Cosmopolis, revue internationale
Perrin, administrateur de la Comédie-Française de 1871 à 1885, l'auteur du Demi-Monde s'installait à ce moment sur notre première scène, par la reprise de ses anciennes pièces et une série d'œuvres nouvelles. En quelques années, il s'imposait au public de la rue de Richelieu, comme jadis à celui du Gymnase. Lorsqu'il est mort, il dominait de très haut notre production dramatique. Ce n'était plus seulement un maître, c'était le maître du théâtre contemporain. Je crois fermement que la postérité lui conservera ce rang.
Grâce à des fonctions officielles, qui m'avaient mis en rapports fréquents avec lui, j'étais entré peu à peu dans son intimité. Depuis dix ans, je le voyais beaucoup : à la direction des Beaux-Arts, où il avait de nombreux clients, car, s'il n'a jamais rien demandé pour lui-même, il servait activement ceux qui lui semblaient dignes d'intérêt; au Conservatoire de musique et de déclamation, où son action était prépondérante, comme examinateur et conseiller; puis chez lui, dans ses habitations parisiennes de l'avenue de Villiers et de la rue Ampère, ou dans sa maison de campagne de Champflour, à Marly-le- Roi. J'aimais l'homme autant que j'admirais l'auteur. J'avais cela de commun avec tous ses amis, anciens et nouveaux. Ce grand écrivain était une nature exquise et forte ; il attachait aisément et retenait; il était fidèle à ses affections, de relations très sûres, accueillant et obligeant, indulgent surtout, parce qu'il comprenait tout.
J'ai sous les yeux deux portraits de lui qu'il m'avait donnés en même temps, quelques mois avant sa mort. Ils marquent le commencement et la fin de sa carrière; ils sont l'alpha et l'oméga symboliques de cette existence. L'un est la photographie d'un tableau peint vers 1834 par Louis Boulanger, le peintre romantique. Il représente un garçonnet d'une dizaine d'années, arrêté au seuil d'un parc, les cheveux blonds flottant sur les épaules, un cerceau à la main. C'est un écolier en vacances, le petit pensionnaire de l'institution Goubaux. L'autre est une photographie d'après nature, celle d'un homme de soixante-dix ans, encore robuste, dans une attitude qui lui était familière, le buste cambré, la tête haute, le poing sur la hanche.
Cet homme est déjà dans cet enfant. Le regard surtout, ce regard si particulier de Dumas, que n'oubliaient pas ceux sur qui il s'était une fois posé. L'œil est gros et à fleur de tôle; il regarde en face, avec une expression de méfiance précoce chez l'enfant, de courage ironique chez le vieillard. Tous les traits indiquent la décision et la franchise : le front large, le nez droit, la bouche ferme. L'homme que voilà était né pour souffrir et lutter. De très bonne heure, il s'est trouvé en face de la méchanceté et de la bassesse; dès qu'il a raisonné, il a engagé une longue bataille contre elles. L'enfant semble déjà en garde contre la vie qui s'ouvre
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devant lui; l'homme, qui l'a jugée, ne déposera les armes qu'en mourant. Dans les derniers jours de sa vie, il écrivait encore, et, pour lui, écrire c'était agir. Il donnait son avis sur toutes les questions de morale éternelle ou passagère qui surgissaient. Il définissait le bien et le mal; il s'efforçait de mettre en lumière la vérité.
On sait les origines de Dumas. Il était l'arrièrepetit-fils d'un créole et d'une négresse. L'atavisme africain sautait aux veux chez son père, le géant aux cheveux crépus et à la lèvre épaisse, bon et vaniteux, épris de luxe étalé, mêlant au débraillé de la vie de bohème l'amour du clinquant et du bruit. Il se laissait deviner encore chez le fils, par la chevelure frisée et l'élégance du corps, un peu balancée et rythmée. En revanche, la moustache à la mousquetaire, la physionomie énergique, le calme de l'altitude étaient d'un Européen et d'un Français. Grand-père, père et fils, mêlant en eux le sang du vieux monde et celui du nouveau, élevant à la plus haute puissance les qualités de la race noire, éliminant ses défauts et s'assimilant par trois générations à la race blanche, hommes d'action, d'art et de pensée, les trois Dumas sont un curieux exemple, dans la môme descendance, de la pénétration réciproque des familles humaines par la civilisation, et un indice de ce que l'humanité peut en attendre dans l'avenir.
Cette origine est pour quelque chose dans l'instinct de lutte, qui se traduisait chez le général Dumas en courage héroïque et chez Alexandre
Dumas père en bravades bon enfant. Le nègre est un opprimé; dès qu'il peut raisonner et a<^ir, il se tourne contre Tinjustice dont il est victime et réclame ses droits. Chez Alexandre Dumas fds, cette disposition se tournait en désir de réforme sociale et d'action par la littérature sur les lois et les mœurs. Le fond d'hérédité naturelle se compliquait de ce fait chez le grand-père et le petit-fils, qu'ils étaient enfants naturels, c'est-à-dire placés dès la naissance en marge de la société. Soldat toujours en campagne, le grand-père n'avait pas eu beaucoup à souffrir de cette situation. Sérieux et réfléchi, le petit-fîls avait ressenti l'amertume et l'injustice du préjugé contre l'enfant né hors du mariage, dès le collège, où ses camarades le maltraitaient pour une tache originelle qui, selon la justice absolue, aurait dû lui assurer la prote(^tion sociale. Il en était indigné; il amassait un fond inépuisable de mépris et de haine contre de telles lâchetés. Pour l'analyse psychologique de cet état d'àme, qui devait contribuer pour une si large part à la formation de son caractère et de son génie, voyez r Affaire Clemenceau et, pour sa mise en œuvre dramatique, le Fils naturel.
Il entrait ensuite dans la vie par le monde où vivait son père, la bohème littéraire, et, jeune homme, il commençait par prendre sa part du plaisir facile. Or bientôt, dans le plaisir, il trouvait la passion. La nécessité de gagner de l'argent pour s'amuser et le désir plus relevé de payer ses dettes précoces, le faisaient tourner bien vite ses expériences en pro-
duction littéraire et il écrivait la Dame aux Camélias, roman et pièce. 11 s'y mettait tout entier, franchement et complèlenicnt, qualités et défauts. Dès lors, il était homme de lettres, et d'une espèce nouvelle. En effet, préoccupé de la famille et de la société, frappé du sérieux de l'amour, faisant de cette double observation, de plus en plus profonde, la substance de sa littérature, il substituait le désir de la vérité, c'est-à-dire le réalisme, à l'imagination et à la fantaisie romantiques. Il travaillait pour sa part, avec autant de conviction et plus d'esprit pratique, à la réforme de la littérature et de l'art qu'accomplissaient en même temps H. Taine dans la philosophie, Leconte de Liste dans la poésie, Gustave Flaubert dans le roman, Meissonier dans la peinture, Barye dans la sculpture.
La carrière ainsi commencée s'est poursuivie avec une logique rigoureuse, parce qu'elle était l'exercice nécessaire d'un caractère et d'une expérience. Dumas abandonnait bientôt le roman, dont il ne trouvait pas l'action assez énergique et assez immédiate sur le public, pour le plus direct et le plus puissant des genres, le théâtre. Chacune de ses pièces avait un but utile, c'est-à-dire, en agissant sur l'opinion, elle tendait à préparer un résultat qui, tôt ou tard, et plus tôt que plus tard, se traduirait par des faits, c'est-à-dire par des change-
ALEXANDUE ULMAS. l^ii
ments dans la morale et dans la loi. Celait le contrepied de l'esthétique du romantisme, qui, lui, avait voulu faire de l'art pour l'art, c'est-à-dire réaliser la beauté, sans autre but qu'elle-même, et, par là, produire le plaisir littéraire, récompense et résultat suffisants pour l'artiste, avec la gloire. Aux yeux de Dumas, cette esthétique était un double et dangereux égoïsme. A l'art comme à la vie — à l'art si difficile et à la vie si courte, — il voulait donner une raison d'être. Il pensait que, écrire pour écrire, sans autre but que de bien écrire, et vivre pour vivre, sans autre but que de vivre agréablement, ce n'était pas assez, que cela ne valait pas la peine d'écrire et de vivre.
Pour lui, il demandait à la vie de l'éclairer sur elle-même, et, de l'expérience, il tirait une leçon dont il s'efforçait d'abord de profiter, puis, la traduisant en fiction, de faire profiter autrui. Avec Diane de Lys, il opposait le droit du mari à celui de l'amant, et à l'égoïsme individuel dans la passion, l'intérêt de la société. C'est encore l'intérêt social qui lui faisait définir le Demi-Monde, cette « île flottante », en train de devenir un continent, un monde complet arrogant et menaçant; qui lui faisait abandonner devant la femme vicieuse et perfide, en lutte avec un honnête homme, la vieille théorie chevaleresque d'après laquelle la femme pouvait compter en toute circonstance sur la protection ou môme la complicité de Ihomme. Il pensait que, en pareil cas, la défaite de la femme importait à la vérité, au bien, à la société.
i;jO PETITS l'OUTllAITS ET NOTES DAUT.
Lorsque la loi lui semblait mal faite, il se retournait contre elle et défendait lindividu contre la coalition des préjugés et des égoïsmes collectifs. Ainsi dans le Fils nalurel. Et ce n'était pas là un retour à lindividualisme romantique. Ici, le droit de l'individu lui semblait la sauvegarde du droit social. Il y avait, croyait-il, un égal intérêt pour la société et pour l'individu à détruire une injustice, à ne pas autoriser la débauche, à ne pas provoquer la révolte. Le point de départ et d'arrivée de la pièce, c'était la déclaration du notaire Fressard : « Se marier, quand on est jeune et sain, choisir dans n'importe quelle classe une bonne fdle fraîche et saine, l'aimer de toute son âme et de toutes ses forces, en faire une compagne sûre et une mère féconde, travailler pour élever ses enfants et leur laisser en mourant l'exemple de sa vie, voilà la vérité. Le reste n'est qu'erreur, crime ou folie. » Partout une question de droit, de droit social ou individuel, et toujours la garantie du droit social fondée sur le respect du droit individuel; en un mot, la justice réglant les actions des hommes, les obligeant à vivre pour eux-mêmes et pour autrui.
Il n'y a pas d'autre poétique dans la Question d'argent, le Père prodigue, la Princesse Georges. Plus lard, après 1870, lorsque la société française lui paraissait menacée de ruine par la double crise de la défaite et de la guerre civile, par le progrès et l'eAronterie croissante de la débauche, par le relâchement de tous les liens sociaux, Dumas abordait de face chacune de ces questions, ou plusieurs à la
fois, dans la Femme de Claude et VEtrangere^ et, avec le Ihéaire, usant de tous les moyens d'action que lui olTrait la plume, il discutait ces questions par le journal, les brochures, les préfaces, — ces préfaces qui égalent, en force et en portée, les pièces qu'elles commentent. Partout il mettait son âme, son cœur, sa passion pour le vrai et le bien, ses inquiétudes d'homme, ses tristesses et ses espérances de citoyen.
Il avait recours à tous les moyens d'éclairer et de fortifier sa pensée. Il continuait à observer et à faire de son expérience personnelle le fondement solide de ses fictions. En même temps, esprit libre et ame religieuse, il cherchait dans le mysticisme ces raisons du cœur que la raison ne connaît pas. A une époque de science, il demandait à la science ses moyens propres de connaître et de comprendre. Il s'intéressait passionnément à la physiologie. Il s'efforçait de se rendre toujours plus clairvoyant et mieux informé dans son enquête constante sur le droit de l'individu et de la société. Il espérait trouver le moyen de les améliorer l'un par l'autre, de corriger les maux dont ils souffrent par leur faute ou par les fatalités naturelles.
Ainsi se développai!, par le théâtre et pour le théâtre, une individualité de plus en plus puissante et qui se marquait plus hardie et plus confiante à chaque œuvre nouvelle. Par là, ce réaliste se séparait de ses contemporains, romanciers ou poètes; par là, aussi, il retournait énergiquement une loi de l'art dramatique. Les réalistes prétendaient faire
\'.iH PETITS PORTHAITS KT NOTES D'ART.
œuvre impersonnelle, se subordonner à leurs sujets, n'avoir en vue que la vérité, mettre le moins possible d'eux-mêmes dans leurs œuvres. Dumas déclarait, au contraire, qu'il était présent et agissant dans toutes ses pièces. Il y entrait de sa personne pour exposer, défendre, imposer ses idées. Il ne s'en cachait nullement et dédaignait ces détours sans franchise, par lesquels d'autres plaideurs dans leur propre cause, comme Beaumarchais, se défendaient de se mettre eux-mêmes sur la scène. Olivier de Jalin, de Ryons, Lebonnard, c'est lui.
Il y avait là, certes, un acte de courage et de franchise; il y avait aussi un danger. Le théâtre, c'est l'art de donner la personnalité à des êtres factices, de procurer par eux au spectateur l'illusion de la vie concentrée et agissante. Pour atteindre ce résultat, il faut sortir de soi-même et s'oublier, ne songer qu'à l'œuvre, subordonner le sujet à l'objet. Dumas conciliait ces besoins opposés de sa nature et de son art par un partage habile de l'intérêt scénique entre lui-même et son œuvre. A côté de son représentant, du raisonneur mêlé à l'action et la dirigeant, il mettait des êtres vivant de leur vie propre, et ne songeant qu'à eux-mêmes. Il vivait et donnait la vie. De là, cette impression unique que procure son théâtre, et que ne donnent ni Emile Augier ni M. Victorien Sardou. Ceux-ci s'effacent le plus
possible derrière leurs personnages; ils restent dans la coulisse. Dumas est sur la scène au milieu de ses acteurs. De là, non pas une dualité, mais une complexité d'intérêt, car les deux éléments qu'il offre à notre curiosité, il les fond et les amalgame si bien qu'ils ne font qu'un. Ses confrères nous présentent leurs œuvres; il nous offre, lui, l'œuvre avec l'auteur, inséparables l'un de l'autre, exposés au même jugement.
Il a été ainsi jusqu'au bout, poursuivant la même expérience à la recherche de la justice et de la vérité, servant la même cause : l'intérêt social et l'intérêt individuel, appuyés l'un sur l'autre. Entre ses divers objets d'étude, il y en avait auxquels il revenait toujours, parce que c'étaient ceux qui le préoccupaient le plus vivement, qui prenaient la plus grande place dans sa vie et qui lui semblaient être pour ses contemporains d'aussi grande importance que pour lui-même. Ainsi, le rôle social des femmes et leurs rapports avec les hommes. Qu'y a-t-il de plus important pour l'homme que la femme, et quelle est la question qui, pour l'homme, ne se ramène pas à la conduite qu'il doit suivre avec les femmes, l'intérêt qu'il a de les bien connaître, de déjouer leurs ruses, de corriger leurs défauts, de les guider, de les défendre? De là cette série de pièces : PAmi des femmes, les Idées de Madame Aubray, Une Visite de Noces, la Princesse Georges, Monsieur Alphonse, Denise, Franc'dlon. La dernière œuvre qu'il ait conçue et qu'il a portée si longtemps que sa mort l'a trouvée ^incomplète, c'est la Roule
140 l'ETiTs l'OirriiAiTs i:t notes d'aut.
de Tlwbes. Il y cherchait k' sens de la vie dans la rencontre (hi sj)liin.\. de lénii^nie l'éniinine ({lie lonl homme doit résoudre sous peine de manquer sa vie.
Homme, il étudiait, naturellement, la question féminine à son point de vue d'homme. Souvent les femmes se sont plaintes d'être jugées par lui avec une sévérité injuste. Elles estimaient qu'il leur faisait payer trop cher son secours et sa défense. Elles peuvent se consoler, si c'est un dédommagement, en voyant qu'il n'a pas mieux traité les hommes, et qu'il a été encore plus sévère pour eux que pour elles.
C'est que ce moraliste était un pessimiste. La nature humaine lui semblait laide, basse et méchante. S'il avait espéré l'améliorer, et si cette espérance l'avait soutenu longtemps, il est certain qu'à force de constater le mal, d'analyser l'égoïsme individuel ou social, de proposer des remèdes que le malade n'acceptait pas, et de flétrir des vices qui conservaient, après le châtiment, la même force et la môme arrogance, il en était venu, non pas à regretter ce qu'il avait fait, mais à constater que le mystère du bien et du mal reste impénétrable ; que le bien gagne peu et lentement, tandis que le mal est tenace et renaît de lui-même; que le sens de la vie reste obscur; que toutes les explications et toutes les consolations de la misère humaine, toutes^ les philosophies et toutes les religions ne sont que des moyens insuffisants, imaginés par l'homme pour soulager son effroyable misère; misère plus ou moins atténuée et diminuée, mais éternelle.
ALEXANDUE DUMAS. 141
A mesure qu'il avançait dans la vie, celle conviction devenait plus impérieuse et plus triste. Il voyait plus nettement non pas l'inutilité, mais linsuffisance de relîort humain vers la justice, la vérité et la lumière. Et cette conviction désenchantée coïncidait avec le moment où il entrait de son vivant dans la gloire. Après tant de luttes et de résistances, un grand apaisement se faisait autour de son nom. Tous les théâtres reprenaient ses pièces. Dans cette république de lettres, où l'envie et le dénigrement sont la règle de chaque jour, elles étaient étouffées par l'admiration qui, de tous côtés, venait à lui.
J'eus l'occasion, à ce moment, de publier une étude d'ensemble sur son théâtre. Il m'écrivit alors la lettre suivante, que je reproduis en entier, car elle est un jugement personnel :
Mon cher ami,
... Si je ne vous avais pas vu l'autre jour, j'ignorerais votre étude. Je ne lis pas toujours les journaux et les revues qui mo sont adressés : le temps me manque, et aucun de mes amis, naturellement, n'aurait l'idée de me signaler cette bonne fortune.
Que voulez-vous que je vous dise? Je ne demande qu'à vous croire et je consentirais même à rester modestement incrédule, à la condition que le reste du monde vous croirait. Ce qu'il y a de terrible pour moi dans cette afTaire-là, c'est que vous êtes sincère, que vous êtes au courant de toutes les littératures et qu'il n'y a pas à rejeter vos conclusions sur votre inexpérience. Ce dont je puis convenir avec vous, c'est de la bonne foi qui a présidé à la conception, à l'exécution, à l'intention de
d42 PETITS PORTRAITS Kï NOTES DART.
toutes mes œuvres. J'y ai mis tant de ma chair, de mon sang, de mon moi le plus intime que, par moments, et sans que l'orgueil de l'homme s'en m(Me, il me paraît juste que toutes ces pièces revivent et môme durent. J"ai pu me tromper dans mes observations et dans ma philosophie, mais je n'ai jamais trompé les autres, et il n'y a pas dans ces sept volumes un mot qui ne soit de toute conviction. Il n'y a pas une seule concession à quoi que ce soit qui ne me serait pas apparu comme l'absolue vérité.
Je suis très, très heureux que vous ayez senti cette sincérité et que vous ayez eu la bonne pensée de le dire. Toutes les critiques que vous faites n'en sont pas moins justes, et vous pourriez en faire beaucoup d'autres. Cette volonté et cette logique dont vous me louez tendent quelquefois trop l'attention et les nerfs du spectateur et je comprends parfaitement les résistances violentes que j'ai quelquefois trouvées et dont le temps a triomphé. Peutêtre aussi causais-je à un public encore tout imbu de Scribe, un grand étonnement en le prenant au sérieux et en lui parlant de choses qui ne me regardaient pas. C'est au nom de ce public que Cuvillier-Fleury me renvoyait à mes cocottes. Qu'est-ce que l'avenir fera de mon œuvre, je l'ignore, mais j'aurai fait de mon mieux, voilà ce qui est certain.
.... J'ai eu l'idée d'aller vous voir, mais j'ai réfléchi que vous ne seriez pas chez vous dans le cours'de la journée. Réfléchi que n'est pas français au quai Conti, à l'Institut, mais à Marly, ça passe encore. Je ne vous demande pas d'y venir à Marly, par ces journées courtes et froides. Je serai de retour à Paris à la fin du mois. Prenez donc l'habitude de me voir un peu régulièrement dans les derniers jours que j'ai à passer en ce monde....
A. Dumas.
J'ai tenu à transcrire cette lettre, pour ce qu'elle dit et pour ce qu'elle laisse entendre. Tout l'homme
ALEXANDUr: DUMAS. 1 4:{
s'y dessine en quelques mots, avec son esprit, sa bonne grâce, son indulgence ironique pour les petitesses humaines, son attachement pour ceux qui Taimaient, et, aussi, le pressentiment de sa fin prochaine. Il y manque le sentiment de lassitude qui s'exprimait dans sa conversation ; lassitude fière de celui qui n'a pas rempli toute sa tâche parce qu'elle était impossible, mais qui ne regrette pas l'emploi de sa force; qui trouve l'homme bien difficile à corriger, mais qui, avec moins d'espoir dans son amélioration qu'au temps de la jeunesse, ne renonce pas à l'idée qu'il s'était faite de l'art et de son utilité. Le poids de fatalité qui pèse sur l'homme est trop lourd, pensait-il, pour qu'une main humaine puisse l'en décharger; du moins peut-on l'alléger, et les seuls vrais écrivains sont ceux qui s'y emploient. Tout le reste n'est que vain amusement. Cette haute idée de son art et de son œuvre ne tournait pas chez Dumas en orgueil. Il avait pleine conscience de sa valeur, mais il ne l'étalait ni ne l'imposait. Il savait son rang et ne réclamait pas lorsqu'il ne lui était pas donné assez vite ou assez complètement. Il attendait patiemment que justice lui fût rendue ; il savait même refuser, lorsqu'il croyait avoir dépassé le point oii telle distinction eût encore été à sa hauteur. En France, certaines faveurs ont une grande importance aux yeux des gens de lettres. Pour l'opinion et pour eux-mêmes, ils ne sont classés que le jour oîi ils entrent à l'Académie française et où ils atteignent un certain grade dans la Légion d'honneur. L'Académie française ne
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sest ouverte pour Dumas quà c-inquanle ans; il aurait dû y être quin-ze ans plus tôt. A soixantequatre ans, il n'était encore qu'officier de la Légion d'honneur, et cela depuis vingt et un ans. Lorsqu'un ministi-e des Beaux-Arts, M. Edouard Lockroy, résolut de faire cesser cette situation, choquante par comparaison, en le nommant commandeur, il le fit pressentir. Il s'attendait, en effet, à ce que l'intéressé répondît, fort justement : « Il est trop tard », et il voulait prévenir un refus public. La réponse de Dumas fut ce que craignait le ministre, et comme l'intermédiaire revenait à la charge, il quitta brusquement Paris. Alors s'engagea entre le ministre et l'écrivain une correspondance télégraphique dont la publication serait d'un vif intérêt, mais qui n'est pas destinée à voir le jour. Elle fait grand honneur aux deux parties. La diplomatie ministérielle l'emporta, aidée par les conseils d'un confrère de l'écrivain, qui savait comment il fallait le prendre. Sept ans après, j'étais chez Dumas lorsque le ministre des Beaux-Arts, ÏM. Georges Leygues, vint lui annoncer son élévation à la dignité de grand-officier. Il accepta avec beaucoup de simplicité.
Pour le cas qu'il faisait, au fond, de ces honneurs académiques ou officiels, ses dernières dispositions le montrent. Il ne voulut u ni église, ni discours, ni soldats ». Au moment d'aborder le grand peut-être et l'au-delà, il voulait s'alléger de toute vanité. Ce grand homme est donc sorti de la vie comme tout homme y entre, pauvre, seul et nu, pauper.solus.niidus.
ALEXANDUE lUMAS. 145
Il n'était pas seulement Thomme des grands devoirs, celui qui applique à un grand dessein toute son activité et toute son énergie. Il se laissait charger d'une quantité de ces besognes secondaires qui, à Paris, prennent le meilleur de leur temps à ceux qui ne se défendent pas contre elles. Membre de sociétés littéraires ou de conseils officiels, il y était assidu et laborieux. Au Conservatoire, surtout, dans les jurys d'examen, il s'acquittait, comme d'une chose toute naturelle, d'une charge singulièrement absorbante et pénible, dont tels de ses confrères, comme Émde Augier, s'étaient toujours éloignés avec horreur. Accueillant et serviablc, que de jeunes confrères il a aidés de ses conseils, lisant leurs pièces, leur accordant sa collaboration, assistant à leurs répétitions ! Il n'avait pas toujours à se louer de ses bons offices. Tels ne disaient pas ce qu'ils lui devaient, et il les laissait se faire honneur de succès dont il aurait pu réclamer sa grande part. D'autres fois, son intervention était si prépondérante et si reconnaissable qu'il était bien obligé de prendre sa part de responsabilité. En ce cas, ses collaborateurs tiraient à eux la couverture avec une ûpreté bruyante. Ainsi pour le Supplice d'une femme, Ilélo'ise Paranquet, les Danicheff. Il lui a suffi, pour rétablir la vérité, de publier les pièces du procès sous le titre de : Théâtre des autres.
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Fils d'un père prodigue, dont les immenses gains n'avaient enrichi que ses éditeurs, quelques collaborateurs et une infinité de parasites, endetté lui-même à ses débuts et ayant conservé de cette expérience l'horreur du désordre, il s'était mis à administrer avec attention l'héritage de son père et le produit de son propre travail. De là une réputation d'avarice, qui ne devait pas lui survivre, mais ([ui a longtemps duré. Elle était tout à fait injuste. Il ne voulait pas être dupe, et il avait bien raison. Mais il avait la main libérale et faisait beaucoup de bien, assidûment, largement, secrètement. Confrères ou interprètes, plusieurs, sur leurs vieux jours, lui ont dû la subsistance. Il lui est arrivé plusieurs fois, par ménagement d'amour-propre, de cacher l'origine de ses secours à ceux qui les recevaient. Ainsi, une pauvre actrice, (jui se croyait encore du talent. Il s'était entendu avec son directeur pour verser annuellement à celui-ci la somme qu'elle recevait à titre d'appointements.
Généreux, délicat et discret, il détestait l'ingratitude et l'etïronterie. C'étaient là des formes de la méchanceté, et il combattait le mal partout où il le rencontrait. En pareil cas, il cinglait et démasquait. Un critique besogneux lui avait demandé une forte somme et l'avait obtenue. Quelque temps après, l'obligé marquait sa reconnaissance envers le bienfaiteur par un « éreintement ». Un soir, au foyer public d'un théâtre, devant témoins, l'homme vient à lui, la main tendue, Dumas ne la prend pas. « Vous refusez de me donner la main? » fait l'autre. « A
ALEXANDRE DLMA.S. 147
quoi bon? répond Dumas; il n'y a rien dedans. » A propos d'une représentation ori^anisée au profit d'une veuve d'artiste, on voulut forcer son consentement; il le refusa. Là-dessus les organisateurs de crier très haut, en faisant valoir le caractère de l'entreprise. Son avarice ne s'arrêtait pas devant une infortune sacrée! C'était un scandale! On en fit un, en elïet. Il laissa faire et dire, égarer l'opinion, grossir la fausse légende, et maintint son droit. Plus tard, la vérité vraie s'est rétablie toute seule.
J'ai dit qu'il ne demandait rien pour lui-même. En revanche, il sollicitait pour autrui avec une obligeance, une docilité, une résignation, surtout avec une bonne grâce et une simplicité, qui diminuaient d'autant, aux yeux de l'obligé, le service rendu. Il quittait sa maison, revenait de la campagne, allait de ministère en ministère pour obtenir la faveur demandée. Je l'ai vu arraché à tout et conduit en prisonnier, un jour durant, par un confrère qui voulait changer son ruban rouge en rosette. Il suivait les indications du solliciteur qui l'attendait en bas dans le fiacre, montait les escaliers, faisait antichambre et plaidait avec énergie devant les divers juges au tribunal desquels il était conduit. En leur présence, il dissimulait le sourire de résignation ou d'ironie qui l'aurait soulagé, mais qui aurait pu nuire à son client. Et ce n'était pas faiblesse de caractère; c'était bonté. Cet analyste impitoyable de l'égoïsme humain , ce sondeur des cœurs et des reins, était aimant et bon; il assistait ses amis jusqu'au bout. Je l'ai
14S PETITS PORTRAITS F.T NOTES d'aUT.
VU, souflVant, condamiK' au repos, aller loin de Paris, par une pluie battante, pour accompagner au cimetière le peintre Jules Dupré et risquer la mort pour remplir ce devoir. Sur l'observation qui lui était faite de son imprudence, il répondait : « A mon âge la vie ne vaut pas une faute ». Il a quitté sa chambre de malade pour assister, un froid matin d'hiver, à l'inauguration du monument d'Emile Augier. Puis, mouillé et glacé, il est rentré chez lui pour mourir.
Son esprit est célèbre. Il y en avait autant dans sa conversation que dans son théâtre, avec plus d'aisance et de naturel; car là, il n'avait qu'à laisser parler sa nature, sans le convenu, le cherché et le voulu de la composition. Ses mots vaudraient la peine d'être recueillis, comme on a fait pour ceux de Chamlbrt et de Rivarol. Je ne dis pas qu'il égalait les deux célèbres professionnels du siècle dernier; j'estime qu'il leur était supérieur. Il y avait chez lui autant de clairvoyance et d'imprévu, moins de préparation, un jet plus franc, moins d'amertume. Surtout vers la fin, résigné à la vie, il corrigeait le mordant de son observation par un sentiment de pitié clairvoyante et d'indulgence sans duperie. Beaucoup de ces mots sont en circulation, comme une monnaie courante; ils alimentent les nouvelles à la main. En voici un que j'ai entendu, sur lui-même. C'était à un concours du Conservatoire. On venait de jouer la scène d'Agnès et d'Arnolphe, dans Y École des femmes. Devant ce jury d'écrivains et d'artistes, qui savaient par cœur le
morceau et ses intonations traditionnelles, la scène avec son interprétation d'écoliers avait produit son efïet habituel. « Comme c'est fait, disait Dumas, dans quelle étoffe c'est taillé ! » Immédiatement après venait une scène du Fils naturel : autre révolte d'ingénue, la scène d'Hermine et de la marquise d'Orgebac. Le Dumas supportait si bien le rapprochement avec le Molière, que l'un des juges disait à l'auteur du Fils naturel : c( Eh mais! savez-vous bien que les deux scènes sont taillées dans la même étoffe? — Vous êtes bien honnête, répondait Dumas; mais, voyez-vous, ce Molière sera toujours le plus ancien. »
Au moment où disparaît un homme de cette envergure, la place vide est encore trop rapprochée de nous pour que le regard puisse la mesurer. Il faut attendre le recul du temps. En attendant, les témoignages se groupent autour de l'œuvre et de l'auteur. Pour ceux qui ont approché Dumas, c'est un devoir d'apporter leur part de souvenirs et de reconnaître ainsi l'honneur qu'il leur a fait. Tout ce que cette enquête relève jusqu'ici me semble concourir à l'avantage de Dumas. Elle le montre grand, simple et bon. Depuis deux siècles, avec les défauts de caractère que la profession littéraire développe de plus en plus, il n'y a pas beaucoup d'écrivains, malheureusement, qui laissent une telle impression. Pour celui-ci , je crois par expérience personnelle que plus il sera connu, plus il sera aimé.
l" février 1896.