‹ Petits portraits et notes d'artsChapitre 8 sur 30 · L'IMPÉRATRICE JOSÉPHINE · texte numérisé non relu

L'IMPÉRATRICE JOSÉPHINE

Le charme de la femme, le tendre souvenir que Napoléon conserva d'elle jusqu'au bout, le parti pris dans l'opinion bonapartiste de rehausser tout ce qui touchait l'Empereur, la venue du second Empire et l'esprit courtisan s'appliquant au premier, ont procuré longtemps à la mémoire de l'impératrice Joséphine un bénéfice d'admiration et de sympathie. C'était une figure consacrée, peinte d'un mot par Napoléon à Sainte-Hélène, « la bonne Joséphine », ou magnifiée, épurée, idéalisée dans le style des panégyriques officiels.

Il faut désormais en rabattre. Depuis que l'Empereur revient à la mode, l'histoire vraie se fait peu à peu, sur lui et son entourage. L'enquête est longue et contradictoire, tantôt dénigrante, tantôt enthousiaste, mais, de tant d'efforts divers appliqués aux mêmes objets, la vérité se dégage. Les uns y gagnent, les autres y perdent. Joséphine, plus que personne, se trouve atteinte et diminuée. Il n'est

plus possible, depuis le livre de M. Frédéric Masson,

Napoléon et les femmes, de s'en tenir sur elle à la convention longlomps admise. A la place de la Joséphine aimante et dévouée se montre un caractère dont les deux pires défauts de la femme, la légèreté et Tégoïsme, sont le fond.

Telle quelle, cette nouvelle Joséphine est autrement intéressante que Tancienne. Elle a l'attrait et le prix suprêmes de la vérité. Elle a aussi l'intérêt d'une nature complexe et typique.

Joséphine, c'est la femme qui n'aime qu'elle, sa beauté, son plaisir et son luxe. L'intérêt personnel l'a toujours guidée. Dans son esprit et son cœur, rien n'a pu prévaloir contre cet instinct. Avec une belle tranquillité, elle s'est préférée à tout ce qui valait plus qu'elle : génie et gloire, obligations du nom et du rang. Elle représente éminemment cette catégorie de femmes résolues sans effort, sans réflexion même, par inclination naturelle et impossibilité d'être autrement, à tirer des hommes, des circonstances et de la vie tout ce qu'ils peuvent procurer, à exploiter leur pouvoir sur le cœur et les sens, à tromper sans remords celui qui met tout en elles, à tout risquer pour un peu de plaisir ou simplement de distraction.

Elle a au suprême degré les défauts et les qualités de l'espèce. Elle est dépourvue de sens moral;

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elle ne soupçonne même pas la dignité et le respect de soi; elle est imprudente et inconséquente jusqu'à l'enfantillage ou à la folie. Entre le grand homme, qui l'aime de tout son être et qui mériterait non seulement d'être aimé, mais d'inspirer l'admiration et le dévouement, entre celui dont l'amour devrait lui donner le bonheur, en attendant l'immortalité, entre cette nature où les facultés humaines se réalisent à la plus haute puissance, type de génie et d'héroïsme, de beauté même, et le bellâtre vain et niais, cabotin et infâme, amusant une vieille maîtresse et tirant profit de sa liaison, elle n'hésite pas : c'est le bellâtre qu'elle préfère. Elle va naturellement à qui lui ressemble. Il lui faut aussi des amis et des confidents, mais subalternes, des femmes de confiance, des Louise Compoin, qui la tiennent par la complicité et lient leur fortune à la sienne. Elle est dépensière et gâcheuse, avide et prodigue, toujours endettée et réduite aux expédients.

Avec cela, charmante, dans toute la force première d'un mot galvaudé. Toujours et en tout, après les pires erreurs et les plus graves torts, sa grâce est la plus forte. Elle a le secret instinctif de se faire pardonner, dès qu'on la voit et qu'on l'écoute. Seuls, la raison d'Etat, et surtout l'âge, auront raison d'elle. Et, malgré le temps et la désillusion, dans le souvenir de celui qui, après l'avoir éperdument aimée, la connaît enfin et la juge, elle laisse un souvenir supérieur à tout, une reconnaissance indulgente et tendre. Elle a été pour lui l'incarnation de l'amour, le sentiment suprême et

oO PirriTS PORTRAITS ET NOTES I/ART.

rare que les plus favorisés n'éprouvent guère qu'une fois. En elle, il aime le souvenir de sa jeunesse. Il lui pardonne tout, car ce qu'il lui doit est supérieur à tout : par elle, il a aimé.

De cette sorte de femmes, la vie fait, d'habitude, des professionnelles de la galanterie. Telle fut, cependant, Joséphine Tascher de la Pagerie, maîtresse et femme du général Bonaparte, et de l'empereur Napoléon. Du reste, avant ou après son mariage, maîtresse de Barras, le débauché pillard, qui, à lui seul, eût déshonoré le Directoire, de « M. Charles », jeune officier de hussards, dont elle flt la fortune, et de plusieurs autres, connus ou inconnus. Sauf la méchanceté et l'orgueil — car elle était plus galante que débauchée et elle ne fit jamais de mal à personne, — sauf le courage aussi et l'énergie, il y a, chez cette femme de plaisir devenue impératrice, non pas, comme on l'a cru longtemps, une bonne fille qui a eu de la chance et l'a méritée, mais quelque chose du caractère et de la destinée d'une Théodora.

Voici quelques faits, indéniables et choisis entre beaucoup d'autres, qui la peignent à souhait.

Joséphine se marie avec le général Bonaparte. Qui assiste les époux comme témoin? Barras, que Joséphine a eu pour amant et qu'elle reprendra. Cette sorte de plaisanterie doit avoir beaucoup de saveur, car les femmes galantes qui font une fin la pratiquent fréquemment.

Le général Bonaparte, éperdument amoureux de sa femme, doit la quitter le surlendemain de son

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