LE CARDINAL DE KICHELIELI
peu à peu tous ceux qui agissent, sans être uniquement des hommes d'action à qui suffit le bonheur de l'activité.
Si l'art a de grandes infériorités sur les lettres, il a cet avantage que, dispensé de discuter et de raisonner, il évite les erreurs de jugement. Il lui suffit, pour être vrai, de représenter ce qu'il voit. Maltraité par les romanciers, les poètes et les historiens, Richelieu a trouvé beaucoup plus de justice chez les sculpteurs et les peintres, qui ne se sont pas inquiétés de pénétrer son âme, mais simplement de le montrer tel qu'il leur apparaissait.
Il y a des hommes dont l'aspect physique sollicite l'art, et d'autres qui le repoussent. L'histoire de Richelieu le présente dans des attitudes et des costumes faits pour tenter les peintres. D'abord la pourpre romaine, qui allait si bien à ce corps maigre et à ce visage pâle.
Richelieu fut aussi une figure originale de général et de cavalier. Il devait offrir une beauté grandiose et triste, en habit de guerre, sur la digue de la Rochelle ou au seuil de celte petite maison, au bord de la mer, qu'il habitait pendant le siège, solitaire et dirigeant tout. Voyez-le encore dans ce joli portrait à la plume de Pontis, en Italie, au passage de la Doire. u II éloit revêtu d'une cuirasse de couleur d'eau et d'un habit de couleur de feuille morte sur lequel il y avoit une broderie d'or. Il
avoil une bollo plume autour de son chapeau. Deux pages marchoienl devant lui à cheval, dont l'un porloit ses gantelets, l'autre son habillement de tête. Deux autres pages marchoient à ses côtés et tenoient chacun par la bride un coureur de grand prix; derrière lui étoit le capitaine de ses gardes.
11 passa en cet équipage la rivière de Doire, à cheval, ayant lépée au côté et deux pistolets à l'arçon de sa selle, et lorsqu'il fut passé à l'autre bord, il fit cent fois voltiger son cheval devant l'armée, comme s'il eût pris plaisir à faire voir qu'il savoit quelque chose dans cet exercice. »
Le jour de l'inauguration du théâtre qu'il avait fait construire au Palais Cardinal, pour la représentation de Mirame, le 14 janvier 1641, moins de deux ans avant sa mort, il se montrait encore galant et magnifique, lorsque, assisté par M. de ^'alençay, évèque de Chartres, il recevait le roi et la cour, faisant manœuvrer d'un coup d'oeil les vingt-quatre pages qui offraient la collation, sous le commandement de l'évêque. Ce jour-là, l'homme de lettres primait l'homme d'Etat. Il y avait des conspirateurs dans la salle, et l'un d'eux, Campion, écrivait à son maître, le comte de Soissons : « Je me suis trouvé assis près de Monsieur le Cardinal, qui avoit tant d'attention au récit de sa comédie qu'il ne pensoit qu'à s'admirer soi-même en son propre ouvrage. »
Entre ces divers aspects, les artistes du xvii® siècle ont naturellement choisi celui que nous appellerions aujourd'hui l'aspect officiel : Richelieu prince de l'Église et ministre. De son vivant, Warin avait