M. VICTORIEN SARDOU ET L'OPINION
A un ou deux jours près, le voilà commandeur de la Légion d'honneur. Il est de ceux à qui une distinction de plus n'ajoute guère; pourtant je suis sûr que celle-ci lui aura fait grand plaisir. Au temps où nous sommes, le gouvernement s'inquiète plus de suivre l'opinion que de lui résister, et il a raison, car il repose sur elle. Aussi, lorsque son choix s'arrête sur un homme qui tient une telle place dans le plus bruyant des genres littéraires et le plus directement soumis au jugement public, c'est que cet homme est en faveur auprès du souverain maître, Sa Majesté Tout le Monde. Une nomination pareille est de celles dont on sait gré à ceux qui la font. Et ils la font pour cela.
Tel est bien, à cette heure, le cas de M. Victorien Sardou. Une réaction se produit en sa faveur, après une longue période de sévérité. Tous ceux dont relève un auteur dramatique, depuis l'enregistreur de bruits de coulisses jusqu'au critique influent, lui
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étaient également hostiles, pour des motifs divers. On lui reprochait de viser avant tout au succès, de gaspiller de beaux dons, de faire plus de métier que d'art. Les confrères dont il reprenait les idées mort-nées pour les rendre viables l'accusaient de plagiat. Les politiciens lui gardaient rancune, non seulement depuis Thermidor, mais depuis Rabagas. Et comme, en notre pays d'impressions rapides et moutonnières, où les plus avancés suivent quelque chose, où les plus indépendants flattent un parti, où la critique exprime souvent l'instinct obscur qui fait les attroupements de badauds, il suffit d'un mol d'ordre pour improviser des ligues tenaces, pendant des années il fut admis que Sardou n'était pas un artiste et était un réactionnaire.
Double injustice. Artiste, Sardou l'est à un haut degré et de bien des manières, quoique son talent net et pratique n'ait jamais sacrifié aux recherches alanguies ou rageuses dans lesquelles se complaît l'art des cénacles. Laborieux et pressé d'aboutir, il méprise les impuissances paresseuses et prétentieuses. Mais toujours, jusque dans les pièces à spectacle, où il voulait ses deux cents représentalions et sacrifiait beaucoup à ce désir, il a réalisé une pensée d'art. Ce n'est pas un « styliste », mais aucun auteur dramatique, des vrais, de ceux qui sont nés pour le théâtre, ne la été.
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Il n'a jamais fait de politique, d'aucun genre, au temps où tout le monde en faisait. C'est un curieux qui rapporte tout à l'observation et à la scène. Au fond, je crois, il pense de la politique ce qu'en pensait Augier, qui la mettait au rang des sciences occultes, entre lastrologie et l'alchimie. Mais, pour réactionnaire, il lui était impossible de l'être, l'eût-il voulu. Il a trop, pour cela, le sens de l'histoire, et, aux yeux de l'historien, l'humanité progresse, par cela seul qu'elle marche.
Mais Rabagas et Therimdorl Curiosités d'historien qui est en même temps auteur dramatique et qui donne la forme scénique aux résultats de sa recherche. En outre, la moitié au moins de Rabagas est de premier ordre. Jusqu'à ces dernières années, jusqu'à V Engrenage de M. Brieux et à deux ou trois autres pièces, c'est la seule fois que, dans le pays de Beaumarchais et du Mariage de Figaro^ un écrivain de théâtre ait été plus hardi que l'opinion et le gouvernement. Les Effrontés et le Fils de Giboyer, œuvres plus puissantes, étaient autre chose, plus sociales que politiques. Pour Thermidor^ je me garderai bien de dire tout ce que je sais de son histoire : j'attends que la vérité ne soit plus une indiscrétion. Ce que je puis dire sans rien compromettre, c'est qu'il y faut voir surtout une tentative pour tirer parti d'une période superbe dont le théâtre n'a rien su faire encore , ou à peu près.
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Homme de théâtre et curieux d'hisloire, avec passion et avec joie, ces deux tendances se mêlent et se traversent chez M. Sardou, toujours coexistantes.
Comme homme de théâtre, il a le don, autant que ceux qui l'ont eu le plus dans le passé, autant que les plus grands, qui avaient autre chose, mais chez qui cette faculté spéciale était, comme chez lui, le mobile dominant. Il l'a plus qu'aucun de ses contemporains, bien qu'il ne soit pas le premier. Déjà, au point où en est le siècle, nous voyons nettement à quelle distance il se trouve d'Augier, le grand bourgeois honnête homme, et de M. Alexandre Dumas, le socialiste et le logicien de génie. Mais, pour cet art spécial qui produit l'illusion scénique, pour la prise habile et vigoureuse sur le spectateur, pour la faculté de donner la vie, passagère ou durable, mais intense, à des êtres imaginaires, de saisir pendant trois heures un public et, même rétif, de le tenir jusqu'au bout, toujours attentif et jamais ennuyé, il n'est ni surpassé, ni égalé par personne.
Avec cette habileté suprême et cette maîtrise de métier, quelques-unes des plus hautes parties de son art. L'auteur des Pattes de mouche est je ne dis pas aussi adroit que Scribe; il l'est davantage; il l'est même trop. Celui de Nos Bons Villageois et de Divorçons est un tel virtuose d'arrangement que, pour user en même temps de toutes ses res-
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sources, il gâte une excellente comédie de mœurs en y mêlant un drame d'aventure, inutile et supérieurement conduit, ou que, par le seul emploi des situations, il devient psychologue et moraliste. Et c'est le même homme qui, en plein réalisme, sans le secours du lyrisme, avec la poétique usée du romantisme finissant, combinait ces drames historiques. Pairie et la Haine, qui font penser, non seulement à Dumas père et à Mérimée, mais aux grandes œuvres de la Renaissance et du xvii" siècle espagnol; Patrie, auprès de laquelle les drames de Victor Hugo, comme sujet et conduite, semblent si creux; la Haine, où, par une rare bonne fortune, l'art français pénètre l'ame italienne du moyen âge, et qui tomba d'une chute imméritée.
Ici l'historien dominait l'homme de théâtre, et la première passion de Sardou, la plus forte des deux peut-être, se subordonnait l'autre pour se satisfaire. Fils de professeur, Sardou avait commencé par étudier l'histoire, avec un besoin de précision, une conscience dans la recherche, un besoin du document, écrit ou figuré, qui eussent fait de lui un mélange original d'archéologue, de chartiste et de bibolotier, si, homme de théâtre, au lieu de prendre des grades et de monter dans une chaire, il n'eût préféré suivre, sur une môme route, deux tendances également impérieuses. Il a donc écrit, dès le début, des pièces d'intrigue où, à défaut d'histoire ancienne, il mettait de l'histoire contemporaine, en attendant le jour où il pourrait imposer ce qu'il voudrait aux directeurs dabord méfiants, ^'oilà pourquoi, après
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la Taverne des Etudiants, il attendait quinze ans pour faire jouer Patrie. Mais, après Patrie, comme il s'en donnait à cœur joie de ressusciter l'histoire au théâtre : mœurs et sentiments, costumes et mobiliers! C'étaient la Haine, les Prés Saint-Gervais, la Tosca, Théodora, Cléopâlre, Thermidor, Mme Sans- Gène, c'est-à-dire des époques typiques, évoquées par un historien très savant et un homme de théâtre très habile, assemblage si rare qu'il est unique.
Car dans les moins bonnes de ses pièces il y a plus d'invention et de science scénique qu'il n'en faudrait pour assurer la carrière d'un « petit jeune » très bien doué, et dans toutes une sûreté d'information que les professionnels ont en vain contestée. Pour polémiquer avec eux, Sardou met au service d'une science égale à la leur une verve dont ils ne sont pas coutumiers. Darcel s'y était frotté, à propos de la civilisation byzantine, et il lui en a cuit. En ce moment même, sur Robespierre, vous savez la controverse que l'auteur de Thermidor mène avec M. Ernest Hamel. Les lettres ou brochures que Sardou publie en pareil cas sont nourries comme des mémoires pour l'Institut, amusantes comme des vaudevilles, vivantes comme le plaidoyer de Figaro. Dans les impatiences et les coups de nerfs qui partent à travers son argumentation, il semble entendre un Beaumarchais bien décidé à ne lâcher l'adversaire que les deux épaules touchant terre : « Et vous voulez jouter!... A pédant, pédant et demi. Qu'il s'avise de parler latin! .J'y suis grec, je l'extermine! »
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Beaumarchais! Si je le cite, c'est que son souvenir s'impose dès qu'il est question de M. Sardou. L'auteur de Figaro dit encore que « l'on est toujours le fils de quelqu'un ». Surtout au théâtre et en France, où les natures d'esprit, à travers déjà trois siècles de production dramatique ininterrompue, se classent en familles et prouvent ainsi l'unité du génie national dans la variété. Quelques-uns, bien rares, deux ou trois, ainsi Molière et, malgré son père, M. Alexandre Dumas, ne sont fils de personne. Tous les autres rappellent un lype primitif.
Imaginez donc Beaumarchais, de nos jours, faisant plus de pièces et moins d'affaires, plus dégagé de Diderot, moins phraseur et moins lacrymatoire dans le drame, aussi curieux du vaste monde — passé ou présent — qu'il l'avait été de l'Espagne, reprenant à part les personnages et les conditions qu'il avait présentés d'ensemble dans ses deux grandes comédies : il fera Nos Intimes et la Famille Benoiton, VOncle Sam et Daniel Ro chat. Chez M. Sardou, c'est le même instinct du théâtre, le môme sens et le même amour de la vie, la même habileté, tantôt superficielle, tantôt profonde, la môme aptitude à saisir les différences dont les milieux revêtent le fonds humain. C'est la môme faculté de mouvement.
Surtout, c'est le même style. Comme Beaumar-
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chais, M. Surdou écrit dun jcl brillant et brillante, avec plus de verve que de goût, une facilité dangereuse, mais qui se surveille, se réduit et se concentre, surtout avec un art du dialogue que personne n'a possédé à un plus haut degré. Il y a, certes, de plus grands écrivains au théâtre; il y en a surtout de plus égaux. Il n'y en a pas qui aient eu mieux dans la main l'outil spécial de la scène, ce style plein, net et sonore qui lance les mots au delà de la rampe, pour secouer, émouvoir, faire rire l'auditeur.
L'histoire est moins la science des faits que celle des mœurs. Lhomme qui applique au présent le genre de curiosité qu'elle excite, le passionné de faits caractéristiques et de vérité individuelle ou générale, peut être en môme temps un observateur des mœurs courantes, se plaire à étudier les coins peu connus, les originaux de banlieue ou de petite ville. Cette double curiosité explique comment l'auteur de Patrie et de la Haine est aussi celui de Nos Bons Villageois^ des Bourgeois de Pontarcjj et de la Famille Benotton. Toutes ses comédies ne sont pas d'égale valeur, mais de ces peintures de mœurs, légères et changeantes, il en est qui dureront. Il ne sera pas possible d'écrire l'histoire de la vie sociale sous le second Empire sans citer laFatnille Benotton. Il y a un témoignage sur la troisième République dans Rahagas et Daniel Bâchai. Rayez-les du théâtre contemporain et demandez-vous ce qui les remplacerait.
Ainsi, cet homme, si sévèrement traité et de si haut, souvent pardes juges dont lajugeotte paraîtra
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gaie dans Tavenir — si l'avenir a retenu leurs noms, — celui qu'on qualifiait couramment d'amuseur, d'amoureux du succès et de gâcheur de sujets, de fabricant pour l'exportation, se trouve avoir écrit plusieurs œuvres belles et fortes. 11 a ressuscité l'histoire, ce qui, au théâtre, est devenu rare, surtout depuis le romantisme qui en avait gâté l'emploi. Il a peint notre temps, toujours avec agrément, souvent avec force. Clet écrivain, si préoccupé du présent, a travaillé plus d'une fois pour la postérité.
L'opinion commence à s'en rendre compte; voilà pourquoi elle lui revient. A ces divers titres et quoique l'avenir s'inquiète assez peu de ces sortes de choses, il n'est pas mauvais que Victorien Sardou ait un grade élevé dans la Légion d'honneur.
IS juillet 189o.
à l'Académie française.
Il y a bien des manières d'entrer à TAcadémie française. On peut la viser de loin et diriger vers elle toute sa carrière; après lui avoir longtemps tourné le dos, on peut faire tout d'un coup volteface, et la prendre d'assaut, par surprise. Poser sa candidature une fois pour toutes et la maintenir inébranlablement est une méthode ; la retirer pour la poser encore, selon les circonstances, en est une autre. Tels s'appuient sur un parti et comptent sur la solidarité des intérêts; tels font bande à part et, comme principal titre, invoquent leur indépendance. Il y en a qui flattent l'opinion, d'autres qui la bravent. La naissance, le rang, les fonctions, une spécialité d'études sont des titres ; on a vu des académiciens devoir leur succès à leurs amis ou à leurs ennemis.
Entre ces diverses méthodes, M. Paul Bourget n'en a choisi aucune. Il a pris à la fois le plus long
et le plus court. Le plus long, car ses livres ont été ses seuls titres ; le plus court, car il y est entré jeune, et du premier coup. Tandis qu'une règle de conduite pour les candidats est de ne pas s'éloigner, de soigner ses amis, les salons et la presse, de faire beaucoup de visites et de dîner souvent en ville, il voyageait et ne faisait à Paris que des apparitions. Il changeait ses points de vue en passant de Rome à New-York; il suivait le long des plages l'île flottante de Cosmopolis.
Un jour, il était à Londres et partait pour je ne sais où, lorsqu'un messager lui vint de Paris, pressé et pressant. Il y avait un fauteuil vacant sous la coupole; on l'attendait pour l'occuper. De ses futurs confrères, les uns voteraient pour lui, spontanément, les autres pour faire échec à un autre candidat, car, à l'Académie, on vote aussi souvent contre quelqu'un que pour quelqu'un. Il se laissa présenter, fut élu et se trouva, par une belle après-midi de juin, le plus jeune de nos immortels.
Ainsi, son éloignement, au lieu de lui nuire, l'avait servi. Absent de Paris, il avait évité de compromettre sa liberté, de prendre parti, de s'embrigader. Il s'était fait des amis par des livres venus de loin; il n'avait guère d'ennemis personnels, faute de contacts et de rencontres. Ne songeant pas au fauteuil, il avait travaillé en suivant sa nature et les leçons de la vie, d'après une expérience libre et large. Élu, il a juste pris le temps de remercier ses électeurs et s'est remis à la vie cosmopolite. Entre son élection et sa réception, il est allé en Amérique écrire
un gros et beau livre, qui, à lui seul, serait presque un bagage académique. Tantôt, lorsqu'il va paraître, sous les palmes vertes, entre ses deux parrains, il pourra mentalement exprimer sa reconnaissance aux Lares viales^ dieux des voyages, car ils l'ont conduit au port.
On ne saurait être plus Français, plus Parisien même que ce cosmopolite, et plus redevable à son pays, à sa génération, à son temps. Comme toutes les natures originales, Paul Bourget, en voyageant pour comparer, emportait avec lui un fonds d'idées et de sentiments, formé de bonne heure, perfectionné par la culture, mais irréductible et permanent. L'enfance et la jeunesse, ses premières occupations et ses premiers milieux l'avaient muni pour les longues traversées et les lointains séjours.
Tendre et fin, de sensibilité profonde et d'intelligence ouverte, il avait de bonne heure compris et souffert. Il sortait du collège lorsqu'éclata la guerre. Ses premières émotions furent les grands désastres, la France envahie, Paris assiégé, la Commune. Les jeunes gens qui ont ressenti cette secousse morale en ont toujours conservé de la tristesse et aussi de la confiance. Être humilié à seize ans, perdre d'un seul coup la conviction que la patrie est invincible, assister aux pires excès de la sottise et de la férocité ; mais, d'autre part, voir tant de ruines relevées en
quelques mois, tant de sang bu par la terre indifférente et ce pays retrouvant intact son merveilleux ressort, il y a là de quoi mêler de façon indissoluble l'optimisme et le pessimisme dans une même trempe morale. Comme la plupart des jeunes hommes de sa génération, Paul Bourget porte en lui la mélancolie et la gaieté, l'ironie et l'enthousiasme.
Aussitôt après la guerre, il fallut vivre, et ce fut dur. A quelles occupations demander la subsistance, lorsque l'on n'a comme moyen de travail qu'un diplôme d'études classiques? On donne des leçons, on se livre à l'exploitation sordide des chefs d'institution, marchands de mauvaise soupe et gaveurs pour examens, qui, chez le petit répétiteur, s'inquiètent peu de ménager la nature vaillante, le cheval de race attelé à leur charrette. La jeunesse, en ce temps-là, n'était pas encore envieuse et féroce; elle souriait à l'avenir; « l'espérance féconde habitait dans son sein ». Après avoir couru le long de la colline Sainte-Geneviève, ce jeune homme, et bien d'autres, dans leurs petites chambres, rue Guy-dela-Brosse ou du Cardinal-Lemoine, allumaient leur lampe et travaillaient. Ils lisaient beaucoup, écrivaient un peu; ils ne songeaient pas à forcer du premier coup le succès et la fortune. Aux cafés Voltaire ou Soufflet, dans les longues stations aux devantures des librairies odéoniennes.
Sous les piliers tournants de la vague demeure,
comme dit Sainte-Beuve, en un vers bizarre et plaisant, ils admiraient leurs devanciers et se promet-
PAUL BOL'RGRT. 4 60
taient de les égaler un jour, sans les exterminer. Ils allaient frapper à leur porte, leur montraient leurs premiers vers, leur première pièce ou, simplement, leur premier article. Chacun choisissait selon sa nature ou ses goûts. Ils devenaient les élèves et les amis de Coppée, de Sarcey, d'Alexandre Dumas. Il y avait encore dans la littérature un reste de patronat.
Et, un beau matin, se levait le premier soleil, l'aurore brillante et douce de la réputation. Poème, pièce ou article avaient trouvé un libraire, un théâtre ou un journal. On était parti; il n'y avait plus qu'à marcher.
Si vous voulez suivre les étapes de Paul Bourget entre Sainte-Barbe et l'Institut, relisez Mensonges et la Physiologie de Vamour moderne. Claude Larcher, c'est Paul Bourget, transposé et démarqué, comme il convient, mais reconnaissable et vrai. Fils de savant, amoureux de philosophie, analyste et moraliste, observateur et réfléchi, le débutant du Parlement et de la Nouvelle Revue appliquait d'abord ses goûts et son tour d'esprit à la critique littéraire. Il laissait de côté les distinctions de genres et de formes pour déterminer les façons nouvelles de penser et de sentir que les maîtres de la littérature en ce siècle ont fait entrer dans l'àme moderne. Il publiait ses Essais de psychologie contemporaine, qui promettaient un critique et contenaient en germe un romancier.
Il avait déjà changé de vie et de milieu. Poète, en même temps que journaliste et essayiste, il avait eu tout de suite un double public : l'un sérieux et
laborieux, l'autre léger et mondain. Il les cultivait tous deux, tantôt chez Suzanne Moraines et Colette Rigaud, tantôt chez le philosophe Sixte et Tabbé Taconet. Avec quelle détente de tout son être, quelle volupté intime et profonde, accueilli par les femmes, apprécié par les maîtres de la pensée, il oubliait les tristesses et les dégoûts de ses débuts, l'institution Vanaboste et le répétitorat au pair! Et, aussitôt, appliquant toutes ses facultés, naturelles ou acquises, à ce nouveau milieu, il observait et analysait, regardait agir et peignait les modèles qui posaient obligeamment devant lui.
Il publiait donc, coup sur coup, la série de romans qui va de l'Irréparable à Un Cœur de femme. C'étaient des études de vie mondaine et de sentiments raffinés. Il étudiait comment une élite de civilisés aime, intrigue, s'amuse et souffre.
Autour de cette étude, il reproduisait avec un soin attentif le décor combiné par ses modèles. Mobiliers et toilettes, dîners et soirées, dessus et dessous, il regardait, admirait et décrivait tout, curieux des âmes et séduit par les corps, sensible à toutes les formes de la beauté, avec des sens d'épicurien et un esprit de psychologue, lui-même homme de bibliothèque et de cercle, soigneux de son élégance et admirant celle d'autrui.
Entre la place Malesherbes et la Madeleine, conduit par Casai, qui le suggestionnait et l'hypnotisait quelque peu, il promenait de cinq heures à minuit son élégance anglaise et son monocle parisien, sa physionomie mélancolique et fine, ses curiosités de
plaisir et ses études morales. Il était alors, comme il s'en est raillé lui-même, un peu snob, mais toujours laborieux, sincère et clairvoyant. Le matin, il se reprenait, méditait et écrivait, dans un appartement de lettré et d'artiste, au fond d'un quartier paisible, rue Barbet-de-Jouy ou de Monsieur.
Puis, le côté sérieux de cette nature prenait décidément le dessus et se subordonnait l'autre. Il écrivait le Disciple, avec sa courageuse préface. Il disait adieu au dilettantisme, qui dessèche et dissout; il confessait la nécessité d'un idéal moral ; il déclarait vaine et dangereuse la curiosité qui n'a d'autre but qu'elle-même. Déjà, il avait voyagé, vu l'Angleterre et l'Italie, donc comparé et jugé. Sans renoncer à l'élégance mondaine, qui lui était devenue un besoin, on devinait que, désormais, il appréciait à leur valeur vraie et Suzanne et Colette et Casai. Il y avait autre chose à faire, dans la vie, qu'aimer celles-là, et courir, avec celui-ci, les maisons de jeu ou de joie, les cercles ou les restaurants de nuit.
Après le Disciple, c'est-à-dire une enquête de haute morale, il écrivait Tei-re promise, exposé sincère d'un cas de conscience délicat. Après la femme et l'homme qui s'amusent, les problèmes de casuistique amoureuse, et les frivolités traitées avec sérieux, il étudiait les questions de devoir, pénétrait un cœur de jeune fille, montrait l'angoisse
(l'un jeune homme entre le bonheur et le devoir. Il travaillait, un des premiers, au retour vers le sentiment religieux, la pitié, la solidarité humaine. Mort désormais Claude Larcher et délaissé Casai ; oubliées Suzanne et Colette. Cosinopolis montrait, comme personnage de premier plan, Dorsenne, un dilettante en voie de repentir, une pure jeune fille, Alba, et un soldat chrétien, Monfanon. Dans Outre- Mer, le problème social était abordé de front, dans un pays neuf, et les paroles recueillies avec le plus de confiance par l'auteur étaient celles d'un cardinal, démocrate selon l'Évangile et socialiste à la façon de Léon XIII.
Dans cette évolution, l'artiste et l'écrivain restaient les mômes, avec leur finesse et leur élégance, s'exerçant sur un fond plus solide. Toujours un peu lents et sinueux, complaisants pour eux-mêmes, longs et appuyés, ils conservaient leur souplesse, leur pénétration, leur douceur de mélancolie. La manière, aussi, devenait moins sensible et le procédé plus franc. L'analyse allait plus avant et plus droit, dans des sujets plus profonds. Il y avait moins de mièvrerie, d'airs -penchés, de tendresses molles et de tristesses étalées. Ces défauts, déjà très atténués dans Cosmopolis, ont à peu près disparu dans Outre-Mer. Il est visible que l'écrivain, en pleine maîtrise, achève de viriliser son talent.
Aussi peut-on espérer que cette entrée à l'Académie qui, pour tant d'autres, est un point d'arrêt, va être, pour Paul Bourget, un point de départ, et que ses futurs livres ressembleront de moins en
moins à ses premiers romans. Pourtant, qu'il ne regrette pas ceux-ci et n'en fasse pas pénitence. 11 y aurait de l'ingratitude et trop de modestie. Pour ces vingt-cinq dernières années, Paul Bourget aura été, au moins, ce qu'a été Octave Feuillet pour le second Empire, un. fidèle peintre de mœurs. Ses modèles existent, il les a bien vus et il leur a donné la vie de l'art. Cruelle énigme et Crime d'amour marquent une date et méritent de durer. Ils portent un témoignage que l'avenir enregistrera. Ils ont enrichi pour une large part le patrimoine du roman français.
Tout à l'heure, dans l'hémicycle étroit, sur les dures banquettes de velours vert, M. Pingard va faire la salle du récipiendaire. Elle sera choisie et nombreuse. Je ne crois pas que, de mémoire d'académicien, môme pour Pierre Loti, il y ait eu plus de demandes, de sollicitations, de supplications au secrétariat de l'Institut. Tout Paris y sera vraiment tout Paris. Les modèles viendront applaudir leur peintre et le remercier de les avoir si bien peints.
Il y aura là, en bonne place, l'héroïne de Cruelle énigme, Thérèse de Sauve, qui fit l'éducation amoureuse de Hubert Liauran, et Suzanne Moraines, et Juliette de Tillière, et surtout Colette Rigault, la comédienne, celle qui, en tout et toujours, a les meilleures places, car elle a fait provision d'amis, pour l'Académie comme pour le concours hippique. Casai lui-même y sera, avec la redingote et le chapeau qui conviennent à la cérémonie. Après la séance, il ira serrer la main de son ami Larcher, de
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façon à être vu et noté par les journalistes mondains. Il le félicitera cordialement d'entrer ainsi tout jeune, au premier ballottage, sans avoir été blackboulé, dans le plus recherché et le plus fermé des cercles parisiens,
13 juin 189b.
C'est aujourd'hui que le donateur de Chantilly reçoit les membres de l'Institut de France dans le domaine qu'il leur a légué, « avec ses bois, ses pelouses, ses eaux, ses édifices et tout ce qu'il con- 'tient, trophées, tableaux, livres, objets d'art, tout cet ensemble qui forme comme un monument complet et varié de l'art français dans toutes ses branches et de l'histoire de la patrie à des époques de gloire ». Pleins et nobles comme ces vieilles formules françaises qui renfermaient beaucoup de sens et de grandeur dans une parfaite simplicité, ces termes de l'acte de donation n'expriment pas seulement la fierté que le restaurateur de ce musée d'art et d'histoire peut ressentir de son œuvre: ils sont les considérants de l'acte lui-même.
S'il importait à la France que Chantilly devînt un domaine national, c'est que, fleuron superbe, il complète cette couronne de palais et de châteaux qui, autour de Paris et du Louvre, d'où mouvaient
tous les fiefs de France, conservent les litres historiques et artistiques de la nation. Aussi un prince (lu sang a-t-il regardé comme un devoir de léguer à la démocratie française le domaine du connétable de Montmorency et du grand Condé. Il a choisi pour mandataire Tlnstitut de France, c'est-à-dire une compagnie instituée par la royauté et transformée par la Révolution. « J'ai résolu, dit-il, d'en confier le dépôt à un corps illustre, qui m'a fait l'honneur de m'appeler dans ses rangs à un double titre et qui, sans se soustraire aux transformations inévitables des sociétés, échappe à l'esprit de faction, comme aux secousses trop brusques, conservant son indépendance au milieu des fluctuations politiques. » Chacun de ces mots exprime le patriotisme et le sens de l'histoire.
Plus un que Fontainebleau et moins vaste que Versailles, Chantilly est aux résidences royales ce que les maisons d'Orléans et de Condé furent à la maison de France. Fontainebleau montre les rois célébrant leur victoire sur la féodalité et suscitant la Renaissance au profit du vieil art national. Versailles est la prison luxueuse où ils groupaient autour de leur apothéose la noblesse domestiquée; prison classique, où « les ordres » étaient appliqués, comme les règles dans la littérature et Tunité dans le gouvernement. Intermédiaire entre Fon-
tainebleau et Versailles, Chantilly participe de la France féodale et de la France royale.
Évoquez la cour du Fer-à-Cheval et la Grande- Terrasse, puis regardez Chantilly. A Fontainebleau comme à Versailles, le premier aspect de l'édifice montre qu'il est disposé pour un Roi et une Cour. Rien n'y rappelle les anciennes forteresses. Dans ces vastes ailes se développent des galeries de fête et des appartements de parade. A Chantilly, vous êtes devant un vieux logis féodal, longtemps conçu pour la défense. S'il a détendu peu à peu sa physionomie militaire, il en conserve les grands traits. Il a toujours ses fossés profonds et remplis d'eau courante. Les pavillons d'angle s'élèvent sur la base massive des vieilles tours. Longtemps après que les clochetons de la Renaissance eurent fleuri sur les combles, ces murs pouvaient encore soutenir un siège ; ils abritaient des hommes de guerre, rivaux des rois à l'occasion.
Avec le grand Condé, les fiers révoltés deviennent les serviteurs respectueux du Roi et c'est pour lui désormais qu'ils gagnent des batailles. Le vainqueur de Rocroi s'efforce de faire oublier la Fronde et l'alliance avec l'étranger. Pour embellir Chantilly, il prend modèle sur Versailles; il fait dessiner ses jardins par Le Nôtre; il borne son ambition à être le reflet du soleil royal. Et pourtant, dans cette attitude, la fierté primitive perce encore. Condé reste original dans l'imitation et hautain dans la soumission. A la lisière de sa forêt et au milieu de ses vastes perspectives, Chantilly se dresse avec une
noblesse toujours féodale et guerrière. Condé a sa cour et ses gardes; il reçoit le Roi chez lui, en proche parent ; il accueille les généraux, les poètes et les artistes de la Couronne avec une grandeur qui complète celle de Louis XIV.
Quant à la physionomie du prince, lisez ces quelques lignes où la main légère de Mme de Sévigné a représenté le vieux lion d'un trait de plume, comme un grand peintre l'eût fait d'un coup de pinceau. Condé marie le prince de Conti à Mlle de Blois et, non sans peine, il s'est laissé parer pour la cérémonie : « Je vous dirai une nouvelle, la plus grande et la plus extraordinaire que vous puissiez apprendre, c'est que M. le Prince fît faire hier sa barbe. Il était rasé : ce n'est point une illusion, ni de ces choses qu'on dit en l'air, c'est une vérité. Toute la cour en fut témoin, et Mme de Langeron, prenant son temps qu'il avait les pattes croisées, comme le lion, lui fit mettre un justaucorps avec des boutonnières de diamants; un valet de chambre, abusant aussi de sa patience, le frisa, lui mit de la poudre, et le réduisit ainsi à être l'homme de la cour de la meilleure mine, et une tête qui effaçait toutes les perruques. Voilà le prodige de la noce. » Replacez maintenant le portrait dans son cadre, avec les tours de Chantilly comme perspective de fond. Ce personnage et ce château racontent la même histoire.
Le dernier des Condé choisit comme héritier le quatrième fils du duc d'Orléans. Ainsi la maison de Bourbon, au moment de son divorce final avec le grand pays dont la destinée avait été la sienne pendant près de trois siècles, transmettait la plus belle part de son héritage à un fils de celui qui allait clore la liste des rois de France. Le nom et les armes des Condé, le soin de leurs titres allaient appartenir au petit-fils de Philippe-Égalité. Or le prince de Condé commandait l'armée de l'émigration , tandis que Louis-Philippe, duc de Chartres, se battait à Valmy. Lorsque, le 20 avril 1792, la France révolutionnaire déclarait la guerre à l'Europe monarchique, c'est le duc de Chartres qui portait le cartel à la frontière.
Pourtant, la logique secrète de l'histoire s'exerçait en ceci comme en tout. De même que, malgré la Révolution, la nouvelle France continue l'ancienne, de même la gloire contrastée des Condé arrivait en dépôt aux mains d'un prince qui, malgré les vieilles rivalités, allait la conserver pieusement, l'augmenter, rassembler ses titres, et finalement, la remettre à la France, héritière suprême de tous ceux qui l'ont illustrée.
Aujourd'hui, le duc d'Aumale — descendant de Henri IV, fils de Louis-Philippe et mandataire des Condé — va faire à l'Institut de la République les
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honneurs de ce dépôt. La cérémonie aura le caractère de haute courtoisie qui convient au prince et à ses hôtes. Surtout, elle achèvera d'imprimer un cachet d'unité et d'harmonie à une existence où les difficultés ont abondé, mais qu'un même sentiment a conduite. Il a fallu des qualités rares pour trouver la vraie ligne, la ligne de droiture et d'honneur, au milieu de tant de traverses. De ces qualités, le duc d'Aumale en a choisi une pour en faire le but et le moyen de sa vie. Préservé par le sort du triste honneur de se poser en prétendant, ce prince s'est contenté d'être un soldat.
Il endossait l'uniforme à dix-sept ans, et, chef par la naissance, il voulait suivre tous les degrés de la hiérarchie militaire. Ses ancêtres commençaient par gagner des victoires préparées. Il faisait, lui, les dures campagnes d'Afrique, comme un jeune capitaine qui se serait appelé Dupont ou Durand. A dix-neuf ans, il commandait un régiment, non pas à la façon de ces colonels de l'ancien régime, qui trouvaient leurs épaulettes dans leur berceau, mais avec l'autorité attentive et convaincue d'un officier de carrière. Puis, à vingt et un ans, c'était la prise de la Smala, folie héroïque, digne de celui qui la tentait et de celui à qui elle portait le dernier coup, du prince français qui, avec une poignée de cavaliers, prenait au galop une ville nomade, et du chef musulman qui avait tenu la France en échec. Dans le séjour où se retrouvent les hommes de guerre, le vainqueur et le vaincu pourront aborder sans crainte saint Louis et Baladin.
LE DLC DALMALE KT CHANTILLY. 177
Le duc d'Aumale a eu la bonne fortune de no connaître qu'un drapeau, celui de la France nouvelle, les trois couleurs. Aussi, lorsqu'une révolution eut renversé son père, il s'inclina devant ce drapeau. Résister lui eût semblé un crime de lèse-patrie. Pour lui et les siens, au-dessus du trône, il y avait la nation, toujours aimée et obéie, même dans l'exil. Lorsque, rentré dans son pays, non comme prince, mais comme soldat, le duc d'Aumale se trouva dépositaire de notre honneur militaire, il répondait au chef traître, qui, après la chute de son empereur, estimait qu'il n'y avait plus rien : <> Il y avait la France, monsieur le maréchal 1 »
Aussi « le service » n'a-t-il pas été pour le duc d'Aumale une part des honneurs princiers, mais le but même de sa vie. C'est l'esprit militaire qui, après 1870, lui a fait préférer un commandement aux intrigues monarchiques et l'a tenu à l'écart des assemblées, sauf le jour où il montait à la tribune pour déclarer sa fidélité au « drapeau chéri », à ce « symbole de gloire, de concorde et d'union ». Frappé d'une mesure politique qui l'atteignait en visant d'autres que lui, il protestait seulement comme « doyen de l'état-major général, ayant rempli en paix comme en guerre les plus hautes fonctions qu'un soldat puisse exercer ». Et il signait : u Le général Henri d'Orléans, duc d'Aumale ».
La patrie rouverte, le prince est venu remercier le Président de la République et est rentré à Chantilly. De tout temps, il avait aimé les lettres et les arts. Dès qu'il avait dû déposer l'épée, il s'était enfermé dans une bibliothèque enrichie avec un soin attentif; il s'était fait, sur l'histoire de sa maison et de son pays, une instruction de professionnel. Puis, il avait pris la plume et, dans une langue puisée au vieux fonds français, ferme, sobre et pleine, portant la marque de l'action et du commandement, il avait raconté l'histoire de l'armée d'Afrique et celle des princes de Condé.
En même temps, il cultivait l'art, en délicat, et aussi en historien. Sur son premier argent de collégien, il achetait déjà des tableaux de bataille. Maître de sa fortune, il réunissait peu à peu une riche galerie. Si tous nos musées, héritage de la royauté ou création de la France nouvelle, s'étaient formés à l'image de Chantilly, ils seraient les plus parfaits et les plus complets du monde. Il n'y a pas à Chantilly une œuvre qui n'ait une valeur propre ou historique, et les morceaux de premier ordre y sont en quantité. Dans le superbe cadre d'architecture qu'il a fait rétablir par M. Daumet avec un soin pieux et une grande sûreté de goût, le prince a réuni un ensemble qui illustre et raconte trois siècles d'his-
toire ^ Pour lui, en dehors des grands appartements, il habite la bibliothèque et une petite chambre, étroite et basse, tendue en drap de soldat. Comme il le dit, même dans un palais, « on n'a que sa chambre ».
Une telle existence ne laisse aucun regret. Il n'y en a pas de plus difficile ni de plus complète, puisque l'épreuve n'y a point marqué. Venu à un tournant de l'histoire, ce prince pouvait hésiter sur la route à prendre. Devant les directions qui s'offraient, il a suivi celle que jalonnait le drapeau. Entre l'esprit ancien et l'esprit nouveau, il s'est inspiré du second. Il a été un homme de son temps, ce qui est toujours un grand mérite. Né près d'un trône, il a su vivre dans une république. Héritier d'un grand passé, il le transmet à l'avenir.
26 octobre 189o.
1. Voir Germain Bapst, le Château de Chantilly, dans la France artistique et monumentale, tome V, et VIlinéraire dressé pour la visite de l'Institut, le 26 octobre 189o, et distribué par le duc d'Aumale à ses hôtes.
M*^" GRIMARDIAS
Je ne sais rien du nouvel évêque de Cahors, mais j'avais l'honneur de connaître personnellement son prédécesseur. Au lycée, en 1866, j'avais été désigné pour lui lire, en vers latins, le compliment d'usag-e, à sa première visite, et pendant son dernier séjour à Paris, j'avais pu causer encore avec lui de choses qu'il aimait d'un goût très vif.
C'était un prélat de grandes manières et de haute politesse, dans un parfait naturel, la parole facile et doucement zézayante, un sourire spirituel sur une figure fine, qui resta jeune jusqu'au bout. Un charme très vif se dégageait de sa personne et, après vingt- sept ans d'épiscopat, il est mort regretté de tous les partis. Les fonctionnaires de la République pouvaient le visiter sans se compromettre, et jamais l'accord du temporel et du spirituel ne se fit avec plus d'aisance que dans son diocèse. Prélat pénétré de tous ses devoirs, il était gallican, comme
Bossuot et CCS évêqiics de Tancienne France qui ne confondaient pas Tinlérèt de l'Eglise avec celui de la curie romaine. Il témoignait pour les dogmes nouveaux cette méfiance qui est la sauvegarde des vieilles religions. Au concile de 18G9, il fut de la minorité courageuse qui combattit l'infaillibilité papale.
Avec ces idées, il ne fit jamais de politique. Il estimait que le soin des âmes est le seul devoir des prélats et qu'ils prennent, à se mêler des affaires temporelles, les défauts peu chrétiens d'ambition, de haine et d'injustice. En 1870, il ressentit la défaite avec une douleur poignante. Dans cette nature délicate, il y avait un cœur de patriote. Il saisit toutes les occasions de relever les courages. Ouvertement ou tacitement, il permit à l'un de ses prêtres d'aller à l'ennemi sous un uniforme de franc-tireur.
Ces qualités se retrouvent chez d'autres prélats français, mais il y avait chez Mgr Grimardias des originalités plus rares. Passionné dart, il donnait un exemple dont les richesses architecturales de la France se trouveraient bien, s'il était suivi. Un cours d'archéologie serait fort utile dans nos séminaires. Si le clergé respecte un peu plus qu'autrefois le caractère des vieilles églises, que d'ignorance encore et de faux goût!
En arrivant à Cahors, ÏNIgr Grimardias trouvait trois choses en grand péril : la cathédrale de Cahors,
UN ÉVÈQUE FUAiXÇAlS. 183
le sancluaire de Rocamadour et le château de Mercuès. La cathédrale menaçait ruine en plusieurs parties, les bâtiments du sanctuaire étaient à moitié détruits et le château s'ouvrait à tous les vents. A la restauration de ces édifices, également précieux pour l'art et pour l'histoire, le nouvel évêque consacra le reste d'une vie qui devait être longue, une activité patiente et une fortune considérable.
Il y a de plus jolies villes que Cahors et surtout de plus animées. Par rapport avec leur étendue, il n'y en a pas de plus riches en vieux monuments. Au bord de sa rivière lente, entre ses collines fauves, dans sa ceinture de vieux remparts que dominent les tours d'un pont militaire unique au monde, le pont Valentré, on dirait une de ces villes de Toscane que baigne l'Arno, d'autant plus que le ciel, le soleil et la couleur sont les mêmes. Parmi ces édifices, la cathédrale Saint-Étienne représente un type curieux et rare, celui des églises françaises à coupole byzantine, construites à l'imitation de Saint-Marc de Venise. Saint-Front de Périgueux en était le modèle avant que la plus impitoyable restauration l'eût dénaturé.
A Cahors, sur la cathédrale du xi^ siècle, deux autres époques avaient mis leur marque exquise, le xii° siècle par un portail latéral aussi parfait que les merveilles de Beaulieu et de Moissac, le xv° par un cloître où la Renaissance commençante tempérait le gothique flamboyant. Le défaut d'entretien avait préservé la cathédrale d'altérations essentielles, mais un affreux badigeon en graissait les murs de beurre
rancc; le portail était caché derrière un mur; le cloître servait de débarras aux sacristains.
L'évêque fit démasquer la porte et déblayer le cloître, puis il rechercha les peintures qui devaient exister sur les murs de l'abside. L'architecture religieuse du moyen âge était largement polychrome. A défaut de mosaïques, comme à Saint-Marc, Saint- Etienne devait avoir reçu une décoration picturale. En effet, sous trois couches superposées de badigeon, les murs de Tabside la laissèrent apparaître.
Elle était splendide et dénotait ce réalisme d'observation et cette franchise de touche qui, malgré la raideur et la gaucherie des attitudes, restent l'honneur de l'école sincère et robuste dont les Clouet furent les derniers maîtres. Un artiste local, M. Calmon, l'a restaurée avec talent et scrupule, quoique avec trop de détail. Elle mérite d'être étudiée de près, mais surtout l'impression générale est saisissante, lorsqu'elle apparaît au fond de l'église, dans la franche énergie des rouges et des bleus, sous la lumière chaude des vitraux.
Ces peintures n'étaient pas les seules : les coupoles et les pendentifs en avaient aussi. Avant de mourir, l'évêque a eu la joie de voir reparaître la décoration de la première coupole. M. l'architecte Gaidy l'a relevée et on a beaucoup remarqué son travail à l'un des derniers Salons. Il y a là, pour l'histoire de l'ancienne peinture française, un document de première importance. Une inscription en beau latin — car Mgr Grimardias, fin latiniste, rédigeait volontiers en style lapidaire, sans omettre son
UN ÉVÈQUE FUAiNÇAlS. 18Li
propre nom — relaie cette histoire aux murs de Saint-Étienne. Je la lisais récemment en face du trône épiscopal, voilé de crêpe.
Au milieu du causse de Gramat, sur un plateau désert oii la terre rouj^eâtre et pierreuse est découpée en damier par des murs bas qui enceignent de pauvres pâturages, s'ouvre tout à coup, comme creusée dans le sol par la pioche d'un géant, une vallée étroite et profonde. Le fond, arrosé par le maigre Alzou, noircit sous une verdure courte; les bords à pic se hérissent de chênes; la roche lisse des parois ressemble à une immense toile violette. Çà et là, les fleurs jaunes du genêt et les coquelicots hérissent les blés grêles. L'impression est puissante et sinistre. C'est la vallée de Rocamadour.
En cet endroit existe un des plus anciens pèlerinages de France. Partout, la religion primitive a consacré l'impression des premiers hommes devant le mystère, en choisissant les lieux sauvages où Dieu leur apparaissait comme nimbé d'effroi.. De saint Louis à Louis XI, les rois de France ont visité Rocamadour, et on relève dans son histoire les plus grands noms de l'Europe féodale. Alors, des provinces les plus reculées jusqu'à ce pays perdu, s'élevaient sur les routes des hôtelleries pour les pèlerins. Ils marchaient vers le sanctuaire où brillait
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au fond d'une grotte l'image de la Vierge noire lamée d'argent.
Contre le flanc -à pic du ravin, dix siècles ont accroché une prodigieuse pyramide d'édifices : une enceinte crénelée, un village, trois églises superposées, un château fort et, serpentant au milieu, un escalier gigantesque. Toutes les variétés et toutes les époques de l'architecture française s'y superposent, jusqu'à un dernier rempart qui domine, par ses deux extrémités, la profondeur vertigineuse de l'abîme. Lorsque, brusquement, des bords du plateau, l'œil découvre cette ville grise, plaquée sur la roche sombre, il croit voir une des cités mystiques que les primitifs peignaient avec leurs rêves de foi.
Jadis, les richesses s'entassaient dans les églises de Rocamadour. Que d'ex-voto, depuis la Durandal que Roland, disait la légende, avait offerte à la Vierge noire en partant pour l'Espagne, jusqu'au tableau consacré par les parents de Fénelon en reconnaissance de leur fds guéri! Ces trésors attiraient de redoutables convoitises, et, malgré ses remparts, Rocamadour fut souvent pillé. Les routiers de la guerre de Cent Ans y précédèrent ceux du xvf siècle. Puis vint la Révolution, qui ruina les églises et le château.
Depuis, les évêques de Cahors ont travaillé à les relever. De ce relèvement, Mgr Grimardias fit son œuvre. Aujourd'hui, tout est restauré. Çà et là, il y a du faux goût. L'intérieur de la chapelle miraculeuse a été copieusement peinturluré, et, le long du
sentier qui double le grand escalier, outre un chemin de croix d'un gothique vague, on trouve une grotte où des saints de plâtre, dans le style hurlant de la rue Bonaparte, se groupent en tableau d'opéra sous un lustre rococo.
Peut-être Mgr Grimardias pensait-il que ce clinquant était nécessaire pour attirer les fidèles; et il voulait les ramener à Rocamadour, Il avait pris possession de son diocèse au moment où commençait la dévotion de Lourdes et il luttait discrètement contre la vogue du nouveau sanctuaire. Sa Vierge, à lui, avait au moins l'avantage de l'ancienneté. Peu à peu, de l'ancien Quercy et des régions voisines, on reprit le chemin de la sombre vallée. Dans la région, les femmes croient encore que la stérilité est un malheur, et, pour devenir fécondes, elles se prosternent devant l'épée de Roland, au-dessous de la Visitation, peinte sur les murs extérieurs d'une chapelle, en face d'une de ces représentations du Lai des trois morts et des trois vifs dont la fresque d'Orcagna, au Campo-Santo de Pise, est la plus célèbre.
Ces jours passés, je n'ai pas vu de femmes en prière au-dessous de Durandal, mais un homme gravissait à genoux les marches de l'escalier, sous un soleil de feu. Il portait le grand chapeau de feutre noir, la blouse bleue et les braies de bourrette fauve qui, depuis des siècles, habillent les paysans du Ouercy. Il était d'une pâleur terreuse et aussi décharné que la Mort brandissant sa javeline sur le mur, mais ses yeux brûlants de fièvre exprimaient autant d'espoir que de souffrance.
En descendant vers le sud, vous trouveriez une vallée aussi fertile et riante que Rocamadour est âpre et désolé. Le long de coteaux aux contours aussi doux que des formes féminines, entre des peupliers frissonnants, « le fleuve Lot », comme dit Marot,
roule son eau peu claire Que maint rocher traverse et environne, Pour s'aller joindre au droit fd de Garonne.
Sur une de ces collines, abrupte entre les molles ondulations de la chaîne, s'élève le château de Mercuès. Il commande les routes de Gascogne, de Languedoc et de Limousin. Jadis il était la clef du Quercy, et les évoques de Cahors, comtes suzerains de la province, en avaient la garde. Tels d'entre eux, comme Bertrand de Cardaillac et Bec de Castelnau, furent des héros. Jusqu'à la Révolution, deux usages consacraient ces souvenirs militaires et féodaux. L'évêque de Cahors faisait son entrée dans sa ville épiscopale sur un cheval dont le vicomte de Cessac tenait la bride, la tète découverte et une jambe nue. Puis, il disait sa première messe avec une armure complète, offensive et défensive, posée devant lui sur l'autel.
Mgr Grimardias n'a pas ressuscité cet usage : il ne montait pas à cheval et il n'y a plus de vicomte de Cessac. Mais, trouvant Mercuès ahéné et ruiné,
il l'a racheté et réparé. Peu à peu, il a relevé le donjon, couronné les tours de l'enceinte, fermé les brèches des courtines, restauré les appartements. Il y a mis trop de chêne, pas assez vieux et mal sculpté, mais il a respecté la longue histoire de la forteresse. Il a conservé les salles féodales du xiv^ siècle, la galerie oîi Mgr Habert, au xvii' siècle, avait réuni les portraits de ses prédécesseurs, et le salon que Mgr de la Luzerne avait décoré dans le goût de Versailles.
Mgr Grimardias habitait Mercuès autant qu'il le pouvait; il en faisait les honneurs avec une fierté discrète et une bonne grâce seigneuriale. En mourant, il l'a légué au diocèse. Sa mort a été telle qu'il l'avait souhaitée. Il a rendu l'ame à Rocamadour, son convoi funèbre a passé en vue de Mercuès et il repose sous les coupoles de Saint-Étienne.
26 juin 1S96.
La séance d'hier à l'Académie française a été, entre autres choses, une brillante et cordiale fête de famille. Un normalien en a reçu un autre et tous deux ont fait l'éloge d'un troisième. On ne manquera pas à cette occasion de reprendre un débat toujours ouvert et de discuter la place que l'École normale occupe depuis un siècle dans la littérature française. Je suis fort à l'aise pour en dire mon avis. On m'a souvent fait l'honneur de me traiter de normalien. Ce n'était pas toujours, il est vrai, dans l'intention de m'être agréable. En même temps, selon l'usage, on m'appelait pion. J'ai été pion, ou quelque chose d'approchant, et je n'en suis ni fier ni honteux. Mais je ne suis pas normalien, et je l'ai regretté, car je me serais trouvé en bonne compagnie; C'est Francisque Sarcey qui m'a valu cette appellation flatteuse. A mon premier livre, il me témoignait sa satisfaction en me décernant le titre le plus élevé dont il dispose. Il a dû reconnaître son
192 l'IvïITS PUHTUAITS ET NOTES D'ART.
erreur, à regret, mais enfin il s'est résigné et il ne m'en aime pas moins.
A tout prendre, je suis normalien par ricochet, puisque je suis lélève de Sarcey. Et aussi d'autres normaliens comme lui. Je leur demeure à tous profondément reconnaissant. Aux collégiens dont j'étais, ils transmettaient l'esprit de l'École, c'està-dire le meilleur de l'âme antique et de l'âme française. Ils ouvraient les tristes préaux où Napoléon l" avait enfermé la jeunesse française au grand souffle de liberté venu d'Athènes et de Rome; ils mettaient à notre portée les résultats de cette conquête de la nature par la raison que le monde poursuit depuis la Renaissance.
Je revois encore, à trente ans de distance, dans mon petit lycée de province, l'arrivée du jeune maître que nous envoyait l'École normale. Nous avions eu jusqu'alors de très estimables et assez vieux professeurs, dont les curiosités intellectuelles ne dépassaient pas la règle des programmes. Le nouveau venu nous faisait aimer les lettres pour la beauté qu'elles expriment et la dignité morale qu'elles procurent. Il nous formait à la précision et à la simplicité ; il nous donnait le goût du style net et franc, la haine de l'emphatique et du tortillé. Il est mort prématurément, de sa propre main. Honnête homme jusqu'au scrupule, il se crut atteint par une faute commise près de lui, et pour éviter un scandale sur son nom, il se supprima.
J'ai vu plusieurs fois, dans l'Université, de pareils traits de sto'icisme, sous des formes moins tragi-
TROIS GÉiXÉRATIONS DE NORMALIENS. 193
ques. Aucune corporation ne renferme plus de braves gens, faisant leur devoir avec une conscience obstinée et une tranquillité modeste. Ils ont leurs ridicules et leurs petitesses, mais leur âme est haute. Ils entretiennent, pour une large part, la force et la santé de Tesprit français. Recrutée par TEcole normale ou recevant d'elle son levain, TUniversité a élargi peu à peu l'idée de son fondateur. Ouverte à Tesprit du siècle, elle marche avec lui. L'Ecole normale a donné son âme à ce grand corps.
Souvent jalousée par l'Université elle-même, et, au dehors, excitant, par quelques-uns de ses élèves, l'envie professionnelle des gens de lettres, l'Ecole a mérité sa gloire collective par son respect de la tradition et son entrain vers le progrès. Avec chaque âge, elle se renouvelait et restait semblable à ellemême. A ce point de vue, la cérémonie d'hier est instructive. Trois générations de normaliens s'y présentent chacune avec un représentant typique, un mort et deux vivants.
Le mort, Victor Duruy, fut un cœur généreux, un esprit élevé et un grand serviteur de son pays, un des rares hommes d'État que nous ayons eus depuis la Révolution, ministre libéral d'un régime despotique, créateur avec de faibles ressources. Il fut aussi un véritable historien dans des livres de vulgarisation, et, sans prétention littéraire, un
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excellent ouvrier de la langue française. Arrivé à la réputation sous le second Empire, il représentait plutôt, par sa formation et son tour d'esprit, TUniversité de la monarchie de Juillet , celle dont M. Jules Simon est demeuré parmi nous un exemplaire supérieur et complet.
La première Université, l'Université de Napoléon P"", fut longtemps dévouée au passé et peu soucieuse de notoriété présente . Le type le plus hardi du normalien originel, c'était Patin. Oui, Patin représentait, en son temps, l'esprit de nouveauté littéraire. S'il croyait, ferme comme roc, à la nécessité primordiale de la culture antique, il admettait Casimir Delavigne. Il était un modèle d'élégance correcte et conventionnelle. La fameuse phrase « du chapeau », mirlitonnée par cette plume sérieuse, est la caricature involontaire d'un genre longtemps cher à l'Ecole.
Après 1830, la liberté politique et le romantisme ébranlent les esprits normaliens. Ils s'ouvrent aux idées nouvelles , surtout les historiens , comme Victor Duruy, car, avec la poésie et le roman, c'est l'histoire qui profite surtout de la révolution littéraire. L'Université, en élargissant son horizon intellectuel, simplifie sa façon d'écrire. Elle explore profondément l'histoire de la littérature française; l'antiquité môme est traitée par elle avec indépendance. Ernest Havel arrive, par le seul commerce de l'esprit grec et latin, à des conclusions encore plus audacieuses que celles de Renan. M. Gaston Boissier applique à l'érudition l'esprit d'un gallo-
romain de la Narbonnaise, demeuré méridional et devenu parisien. Grâce à M. Jacqninet, la curiosité normalienne goûte avec une finesse subtile les délicats et les originaux, comme Stendhal. On ne sait pas assez que M. Jacqninet fut le premier initiateur du culte de Stendhal. Il a ouvert la petite église dont, à titres divers, MM. Paul Bourget, Stryenski et Chéramy sont les apôtres.
Entre 1840 et 1847 défile une troupe bigarrée, classique de culture et voltairienne de goûts, môme lorsqu'elle est bien pensante, même lorsqu'elle fait des vers; curieuse aussi de la vie contemporaine et novatrice à sa façon : Gandar, Rigault, Caro, Eugène Jung, MM. Mézières, Challemel-Lacour, Manuel. Ils abordent la critique et le journalisme, voyagent, étudient les littératures étrangères, s'inquiètent de la philosophie allemande, remplacent en politique les aspirations sentimentales par les procédés de la raison pure, mettent leur marque sur la poésie familière, qui aime les humbles et s'inspire de la vie courante. La hardiesse normalienne s'exerce sur tout, le plus souvent avec une aisance brillante, parfois avec une ironie trop facile. Ceci, dès lors, sera le péché mignon et la marque banale de la maison. Le capricieux J.-J. Weiss forme la transition entre cette génération déjà émancipée et une autre encore plus hardie, qui passe par l'École entre 1848 et 1852.
Le second Empire, par excès de compression, lance beaucoup de normaliens dans la presse. Ceux qui continuent d'enseigner luttent silencieusement
contre une administration tracassière et travaillent pour la liberté de jienser. De là deux groupes bien tranchés. Les hommes de lettres et les journalistes : Edmond About, Taine, Prevost-Paradol, MM. Francisque Sarcey, Emile Deschanel, Charles Bigot, Raoul Frary, Edouard Hervé ; et les professeurs : Fustel de Coulanges, Paul Albert, MM, Octave Gréard, Georges Perrot. Les uns et les autres ont fourni leur contingent à l'Académie : Taine y a pris sa place, celle d'un des grands esprits du siècle; Prevost-Paradol, défenseur de la liberté bourgeoise, y a reçu des vieux partis une prompte récompense ; About, maître écrivain malgré ses gamineries, est mort au moment où il venait d'y entrer; M. Hervé y représente la presse ; Mgr Perraud a quitté l'Université pour l'Église et procuré au blason de l'Ecole la parure imprévue et rare dun chapeau de cardinal, Sarcey, lui, sans autre ambition que d'écrire et d'être utile, poursuivait sa carrière à l'écart de l'Académie. Il y a cinq ans, elle lui fît signe. Il pesa le pour et le contre et s'abstint. Il eut raison. Cet honneur ne lui eût rien ajouté et l'eût gêné.
Les professeurs achèvent à leur manière l'émancipation de l'esprit normalien. Ils renouvellent l'érudition vieillie et l'humanisme languissant; en histoire, ils créent une méthode exigeante; ils entreprennent l'histoire de l'art. Surtout, ils écrivent autrement que leurs devanciers. Avec plus ou moins de sérieux foncier, le style normalien devient alerte et souple. Il a horreur du convenu et du pompeux. Cette génération s'inspire de l'esprit réaliste qui va
produire le théâtre de Dumas et le roman de Flaubert. Je ne vois que Taine dont la façon d'écrire, avec son éclat dur, s'écarte du type commun. Mais la méthode reste la môme. Survivant à son ami Prevost-Paradol, à About et à Taine, M. Gréard a fait une belle carrière dans l'Université et la littérature. Il a représenté hier, avec son grand air de haut fonctionnaire et l'aisance d'un libre esprit, les deux faces du Janus normalien.
Jules Lemaître, c'est le normalien du dernier bateau. Entre M. Gréard et lui, il a trouvé M. Ernest Lavisse, qui jette le pont entre deux générations, celle d'avant la guerre et celle d'après, en donnant à la jeunesse de mâles leçons de patriotisme et d'affranchissement intellectuel. A sa manière, Jules Lemaître sert la même cause que son ancien. La génération qui arrive avec lui, frappée par le grand désastre, n'a pas accepté tout l'héritage de ses devancières. Elles en a rejeté une part, en politique et en littérature. Du vieil esprit de 1850, elle a répudié l'engouement voltairien. Avec ses airs émancipés, elle est plus modeste, et avec ses timidités, plus courageuse. Elle demande des comptes; elle s'inquiète de l'avenir, avec quelque sévérité pour le passé.
Voyez ses chefs de fde. M. Desjardins a eu l'ambition très noble de fortifier la règle morale, et s'il
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n'a pu (lu'cntr'oiivrir une petite chapelle, il continue d'y prier dans un recueillement solitaire. M. Emile Faguet a insiruit avec une hardiesse tranquille le procès du dernier siècle et il applique aux œuvres du nôtre un jugement si ferme qu'il en est parfois cinglant. M. René Doumic passe en revue, d'un œil clair, les vieilles prétentions et les jeunes manifestes. M. Gaston Deschamps estime que la sagesse bourgeoise a son prix, et il ose le dire; il cherche la vérité pour elle-même, ce qui devenait rare en critique. M. Ernest Dupuy compose à l'écart des vers d'un noble et haut sentiment. M. Henri Chantavoine, avec sa finesse courtoise, ne fait pas sa cour au temps présent. M. Hippolyte Parigot étudie de près le mouvement dramatique et le montre tel qu'il le voit. Un des fils de Victor Duruy, professeur, historien et romancier, continue la tradition normalienne dans une famille à l'antique où les écrivains et les soldats, déjà fauchés par la mort ou jeunes espérances, appliquent chacun à sa manière l'idéal du père. Louis Ganderax, auteur dramatique et critique, type de Parisien et de galant homme, vient de mettre ses qualités d'esprit et de caractère au service d'une des entreprises les plus intéressantes de ces derniers temps : une Revue de Paris, sérieuse et souriante, comme la ville dont elle porte le nom. .Iules Lemaître est le prince de cette jeunesse déjà mûrissante. Elle peut l'aimer et s'aimer en lui. Je ne referai pas ici son portrait. Il me suffit de dire qu'il représente de façon exquise une forme chère à l'esprit normalien, l'ironie. J'ai dit que chez
d'autres elle est déplaisante; chez lui elle est délicieuse, c'est le sourire de la raison. Elle s'enveloppe d'indulgence et s'attendrit de pitié. Surtout , elle parle le français le plus coulant, le plus pur et le plus nuancé qui ait été parlé en ce siècle.
Reconnaissante, envers l'École normale, même depuis qu'elle a moins besoin d'elle, l'Université aura vu avec plaisir la fête d'hier. Après comme avant, l'Ecole ne sera point parfaite, puisqu'elle est d'institution humaine. Elle continuera d'être satisfaite d'elle-même, et son esprit de corps, fort légitime en soi, sera de temps en temps partial et exclusif. Quelques normaliens de valeur moyenne se donneront encore le ridicule de rappeler trop volontiers leur origine, à l'agc oî^i le titre d'ancien élève de quoi que ce soit s'accorde mal avec les prétentions à l'originalité. Malgré tout cela, les trois générations qui, depuis un demi-siècle, ont passé par la maison de la rue d'Ulm ont bien mérité des lettres françaises.
n janvier 1896.
Par une curieuse renconlre, au moment où la Chambre votait la loi sur les Universités, le président de la République visitait une des villes pour lesquelles cette question est d'intérêt capital. Il entendait, à Aix, les réclamations du patriotisme local, toujours inquiet, après avoir entendu la veille, à Marseille, l'affirmation d'espérances qui ne désarment pas. Et, par ce temps de contrastes, à Aix, c'est un archevêque militant qui parlait au nom de l'Université, et à Marseille c'est un maire socialiste qui soutenait, au profit de sa ville, la cause de l'aristocratie intellectuelle.
Les professeurs d'Aix n'ont rien dit. Ils n'en pensaient pas moins. Ils ne pouvaient prendre parti dans la querelle dont ils sont l'enjeu. En attendant de quitter Aix, ils ne doivent pas renier la ville qui attache un si grand prix à leur présence ; ils ont laissé aux étudiants marseillais le soin d'exprimer les préférences universitaires. Ceux-ci n'y ont pas
202 PETITS l'OHTKAITS ET NOTES D'ART.
manqué. Avec plus de vigueur encore qu'à Paris, ils ont fait entendre ces « frappements de pieds et chants dérisionnaircs » qui, de tous temps, furent les moyens de manifestation propres à « Fescholcrie ».
Le jour venu — car il viendra, — les professeurs quitteront avec bonheur Aix pour Marseille, comme leurs collègues du Nord ont quitté Douai pour Lille. La Faculté des lettres d'Aix eut autrefois deux maîtres devenus célèbres, Prevost-Paradol et J.-J. Weiss. Ils ont laissé sur ce séjour un témoignage que leurs successeurs contresigneraient. Dans la petite ville, ils aspiraient vers la grande. Ils luttaient contre l'ennui et le découragement.
C'est que, à des professeurs, il faut des élèves, et les petites villes n'en fournissent pas. En outre, sauf exceptions rares, les hommes d'études ont besoin, pour mener leur vie de recueillement, de sentir autour d'eux l'agitation des cités populeuses. Lorsque, le soir venu, ils ouvrent leurs livres, sous la lampe, la rumeur lointaine du fleuve humain qui roule dans les rues est une excitation pour leur pensée. Ils ont conscience de contribuer au labeur commun. Au contraire, dans le grand silence qui enveloppe les sous-préfectures, ils se demandent à qui profitera leur veille ^ Formés par la vie de Paris, ils souffrent des besoins intellectuels qu'elle leur a donnés et qu'ils ne peuvent plus satisfaire.
Aussi, repliés sur eux-mêmes, leur faut-il une rare énergie pour résister à l'engourdissement provincial. Les mieux doués et les plus ambitieux guettent l'occasion de finir cet exil. D'autres, philoso-
phes et de goûts modérés, se résignent avec le temps. Ils cultivent leur jardin", tel quel. Ils se laissent envahir par le charme paresseux des vieux souvenirs et respirent, avec une mélancolie somnolente, le parfum du passé qu'exhalent les vieilles pierres.
Car, souvent, ces petites villes à Facultés ont une histoire glorieuse. La vie, jadis, a passé par là et, en se retirant, elle a laissé une trace durable. Nulle part cette trace n'est plus profonde qu'à Aix.
J'étudiais il y a vingt-cinq ans dans la « cité reine et comtale » et je conserve le souvenir le plus reconnaissant des deux années où je fus Aixois. Un matin d'octobre 1871, j'y entrais par cet admirable Cours qu'ombrage une quadruple rangée d'ormes et de platanes. Au centre fumaient les fontaines chaudes de Sextius, et en haut de l'avenue se dressait la statue du roi René. Tout ce décor racontait de l'histoire. Jadis, en cet endroit, Mme de Sévigné passait avec sa fille, belle et froide, et son gendre, goutteux et fringant. Villars s'y reposait, après Denain. Vauvenargues, brisé par la guerre et rêvant encore la gloire, songeait aux moyens de refaire sa vie par les lettres. Beaumarchais, éternel plaideur, y soulevait l'opinion comme à Paris. Tous les Mirabeau — Mirabeau-Col-d'Argenf, Mirabeau-Tonneau, l'ami des hommes, le bailli, le triliun — en faisaient le champ clos de leurs passions.
Autour de ces figures évoquées par mes souvenirs de bachelier, quelques semaines de séjour ressuscitaient la vie de l'ancienne Provence. Jadis, chaque allée du Cours appartenait à une classe déterminée. Dans l'une, la noblesse d'épée ou de robe; dans l'autre, les bourgeois; sur les bas côtés, les gens de palais et les marchands. Et les habits à la française saluaient les robes à panier; les tricornes s'élevaient et s'abaissaient sur les perruques poudrées; les coifTures à plumes s'inclinaient; les éventails palpitaient aux mains gantées de dentelles; les épées en verrouil battaient les mollets; les grands carrosses descendaient et remontaient l'allée centrale, au pas des lourds chevaux'.
Le long du Cours et des belles rues droites du quartier Mazarin se dressent encore les hôtels de cette noblesse. Tous ont grand air et beaucoup sont superbes. Leurs escaliers géants à rampes de fer forgé, leurs immenses pièces à plafonds et trumeaux peints racontent deux siècles de luxe. L'un d'eux, sur le Cours, avec ses fortes assises et sa porte monumentale, ressemble à un palais florentin. Les deux Télamons engainés qui soutiennent le porche sont d'un réalisme colossal où la tradition locale voyait l'œuvre de Puget. Ce n'est point sa
1. Voir Roux-Alphéraxd, les Rues d'Aix, 1843. On trouvera dans ce livre un tableau curieux de la vie aixoise avant la Révolution. La longue existence de l'auteur lui avait permis de voir les dernières années du xvni^ siècle; ses idées sont celles de l'ancien régime et la solennité de son style exprime de manière amusante et vraie les sentiments de la bourgeoisie provençale au moment de la Révolution.
manière, mais il suffit qu'ils soient d'un beau style et d'un grand effet.
Aujourd'hui, ces demeures sont vides ou petitement habitées. Pour retrouver leurs hôtes d'autrefois, il faut voir au musée la collection de Gueytan, où ils survivent, peints par Vanloo, Rigaud et La Tour. Ils sont là, fixés dans le costume de leur charge ou de leur condition, dans la fine élégance ou le ridicule amusant de leurs modes. Parmi ses collègues drapés de pourpre et fourrés d'hermine, un magistrat s'est fait peindre en berger bleu et argent, jouant de la cornemuse dans un paysage d'opéracomique. En face, une grosse dame se présente en naïade, gorge et bras nus, appuyée sur une urne énorme, comme un général sur un canon. Tout près, deux fillettes, en robes vertes à raies blanches, étudient au clavecin, tandis qu'un amour tourne les pages de leur musique.
Comme les modèles de ces portraits sont loin de nous! Ils représentent un passé mort, vieil arbre abattu, sans racines ni bourgeons. Cet Aix d'autrefois, couché dans la tombe, dort aussi profondément que les Romains et les Cimbres dans la plaine voisine. Toutes ces ombres planent sur un délicieux paysage, robuste et délicat, le plus typique peutêtre de la Provence, avec ses lignes d'oliviers, sa splendeur de lumière et sa ceinture de collines rosées et bleuissantes : Sainte-Victoire, le piton du Roi, le pic de la reine Jeanne, la tour Keyrié, qui encadrent la vallée de l'Arc, jusqu'à la ligne lointaine où montent les fumées de Marseille.
Le Président et son cortège ont vu Aix grouillant de foule et retentissant de clameurs. Dé telles journées n'ont pas de lendemain. Après leur départ, la ville est retombée dans sa morne tranquillité, et les rues herbeuses n'ont guère de passants. Au contraire, Marseille, sa rivale, est toujours aussi animée, comme la mer, où se lève de temps en temps une vague plus haute, mais où bruit toujours la vie des flots. Peut-être la Cour d'appel et l'École de droit resteraient-elles volontiers à Aix, où elles dominent sans concurrence, mais les professeurs et les étudiants de lettres voudraient aller vers la vie, son émulation et ses moyens de travail. A juger de la situation en 1896 par mes souvenirs de 1871, nos successeurs doivent regarder Marseille comme la terre promise.
Nous avions alors cinq professeurs. Le doyen Bonafous, qui enseignait la littérature ancienne, faisait de l'agriculture à Salon et venait une fois par semaine nous corriger des vers latins. Le professeur de philosophie, M. Philibert, analysait Condillac, ce qui peut se faire partout, mais, en outre, il était botaniste et il trouvait, paraît-il, aux flancs de Sainte-Victoire, de merveilleux champignons qui l'attachaient au pays. C'était le plus Aixois des cinq. Le professeur d'histoire Ouvré habitait Marseille et prenait le train pour Aix avec les sentiments d'un
Parisien qui part pour Versailles. Le professeur de littérature étrangère, Eugène Benoist, latiniste doublement exilé, travaillait comme un bénédictin, en vue de la Sorbonne, qui l'appelait bientôt. Le professeur de littérature française, Reynald, habitait Aix, parce qu'il y avait à bon marché un logement superbe, l'ancien hôtel de Villars, et que, entre Marseille et Aix, il préférait Paris.
Pour nous, les étudiants, nous étions exactement cinq, un par professeur. Sur les cinq, quatre étaient subventionnés par l'État, à raison de quatre cents francs par an, plus le logement et la nourriture au collège communal, dont le principal, M. Monnot des Angles, fin humaniste et Parisien d'éducation, nous engageait à sortir au plus tôt de notre grenier, avec un diplôme de licencié. Nous allions rarement à Marseille, à cause de nos quatre cents francs, mais, le soir, en errant sous les platanes, nous regardions là-bas, vers la ville où l'on vivait. Le cinquième d'entre nous était Aixois et il préparait sa licence à ses frais, par amour des lettres, mais avec d'autres espoirs que de prendre racine dans le pays : il s'appelait Charles Formentin et il est aujourd'hui, dans la presse parisienne, un de nos confrères les plus distingués et les plus estimés.
Ainsi, malgré son charme historique, son climat, sa campagne, sa belle bibliothèque, Aix ne retenait pas les maîtres et n'attirait pas les élèves. C'est que la population de la ville n'atteignait pas trente mille habitants. Seules les grandes villes, en France, peuvent avoir des Facultés des lettres ou des
sciences vivant d'une vraie vie. Les dépenses faites dans les petites n'ont procuré aux groupes universitaires qu'une vie précaire et factice. Les Anglais installent volontiers leurs Universités à la campagne, mais leur système d'enseignement supérieur est aristocratique, et nous sommes une démocratie. De même les Américains, mais ils sont individualistes, et nous attendons tout de l'Etat. Quant aux particuliers qui, chez nous, se mettent enfin à créer des chaires, ils choisissent des villes où le professeur puisse trouver des élèves et rester volontiers. L'avenir est donc aux grandes Universités, installées dans les grandes villes. Grâce au scrutin d'arrondissement, les petites villes lutteront encore, peut-être de longues années, mais leur défaite n'est qu'une question de temps. La loi récente qui donne à tous les groupes de Facultés le litre d'Universités, est un progrès en ce qu'elle relève la dignité des Facultés existantes. Mais ce progrès nest qu'une étape vers un but définitif. Le xx« siècle verra cinq ou six grandes Universités françaises, et le souvenir des petites ira rejoindre les gloires du passé.
14 mars 1896.