'en souvient toujours et elle en est fière. Quant à ses hôtes, ils ont commencé, surtout Weiss, par y voir le plus triste lieu d'exil, et ils ont fini par l'aimer. Ils ont senti le charme infiniment doux que respirent les vieux hôtels parlementaires, magnifiques, délabrés et clos, sur le cours ombragé de platanes et bruissant de fontaines. Ils ont connu les physionomies originales de nobles et de bourgeois, de magistrats et de professeurs, d'érudits et de collectionneurs, qui, jusqu'à ces dernières années, n'étaient pas rares dans l'ancienne capitale de la Provence, Ils ont eu pour ami le vieux procureur général Borély, l'intime de Thiers et de Mignet, étrange octogénaire, d'intelligence vive, de cœur chaud et d'oreille prodigieusement dure, qui, par hygiène, s'était fait centaure, passant la moitié de ses journées à cheval , et l'autre moitié lisant, écrivant, mangeant et dormant sur un siège en forme de selle, avec arçons et étriers. ]\Iais, tandis que Weiss ne demandait qu'à se résigner au métier, Paradol avait l'œil et l'oreille tournés vers Paris. Il enviait le sort de Saint-Marc Girardin et de Rigault, non comme professeuj's en Sorbonne ou au Collège de

PREVOST-l'AllADOL. 1 i ii

France, mais comme journalisles. Un jour on lui fît signe de Paris, et il partit bien vite, sans esprit de retour, pour entrer au Journal des Débats.

C'était encore le temps de l'Empire autoritaire et de la presse étroitement tenue. Il fallait écrire sous la menace des avertissements et de la suspension. Un journaliste d'opposition semblait n'avoir qu'une arme bien précaire dans la main. Cette arme suffit à Paradol pour mener sa guerre contre l'Empire. Entre la platitude insolente de la presse officieuse et la colère sourde de l'opposition , il se fit une manière à lui , redoutable et sûre, l'ironie hautaine, maîtresse d'elle-même, insaisissable pour les parquets. Chacun de ses articles, écrit avec une aisance d'improvisateur, était un petit chef-d'œuvre d'habileté, de doctrine et de tenue académique, avec un peu de faste et de nombre, tempérés par l'aisance et l'esprit. Surtout, il faisait merveilleusement « le morceau ». Entre temps, il écrivait en se jouant des brochures ou même des livres, comme la France nouvelle^ pleins d'idées et brûlants de chaleur contenue. En quelques années, il arrivait à l'Académie française.

Était-ce le commencement d'une grande fortune? C'était la brillante préparation de la plus douloureuse, de la plus rapide et de la plus complète série d'erreurs. Paradol se présentait à la députation, plusieurs fois, et il échouait. Avec quelle amertume! Voyez ses lettres. L'Empire croulant demandait au libéralisme un moyen désespéré de se raffermir. Paradol crut au succès de la tentative et

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accepta un poslc de diplomate. En quelques jours, il se voyail renié par ses alliés et entraîné dans la chute de l'Empire, aussi irrémédiablement que les serviteurs les plus compromis du despotisme. Il se tua, comme un héros de Balzac. Lami qui Ta le plus aimé, jNI. Gréard, n"a pas le courage de len blâmer.

Cette fin était logique, en effet. Paradol avait mis sa vie comme enjeu dans une belle partie. Il perdait et il payait.

Cette partie, c'était la conquête de la vie, dans tout ce qu'elle a de désirable, gloire et fortune, pour le service dune belle cause; c'était, croyait-il, la mise en pratique de la doctrine de Spinosa, l'intérêt particulier se conformant à l'intérêt général. Malheureusement pour Paradol, il n'avait pas les deux qualités indispensables au joueur, la patience et le tlair; il n'avait pas davantage la vertu maîtresse du philosophe, le désintéressement personnel. Bien entendu, je prends ce dernier mot dans le sens le plus général ; Paradol était un parfait galant homme.

Comme moyen, il avait choisi celui de tous qui se subordonne le moins à autre chose que luimême : il ne fut journaliste que pour être homme politique. Or le vrai journaliste est celui qui n'est pas et ne veut pas être autre chose. Écrivain de grand talent, Paradol eut, comme journaliste, une

action moins longue que sa carrière, alors que le vrai journaliste l'est pour toute sa vie. Et, parce qu'il ne fut pas tout à fait journaliste, il ne devait pas se survivre comme écrivain. Rappelez-vous les noms de quelques grands journalistes, les plus puissants durant leur vie, ceux qui ont laissé, après leur mort, un nom durable et de sens clair, comme Carrel et Girardin : ceux-là se sont donnés tout entiers au journal, et si, par cas, ils sont entrés au Parlement, leur rôle comme orateurs a été ou insignifiant ou très inférieur à leur action comme journalistes. De nos jours, les exemples sont si nombreux et si frappants que le lecteur les trouve tout seul.

Un journaliste, en effet, est avant tout un homme de premier mouvement et d'impression rapide. Il doit, comme le disait Girardin, avoir une idée par jour, et chaque jour faire un article. Un homme politique aussi impressionnable lasserait vite ses collègues, et, fùt-il le plus éloquent des hommes, il ne peut pas prononcer un discours par jour. D'autre part, y a-t-il un seul homme politique qui ait été un grand journaliste? Gambetta, Thiers et Guizot ont pu traverser le journalisme et inspirer des journaux; s'ils les dirigeaient, ils ne les rédigeaient pas. Encore, un vrai journaliste ne consentira-t-il guère à se laisser diriger par un homme politique. Il est lui-même; il fait avec la plume ce que l'autre fait avec la parole, mais il se sent aussi utile à son parti et aussi fort.

L'erreur de Paradol fut de croire que l'on pou-

11b PETITS PUUTHAITS ET NOTES DAllT.

vait, en même temps, èlre journaliste et faire des livres. De là l'oubli où, sauf un peut-être, ses livres sont tombés peu à peu, comme ses recueils d'articles. C'est que les qualités du livre ne sont pas les mêmes que celles du journal. Paradol gâtait ses livres par ses qualités de journaliste et ses articles par ses préoccupations d'écrivain.

II avait le style académique. Cela veut dire qu'il écrivait avec choix et mesure, dans une langue réservée et de belle tenue. Ce sont moins qualités de journaliste que la concision, le trait et la netteté rapide. Lequel portait le plus d'un article de Paradol ou d'un article de Girardin? Tantôt l'un, tantôt l'autre, mais plus souvent, je crois, celui de Girardin, éminemment journaliste et fort peu écrivain. D'autre part, Paradol mettait dans ses livres la contingence des intérêts politiques, toujours attachés à des questions dont l'importance, fort grande aujourd'hui, sera nulle demain.

Enfin, homme d'idées moyennes, Paradol s'était attaché à un parti sans avenir. Il se fût accommodé également d'une monarchie parlementaire ou d'une république à institutions monarchiques. Ces solutions peuvent être fort sages, mais il n'est pas nécessaire de beaucoup « lire l'histoire », comme on dit, pour apprendre qu'elles ne sont qu'une halte et un compromis. Les journalistes qui s'y emploient font un métier de dupe, s'ils sont ambitieux. Les plus avisés sont pour la marche en avant ou pour la réaction.

Ainsi, ambitieux, journaliste et écrivain, Prevost- Paradol n'a pas rempli sa propre attente et n'a pas laissé la réputation durable que son talent faisait espérer à ses amis. Il n'a pas été un Taine, qui s'est gardé de la politique comme du feu; il n'a pas été un Renan, qui a traité son temps avec un détachement de philosophe. Que reste-t-il de lui? Un beau nom, quelque peu flottant, le souvenir d'un grand talent qui n"a pas donné toute sa mesure, la leçon durable de sa mort et quelques pages dignes d'être relues.

Tout cela vient d'être mis en lumière par M. Gréard, à l'aide de lettres adressées à un choix d'amis, dont le nom seul est déjà un honneur pour Paradol, comme M. Gréard lui-même, comme Taine et M. Ludovic Halévy. Ce livre où revit Paradol arrive au lendemain d'une séance académique où M. Brunetière a sévèrement comparé la presse à la littérature. Il semble apporter un argument à ceux qui refusent au journalisme le droit d'être littéraire. Cependant, il ne tranche pas la question ; car, à côté de Paradol et dans le même temps, il y eut Veuillot et Sainte-Beuve; Veuillot, qui ne voulait être que journaliste et qui fut écrivain de premier ordre; Sainte-Beuve, journaliste malgré lui et qui a mis dans des articles de journal le meilleur de son talent. Avant, il y avait eu P.-L. Courier, dont la politique dure grâce à sa littérature, puis Nisard, aussi

journaliste que professeur. Et, depuis, il y en a eu d'autres; si je ne les nomme pas, c'est pour ne pas dresser un palmarès.

Quiconque tient une plume peut, en tout genre et dans tout sujet, l'aire œuvre d'écrivain, mais, après le talent, la première condition pour exceller durant la vie et durer après la mort, c'est de se donner tout entier à quelque chose de net et d'unique, d'ôtre un polémiste religieux comme Veuillot, un critique littéraire comme Sainte-Beuve. Paradol fut avant tout un ambitieux qui, au lieu de subordonner son ambition à une cause, subordonna cette cause à son ambition. D'abord la littérature, puis la politique ne furent pour lui que des instruments; il n'appartint tout entier ni à l'une ni à l'autre. Ces deux maîtresses sont jalouses; elles

se sont vengées.

22 février 1894.

Je regrette que le mot ait pris un sens politique, je qualifierais volontiers de nationale la fête que va célébrer l'Odéon en l'honneur d'Emile Augier. Il y a de grands écrivains qui dépassent leur temps et leur pays; il y en a d'aussi grands qui ne sauraient se placer ailleurs et à une autre date. Augier est de ceux-ci. C'est un Fran<^ais de notre temps, mais un Français de noble race. Il a pour ancêtres directs Molière et Regnard, malgré la suite des intermédiaires. Et l'instrument d'observation qu'il recevait d'eux, il l'a exactement appliqué à ses contemporains.

Il est Français, d'abord, en ce qu'il réalise un caractère commun à la plupart de nos grands écrivains. Tandis que l'Anglais est foncièrement individualiste et l'Allemand épris de pensée abstraite, le Français, pour qui la vie sociale est la grande affaire, songe surtout en écrivant aux questions qu'elle soulève. Il aime à se trouver en commu-

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nauté d'idées avec ceux qui l'entourent; il préfère observer qu'imaginer. Augier a donc étudié son temps, sans s'inquiéter d'idées abstraites. Il s'est préoccupé surtout des modifications que les mœurs apportent aux lois. Il a eu l'énergie sobre, la netteté, la mesure. Il a eu, à un haut degré, une qualité que nous prisons par-dessus tout, l'art de composer.

Sociable et équilibré, le Français aime les idées générales, parce que ce sont celles de tous, et il les préfère moyennes, pour la même raison. Augier n'a guère soutenu de thèses outrancières; il ne s'est pas attaqué par la logique à quelqu'une de ces injustices qui résultent des mœurs ou des lois. Il a préféré montrer comment les mœurs se gâtent, et, dans les lois, ce qui ne protège pas assez les mœurs. Il a eu pour muse le bon sens qui, en France, peut s'élever jusqu'au génie. Avec le bon sens, il a nourri dans son ame des sentiments essentiellement français : le goût du franc parler, l'aversion pour tous les despotismes, la haine de l'hypocrisie.

Comme tous les pays d'Europe, la France s'est faite par une royauté et une noblesse appuyées sur une bourgeoisie et un peuple. Mais notre pays est le seul où tout l'effort de la vie nationale ait tourné au profit de la bourgeoisie, qui, s'élevant par en haut jusqu'à la noblesse, et par en bas tirant le peuple à elle, a fini par former peuple et noblesse à son image. Si, à l'heure présente, la France éprouve un grand malaise, c'est que l'écart est devenu trop grand entre le peuple et la bourgeoisie. Depuis cent

ans la bourgeoisie gouverne, et ceux mêmes qui attaquent sa suprématie prennent pour chefs des bourgeois. Elle avait mérité cette fortune par deux mérites principaux : la forte constitution de la famille et la simplicité des mœurs. Du jour où, trop riche et infatuée, elle a préféré le plaisir et l'étalage au travail et à la modestie, la décadence a commencé pour elle. Augier arrivait au moment où la bourgeoisie française terminait son apogée; il a porté sur le théâtre les causes et les effets de ce mouvement social.

De là, dans ses pièces, une double valeur, historique et présente. Pour trente années de la société française, son théâtre oflre une image aussi fidèle que celui de Molière pour le centre du xvir siècle, plus forte que celui de Regnard. Il a poursuivi cette étude d'après un idéal moral dont le grand mérite est d'être à la fois très accessible et très élevé, avec une force d'expression qui le range après Molière et à côté de Regnard.

La première cause d'affaiblissement qui lui avait semblé compromettre, avec la santé de l'esprit, celle des mœurs, c'était le romantisme. Au théâtre, comme dans la poésie et le roman, l'école qui durait encore en 1844 s'était inspirée surtout d'individualisme et de lyrisme. A la société et à la famille qui vivent de règle et de devoir, le romantisme opposait la révolte

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individuelle et le droit de la passion. Ces sentiments, il les revêlait d'une forme superbe et outrée comme eux. Il parut à Augier que, par le romantisme, l'esprit français avait conlracté une fièvre généreuse, mais une fièvre, c'est-à-dire une maladie. Il refusa de la prendre pour son compte et résolut de la combattre chez ses contemporains. Sur le théâtre où la passion régnait, il voulut montrer qu'elle est sans droit contre le devoir.

C'était courageux, et les attaques ne lui manquèrent pas, mais le temps travaillait pour lui. Le romantisme était épuisé, et sauf un, bientôt divinisé, c'està-dire mis en dehors de la vie présente, ses chefs allaient disparaître ou se taire. Laissant donc le romantisme agoniser et ne prenant à l'école nouvelle, le réalisme, que ce qui convenait à son besoin instinctif de mesure, Augier abandonnait les pastiches de l'antiquité et de la renaissance, par lesquels il était allé d'abord chercher l'ennemi sur son propre terrain, et il appliquait son honnêteté, sa raison et sa force expressive à l'étude de la société contemporaine.

Le plus grand danger dont elle lui semblait menacée, c'était la puissance de l'argent, désormais sans contrepoids. Longtemps cette puissance avait été atténuée d'un côté par la simplicité des mœurs et les vertus familiales, de l'autre par l'aristocratie d'hérédité ou de mérite. Or l'hérédité nobiliaire ne conférait plus de privilège social, et le mérite personnel se mettait du côté de l'argent, en tournant vers lui son effort. Pour la famille, le luxe l'envahissait; le mariage se défendait mal contre la cupidité;

moins respectable, l'autorité du père de famille était de moins en moins obéie. Augier voyait dans l'argent le grand coupable de cette corruption. A ceux qui, l'aimant trop, veulent en gagner trop, trop vite et sans scrupules, il marquait une aversion dédaigneuse, qui cinglait de haut.

De là, dans son théâtre, cette longue succession d'hommes pour qui l'argent est tout. Les uns, comme M. Poirier, ont pu le gagner honnêtement, mais ils veulent s'en servir pour acheter ce qui ne doit pas être vendu. Les autres, comme Vernouillet, l'ont eu par des moyens louches, et, d'abord craintifs devant le mépris, étalent une insolence sereine. Tels, comme maître Guérin, ont été vidés par lui de conscience et d'entrailles. Voilà pour l'action directe de l'argent. Pour ses effets indirects, voici le fils, Henri Charrier, qui veut s'amuser sans rien faire, grâce aux écus paternels; la fille, Caliste Roussel, qui, recherchée pour sa dot, ne croit plus à l'amour désintéressé; la femme, Séraphine Po'mmeau, qui demande le luxe à l'amour vénal.

Contre l'argent, Augier invoque les affections de famille, assez puissantes, lorsqu'elles sont sincères, pour triompher de tout, et au premier rang de ces affections il met l'amour permis. Il affirme la supériorité du mérite pauvre sur l'argent hérité ou acquis; il exalte la science et le travail. Surtout, il invoque le sentiment de l'honneur, et, ici, nous touchons à la loi suprême de sa morale.

De foi religieuse, Augier n'en montre pas trace. Il était voltairien, comme la bourgeoisie d'hier; il

124 PETITS POUTUAITS ET NOTES D'AIIT.

était même anti-jésuite, à la façon de Béranger. Sans se mettre en peine d'analyser les éléments de l'honneur, qui est en grande partie un legs du passé chrétien et féodal, il le prenait tel qu'il le trouvait constitué. Et comme, sous cette forme, cet appui moral lui semblait solide et pratique, cela lui suffisait. Pas une fois, dans une heure d'angoisse, ses personnages ne sont tentés de recourir à la morale religieuse ; ils consultent simplement l'honneur, et le langage qu'il leur parle est si net, qu'il leur suffit de l'écouter pour bien agir.

Ce sentiment, en effet, est à la fois très délicat et très simple. Très délicat, car il condamne telles choses que la morale religieuse permet et il en prescrit qu'elle défend; très simple, car, en tout, il donne des conseils immédiats. Il n'y a qu'à le mettre en face d'un cas de conscience pour que, sans hésiter, il indique la solution. C'est une balance solide et précise, qui évalue avec la même justesse les poids les plus lourds et les plus légers.

Autour de ces trois objets — argent, famille, honneur, — vous pouvez grouper toutes les pièces d'Augier. De là une observation large et exacte, car ce petit nombre de vues principales commande une quantité de vues secondaires.

Comme mise en œuvre, la simplicité de moyens (|ui fait les maîtres. Augier parle la langue de son temps, sans la forcer, mais il en revêt une pensée si franche et si énergique que cette énergie et cette franchise s'incorporent à l'expression. Il a peu de couleur et son esprit n'est pas de nouveauté excep-

EMILE AUGIER. 12o

tionnelle, mais il obtient, par la vigueur du bon sens, autant que d'autres par Téclat de l'imagination, et, chez lui, comme chez les grands écrivains de l'ancienne France, le sublime lui-même n'est que le plus haut degré de la vérité. Il n'aime pas la blague et il lui a dit son fait, mais il donne à l'ironie, arme nationale, une terrible portée. Comme structure de pièces, peu d'imprévu, peu d'invention sans autre but qu'elle-même. Venu après Scribe, il a fait son apprentissage à l'école commune, mais il n'attache pas au métier plus d'importance propre que Molière en son temps. Au total, son théâtre est sain comme la raison, pratique comme l'expérience, large comme la vie.

Malgré sa devise fameuse, la comédie ne corrige pas les mœurs; il lui suffît de les peindre et de maintenir les droits du bien en faisant rire du mal. S'il était besoin d'établir encore cette vérité, il suffirait, pour notre temps, d'en demander la preuve au théâtre d'Emile Augier. Ce qu'il attaquait a-t-il beaucoup perdu, ce qu'il défendait beaucoup gagné? Il y aurait quelque audace à soutenir que les mœurs bourgeoises ont gagné en simplicité et en sérieux. Le mariage est entamé par la loi elle-même, et l'autorité du père de famille ne sera bientôt plus qu'une fiction légale; le goût du luxe est devenu passion, et fureur celui du plaisir. Ce qu'on appelait jadis les

classes dirigeantes suit, en brûlant les étapes, un chemin au bout <lu(}uel il ne peut y avoir qu'un fossé, c'est-à-dire une culbute, et, sur leurs talons, le peuple court, en montrant les dents.

Aussi, prenez quelques-uns des personnages typiques d'Augier et demandez-vous ce qu'ils sont devenus. MM. Poirier, Maréchal et Couturier fde la Haute-Sarthej ont été plusieurs fois ministres. Giboyer et ses amis forment tout un parti darrivés, menacés par d'autres, moins gais, plutcM féroces. Le marquis d'Auberive, a été député d'extrême droite, puis de centre droit, puis boulangiste. Le marquis de Presles a représenté la République française comme ambassadeur. Sergines, retiré à l'Académie, n'écrit plus que pour établir, les jours de réception ou de prix Montyon, des parallèles ironiques entre le journalisme de son temps et celui d'aujourd'hui. Vernouillet est au pinacle; il est sorti du Panama sans passer par Mazas. Les filles de Caliste Roussel se moquent du roman d'amour de leur mère et tirent de leur dot la plus tranquille et la plus niaise vanité.

C'est qu'il n'était pas au pouvoir d'Augier de trouver dans le théâtre les moyens de réforme sociale qu'il ne contient pas. Il suffît à sa gloire qu'il ait été le témoin honnête et fidèle des mœurs de son temps. Après Molière et Regnard, la haute comédie avait encore produit quelques œuvres fortes ou fines, mais rares, et. comme genre, elle était toujours allée déclinant. Marivaux et Beaumarchais avaient créé une comédie moyenne, très différente

de l'ancienne. Puis était venue la petite écolo de Picard et d'Etienne, puis l'habileté scénique de Scribe. A ce moment Augier vint reprendre l'ancienne comédie, en déshérence depuis le grand siècle. Il lui a rendu la vie et la fécondité. Continuateur des classiques, des vrais, il est de leur famille.

1j mai 1894.

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