LE CARDINAL DE HICHELIEL
modelé d'après lui un buste célèbre et gravé une médaille qui est un chef-d'œuvre. Cinquante ans après sa mort, Girardon, en lui élevant, d'après les plans de Lebrun, le pompeux tombeau sur lequel il expire, soutenu par la Religion et pleuré par l'Histoire, lui rendait un hommage quelque peu théâtral, mais, somme toute, digne de sa mémoire.
Malgré le caractère trop peu expressif de la tête, Girardon s'était inspiré d'une toile maîtresse, le portrait peint par Philippe de Champaigne, qui se trouve au Louvre, dans le Salon carré.
Champaigne, né à Bruxelles, appartient géographiquement à l'école flamande. Cependant il est Français, car il s'est formé dans notre pays et s'est pénétré de son esprit; il a peint en français des modèles français. Ami fervent de Port-Royal, il a pensé et senti comme les solitaires de la pieuse maison; il a eu dans son art la probité sérieuse, l'énergie mesurée, l'élévation morale qu'ils avaient dans la littérature. Sa peinture est janséniste, avec plus de vigueur expressive que n'en daignaient montrer ces moralistes dédaigneux de l'éclat. Et il est curieux de remarquer, à ce sujet, que la même pays étranger ait contribué pour une si large part à ces deux choses françaises, la peinture de Philippe de Champaigne et, avec Jansénius, à la doctrine de Port-Royal.
Champaigne était porté par sa foi vers la peinture religieuse, et sa réputation lui fit exécuter de nombreuses décorations dans les palais et les châteaux; comme fond de nature, c'était un réahste, épris de
12 PETITS POKTltAlTS ET NOTES D'AHT-
vérité directe et respectueux de la nature, mais tempérant la joie de la couleur et le prestige de la forme par le sérieux de la pensée et la discipline morale. Aussi a-t-il excellé dans le portrait, et, devant la postérité, il vaut surtout par là. Avec quelques beaux Christs en croix, où l'imagination et la richesse décorative n'avaient rien à faire, son œuvre consiste essentiellement dans cette suite de portraits, où il y a deux chefs-d'œuvre, les Deux Religieuses de Port-Royal, — la mère Arnault et la fille du peintre, — et le Cardinal de Richelieu.
Michelet avait longuement regardé celui-ci, et il était parti de cette contemplation pour tracer luimême le portrait du grand cardinal. 11 a marqué les mérites du peintre avec une justesse vigoureuse et loué en artiste cette « couleur très bonne, mais mesurée dans la vérité vraie ». Pour l'impression morale, il a surtout traduit celle qu'il éprouvait luimême, en faisant parler « ce sphinx en robe rouge », ce « fantôme à barbe grise, à l'œil gris terne, aux fines mains maigres ». Le simple spectateur ne voit dans cette tête au large front, aux yeux brûlants, au nez long et droit, aux lèvres serrées sous la fine moustache, au menton aiguisé par la barbiche, que le génie, la volonté et la tristesse, la double tristesse de la souffrance sans répit et du labeur sans repos. L'attitude, marchante et glissante, est d'une noblesse sans égale; le geste de la main, qui accueille et ordonne, est une observation de génie. L'arrangement est noble et simple, sous les plis de la pourpre traversée par le blanc du rochet et le bleu du Saint-
LE CAKDIXAL DE UICHELIEU. 13
Esprit. L'ensemble forme une symphonie en rouge, où le brillant de la soie et la matité du drap, dans leurs tonalités apaisées, produisent une harmonie savante et simple. Jamais la plus brillante et la plus pompeuse des couleurs n'a été traitée avec une maîtrise plus sobre.
Entre la précision de Clouet et la richesse de Rigault, l'art de Philippe de Champaigne a doté l'école française d'une série de portraits où les qualités les plus essentielles peut-être de notre génie national — finesse et mesure — ont fixé l'esprit d'un temps et un état de l'àme française. Ce contemporain de Riclieheu, de Corneille et de Descartes est aussi Français qu'eux . Et il n'a pas laissé d'œuvre plus française que le portrait du cardinal.
Richelieu devait avoir son image dans la nouvelle Sorbonne. Quoique désormais « l'Université de Paris » ressemble peu à la pensée qui avait inspiré le fondateur et restaurateur des « Collège et Maison de Sorbonne », c'est pour elle un honneur que l'action de Richelieu compte dans son histoire. Elle ne l'a pas oublié. Au pourtour du grand amphithéâtre, une belle statue du cardinal assis, par M. Alfred Lanson, est une des six qui représentent, selon l'expression de l'architecte du monument , M. Nénot, « les grands ancêtres » de l'institution. Dans l'atrium du premier étage, M. François Fia-
meng a rcprésenlô « Richelieu posant la premières pierre de l'église de la Sorbonne, le 1" mai 1635, en présence de rarchilectc Lemercicr ». Cette peinture répond à son objet : elle est décorative et de bel effet. Quant au cardinal, il est sacrifié à son entourage : debout au second plan, à l'état de silhouette, il laisse le premier aux ouvriers, et derrière lui le panorama pittoresque du vieux Paris détourne l'attention.
Pour que le grand cardinal reçût dans le palais universitaire toute la place qui lui revient, je souhaiterais qu'il fût donné suite à un projet de statue dont la maquette a été établie par M. Henri AUouard L'artiste représente le cardinal debout, et il traduit par un geste superbe le mot historique rappelé plus haut : Richelieu tient un large pan de sa robe rouge, prêt à l'étendre sur l'œuvre commencée. Si cette statue est exécutée, elle sera dressée dans la cour d'honneur du nouvel édifice, isolée et haute, devant l'église où repose la tête du cardinal, seul reste de son corps jeté à la voirie pendant la Révolution. C'est là son altitude et sa place.
4 juillet 1896.
Et (( le Bénédicité ».
La vie familière de la bourgeoisie et du peuple avait eu sa part dans l'art français, pondant la première moitié du xvii° siècle, avec les tableaux des frères Le Nain et les gravures d'Abraham Bosse. Elle l'avait perdue lorsque Fart, sous Louis XIY, s'était porté vers l'exaltation de la pompe royale et l'imitation académique de l'antiquité et de l'Italie. Avec l'élargissement contemporain du goût français, il serait facile de déplorer ce dédain aristocratique de la simple vérité ou même de dire leur fait à Louis XIV et aux académies. Il est plus rationnel de le comprendre. Il eût certes mieux valu que toutes les classes de la société eussent leur place dans l'art. Mais ce n'était pas possible. Une force plus grande que toutes les théories, la marche de la civilisation française, pliait l'art pendant un demi-siècle à l'observation exclusive de la vie aristocratique.
Le déclin de la monarchie et de la noblesse com-
16 PETITS POHTHAITS KT NOTES DAHT,
mence avant mcMne la mort de Louis XIV et ramène peu à peu les artistes d'abord aux sujets moins pompeux , puis au réalisme populaire . Lorsque Watteau prend ses modèles chez les comédiens italiens et l'ait sortir de cette observation modeste un rêve de poésie et de vérité, il prépare à sa manière la rentrée des humbles et des petits dans Tart. Malgré leurs habits de soie brillante, ces amoureux et ces coquettes, ces A'alets et ces suivantes ne sont ni des héros ni des princes. Leurs jeux tiennent à la vie moyenne par l'humilité de leur condition. Mais le génie du peintre ne les transfigure par la fantaisie qu'à l'aide d'une observation attentive.
L'influence de Watteau va dominer toute la peinture du siècle. Tandis que, par Boucher et Fragonard, elle continue l'évocation de l'élégance et du plaisir, elle a sa part dans la représentation des existences modestes, qui commence timidement avec Jeaurat. Celui-ci, encore respectueux de la mythologie et de l'histoire, traite les scènes de la vie familière avec les souvenirs de la Fable ; il se préoccupe de conserver dans le genre une tenue conventionnelle et délever la bourgeoisie jusqu'à la vie élégante, mais, somme toute, il renouvelle les sujets et élargit l'observation en la rapprochant de la vie commune.
Cette peinture nouvelle trouve un maître en Chardin. Avec lui non seulement elle reprend
toute sa place dans l'art français, mais elle finit par reléguer au second plan la mythologie et l'histoire. Après Greuze, qui mettra les grands sentiments à la portée des humbles, comme le mélodrame faisait avec les douleurs tragiques, le genre bourgeois et populaire suivra l'ascension croissante du peuple et de la bourgeoisie. Les retours des genres nobles ne prévaudront pas contre lui.
Le contenu et le factice ne manqueront pas plus dans cette évolution que dans les genres antérieurs; elle aussi tombera dans l'excès et les exclusions fâcheuses. En attendant, avec Chardin les sujets nouveaux ne s'inspirent que de la vérité et ils sont servis par un talent de premier ordre. C'est là ce qui importe, surtout en art. Les systèmes et les théories n'y ont jamais qu'une importance secondaire; dans le domaine de la forme, la valeur de l'exécution domine tout. 11 arrive, en littérature, que l'élévation des idées générales et la noblesse des genres augmentent grandement la portée des œuvres. En peinture et en sculpture, il y a, comme ailleurs, une hiérarchie des genres, mais, entre les œuvres, il n'y a d'autres rangs que leur valeur propre. U Indifférent ou la Finctie de ^^'atteau laissent fort loin derrière eux les grandes allégories de Lebrun, et un chaudron de Chardin égale ou même surpasse tout ce qu'a produit dans le même temps la peinture mythologique, religieuse et historique.
Diderot disait de Chardin : « Cet homme est le premier coloriste des Salons, et, peut-être, un des
premiers coloristes de la peinture. » La postérité a supprimé le peut-être. Les idées et l'esprit n'ont jamais manqué dans la peinture française; le sens de la couleur y est plus rare. Que de peintres ont su combiner des scènes et raconter des anecdotes auxquels manque le charme propre de la lumière vibrant sur la variété des teintes! Chardin est avant tout un beau peintre. Ce qui l'attire dans les objets, c'est leur aspect, et ce qu'il rend, c'est leur valeur propre dans la nature. Il le fait avec une souplesse et une variété de touche, une solidité de pâte, une harmonie de tons où l'on ne sait qu'admirer le plus, la vigueur hardie ou la souplesse aisée des moyens. Il aime la nature d'un grand amour, et chez elle, comme dans l'activité humaine, rien ne lui semble indigne d'être reproduit. Son talent est, par définition, dans son œil et dans sa main.
Chardin ne serait pas Français et Parisien, si ce talent n'était aussi dans son esprit. Car si l'esprit, en peinture, vient après le sens de la couleur, il ne faut pas le dédaigner, et notre art lui doit plus qu'en aucun autre pays. Le tout est de lui faire sa place et de ne pas lui demander ce qui s'obtient par d'autres moyens. La nature morale de Chardin était pétrie de cette naïveté et de cette finesse qui sont le fond du caractère parisien. Il est bonhomme et observateur, à la façon de La Fontaine, « Français entre les Français ».
Cette rare union du sens de la forme et de l'esprit qui s'insinue et joue en tout sujet explique l'origi-
nalité de Chardin. Il fait songer à ces Hollandais que dédaignait Louis XIV; il a comme eux Tamour de la couleur pour elle-même et de la touche libre; mais, en traitant comme eux les scènes de la vie intime en de modestes intérieurs, il y met ce qui appartient à la France : la mesure dans l'ironie ou l'attendrissement, la délicatesse naturelle, l'élégance sans apprêt.
Chardin aime sa ville, son quartier et sa maison, les mœurs à demi bourgeoises et à demi populaires qui sont les siennes, les objets et les spectacles au milieu desquels s'écoule son existence. Sauf la rudesse et l'impatience, il peint ce que, seul dans la grande littérature du siècle précédent, Molière avait exprimé par le caractère de Mme Jourdain : la bonne humeur sensée et cordiale. Chardin nous introduit dans les intérieurs où la vie est modeste et gaie, où les caractères sont ouverts et francs. Il en représente le cadre et les accessoires avec une vérité fine et une vigueur sobre. Ses natures mortes sont des chefs-d'œuvre. Elles le sont au point de faire tort , dans l'opinion commune , aux êtres animés qui vivent dans ces milieux. Le peintre de la Raie est incomparable ; il n'a d'égal que le pastelliste que fut Chardin dans la dernière partie de sa carrière.
Le peintre du Bénédicité les vaut tous deux. Chez lui, la composition égale la touche. Entre ses
lablcanx de mœurs bourgeoises, celui-ci est le plus typique et le plus complel. II est typique par le sentiment qui s'en dégage : on y respire l'atmosphère de la Ijourgeoisie, on y éprouve le charme profond et doux de ses croyances, on y voit au complet la simplicité et la droiture de ses mœurs. II est complet parce que Chardin y a placé deux de ces têtes d'enfants qu'il excelle à peindre, et qui, par l'absence de convention, l'intelligence du modèle, l'élément de fraîcheur et de vérité qu'ils introduisaient dans l'art, étaient encore des exceptions dans la peinture française. Je rappelais tout à l'heure Molière peintre des mœurs bourgeoises. Ici encore, Chardin éveille son souvenir. Dans ces petites fdies, déjà futées et coquettes, dans ces garçonnets espiègles, vit l'ame de la race et de la classe auxquelles l'auteur du Malade imaginaire avait pris la petite Louison. Il n'est pas possible de trouver ces enfants ailleurs qu'à Paris, dans les quartiers où la petite bourgeoisie et le peuple se mêlent sur des frontières indécises, autour de la fontaine des Innocents et des Halles, dans les quartiers Saint-Martin et Saint-Denis.
C'est là aussi que le peintre a trouvé ces jeunes femmes, dont la simplicité est si élégante, qui, dans leur modeste costume, ont la grâce aisée et la coquetterie naturelle, dont la physionomie parle, dont l'allure est vive, le geste aisé, le sourire fin. Et ces créatures désireuses de plaire sont des ménagères accomplies; elles aiment leurs enfants et les élèvent bien ; elles font régner autour d'elles l'ordre
et la propreté ; elles remplissent leurs devoirs avec une vaillance simple. La Française de Paris est un être exquis, malgré ses défauts. Chardin a fixé son charme , dans un temps où elle avait déjà toutes ses qualités et où ses défauts étaient moindres qu'ils ne le sont devenus.
Le Bénédicité est de 1740, c'est-à-dire de la pleine maturité de Chardin. Il eut un tel succès que le peintre dut en faire cinq répétitions, dont une est restée en France ; c'est la toile que Lacaze a léguée au Louvre et qui se trouve dans la salle où est réunie sa collection. La composition originale figure à son rang, en place d'honneur, dans la salle consacrée à la peinture française du wni" siècle. Elle est délicieuse de simplicité, d'arrangement et d'expression; surtout, elle est admirable par la largeur de la touche, l'harmonie de la couleur et la finesse du clair-obscur. Dans une chambre modeste et propre, la soupe fume sur la nappe. Une jeune femme svelte, les traits fins, la physionomie sérieuse et douce, en robe grise sur laquelle tranchent le fichu et le bonnet blanc, est debout et sert deux petites filles, l'une grandelette et assise devant la table, l'autre, plus petite, installée à côté sur une chaise basse. La mère a déjà rempli l'assiette de la sœur aînée et elle tient celle de la plus jeune, mais, auparavant, il faut que celle-ci récite le Bénédicité. La soupe sera pour elle comme un prix de mémoire; aussi la fillette, les mains jointes et l'œil fixé sur sa mère, dit-elle avec application la vieille prière. C'est la vie bourgeoise prise sur le vif, dans une de ces
simples scènes qui se répètent tous les jours, et par cela même sont les plus caractéristiques. Cette petite toile ne respire pas seulement la siniplicité de mœurs et la foi héréditaire de l'ancienne France; elle exprime une poésie pénétrante et douce, celle de l'éducation par l'amour.
La veine ainsi ouverte par Chardin ne tarira plus. Désormais, elle sera une dos sources vives où puisera le génie français. En vain les changements des mœurs et des idées orienteront de nouveau la peinture vers les grandes ambitions et les vastes sujets. Après David et Delacroix, la peinture de la vie intime, non plus seulement dans la bourgeoisie, mais chez les paysans, reprendra ses droits. Avec les sujets de Chardin transportés en pleine nature, Millet élèvera le genre à la hauteur du symbole; sur ce réalisme, il fera briller le rayon de l'idéal ; aux humbles, que Chardin parait de poésie, il donnera la grandeur.
U décembre 1896.
Beaumarchais et la princesse de Conti.
Notre pays est peut-être celui où l'éducation scolaire marque les habitudes intellectuelles de l'empreinte la plus durable. 11 y a, chez la plupart des Français, un collégien qui survit au collège. Ecrivain ou lecteur, il se conduit comme dans une classe; il semble que l'œil du maître pèse toujours sur lui. Sa mémoire retient les préceptes auxquels l'ont plié les grammairiens et les rhéteurs; son esprit continue de les appliquer.
C'est tantôt un bien et tantôt un mal. Non seulement notre amour de la littérature et de la gloire littéraire, mais nos qualités de justesse et de mesure, notre art de la composition et notre respect de l'orthographe en tous genres nous viennent en grande partie du collège. D'autre part, nous continuons trop à faire de la littérature comme des écoliers. Nous sommes dociles aux formes consacrées et aux hiérarchies littéraires. Nos révoltes
24 l'KTlTS l'OHTKAlTS I:T NOÏKS I) AUT.
mémos sont souvent des ivvolles d'écoliers : s'insurger violemment contre le maître, c'est encore une manière de reconnaître son autorité. Nos critiqu(»s ont volontiers <■ l'esprit pion »; ils con-igent les œuvres comme des copies. Ils rangent leurs justiciables par premiers et seconds; ils sont encore plus préoccupés de classer que de juger. Et, ce faisant, ils répondent au goût public.
Entre autres survivances de l'esprit scolaire, une des plus impérieuses consiste, dès que nous constatons une imitation, à crier comme font les écoliers au camarade peu scrupuleux : « Tu as copié! » A moins que, par respect des modèles, nous ne lui sachions gré de faire ainsi preuve de bonnes lettres. Car, tantôt l'imitation nous paraît un cas pendable, et tantôt un titre d'honneur. Jadis, suivre et rappeler les maîtres passait pour un juste hommage et une marque de goût. vVinsi Regnard et Voltaire pouvaient reprendre les scènes et jusqu'aux propres vers de Molière et de Racine. Cela faisait l'effet d'une citation heureuse, à l'époque où Ton citait encore :
Nous sommes tous morlcls, comme dit Cicéron.
Ce (pie nous ne pardonnons pas, c'est l'imitation non avouée. Ceux de nos écrivains qui imitent de la sorte sont penauds ou furieux lorsqu'ils se laissent prendre la main dans le sac. Rappelez-vous Voltaire accusé d'avoir démarqué Shakespeare et voyez à cette heure M. Emile Zola se justifiant d'avoir mis son comte Muffat à l'école du sénateur d'Otwav.
LE l>LA(ilAÏ LIÏTÉIIAUIE. 23
Et M. Sardou! et tous les auteurs dramatiques, pour peu qu'ils soient féconds et heureux! Il n'y en a pas un à qui le reproche de plagiat n'ait été adressé, ave(' la joie triomphante de celui qui sait ce que les autres ignorent, la fierté légitime du justicier qui dénonce le crime ou l'envie rageuse qui s'efforce de diminuer le succès.
Le plus souvent, les imitations ainsi dénoncées étaient lointaines, timides et dissimulées sous une part d'invention qui permettait de nier. En voici une ([ui, je crois, n"a pas encore été signalée et qui intéresse un des chefs-d'œuvre de notre répertoire les plus connus, le plus souvent représentés, les plus jeunes malgré le temps, les plus délicieux, le chef d'œuvre peut-être de la comédie moderne, dont il fut le point de départ, le Mariage de Figaro. Or Beaumarchais se piquait avec raison d'être de son temps, de tout emprunter à l'expérience, de faire son thérdre avec son caractère et sa vie.
Rappelez-vous ce merveilleux second acte du Mariage, où Suzanne et la comtesse, enfermées avec Chérubin, font chanter sa romance au » bel oiseau bleu », l'habillent en fille et l'enferment dans un cabinet; où, le comte survenant. Chérubin saute par la fenêtre, pour sauver sa marraine; où la comtesse rassurée pousse la perfidie féminine jusqu'à la plus sereine elfronterie et dit au comte : « Me suis-
26 PETITS porrrRAiTs et notes d'art,
je unie à vous pour être éternellement dévouée à l'abandon et à la jalousie, que vous seul osez concilier?... Un pareil outrage ne se couvre point. Je vais me retirer aux Ursulines... Les hommes sontils assez délicats pour distinguer l'indignation d'une ûme honnête outragée d'avec la confusion qui naît d'une accusation méritée? » Et quand elle a pardonné le soupçon injurieux : « Ahl Suzon, que je suis faible! Quel exemple je te donne! On ne croira plus à la colère des femmes ! »
Lisez maintenant ceci :
Grisante toiitiniKjiL à aimer Florian, dont Alcandre avoit quelque soupçon ; mais, à la moindre caresse qu'elle lui faisoit, Alcandre condamnoit ses pensées comme criminelles et s'en repentoit. Il arriva un petit accident qui faillit lui en apprendre davantage; ce fut qu'étant en une de ses maisons pour quelque entreprise qu'il avoit de ce côté-là, et étant allé à trois ou quatre lieues pour cet effet, Grisante étoit demeurée au lit, disant qu'elle se trouvoit mal, et l-'lorian avoit feint d'aller à Tiane, qui n'étoit pas fort éloignée.
Sitôt que Alcandre fut parti, Arfure, la plus confidente des femmes de Grisante, et en qui elle avoit une entière confiance, fit entrer Florian dans un petit cabinet, dont elle seule avoit la clef; et comme Grisante se fut défaite de tout ce qui étoit dans sn chambre, son amant y fut reçu.
Alcandre, qui n'avoil pas trouvé ce qu'il avoit été chercher, revint plus tôt qu'on ne croyoit, et pensa trouver ce qu'il ne cherchoit pas; et tout ce que put faire Florian fut d'entrer promptement dans le cabinet d' Arfure, dont la porte se trouvoit au chevet du lit- de Grisante, et où il y avoit une fenêtre qui avoit vue sur un jardin.
Alcandre ne fut pas plus tôt entré qu'il demanda
Ai'fure pour avoir des confitures : « Que si Arfure ne se trouve, que quelqu'un vienne pour ouvrir cette porte, ou qu'on la rompe! » Et lui-même commença à lui donner des coups. Dieu sait en quelle alarme étoient ces deux personnes si proches d'être découvertes! Grisante feignoit que ce bruit l'incommodoit fort; mais, pour cette fois, Alcandre fut sourd et continuoit à vouloir rompre cette porte. Florian, voyant qu'il n'y avoit pas d'autre remède, se jeta par la fenêtre dans le jardin, et fut si heureux que, bien qu'elle fût assez haute, il se fit fort peu de mal.
Arfure, qui s'était cachée pour n'ouvrir pas cette porte, entra aussitôt bien échauffée, s'en excusant sur ce qu'elle ne pensoit pas qu'on eût à faire d'elle. Elle alla donc quérir ce que Alcandre avait si impatiemment demandé.
Grisante, voyant qu'elle n'étoit pas découverte, reprocha mille fois à Alcandre cette façon d'agir : « Je vois bien, lui dit-elle, que vous me voulez traiter comme les autres que vous avez aimées, et que votre humeur changeante veut chercher quelque sujet de rompre avec moi, qui vous préviendrai, me retirant avec mon mari, que vous m'avez fait laisser d'autorité. .Je confesse que, depuis, l'extrême passion que j'aie eue pour vous m'a fait oublier mon devoir et mon honneur, que vous payez d'inconstance, sans ombre de soupçon, dont je ne vous ai jamais donné de sujet, par pensée seulement. » Là-dessus les larmes ne manquoient pas qui mirent Alcandre en un tel désordre, qu'il lui demanda mille fois pardon, qu'il confessa avoir failli et fut longtemps, depuis, sans témoigner aucune jalousie.
Ce passage se trouve dans un roman fort oublié, l'Histoire des amours du grand Alcandre, publiée en 1652. Ce roman est un roman à clef. Alcandre désigne, le roi Henri IV, le vert-galant; Grisante, Gabrielle d'Estrées, la belle Gabrielle; Florian, le
28 PETITS l'OUTliAITS KT NOTES D ART.
(lue de Bellegardc ; Arfure, Mlle la Rousse, suivante de la belle (îabrielle. Lauteur présumé du roman est Louise-Marguerite de Lorraine, princesse de Conti, une fort spirituelle et fort galante personne, qui avait « le devant gai ». Elle tient une grande place dans les historiettes de Tallemant des Réaux. Cherchez-y son histoire et vous ne vous ennuierez pas.
Mais avant tout, relisez le Mariage de Figaro et voyez si la copie n'est pas flagrante. Non seulement l'idée première, mais la conduite des scènes, les incidents, les effets, jusqu'au discours, plein d'une vertueuse indignation, que la comtesse adresse à son mari, Beaumarchais les empruntait à la princesse de Conti. Ce bourgeois sans scrupules commençait la Révolution à sa manière et à son profit, en pillant une très grande dame.
Je ne lui en fais pas un reproche. Je ne crois pas que ce soit faire tort à Beaumarchais que de le montrer imitateur sans préjugés. Car, s'il y a dans les Amours du grand Alcandre tout ce que l'on vient de voir, il n'y a rien de ce qui fait, au demeurant, la valeur et le charme du Mariage de Figaro. Beaumarchais, grand liseur, a lu ce roman, plusieurs fois réimprimé et encore assez répandu de son temps : l'édition que j'ai sous les yeux est de 1746. De même qu'il avait pris un peu partout les autres
éléments du Mariage^ chez Antoine de La Salle, .Molière, Scarron, Vadé, Rochon, etc., etc. — et il n'avait pas fait autrement pour le Barbier^ — sans plus de scrupules, il a pris son bien chez la princesse de Conli. Ce qu'il n'a pris à personne, c'est l'instinct dramatique, le mouvement, l'esprit, l'art de poser les personnages et de conduire le dialogue, le sens de la vie. Et cela, c'est le génie.
Du reste, il est gentil, le récit de la princesse; il est d'une langue excellente, la langue d'un siècle où, selon le mot de P.-L. Courier, la moindre femmelette écrivait mieux que les écrivains. Il respire cette ironie insinuante et ce ton de médisance légère, ce commérage de bon ton et ce tour gaulois s'égayant sur une histoire galante, qui, aujourd'hui encore, font lire tout le roman avec un vif agrément. Mais la pièce de Beaumarchais, cette « œuvre de démon », mais surtout ce second acte, où la femme experte et le jeune homme enfiévré de ses premiers désirs, où l'entremetteuse qui est dans toute femme, où le souffle de la plus ardente volupté et de la plus élégante corruption, où la force de la nature et de la contrainte sociale, où l'égoïsme d'un don Juan berné, la rouerie de deux fines mouches et l'héroïsme amoureux d'un enfant forment la plus neuve et la plus hardie des situations dramatiques; cet ouvrage, comme disait Sedaine, « charmant, divertissant, plein d'un sel, d'un goût et d'une philosophie en Polichinelle à faire étouffer de rire et, depuis feu Rabelais, de joviale mémoire, le mieux fait pour distraire de leurs maux les pauvres... » —
mettons : lecteurs! Tout cela est à Beaumarchais et n'est qu'à lui.
Il suffit à un romancier de lire un fait divers, platement raconté par un reporter, qui, souvent, aura copié le récit d'un commissaire de police, pour en tirer une œuvre de vérité humaine et d'émotion éternelle. Il suffit à un Flaubert d'apprendre par hasard l'histoire d'un médecin de campagne et de sa femme pour écrire Madame Bovary. De même, au théâtre, l'idée première n'est rien ; ce qui importe, c'est la mise en œuvre. Depuis qu'il y a des hommes, et qui écrivent, ils s'empruntent les uns aux autres la matière de leurs fictions. Une grande part de la littérature française n'est qu'une imitation de la littérature latine, qui imitait elle-même la littérature grecque, et nous commençons à découvrir que les Grecs, initiateurs du monde moderne, ont euxmêmes beaucoup imité l'Orient. Comme dit l'autre, nous n'avons que « sept pauvres petits péchés capitaux pour passer le temps ». Nous n'avons aussi, pour faire de la littérature, qu'un petit nombre de passions et d'actes, toujours les mômes et toujours nouveaux. Chaque génération les pratique et les décrit; elle s'en console et les « purge » par l'art. Et, à mesure que les œuvres littéraires s'accumulent, elles deviennent un fonds commun d'écritures où puisent tous les écrivains.
Au théâtre surtout, genre d'autant plus borné dans ses moyens d'expression qu'il exige plus de concentration et de logique, le champ de l'invention est étroitement limité. Plusieurs fois les critiques se
sont éverlués à dresser le compte des situations dramatiques; ils n'en ont trouvé qu'une quarantaine. Tout récemment, avec beaucoup d'érudition, de sens critique et d'ironie, un jeune écrivain, M. Georges Polti, en réduisait le nombre à trentesix.
Aussi tous les grands inventeurs dramatiques ont-ils été de grands imitateurs. C'est un lieu commun de rappeler que Shakespeare a pris de toutes mains. Et Molière ! Quant à Beaumarchais, on vient de voir que ses critiques, depuis L. de Loménie jusqu'à M. Lintilhac, n'avaient pas fait le compte de tous ses emprunts, puisqu'ils n'ont pas relevé celui que l'on vient de voir, le plus clair, à mon sens, et le plus habile, le plus frappant de ces « heureux larcins » dont on se faisait gloire autrefois.
L'essentiel en pareil cas est, comme on l'a dit de Molière, de tuer celui que l'on dépouille et de faire disparaître le cadavre, pour qu'il n'en soit plus question. On jouera le Mariage de Figaro tant qu'il y aura une littérature française, et qui s'inquiète aujourd'hui du Grand Alcandre"! Mlle de Scudéry elle-même est moins oubliée que la princesse de Conti, qui fut pourtant une bien aimable personne.
, 22 novembre 1895.
Au point de vue moral, la valeur dun caractère se mesure à son degré de vice ou de vertu ; la psychologie, elle, ne lui demande que d'être expressif en bien ou en mal, c'est-à-dire de résumer avec force les traits épars dans une quantité de types moyens. Rares dans la vie ordinaire, les types expressifs surgissent en grand nombre dans les temps de révolutions politiques et de crises sociales. Alors, la pression des événements oblige chacun à produire toute son énergie. Ce que la vie ordinaire comprime, les circonstances exceptionnelles le développent. C'est pour cela que les époques troublées de l'histoire, si pénibles à traverser pour les contemporains, sont si attachantes à étudier de loin. En France, la Fronde et la Révolution française ont mis en pleine lumière des hommes qui, sans de telles secousses, seraient restés eux-mêmes dans l'ignorance de leurs facultés.
Lorsque ces héros du bien ou du mal se mettent à
écrire, l'inlrrêl de leurs récits égale souvent celui de leurs rôles. Avec eux, le mot fameux se vérifie tout à fait : au lieu d'auteurs, on rencontre des hommes. C'est ainsi qu'un intrigant, et presque un criminel, le cardinal de Relz, le « petit Catilina », est devenu un grand écrivain. Encore celui-ci, formé aux lettres par l'état ecclésiastique, prenait-il la plume d'une main exercée. Mais l'homme d'action sans littérature peut, lui aussi, faire oeuvre d'écrivain, en communiquant à sa manière d'écrire les qualités qu'il appliquait aux faits. Tel fut Monluc, type d'espril militaire et de férocité. Très inférieur à Monluc, en bien comme en mal, et aussi écrivain de moindre importance, Marbot a dû sa réputation soudaine à ce qu'il enrichissait la littérature d'un type complet, le soldat du premier Empire, et qu'il écrivait comme il s'était battu, avec entrain et bonne humeur.
Un homme d'action peut même laisser une déposition intéressante en écrivant avec gaucherie. Il lui suffit d'y mettre une nature expressive d'une âme et d'un temps. Cette bonne fortune vient déchoir à un coquin authentique, vicieux sans grandeur, docile aux faits et de facultés médiocres, mais placé en telle lumière et mêlé à de tels événements qu'il explique à lui seul beaucoup de caractères et d'existences. Je veux parler du vicomte de Barras, officier de l'ancien régime, membre des Assemblées révolutionnaires, général de guerre civile, concussionnaire insigne, débauché fameux et lun des directeurs de la République française.
Ses Mémoires paraissent en ce moment, accompagnés par leur éditeur, M. George Duruy, d'un travail critique qui est un modèle du genre, par la loyauté des renseignements et la clarté des discussions ^ Barras ne les a pas lui-même composés tout entiers, et c'est dommage, mais ils sont tels qu'il les a voulus. Parmi tous ceux que nous ont laissés la Révolution et l'Empire, il y en a de mieux écrits et de plus habiles. Il n'y en a guère de plus importants par eux-mêmes, ni d'aussi sincères, malgré le but d'apologie que poursuivait l'auteur. Très rarement on surprend Barras en flagrant délit de mensonge ou môme d'arrangement. En ce cas, c'est la passion qui le trompe lui-même et non lui qui altère sciemment la vérité. Il n'y en a pas, surtout, qui donnent de leur auteur un portrait plus fidèle, et ceci va plaisamment contre le but de l'auteur, qui voulait se montrer en beau et se laisse voir tel qu'il est.
Issu de bonne noblesse provençale, et fort vaniteux de son origine, brave et doué d'un instinct de la guerre qu'il saura prouver, à Toulon et à Paris, Barras était entré tout jeune dans l'armée et avait fait campagne aux Indes. Venu on congé à Paris, il avait aussitôt pris goût à la vie de plaisir et donné
1. Voir, entre tous les articles suscités par cette publication, la discussion serrée et courtoise de M. F. -A. Aulard, dans la Révolution française du 14 juillet 1893.
sa démission, sous prétexte de désaccord avec son ministre, en réalité pour faire la fête. Il aimait les femmes et leur laissait de bons souvenirs; aussi avait-il déjà beaucoup de succès auprès d'elles. Il aimait l'argent, et en attendant de s'en procurer par le trafic de son influence ou la disposition des caisses publiques, il vivait de ce que lui envoyait une vieille parente. Entre autres fréquentations, on le voit à cette époque lié avec le couple Lamotte, qui combina TafTaire du Collier.
Lorsque la Révolution éclate, elle trouve Barras tout prêt à s'y jeter. Ce n'est certes pas un passionné de réformes, un de ces hommes à idéal qui veulent travailler au bien public d'après un système à eux. Ce nest même pas un homme d'action qui aime agir pour agir. Il veut faire sa fortune, moins par ambition que par désir de jouissance. Il a du courage, du flair, de l'habileté, de l'activité, l'intelligence souple et vive du Provençal, quelque aptitude aux affaires. Il n'est pas méchant, mais il n'a de scrupules d'aucun genre; il fera du bien par goût, ou même par préférence, du mal par intérêt et sans remords.
Des hommes de sa caste, beaucoup sont acquis aux idées nouvelles et les servent contre leur intérêt personnel. Les uns, comme La Fayette, amoureux de popularité, mais épris de liberté, se mettront à la tête du mouvement et, avec un mélange de générosité et de maladresse, essayeront de le diriger en le modérant. D'autres, comme Custine, par une décision fort méritoire chez des hommes de leur ordre, placés entre le Roi et la France, choisiront la France
et serviront clans les armées nationales. Je prends à dessein parmi les soldats. Barras, noble d'épée, ne songe pas plus à défendre le Roi qu'à partir pour la frontière. Sa carrière à lui, c'est la politique. Il y débute en assistant à la prise de la Bastille, puis il court dans son département briguer un mandat électoral. Sa mère espère le retenir en le mariant, mais écoutez-le : « Le désir, si naturel dans un jeune homme, de se placer sur la scène même des grands événements, et peut-être d'y jouer un rôle, devait bientôt m'obliger à laisser ma jeune épouse près de ma mère. » Il devient administrateur du département du Var, y sert la Révolution, l'empêche de verser le sang lorsqu'il le peut, la laisse faire si les égorgeurs s'obstinent, et entre à la Convention, où il vote la mort de Louis XVI, car il se trouve « forcé, par l'engagement de tous ses antécédents, à prendre un parti décidé. »
Commissaire aux armées, il rencontre devant Toulon un capitaine d'artillerie, Bonaparte, qui lui plaît au premier abord. Petit, maigre, l'œil brillant dans une face brune, les traits nets et encadrés de longs cheveux, le jeune officier est dévoré d'ambition. Barras n'a pas assez de coup d'œil pour discerner le génie surhumain qui brûle dans cette âme, mais il connaît assez la guerre pour apprécier, chez son protégé, des talents qui lui semblent mériter de l'avancement. D'autant plus que le capitaine Bonaparte affiche des convictions très républicaines et fait activement sa cour aux représentants du peuple. Il veut monter, il ne sait pas encore jusqu'où, mais
38 PETITS POUTIÎAITS ET NOTES D'AKT.
le plus haiil possible, et, s'il est d'une antre trempe que Barras, il n'a pas, lui non plus, beaucoup de scrupules. Barras rélève en grade et lui donne un habit neul". Le protégé est reconnaissant et obséquieux, le protecteur bienveillant et supérieur.
Ils se retrouvent à Paris et chacun d'eux reprend son rôle vis-à-vis de l'autre. Barras, très gros personnage depuis le 9 thermidor, président de la Convention, commandant en chef de l'armée de l'intérieur au 13 vendémiaire, prend Bonaparte comme aide de camp, lui sert de témoin lorsqu'il épouse Joséphine, qui avait été l'une de ses nombreuses bonnes fortunes, à lui Barras, enfin lui fait donner le commandement de l'armée d'Italie. Les deux hommes se séparent alors; c'est la fin de leur amitié. Tandis que Bonaparte commence une épopée. Barras devient l'un dos cinq directeurs de la République et exécute le coup d'État du 18 fructidor. Bonaparte revient d'Italie, suspect aux directeurs, surtout à Barras, et part pour l'Egypte. Au retour, il renverse, le 18 brumaire, Barras et ses collègues. Barras, riche de ses voleries, se retire dans son château de Gros-Bois. Son rôle politique est fini. Conventionnel, régicide et mitrailleur des sections royalistes au 13 vendémiaire, il essayera vainement de rentrer en scène comme conspirateur légitimiste. Il n'aurai plus d'autre occupation que de cuire ses rancunes et d'écrire ses Mémoires.
BARHAS ET SKS MEMOIRES. 39
Ceux-ci ont naturellement pour but de justifier son rôle politique. Ils sont à la fois naïfs et roués. Barras ne souffle mot de sa vénalité et de ses gaspillages; sans doute parce qu'il n'y avait rien à faire contre une réputation trop bien établie. Mais, n'en disant rien, il ne ment pas. Pour sa participation aux événements, s'il la présente sous le jour qui lui semble le plus favorable, il ne la dénature pas. Il raconte les faits tels qu'ils se sont passés; il se contente de les interpréter. En bien des points il donne des détails précieux, découvre des ressorts cachés, détaille les causes et la marche des grandes journées auxquelles il a pris part. Ses comptes rendus des séances du Directoire sont un document de premier ordre. Sur la faiblesse originelle de ce gouvernement, ses tiraillements intérieurs, la médiocrité et l'égoïsme de presque tous ses membres, le désarroi de ses délibérations, l'émiettement du pouvoir et la désorganisation de la France entre ses mains, il nous apprend beaucoup et nous donne une forte leçon d'histoire; il ajoute à la connaissance des hommes et à celle des gouvernements. Ce qui l'égaré, c'est quil a les vues courtes, qu'il est égoïste, vaniteux, surtout envieux, qu'il ramène tout à sa médiocre mesure et que, ce qui le dépasse, il n'y comprend rien.
Il n'a pas su deviner le génie de Bonaparte et prévoir qu'un tel homme confisquerait la Révolution
à son profil. Tant qu'il s'est cru supérieur à lui, non seulement par le rang ou le grade, mais par nature, il Ta protégé. Ou'étail-ce que ce petit officier, cet aide de camp, ce militaire désireux d'avancer, auprès du tout-puissant politicien, général en chef à ses heures, du vainqueur de Robespierre, du président de la Convention, du membre le plus puissant du Directoire, de celui qui hésitait entre le rôle de Cromwell et celui de Monk?
Bonaparte recevait donc de la main de Barras les commandements dont Barras ne voulait plus, la femme dont Barras avait assez. Et voilà que, rapidement, l'officier de fortune grandit, dépasse Barras d'une hauteur inquiétante, puis écrasante, se révèle grand homme de guerre, traite avec l'Autriche, malgré le Directoire, conquiert l'Egypte, enfin met Barras à la porte du pouvoir, pour toujours! Barras est stupéfait; surtout, il ne comprend pas. Ne lui demandez pas de mesurer lui-même toute la distance qu'il y a de Barras à Bonaparte. Peu d'hommes, portés par le caprice de la fortune à la hauteur de Barras, auraient assez de sens et de détachement d'eux-mêmes pour faire à leur détriment une pareille comparaison. INlais, rendu à la vie privée et obligé de renoncer à toute ambition, avec sa pratique des affaires et son habitude de la guerre, au moins de la guerre civile. Barras aurait pu, dès lors, reconnaître le génie politique et militaire de son ancien protégé. L'envie l'aveugle. A la rigueur, il convient que Bonaparte est un grand homme de guerre, et encore 1 Il épilogue, atténue et fait des réserves.
Il espère donc, en écrivant, prouver que la fortune a été doublement injuste, par l'élévation de Bonaparte et la chute de Barras. Cette espérance le soutient dans la retraite; elle lui tient lieu de résignalion. Par la plume, il se met au premier plan, en belle posture, et repousse Bonaparte dans l'ombre, un Bonaparte vil et bas. Il s'efforce de détruire la légende de Toulon et celle de vendémiaire; il essaye de déshonorer Bonaparte par la femme qu'il aurait voulu épouser, la Montansier, une vieille actrice, et par celle qu'il a épousée, Joséphine de Beauharnais, une aventurière déclassée.
A-l-il menti dans tout cela? Non, il s'est mépris sur lui-môme, par vanité, et il a diffamé les autres sans intelligence. Pour Bonaparte, on le voit assez dans le rôle que Barras lui prête à Toulon et à Paris. C'était un ambitieux, et l'ambition pressée n'est pas difficile sur le choix des moyens. Il a donc flatté Barras, les représentants, leurs femmes; il a « poursuivi Mme Ricord de tous les égards, lui ramassant ses gants, son éventail, lui tenant la bride et Tétrier avec un profond respect, l'accompagnant dans ses promenades à pied, le chapeau à la main, paraissant trembler sans cesse qu'il ne lui arrivât quelque accident ». Il a fait tout cela, quitte à se moquer de lui-même et de ceux qu'il flattait. Admettons même, à la rigueur, quoique M. George Duruy s'en indigne, que le rôle de Bonaparte au siège de Toulon et en vendémiaire ait été grossi, au détriment de Barras. Tout cela importe peu. Ce n'est pas dans le détail que Barras se trompe, c'est au total. Il ne comprend
pas qu'un Bonaparte doit cire jugé en bloc. Son protégé serait un ambitieux et un intrigant vulgaire, un sous-Barras, que de tels moyens de parvenir exciteraient mépris et pitié. Il est devenu le plus grand homme de son siècle. Dès lors, la misère de ses débuts, au lieu de l'abaisser, le grandit. Elle fait accuser non pas lui, mais la destinée et le temps. Le seul point, à mon avis, où Barras, je ne dis pas ment, mais se trompe tout à fait, c'est loi'squ'il croit Bonaparte informé de la conduite de Joséphine avant le mariage. Un amoureux n'a pas de ces indulgences ni de ces dissimulations; et Bonaparte aimait de tout soii cœur.
Au demeurant, le témoignage de Barras sur Joséphine n'est que trop acceptable. Ce serait donquichottisme que de la défendre contre lui. Il est aussi fat avec les femmes que vaniteux avec les hommes ; mais, môme avec de tels don Juan, s'il y a des suffisances qui sentent l'exagération ou l'invention, il y a des scènes dont le rapport sonne vrai. Ainsi, l'abominable double jeu de Joséphine au moment de son mariage et la visite qu'elle fait à Barras, tandis que Bonaparte attend dans l'antichambre. Car Joséphine a dû aimer Barras; les Joséphine préfèrent toujours les Barras aux Bonaparte. Elle a dû dire à Barras ce qu'il rapporte ou quelque chose d'approchant : <( Du moment que je n'aime pas Bona-
parte, vous entendez que je puis faire cette affaire : c'est vous que j'aimerai toujours, vous pouvez y compter. Rose (c'était un de ses prénoms) sera toujours à votre disposition, quand vous lui ferez un signe... Quand on a aimé un homme tel que vous, Barras, peut-on connaître au monde un autre attachement? »
Barras aime les femmes et les méprise. En cela, cet homme d'ancien régime a bien les sentiments du dernier siècle à son déclin. C'est un roué, et comme un personnage de Laclos, il applique à l'amour la sécheresse dont se faisaient honneur les hommes à bonnes fortunes. Quoiqu'il professe quelque part que l'amour doit (^ consister dans la réciprocité des sensations agréables », le plus vif plaisir du commerce amoureux consiste, pour lui et ses pareils, à duper sans être dupe. C'est agir en homme fort, et Barras se croyait un homme supérieur.
Conteur de faits intéressants par eux-mêmes, Barras manque d'esprit et d'originalité dans l'expression, mais il écrit avec agrément, et parfois, le sujet aidant, avec supériorité. Son style, tel qu'on le voit dans ce qui est tout à fait de lui et à travers les arrangements de Rousselin de Saint- Albin, est diffus et empêtré dans la phraséologie du temps; pourtant on ne trouverait pas dans les chefsd'œuvre des mémorialistes, chez un Retz ou un Saint-Simon, de scènes plus fortes ou plus amusantes que la visite de Barras chez Robespierre, celle de Mme de Staël à Barras en faveur de Tal-
44 PKTITS POHTHAIÏS KT NOTES D'AKT.
loyrand, celle de Talleyrand à Barras, lorsqu'il entre au minislèrc, et son cri du cœur : « Il faut y faire une fortune immense »! Voyez aussi le départ de Talleyrand, après avoir assisté au coucher de son l)rolecteur : « Mes gens, qui l'éclairèrent, me racontèrent (lu'il voulait tous les embrasser; il n'y eut pas jusqu'à mon portier dont il ne serrât affectueusement la main )>.
Pour quelques autres encore, Barras nous fait pénétrer profondément dans la connaissance de leur caractère et de leur rôle. Il n'a pas été seulement spectateur des événements; acteur lui-même, il est monté sur la scène, il a pénétré dans les coulisses et les loges. Même avec ceux qu'il n'aime pas et qu'il dénigre, après les avoir poussés à la mort, comme Robespierre, ou à l'exil, comme Carnot, il sait observer et retenir. Sur la tête de chat-tigre, la morgue et l'orgueil de Robespierre, sur les petitesses et les défaillances de l'honnête Carnot, il a des touches qui précisent avec force les physionomies.
Ainsi, cet homme médiocre, ni homme d'action, ni écrivain, jouisseur et égoïste, avec ses qualités de second ordre et ses vices bas, ce débauché vantard et ce pillard effronté, doit aux événements qu'il a traversés et aux secousses qu'il en a reçues d'avoir laissé des mémoires de grand intérêt et de vif amusement, avec, çà et là, des pages supérieures. Écrivant pour donner le change sur luimôme à la postérité, il n'y a pas plus réussi que Talleyrand ; mais, plus naïf que cet autre fourbe,
ne sachant pas mentir avec autant d'adresse, et dominé par les faits qu'il raconte au lieu de les dominer, il doit à cette qualité et à ce défaut un mérite que n'a pas Talleyrand, celui d'entrer en bon rang dans le groupe des mémorialistes français et d'apporter à l'histoire un témoignage de premier ordre.
1" août 189o.