‹ Petits portraits et notes d'artsChapitre 23 sur 30 · LÉON DONNAT. 2H · texte numérisé non relu

LÉON DONNAT. 2H

sujets éternels où les grands artistes trouvent comme un concours toujours ouvert. Il a traduit les fictions mythologiques et les récits bibliques ; il a évoqué la figure divine qui, depuis dix-huit cents ans, illustre l'art chrétien, le Christ en croix, les bras ouverts sur l'humanité, le symbole d'amour et de soufTrance qui se dresse au-dessus de la civilisation moderne, plane « sur le palais du prince et la maison du prêtre », tempère la justice par la pitié. Entre les plus beaux Christs, le sien est un des plus beaux.

Et ce puissant artiste a le sens de la grâce légère ; il sourit avec charme. Le même pinceau a représenté la lutte de Jacob avec l'ange et cette délicieuse scène de genre, les Premiers pas, une mère italienne conduisant vers le spectateur son bambino tout nu, le visage de la mère illuminé de fierté heureuse, le corps du bambino radieux comme aux temps païens, offrant aux yeux la vie en sa première fleur.

Mais c'est par le portrait que Léon Donnât a surtout marqué dans l'art sa place définitive. L'école française compte peut-être les plus grands noms en ce genre. C'est que nos qualités nationales de vérité attentive et de pénétration morale, notre goût de la précision et de la franchise trouvent ici leur emploi naturel. Chaque époque a eu, de la sorte, un maître, qui a fixé les physionomies les plus expressives, celles que l'âme a le plus fortement marquées de son empreinte et éclairées de son rayon. Le xvn" siècle a eu Philippe de Champaigne et

Rigault, le xviii'^ Largillière et La Tour. Pour noire temps, Donnât est le maître incontesté du portrail. Dans ce siècle, qui a vu paraître cette merveille, Berlin Vaîné, d'Ingres, il est égal aux plus grands morts et 'il domine les vivants.

Les visiteurs de FExposilion universelle, en 1889, ont gardé le souvenir inoubliable de la salle qu'occupait en entier l'œuvre de Léon Donnât. Au fond, à la place d'honneur, comme le portrait de Richelieu dans le Salon carré du Louvre, rayonnait, dans la pourpre, l'image du cardinal Lavigerie, un Dasque comme Donnât, une tête d'énergie et de droiture. Sur cette image le peintre avait concentré toutes ses qualités, comme s'il avait voulu, du même coup, rendre hommage à ce qu'il aime le plus, l'énergie humaine et la ibrle douceur de la patrie commune.

Et, tout autour, les grandes figures de ces trente dernières années, dans la politique, l'art et les lettres, les hommes d'action et de pensée, ceux qui mènent, charment, instruisent les autres hommes, Puvis de Chavannes, l'enchanteur par le rêve, à côté d'Alexandre Dumas fils, le moraliste de théâtre par la logique et la passion.

Un jour, pendant une séance de l'Académie des Deaux-Arts, tandis que, consciencieuse et lente, la discussion suivait l'ordre du jour, Donnât dessinait à la plume, selon l'habitude des artistes, qui occupent ainsi leur main tandis que leur oreille écoute. J'avais la bonne fortune d'être son voisin, et, peu à peu, je voyais surgir du papier administratif, merveilleuse de vérité, la tête puissante, ironique avec

Page 1