UNE FEMME A DEUX TETES I
aventures que l'abbé Prévost n'eût pas avouées dans un mauvais rêve, partout des coups de tonnerre, des effets et des catastrophes hideuses, de sorte que, pour nous tirer de cette inquiétante léthargie, jamais ne fut mieux trouvé que Ritta et Christina. Nous nous sommes intéressés à des êtres plus impossibles au roman. Un nègre, par exemple, un de ces hommes traqués par des chiens espagnols et vendus à l'encan; une pauvre négresse aux cheveux crêpés, aux grosses lèvres, à l'œil rond, en un mot quelque chose de très inférieur à nos deux jolies filles blanches et roses, à nos deux charmantes jumelles. Regardez cependant : une duchesse parisienne, une grande dame de cour, avec un style de femme, s'est chargée d'Ozfrika; elle a pris en pitié cette pauvre créature ignorée, méconnue, ce phénomène de l'état social, et Ourika fait verser autant de larmes que Virginie, Atala, pardon si j'ajoute encore autant de larmes que Manon Lescaut! Ourika meurt comme Ritta et Christina, incomplète et malheureuse comme elles; nature ou monstre, histoire ou roman, le résultat est le même ; grâce à mon livre, il vous sera démontré que la monstruosité n'existe pas pour le monde moral, que ce ne peut être une science à part, Virginie, Atala, Manon, Clarisse, Adolphe, Werther !
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Ne dirait-on pas, en effet, autant de monstres comme Ritta-Christina, autant de moitiés d'une belle âme qui s'envole, parce qu'il leur tarde de se réunir à cette moitié inconnue qui leur manque et à laquelle est attaché tout leur bonheur! Et non seulement Oiirika, non seulement René, non seulement le Dernier Ahencérage, vagabond pèlerin dans le palais de ses pères, non seulement tout l'extraordinaire du monde moral, mais encore tous les désordres du monde physique, se sont montrés à nous sous la forme du roman. Le Lépreux nous est venu avec sa face rongée de lèpre, et nous avons pleuré; le Vampire, et nous avons eu peur; VHydrophobe s'est produit sur la scène, et sans la censure nous avions un drame de plus. Dernièrement encore n'avons-nous pas lu un livre aussi plein de merveilleux qu'un Traité du petit Albert, livre singulier dans lequel, après avoir parcouru dans tous les sens le discrimen obscuriim de la statue d'Hermaphrodite, l'auteur conclut par cette phrase étrange : Mes frères, transporte^ le corps de ce pêcheur au couvent des sœurs de la Miséricorde! Tout est fait. C'est justement parce que tout est fait que Ritta et Christina est un beau sujet à proposer aux gens de Fart, aux philosophes de l'être et du non-être; il y a tout un