‹ Petits souvenirs. Avec une eau-forteChapitre 15 sur 40 · UNE FEMME A DEUX TÊTES IQ · texte numérisé non relu

UNE FEMME A DEUX TÊTES IQ

abîme à combler entre Ritta et Christina, tout un monde poétique à découvrir, il ne s'agit que d'y songer.

Aujourd'hui surtout que les prodiges se multiplient d'une manière inouïe, que les monstres ne se comptent plus, et qu'on pourrait en peupler une terre vaste comme l'Atlantide; naguère nous avons vu sur le théâtre, où Jocko fut un acteur dramatique à l'égal de Talma, un éléphant rival de Mlle Taglioni danser la danse du schall, et se faire applaudir beaucoup plus longtemps que V Othello français; à peine l'éléphant est-il parti qu'un nain se rencontre pour le remplacer; une créature raisonnable de trois pieds, qui est à ellemême son propre cornac, réalisation inespérée des nains de Walter Scott. Ritta et Christina ne sont plus, et déjà deux jeunes Siamois arrivent pour nous consoler; gémeaux plus unis que les frères d'Hélène, robustes garçons de dix-huit ans de la plus élégante monstruosité. De sorte que notre roman se complique d'une façon inespérée; de sorte que nous avons un pendant tout trouvé à notre double héroïne. Jetez sur le même théâtre ou dans le même livre^'ces deux frères, ces deux sœurs.; serrez votre fable, méditez-la; dites- vous bien que vos héros ont existé et qu'ils existent; mélangez avec art ces passions réunies invincible-

ment et si opposées entre elles, votre fable fera merveille, vous verrez.

C'est ainsi seulement qu^il y a quelque chose de possible encore une fois, ainsi seulement le nouveau devient probable; toutes les combinaisons étant épuisées, la monstruosité nous reste. L'Apollon du Belvédère descend de son piédestal; désormais M. Geoffroy Saint-Hilaire devient le grand prêtre du nouveau monde poétique, probablement le dernier dieu de cet Olympe soumis à tant de révolutions.

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LA PREMjIERE SOUTANE

(fragment) (i83o)

N même temps il s'avançait là-bas, sous les grands peupliers, et, après avoir descendu la colline, il se trouva sur le bord de la rivière où le bac se balançait mollement sur les ondes vertes et transparentes, attendant que l'heure fût venue de porter le dîner aux laboureurs de la rive opposée.

Qui n'a pas vu un bac villageois? Ce large bateau au niveau de l'onde, fixé dans l'air par une corde; ce pont ambulant chargé d'hommes, de bestiaux, de charrues, d'enfants qui jouent : toute la fortune d'un village. C'est un repos dans le jour; le pont flottant se met en route aux premiers chants du coq ; il revient le soir à la clarté des étoiles, le batelier le fixe sur la rive, et tout est

dit; voilà jusqu'à demain un coin de terre séparé du reste du monde; la herse est baissée, le pontlevis s'élève, innocente défense de cette féodalité champêtre dont un pâtre est le seigneur.

Pour le moment, le vaisseau était à l'ancre, le gouvernail flottait indécis; la batelière se tenait assise sur le banc de poupe, occupée à voir couler Teau; la batelière était grande et robuste, gros bras brunis par le hâle, rudes mains, noir visage, blanches dents; et le vieux chapeau de paille, le mouchoir rouge, et autour d^elle cette délicieuse odeur de goudron, préférable mille fois à toutes les senteurs dont se couvrent nos petits-maîtres de Paris.

« Mon Dieu, Monsieur, dit la batelière, je ne puis guère vous passer à présent, TAngélus va sonner dans un quart d'heure: mon petit Jean qui rame pour son père est allé me chercher mon dîner, je suis seule, et j'attends le passage de midi.

— Eh bien, ma bonne, dit Anatole, j'attendrai TAngélus et votre petit Jean. Vous Taimez donc bien, votre petit Jean ?

— Ah ! Monsieur, mon pauvre Jean est un homme pour moi. Il n'a pas dix ans, et déjà il remplace son père : ça travaille et ça chante à faire plaisir; il se réveille le premier le matin, il se couche le dernier après avoir chanté tout le jour. Sans

notre Jean, mon mari et moi nous serions morts de faim cet hiver avec le chagrin de l'autre enfant.

— Vous avez un autre enfant, bonne femme, reprit Anatole; et celui-là qu'a-t-il fait, je vous prie, pour vous donner tant de chagrin?

— Hélas ! reprit la batelière, c'est une histoire : mon aîné était prêtre. Monsieur, il ne l'est plus, et nous ne savons qu'en faire à présent.

— Et comment cela est-il arrivé ? dit le jeune homme; racontez-moi cela, je vous prie, bonne femme, je m'y intéresse au dernier point.

— C'est Torgueil qui nous a perdus. Monsieur. Vous voyez d'ici cette petite maison blanche auprès de la saulaie : nous avions hérité de cette mai^ son et de cinq journaux de bonne terre, nous aurions été riches avec cela ; mais j'eus l'idée de faire un curé de mon Ambroise! J'ai voulu avoir un fils qui fût salué à son tour, qui allât dîner au château, qui dît la messe. Nous avons vendu cette jolie maison et ces cinq journaux de terre, pour faire étudier notre enfant; il lisait dans tous les livres, il était déjà rasé, il allait être vicaire quelque part, quand un grand malheur est arrivé au pauvre enfant! Car voyez-vous. Monsieur, je ne puis croire qu'il ait été crim.inel; il était jeune homme, mais brave et honnête, il n'avait jamais été fier avec son père, et il dînait toujours avec

moi quand il venait en vacances. O maudite robe noire, que tu nous as fait de mal ! »

Et la pauvre femme se désolait; puis elle reprenait son récit , voyant qu'Anatole Técoutait toujours.

tt L'automne passé, la pêche avait été bonne, la foire avait fait gagner notre bac, si bien que nous avions amassé, mon mari, mon petit Jean et moi, douze petits écus bon argent. « Femme^ dit un soir mon pauvre homme, et ce soir-là le vent soufflait, la rivière grondait et les feuilles jaunies battaient contre nos vitres; femme, voici douze bons écus qui nous serviront à passer Fhiver; que ferons-nous de ces douze écus? »

<c Jean ne répondit pas, ni moi non plus; nous avions déjà employé cet argent dans notre pensée, mon fils et moi.

« Peut-être^ reprit notre homme, voyant qu'on ne lui répondait pas^ peut-être ferions-nous bien d'acheter un porc à notre voisin Jean Pied; le petit porc nous conviendrait, il est gros et gras et prêt à tuer; nous le salerons, nous le fumerons, et au moins cet hiver nous aurons quelque joie dans nos repas et nous n'en serons pas réduits à la misérable nourriture de l'hiver passé; non pas que je parle pour moi, femme, mais pour toi et pour notre petit Jean, qui est dans sa croissance et

qui a besoin de manger un peu de viande tous les jours. »

« Cette dernière raison me fit mal, mon dernier enfant avait tant souffert que je n'avais rien à répondre à son père ; mais notre Jean reprit aussitôt :

« Père, n'achète pas le porc à Jean Pied; je vis fort bien sans manger de viande; tout le monde dit que je suis aussi grand que toi ! Je sais bien, si tu voulais, ce que tu devrais faire de nos douze écus.

ce — Et quoi donc ? dit mon homme; quoi donc, si ce n'est de nous mettre un peu à l'aise ; de t'acheter une veste neuve, à toi, mon enfant, qui es presque tout nu, des sabots à la mère , et à moi un peu d'eau-de-vie pour me réchauffer quand je suis à pêcher dans l'eau jusqu'au genou? »

ce Je n'osais plus répondre aux raisons de mon pauvre homme, mais Jean vint à mon secours.

<c Père, dit-il en se levant, mon aîné est prêtre, il n'a pas de robe noire, pas de chapeau à trois cornes ; il faut lui acheter un chapeau à trois cornes et une robe noire. Nous mangerons encore du pain cet hiver et ma mère me raccommodera ma jaquette. »

<( O mon Dieu , que mon Jean était beau parlant ainsi ! j'en pleure encore, Monsieur!

ce Fils, dit le père, je n'ai rien à te refuser, excepté cette robe noire. Les douze écus seront pour toi, pour ta mère et pour moi ; oui, pour ta mère et pour toi, enfant, et pour ton père. Ton frère est bien nourri, bien chauffé; il a un lit et des draps, et autant de couvertures qu'il en^veut ; nous couchons sur la paille, recouverts de nos habits d'été; il ne Jeûne que pendant quarante jours, nous jeûnons toute l'année et le dimanche nous serions heureux de dîner comme lui à ses jours de jeûne. Qu'on ne me parle pas de cette robe et de ce chapeau, qu'on ne m'en parle pas! Femme, je ne veux pas.

ce — Hélas! dis-je à notre homme, il ne lui faut plus que cette robe et ce chapeau pour être prêtre. Encore ce sacrifice, notre homme, encore l'hiver à passer; aimes-tu donc mieux voir au manteau de la cheminée un morceau de lard, que de voir ton fils assis plus haut que les chantres de l'église et te donnant sa bénédiction. <*

ce — Oui, père, reprit Jean, on méprise mon frère; on lui demande où est sa robe; il faut qu'il ait une robe^ mon père^ donne-lui les douze écus. »

a Le père reprenait : ce Si je donne ces douze écus, c'est notre mort. Prends ces douze écus, Jean, prends-les, je te les donne à toi, et non à ton frère; ton frère nous a ruinés: nous avons

pour lui vendu la vigne de ton oncle Robin, la maison et la vigne de mon frère le richard : toute notre fortune a passé dans le séminaire. Tu verras, mon fils, qu'il faudra que je vende mes filets et mon bac! » Puis il se retournait vers moi. « Femme, femme, disait-il, nous aurons un prêtre au lit de mort, peut-être. » Puis il tirait de sa paillasse les douze écus^ et il les comptait un à un, il en compta onze en soupirant.

« Il s'arrêta au douzième écu.

« Jean, dit-il, voilà un écu qui sera pour toi; je veux le dépenser pour toi, Jean; tu achèteras de la galette, des dragées, des pruneaux de Tours, du sucre d'orge, un couteau à tire-bouchon, toutes sortes de bonnes choses; les hochets de ton frère sont plus chers, mon enfant. Allons, prends cet écu, qu'il ne soit pas dit que tu sois le seul qui ti'ait pas perdu notre argent; dépense quelque chose, Jean, pour ne pas trop faire rougir ton frère. Allons, mon fils, viens à la fête, tu danseras et tu donneras deux sous pour la contredanse. »

ce Et mon pauvre homme prit son fils dans ses bras, le baisa en pleurant, tenant toujours son dernier écu.

ce Ah ! Monsieur, c'est qu'il en coûte bien cher pour faire un prêtre! On dit aux parents : Ça ne vous coûtera rien, et à chaque instant il faut

payer quelque chose; il faut donner son pauvre argent à un homme noir qui ne vous dit même pas merci, et on vit de pain, et on laisse son bac prendre Teau. » Et tout en parlant la pauvre femme retirait une de ses rames pour rejeter Teau qui se faisait jour à travers les fentes du bateau. En même temps accourait le petit Jean ; il était couvert de sueur et tout essoufflé; il apportait le dîner de sa mère; le pauvre enfant était nu-pieds, en guenilles, un mauvais chapeau d'homme sur la tête, et les yeux couverts par ses cheveux, qu'il écartait de temps à autre.

« Voici Jean, » dit la mère à Anatole, et Anatole regardait Jean avec attendrissement et respect.

« Jean, dit la bonne femme, pendant que je mange , raconte à monsieur Thistoire de notre abbé, de ton frère, et surtout ne pleure pas, mon fils, ne pleure pas, cela me fait trop de mal. »

Jean mit son chapeau par terre, puis ayant relevé ses cheveux et essuyé son nez avec son bras : a Mon pauvre frère, dit-il, m'a raconté ceite histoire trois fois. Monsieur; il a été tenté par le diable, le jour où il eut gagné assez d'argent pour aller commander sa soutane. Car mon frère gagne de l'argent, Monsieur : il dit des messes et des enterrements, et il nous a fait souvent passer de l'argent et à moi des habits ; c'est lui qui m'a

donné les souliers que j'ai à la maison et le chapeau que voilà : il est très bon pour nous, mon frère. »

Ce mensonge héroïque fut débité d'un grand sang- froid par Tenfant, qui regardait sa mère d'un œil suppliant, de peur d'être démenti.

ce Voici donc, reprit Jean, ce que je sais de ce malheur. Mon frère n'était jamais sorti du séminaire, il n'avait jamais traversé ces rues de Paris toutes pleines d'iniquité. Il était pur et innocent, mon frère ! Ce jour-là, il allait commander une robe : il avait pris douze écus sur son argent, il monte chez la femme qui fait les robes sacrées du séminaire : il frappe à la porte, une petite fille vient lui ouvrir. Voilà.

<c Quand mon frère, qui est pourtant un abbé tonsuré, vit que la vieille habilleuse n'y était pas, et au contraire que c'était la jeune, il se mit à vouloir redescendre; mais il n'osa pas, et il entra, le malheureux! quand elle lui dit : < Entrez, s'il vous plaît, donnez-vous la peine d'entrer. Monsieur l'abbé. »

Anatole écoutait de toute son âme le récit de Jean ; sa bonne mère, qui savait si bien cette cruelle histoire, se mit aussi à prêter l'oreille, oubliant même d'achever son frugal repas.

Jean reprit :

« Elle dit donc à mon frère : « Entrez! » Il entra. « Que voulez-vous, Monsieur Tabbé? — Je voudrais une robe, Mademoiselle, » dit-il. Voilà ce qu'elle reprit : « Ça se peut; comment voulez vous votre robe, Monsieur Tabbé? » car elle disait toujours monsieur l'abbé. « Je voudrais , dit mon frère, une robe pour neuf écus. » Il gardait deux écus pour un chapeau doublé en soie violette, pour se présenter.

c( Pour neuf écus, dit la petite, vous n'aurez pas un beau drap, un beau ruban moiré, un rabat très fin et une culotte large ; c'est à peine si vous aurez un petit manteau comme aux pompes funèbres ; cependant vous pouvez être assez propre à ce prix-là : il ne s'agit que de savoir comment vous voulez que ce soit fait.

« — Mais, reprit mon frère, comme on fait les robes de prêtres pour neuf écus.

« — J'entends bien, dit la petite, mais il faut que votre robe soit à la mode, qu'elle laisse voir votre jambe, que le cordon soit relevé autour des reins et vous prenne bien la taille; à peu près comme ma ceinture, regardez-moi. »

(t Mon frère, qui n'avait pas encore levé les yeux, les leva par malheur. Il m'a juré, Monsieur, que cette petite habilleuse était brillante de feu; il ne lui vit pas de ceinture, il ne vit rien qu'une

LA PREMIÈRE SOUTANE 3l

tête infernale : ses mains brûlèrent, la fille continuait toujours :

a Voyons , disait-elle , votre ceinture montera là, » et elle appuya un doigt sur sa poitrine, lourd comme le doigt de Satan; elle resta ainsi deux minutes, suivant mon frère du regard.

a Alors mon frère fut tout à fait ébloui; il chancela; il voulut s^appuyer, il sVppuya, il ne sut plus sur quoi, mais il sentit sous ses deux mains la ceinture dont Thabilleuse lui avait parlé, et qu'il n'avait pas vue d'abord.

« Il sentit sous sa main droite quelque chose qui battait, et au-dessus de chaque main un mouvement convulsif; c'était un miracle de l'esprit des ténèbres, un fantôme! Mon pauvre frère pensa mourir.

a La petite fille oublia ses robes sacrées ; elle ne parla plus à mon frère, mon frère ne lui parla plus; il sentait ses pieds cloués à la terre, et il serait encore là si la vieille habilleuse ne fût pas rentrée brusquement.

« Le charme cessa. Mon frère, qui se croyait possédé, rentra au séminaire, ne songeant pas plus à sa robe que s'il en avait eu deux.

« Un jour après, le supérieur a renvoyé mon pauvre frère, sans pain, sans chaumière, sans même savoir un métier. Mon père ne veut pas

voir mon frère ; mon frère est oisif comme si ce n^était jamais dimanche; on dit qu'il nVst bon à rien; et sa robe s'est usée depuis ce temps, cette robe si bien faite, ce cordon si bien placé ! »

Ici Tenfant pleura, la mère versa une larme : TAngélus sonna. Les femmes des laboureurs remplissaient le bac, le bateau se mit en route, on toucha la rive opposée et les deux grands arbres qui forment la limite; Anatole embrassa Fenfant: « Remets à ton père ces douze écus de ma part, mon enfant. »

Et il suivit sa route en songeant qu'il donnerait ce pauvre abbé à la première femme de sa connaissance qui aurait besoin d'un lecteur, ce Cette fois sa robe lui servira comme sert une livrée, » pensait-il.

A comtesse de "*** est une de ces jeunes femmes élevées dans Pesprit de la Restauration; elle a des principes; elle fait maigre; elle communie : mais elle va très parée au bal, aux Bouffes et à TOpéra. Son directeur lui permet d'allier ainsi le profane et le sacré. Toujours en règle avec FEglise et avec le monde, elle offre une image exacte du temps présent, qui semble avoir pris le mot légalité pour épigraphe. Il y a dans la conduite de la comtesse précisément assez de dévotion pour qu'elle puisse arriver, sous une nouvelle Maintenon, à la sombre piété des derniers jours de Louis XIV, et assez de mondanité pour qu'elle adopte insensiblement les mœurs galantes des premiers jours de ce règne, s'il revenait. En ce moment, elle est vertueuse par

calcul, OU par goût peut-être. Elle est mariée depuis sept ans au comte de ***. C'est un homme assez insignifiant, il est bien en cour. Ses qualités sont négatives, comme ses défauts : les unes ne peuvent pas plus lui faire une réputation de vertu que les autres ne lui donnent Tespèce d'éclat jeté par les vices. Député, il ne parle jamais; mais il vote bien! il se comporte dans son ménage comme à la Chambre, c'est le meilleur mari de France. S'il n'est pas susceptible de s'exalter, il ne gronde jamais, à moins qu'on ne le fasse attendre. Ses amis l'ont surnommé le temps couvert; il n'y a en effet, chez lui, ni lumière trop vive, ni obscurité complète, il ressemble à tous les ministères qui se sont succédé en France depuis la Charte. Or, pour une femme à principes, il était difficile de tomber en de meilleures mains. C'est beaucoup, pour une femme vertueuse, que d'avoir épousé un homme incapable de faire des sottises.

Il s'est rencontré des dandys qui ont eu l'impertinence de presser légèrement la main de la comtesse en dansant avec elle. Ils n'ont recueilli que des regards de mépris, et cette indifférence insultante qui, semblable aux gelées du printemps, détruit le germe des plus belles espérances. Les beaux, les spirituels, les fats, les gens à petites cannes, ceux à grand nom ou à grosse renommée,

haute et petite volée, auprès d^elle tout a blanchi. Elle a conquis le droit de causer aussi longtemps et aussi souvent qu^elle le veut avec les hommes qui lui semblent spirituels, sans qu^elle soit couchée sur Falhum de la médisance. Il y a des coquettes capables de suivre ce plan-là pendant sept ans pour se forger un bouclier; mais supposer cette arrière-pensée à la comtesse de ***, ce serait la calomnier.

J'ai eu le bonheur de voir ce phénix des comtesses, et comme je sais écouter, je lui ai plu. Je vais à ses soirées. C'était là que tendait mon ambition. M^^e de *** n'est ni laide ni jolie. Elle a les dents blanches, le teint éclatant et les lèvres très rouges. Elle est grande et bien faite: Elle a le pied petit, fluet, et ne l'avance pas. Ses yeux, loin d'être éteints, comme tous les yeux parisiens, ont un éclat doux qui devient magique, si par hasard elle s'anime. On devine une âme à travers cette forme indécise. Si elle s'intéresse à la conversation, elle déploie une grâce ensevelie sous les précautions d'un maintien froid, et alors elle devient charmante. Elle ne veut pas de succès et en obtient: car on trouve toujours ce qu'on ne cherche pas. Cette phrase est trop souvent vraie pour ne pas se changer un jour en proverbe. Ce sera la moralité de cette aventure, que je ne me permettrais-

pas de raconter, si elle ne retentissait en ce moment dans tous les parloirs de Paris.

La comtesse de *** a dansé, il y a un mois environ, avec un jeune homme aussi modeste qu^il est étourdi ; plein de bonnes qualités et ne laissant voir que ses défauts, il est passionné et se moque des passions; il a du talent, et il le cache; il fait le savant avec les aristocrates, et fait de Faristocratie avec les savants. C'est un de ces jeunes gens très sensés qui essayent de tout et semblent tâter les hommes pour savoir ce que porte Tavenir. Il a de Toriginalité et de la grâce, ce qui est rare.

Ernest de M... a causé, sans préméditation de succès, avec la comtesse de **". Il est resté une demi-heure auprès d'elle ; et, tout en se jouant des caprices d'une conversation qui, après avoir commencé à Fopéra de Guillaume Tell, en était venue aux devoirs des femmes, il avait plus d'une fois regardé la comtesse de manière à l'embarrasser. Puis il la quitta et ne lui parla plus de toute sa soirée. Il dansa, se mit à l'écarté, perdit et s'en alla se coucher.

J'ai l'honneur de vous affirmer que tout se passa ainsi : je n'ajoute ni ne retranche rien.

Le lendemain matin, Ernest se réveilla tard, resta dans son lit et se livra sans doute à quelquesunes de ces rêveries matinales, pendant lesquelles

un jeune homme se glisse, comme un sylphe, sous plus d'une courtine de soie, de cachemire ou de coton; et alors plus le corps est lourd de sommeil, plus Fesprit est agile. Enfin Ernest se leva sans trop bâiller, comme tant de gens malappris, sonna son valet de chambre, se fit apporter du thé, en but immodérément, ce qui ne paraîtra pas extraordinaire aux personnes qui aiment le thé; mais, pour expliquer cette circonstance aux gens qui ne * Tacceptentque comme la panacée des indigestions, j'ajouterai qu'Ernest écrivait. Il était commodément assis, et avait les pieds plus souvent sur ses chenets que dans sa chancelière. Oh! avoir les pieds sur la barre polie qui réunit les deux griffons d'un garde-cendre, et penser à ses amours quand on se lève et qu'on est en robe de chambre!... homme ou femme, c'est chose si délicieuse, que je regrette infiniment de n'avoir ni maîtresse, ni chenets, ni robe de chambre ; mais quand j'aurai tout cela, je n'écrirai pas de romans, j'en ferai!...

La première lettre qu'Ernest écrivit fut achevée en un quart d'heure. Il la plia, la cacheta et la laissa devant lui sans y mettre l'adresse. La seconde lettre, commencée à onze heures, ne fut finie q^u'à midi. Les quatre pages étaient pleines*

ce Cette femme me trotte dans la tête!... « dit-il.

Il plia cette seconde épître, la cacheta, la laissa

devant lui, sauf à y mettre Padresse; puis, croisant les deux pans de sa robe de chambre à ramages, il posa ses pieds sur un tabouret, coula ses mains dans les goussets de son pantalon de cachemire rouge, et se renversa dans une délicieuse bergère à oreilles, dont le siège et le dossier décrivaient l'angle confortable de cent vingt degrés. Il ne prit plus de thé et resta immobile, les yeux attachés sur la main dorée qui couronnait sa pelle, sans voir ni main, ni pelle, ni dorure. Il ne tisonna même pas. Faute immense!... C^est un plaisir si vif de tracasser le feu, quand on pense aux femmes ! Notre esprit prête des phrases aux petites langues bleues qui se dégagent soudain et babillent dans le foyer. On interprète le langage puissant et brusque d'un bourguignon K L'on tremble en voyant rouler comme une avalanche |

le charbon qu'on avait si industrieusement essayé de poser entre deux bûches flamboyantes... Oh! tisonner quand on aime, c'est développer matériellement sa pensée.

I. Bourguignon est le nom populaire et symbolique donné, depuis Charles VI, à ces détonations bruyantes dont l'effet est d'envoyer sur un tapis, sur une robe, un petit charbon, léger principe d'incendie.

Le feu dégage, dit-on, une bulle d'air, qu'un ver rongeur a laissée dans le cœur du bois. Inde amor, inde burgundus. {Note d'un étymologiste très distingué, quia désiré garder l'anonyme.)

MŒURS PARISIENNES 3g

Ce fut en ce moment que j'entrai chez Ernest. Il fit un petit soubresaut, et me dit : « Ah! te voilà!... Depuis quand es-tu là?

— J^arrive...

— Ah!... »

Il prit les deux lettres, y mit les adresses et sonna son domestique.

ce Porte cela en ville. »

Et Jean y alla sans faire d'observations : excellent domestique!!

Nous nous mîmes à causer de Pexpédition d'Alger, dans laquelle je désirais être employé en qualité d'historiographe et rédacteur de bulletins militaires; mais Ernest m'ayant fait observer que ma qualité de romancier me jetterait de la défaveur sur le récit des opérations, nous parlâmes de choses indifférentes. Je ne crois pas que Ton me sache mauvais gré de supprimer ici notre conversation.

Quand la comtesse de *** se leva, sur les deux heures après midi, sa femme de chambre lui remit une lettre. Elle la lut pendant que Thérèse la coiffait (imprudence que j'ai vu commettre à beaucoup de jeunes femmes). O cher ange d'amour! trésor de vie et de bonheur!.,.

A ces mots, la comtesse allait jeter la lettre au feu; mais il lui passa par la tête une fantaisie que toute femme vertueuse comprendra merveilleusement, et qui était de voir comment un homme qui débutait ainsi pouvait finir.

« Thérèse, allez savoir qui a remis cette lettre chez moi.

— Madame, je l'ai reçue du valet de chambre de M. le marquis Ernest de M... »

Il se fit un long silence.

tt Madame veut-elle s'habiller? demanda Thérèse.

— Non.

— Il faut qu'il soit bien impertinent, » pensa la comtesse.

Je prie toutes les femmes d'imaginer elles-mêmes le commentaire. M^e de *^^ le termina par la résolution bien formelle de consigner M. Ernest à sa porte; et, si elle le rencontrait dans le monde^ de lui témoigner plus que du dédain. Son insolence ne pouvait se comparer à aucune de celles que la comtesse avait fini par excuser jadis. Elle avait d'abord voulu garder la lettre; mais, toute réflexion faite, elle la brûla.

« Madame vient de recevoir une fameuse déclaration d'amour, et — elle Ta lue..., dit Thérèse à la femme de charge.

— Je n'aurais jamais cru cela de Madame!... » répondit la vieille tout étonnée.

Le soir, la comtesse alla chez le marquis de L..., 011 M. Ernest devait probablement se trouver. C'était un samedi. Le marquis de L... étant son oncle, il ne pouvait pas manquer de venir pendant la soirée. A deux heures du matin, M^eJe***, qui n'était restée que pour accabler le jeune homme de sa froideur, Tavait attendu vainement. Un homme d'esprit, M. de Stendhal, a eu la bizarre idée de nommer cristallisation le travail que la pensée de Mn^e de*** fit pendant et après cette soirée. On a bien appelé les réformateurs littéraires des romantiques!... Va pour cristallisation, le mot me plaît.

Quatre jours après, Ernest grondait son valet de chambre.

« Ah çà! Jean, je vais être forcé de te renvoyer, mon garçon !

— Plaît-il, Monsieur?

— Tu ne fais que des sottises ! Où as-tu porté les deux lettres que je t'ai remises vendredi? »

Jean devint stupide. Semblable à ces figures de cathédrale, il resta immobile, entièrement ab-

sorbe par le travail de son imagination. Tout à coup il sourit bêtement et dit :

ce Monsieur, Tune était pour M'""^ la comtesse de ***, rue du Faubourg-Saint-Honoré, et Fautre pour Tavoué de monsieur...

— Es-tu certain de ce que tu dis là? >) Jean demeura tout interdit.

Je vis bien qu'il fallait que je m'en mêlasse.

« Jean a raison, » dis-je.

Ernest se tourna de mon côté.

« J'ai lu les adresses fort involontairement, et...

— Et..., dit Ernest en m'interrompant , Tune des lettres n'était pas pour la vicomtesse de B...?

— Non, de par tous les diables!... et j'ai cru, mon cher, que ton cœur avait pirouetté de la rue Saint-Dominique au faubourg Saint-Honoré. »

Ernest se frappa le front du plat de la main et se mit à sourire. Jean vit bien que la faute ne venait pas de lui.

Maintenant, voilà où sont les moralités que tous les jeunes gens devraient méditer.

Première faute : Ernest trouva plaisant de faire rire M"ie *** de la méprise qui l'avait rendue maîtresse d'une lettre d'amour.

Deuxième faute : Il n'alla chez M^e de *** que quatre jours après l'aventure, laissant ainsi les pensées d'une vertueuse jeune femme se cristalliser.

Il y avait encore une dizaine de fautes qu'il faut passer sous silence, afin de donner aux dames le plaisir de les déduire ex professa à 'ceux qui ne les trouveront pas.

Ernest arrive à la porte de la comtesse de ***; mais quand il veut passer, le concierge l'arrête et lui dit que madame la comtesse est sortie. Comme il remontait en voiture, le comte entra.

« Venez donc, Ernest, ma femme est chez elle. »

Oh! excusez le comte!... c'est un mari, et, si bon que Ton soit, il est difficile d'atteindre à la perfection.

En montant Tescalier, Ernest de M... faisait des réflexions. Il s'aperçut seulement alors des dix fautes de logique mondaine qui se trouvaient dans ce passage de sa vie.

Quand M'^^ de *** vit son mari entrer avec Ernest, elle ne put s'empêcher de rougir. Le jeune marquis observa cette rougeur subite, et, comme l'homme le plus modeste a toujours un petit fonds de fatuité dont il ne se dépouille pas plus que la femme ne se sépare de sa fatale coquetterie, il se dit en lui-même :

« Quoi! cette forteresse aussi!... »

Et il se posa dans sa cravate : car, bien que les jeunes gens ne soient pas très avares, ils aiment tous à mettre une tête de plus dans leur médaillier.

M. le comte de ***, se saisissant de la Galette de France qu^il aperçut dans un coin de la cheminée, alla vers Tembrasure d^une fenêtre pour acquérir au jour, et le journaliste aidant, une opinion à lui sur rétat de la France.

Une femme, voire une prude, ne reste pas longtemps embarrassée, même dans la situation la plus difficile où elle puisse se trouver. Il semble qu^elle ait toujours à la main la feuille de figuier dont notre mère Eve lui a fait présent. Aussi, quand Ernest, interprétant en faveur de sa vanité la consigne donnée à la porte, salua M^^ de *** d'un air passablement délibéré, elle sut voiler toutes ses pensées par un de ces sourires féminins plus impénétrables que la parole d'un roi.

« Seriez-vous indisposée. Madame? car vous avez fait défendre votre porte...

— Non, Monsieur.

— Vous alliez sortir, peut-être?

— Pas davantage .

— Vous attendiez quelqu'un?

— Personne.

— Si ma visite est indiscrète, ne vous en prenez qu'à monsieur le comte; j'obéissais à votre mystérieuse volonté, quand il m'a lui-même introduit dans le sanctuaire...

— Monsieur le comte n'était pas dans ma confi-

dence; il n'est pas toujours prudent de mettre un mari au fait de certains secrets... »

L'accent ferme et doux dont la comtesse prononça ces paroles et le regard imposant qu'elle lui lança firent bien juger à Ernest qu'il s'était trop pressé de se poser dans sa cravate.

a Madame, je vous comprends!... dit-il en riant. Alors je dois me féliciter doublement d'avoir rencontré monsieur le comte, puisqu'il me procure l'occasion de vous 'présenter une justification qui serait pleine de dangers si vous n'étiez pas la bonté même. y>

La comtesse regarda le jeune marquis d'un air assez étonné; mais elle répondit avec dignité :

c( Monsieur, je vous prie de garder le silence, ce sera de votre part la meilleure des excuses; moi, je vous promets le plus entier oubli. C'est une espèce de pardon que vous méritez à peine.

— Madame, dit vivement Ernest, le pardon est inutile quand il n'y a pas eu d'offense. La lettre, ajouta-t-il à voix basse, que vous avez reçue et qui a dû vous paraître si inconvenante, ne vous était pas destinée. »

La comtesse ne put s'empêcher de sourire.

« Pourquoi mentir?... reprit-elle d'un air dédaigneusement enjoué, mais d'un son de voix assez doux; maintenant que je vous ai grondé, je

rirai volontiers d'une ruse de guerre qui n'est pas sans malice. Il y a de pauvres femmes qui s'y prendraient. «Dieu! comme il aime!... » diraientelles. M^e de *** se mit à rire forcément, puis elle ajouta d'un air d'indulgence : « Si nous voulons rester amis, qu'il ne soit plus question d'une méprise dont je ne puis être dupe.

— Sur mon honneur. Madame, vous l'êtes beaucoup plus que vous ne pensez..., répliqua vivement Ernest.

— Mais de quoi parlez-vous donc là ?.. . demanda le comte, qui écoutait, depuis un instant, la conversation, sans en pouvoir percer l'obscurité.

— Oh! cela n'est pas intéressant pour vous!... » répondit la comtesse.

M. de *** reprit tranquillement la lecture de son journal.

« Savez-vous, Monsieur, reprit M^^ de *** en se retournant vers Ernest, que vous venez de dire une impertinence?...

— Si je ne connaissais pas la rigueur de vos principes, répondit naïvement Ernest, je croirais que vous voulez ou vous amuser de moi, ou me donner des idées dont je me défends, ou m'arracher mon secret. »

Lacomtesse sourit. Ce sourire impatienta Ernest, a Puissiez-vous, Madame, dit-il, toujours croire

à une offense que je n''ai point commise, et je souhaite bien ardemment que le hasard ne vous fasse pas découvrir dans le monde la personne qui devait lire cette lettre...

— Ce serait pour la vicomtesse!... » s'écria Mme de ***, plus curieuse de pénétrer un secret que de se venger des épigrammes du jeune homme.

Ernest rougit, car il faut être bien vieux pour ne pas rougir en entendant prononcer le nom d'une bien-aïmée; mais il dit avec assez de sangfroid : ce Ohî non, Madame!... »

Voilà les fautes que Ton commet à vingt-cinq ans!...

Cette confidence causa une commotion violente à M"^^ ***; mais Ernest ne savait pas encore analyser un visage de femme en le regardant à la hâte ou de côté» Les lèvres seules de la comtesse avaient pâli. Elle se leva, et le marquis fut obligé d'en faire autant.

« Si cela est, dit-elle d'un air froid et composé, il vous serait difficile de m/expliquer, Monsieur, comment mon nom a pu se trouver sous votre plume : car il n'en est pas d'une adresse écrite sur une lettre comme du claque d'un voisin qu'on peut, par étourderie, prendre pour le sien en quittant le bal. »

Ernest décontenancé regarda la comtesse d^un air hébété, puis, sentant qu'il devenait ridicule, il balbutia une phrase d'écolier, salua et sortit.

Quelques jours après, la comtesse acquit des preuves irrécusables de la véracité d'Ernest. Voici seize jours qu'elle ne va plus dans le monde.

Le comte de *** dit à tous ceux qui lui demandent raison de ce changement : « Ma femme a une gastrite. »

I vous aviez assisté à la belle leçon qu'a faite le docteur Broussais sur le choléra^ vous auriez appris qu'il regarde la peur corrune aussi meurtrière que le mal. Voilà tout ce que vous saurez de la leçon de M. Broussais pour aujourd'hui. M. Broussais est un homme qui parle bien, qui raisonne nettement, qui va droit au but, mais qui est terrible. Quand il a eu fini sa leçon, l'auditoire était pâle et blême; plus d'une joue était marquée au signe fatal. Il n'y a pas d'oraison funèbre de Bossuet prononcée par Bossuet lui-même en pleine chaire, qui ait produit dans son temps un effet aussi terrible que cette leçon. La médecine, voyez-vous, dans les temps où nous sommes, c'est la seule élo-

5o CROQUIS LITTÉRAIRES

quence qui se comprenne, c^est la seule puissance qu'on redoute, le seul maître auquel on obéisse. Obéissons donc à notre maître Broussais, rassurons-nous, et, pour commencer, n'assistons pas à ses terribles leçons; seulement, écoutons-les de loin. Que Fécho, affaibli par la distance, en vienne jusqu'à nous, pour nous instruire et pour nous rassurer quelque peu.

Consolons-nous de notre mieux en attendant la fin de toutes ces misères; ainsi le veut Broussais. Or, à propos de consolations, je connais un homme qui a entrepris la guérison d'une belle dame très nerveuse et très craintive, et voilà comment cet homme s'y prenait.

La pauvre malade avait bien peur; sa poitrine se resserrait au moindre batterûent de son cœur, qui battait toujours; elle levait au ciel ses mains engourdies ; elle interrogeait à chaque instant tout son être, qui frissonnait d'horreur; elle sur bissait des angoisses inouïes, comme nous tous nous en avons subi ; rien ne lui convenait alors, ni les fleurs de son jardin, qu'elle aimait tant; ni le soleil du bois de Boulogne, qui est si clair et si pur; ni les magasins de modes d'Herbault, où les plus grandes dames font des haltes si délicieuses et si longues dans les beaux jours; ni la poésie chantée le soir par quelque beau jeune homme

CONSOLATIONS 5l

aux gants blancs et à Poeil noir, martyr d'une passion inédite; ni les tableaux du jeune artiste qui pleure l'exposition retardée, et qui se couche sur un grabat entouré de chefs-d'œuvre; ni la danse de rOpéra, semée d'écueils; ni le roman ensanglanté à toutes les pages; ni la tapisserie capricieuse, éclatante peinture qu'on dirait échappée aux Gobeiins; ni même son long sommeil sous les rideaux brodés, ce sommeil qui se reflète dans la glace mystérieuse au fond de l'alcôve éclairée par la lampe qui veille; ni les médisances à voix basses, quand, le matin, plongées dans une ottomane profonde, deux amies s'amusent à massacrer leurs autres amies, à rire tout haut, à rire tout bas; ni les petits billets qu'on écrit sur papier bleu, et qu'on envoie cachetés avec de la cire ambrée.

Encore une fois, rien de ce qui faisait sa vie et sa poésie de tous les jours ne plaisait à cette pauvre dame; elle languissait, elle était mourante, elle était morte. Mais, pâle et languissante qu'elle ^était, et toujours à jeun, elle était très belle encore.

Elle, qui avait accueilli Paganini avec transport à son premier voyage, Paganini lui déplaisait.

Ce sombre génie à la tête penchée, aux cheveux flottants, au corps brisé et qui plie sur sa hanche droite, il revient, tenant son violon avec

cette rage froide qui n'est qu'à lui ; le voilà qui rejette en Tair son archet et son âme, le voilà qui se passionne, qui soupire, qui rit, qui pleure! Puis, le voilà qui se livre à ses bouffonneries de grand artiste, car la charge est un des privilèges du génie : il n'appartient qu'au génie d'exceller dans la charge. Paganini est devant notre malade , il s'abandonne à toute sa passion , à toutes ses rêveries, à toute sa laideur, à ses caprices les plus fantasques; on dirait un reptile souillé de limon qui prend des ailes; il enfonce ses longs doigts sur la corde, son large pied dans le sol, son regard sublime sur la note qu'il lit dans son âme. — C'est certainement la plus bizarre et la plus sublime créature des temps modernes, et tout cela un jour de peste, — un vendredi saint, dans un temps où le christianisme est bien près de redevenir un besoin social, toute autre poésie nous manquant. — Eh bien! Paganini lui-même, sortant de terre à la voix des malades, Paganini et son chant, et ses charges, et ses bouderies, Paganini, en présence de cette âme de femme si facile à impressionner dans des temps ordinaires, — ce grand génie a échoué. Les amis de cette dame, elle en a beaucoup, car elle est bonne, et douce, et charmante, la jugèrent pour le coup dans un état désespéré.

Elle avait un médecin comme on a un médecin ordinaire, un ami attentif, complaisant, patient outre mesure, qui vous plaint et qui longtemps interroge votre pouls quand vous êtes femme et que vous avez la main blanche et potelée, juste dédommagement de tant de petits soins. — On résolut d'appeler un autre médecin, un docteur de Pespèce brusque, qui parle haut et bref, qui vous regarde d'un œil sévère, qui volontiers vous toucherait le pouls avec le pommeau de sa canne; il arrive quelquefois que le malade s'est bien trouvé de ce regard qui fascine, de cette parole qui fait expirer la vôtre, de cette volonté souveraine qui vous ordonne de bien vous porter. On trouva donc un docteur noir pour venir au secours de cette dame, qui s'était montrée si rebelle aux blondes paroles de son médecin ordinaire.

Le docteur noir arriva gravement. Il s'assit dans un fauteuil vis-à-vis de la malade qui tremblait. Il la regarda de la tête aux pieds, et d'un œil froid, comme s'il eût été habitué à voir souvent un corps aussi souple, un pied si petit, une taille si bien prise, une tête si bien attachée. La malade, à ce coupd'œil de plomb, comprit qu'acné n'avait cette fois aucun empire sur l'esprit de rhomme qui la regardait, et qu'elle était tombée

tout entière au pouvoir du médecin ; comprenant cela, elle eut peur.

Celui-ci, avec une voix plus douce que son regard :

ce Madame, lui dit-il, vous n^avez pas encore le choléra; mais, si vous obéissez à vos nerfs, si votre poitrine reste ainsi gonflée, votre esprit aussi tendu, je ne réponds de rien. » Disant cela, il fit mine de se lever : la malade jeta un cri ; il resta.

Après un silence, il reprit la conversation, et il parla longtemps, il parla à tuer vingt fois cette pauvre femme; mais c'était un grand physiologiste, et il savait ce qu'il disait. Voilà ce qu'il lui dit, à peu près : « Madame, il faut absolument vous consoler. Ce qui se passe chez vous depuis un mois est bien triste ; mais enfin vous savez rhistoire. Que de pertes et de grandes pertes dans l'histoire ! Remontons seulement à Thucydide. L'an 429 avant J.-C, dans Athènes, une ville presque parisienne. Madame, toute remplie de poètes qui se taisaient, d'archontes qui veillaient et de femmes qui avaient peur, vint la peste ; une peste brûlante, livide, qui souillait la lèvre d'un sang impur, qui accablait le malade pendant neuf jours, lui ôtant tous les genres de mémoire, celle du cœur d'abord. Les rues étaient jonchées de

morts; le fils chassait son père de la maison paternelle, l'esclave chassait son maître de son lit.

« L'horrible fléau dura trois ans; il enleva Périclès, après avoir brisé autour de lui ses deux fils, sa sœur, tous ses parents. Consolez-vous donc. Madame, le choléra a resserré chez nous les liens de famille; pas un fils n'a abandonné le chevet de son père, pas un domestique n'a quitté son maître ; personne n'a manqué ni à son cœur, ni à son devoir. »

Mais la dame, plus tremblante que jamais, ne se consolait pas.

« Madame, reprenait le docteur noir, Rome a été ravagée trois fois par la peste. La première fois, elle avait à peine cent ans d'existence, et cependant elle est devenue la première ville du monde. Les ratifications arrivent de toutes parts à Paris; le commerce des soies s'est relevé à Saint- Etienne ; le camphre se vend au poids de l'or : consolez- vous, Paris est plus vivant que jamais. y>

Mais la dame ne se Consolait pas.

Lui, toujours infatigable, plaçait sa canne entre ses jambes , et , appuyant sa tête sur ses deux mains : « Si nous passons à l'ère chrétienne, les pestes ne se comptent pas. L'an 65 de Jésus-

Christ, Néron voit arriver la peste. Joyeux amateur de fléaux, il la reçoit dignement, comme il reçut plus tard Tincendie. L^invasion des barbares, si longue dans ce monde romain, est toujours accompagnée de la peste. La première peste de Paris remonte à 540; deux ans après, Constantinople était frappée d'une contagion qui enlevait cinq mille morts chaque jour, et cette peste a duré cinquante ans. A Marseille, depuis que Marseille existe, on connaît le Mal des ardents ; c'était d'abord un grand froid, puis une chaleur immense, puis la mort. Je ne vous parle pas de la petite vérole et de la lèpre. Or, tous ces fléaux existaient à la fois dans des villes malsaines, 011 rien n'était prévu : il n'y avait ni ordre, ni propreté, ni police, ni médecins; le fléau tombait de toute sa hauteur sur les hommes entassés. Aujourd'hui nous avons de grands médecins, la chimie est en progrès, les rues sont lavées deux fois par jour; nous avons les chlorures et les désinfectants de tout genre; nous avons du linge blanc, et vous, Madame, un mouchoir de batiste brodé, que vous avez grand tort de charger de trop fortes odeurs. Ainsi donc, demandez un mouchoir blanc à votre femme de chambre, et consolez- vous, Madame. »

La dame jeta bien loin son mouchoir infecté

CONSOLATIONS Sj

de camphre; elle prit un autre mouchoir, mais elle ne se consolait pas.

Comme il la vit plus pâle que lorsqu'il était entré : « Que serait-ce donc, lui dit-il, si vous lisiez l'histoire de la Chine? Songez donc à cela, Madame : en i232, et dans l'espace de cinquante jours, neuf cent mille cercueils sortirent d'une seule ville. Un siècle après, sortait encore de la Chine la peste universelle, autrement dit la -peste noire ou la grande mort. C'était là une belle et sévère peste ! Elle a marché, capricieuse et vagabonde, comme marche le choléra-morbus; elle a décimé le monde; elle a enlevé à Paris quatrevingt mille personnes, parmi lesquelles il faut compter Jeanne de Bourgogne, femme de Philippe de Valois, et la duchesse de Normandie, sa sœur. Le seul comtat d'Avignon perdit cent vingt mille habitants. L'Italie, cette belle terre, fut sillonnée dans tous les sens; Florence, Rome, Gênes, se couchèrent dans le cercueil. Pétrarque, qui donnait au monde la langue italienne, voyait la belle Laure, qu'il a trop chantée, enlevée par la contagion. C'était horrible à voir! Les villes désertes, les moissons pendantes sans moissonneurs , les juifs accusés d'empoisonnements et égorgés comme ont été égorgés, il y a quelques jours, plusieurs innocents par la même populace toujours stu-

pide ! C'était une terreur comme à la fin du monde ; on prétendait que la peste se communiquait par le regard ; concevez-vous cela ? Cependant, à cette même époque, Tltalie, jonchée de morts, fut témoin d'une immense association pour le plaisir. On s'enivrait de compagnie, on se couronnait de fleurs, on chantait tout le jour, et le soir on faisait des contes, contes de galanterie et d'amour, recueillis par Boccace, et précédés d'une horrible préface qui est un chef-d'œuvre. Faites comme les Florentins, Madame; si je ne vous conseille ni de boire ni de chanter, au moins lisez des contes. Justement M. de Balzac vient d'en faire de nouveaux, encore plus graveleux que ceux de Boccace : hâtez -vous, profitez du choléra pour les lire : le choléra porte avec lui son excuse. Quand le choléra sera parti, vous serez obligée de lire ces contes en cachette, si vous les lisez : donc lisez les Contes drolatiques de M. de Balzac, Madame, et consolez-vous. »

Mais la dame, pâle comme Pétrarque lorsqu'il apprit la mort de Laure, ne se consolait pas.

« En vérité, Madame, reprenait le docteur noir, à vous voir si triste et si mélancolique, je vous souhaiterais la peste qui éclata en Hollande en 13/3; cette peste s'appelait la Danse de Saint- Jean. Ceux qui étaient atteints devenaient fous

CONSOLATIONS 5g

de joie ; ils allaient à demi nus dans les rues, dansant et chantant. Sur les places publiques, dans les églises, ce n'étaient que contredanses et chansons, lien fut ainsi dans toute l'Allemagne : toute l'Allemagne dansa la Danse de Saint-With; c'était une folie raisonnable, celle-là : la vôtre n'a pas le sens commun. »

Et, comme la dame ne se consolait toujours pas, le docteur noir continuait son discours : « Mais savez- vous qu'au XV^ siècle le Trousse égalant vous prenait au bas-ventre, vous enfonçait ses griffes glacées dans les entrailles, et vous jetait roide mort? A Paris, les loups des forêts firent irruption dans les rues jonchées de cadavres; à Rouen, les chiens dévoraient les enfants abandonnés. Dans le même siècle, et trente ans plus tard, éclata la peste de Florence, sur laquelle il y a de si belles pages de Machiavel > trente ans plus tard encore, la peste ravageait la Gascogne. Lisez les belles plaintes du sire de Montaigne : comme son scepticisme recule devant ces désordres ! Dans les anciens lieux de réunion, dans les marchés, on n'entend plus que ces mots : « Un tel est malade, « celui-ci a fui, cet autre est à l'hôpital! » Et cependant, le bon sire s'est trouvé l'âme forte, il a résisté, il s'est consolé de son mieux ; faites comme lui, Madame, consolez-vous. »

6o CROQUIS LITTÉRAIRES

Mais Texemple du sire de Montaigne ne touchait pas la dame ; elle ne se consolait pas.

Alors, pour la tirer hors de France, et après lui avoir raconté les épidémies du Midi, le docteur noir raconte à sa malade les épidémies du Nord, ce Moscou perd cent mille âmes en 171 3, cent mille âmes en 1770. La czarine épouvantée, femme également souillée par la débauche et par le sang, quitte la ville; le peuple furieux assassine Farchevêque Ambroise dans son église; les pestiférés quittent les hôpitaux pour piller la ville, on les assomme à coups de knout; voilà cies pestes! Ainsi donc, Madame, consolez-vous!

« Et sous la Régence, la peste de Marseille, dont Marseille frémit encore ! Ces cadavres livides sous ce soleil brûlant ; cette soif et cette faim de tout un peuple ; le chevalier Rose et le saint évêque Belzunce ! quarante mille individus morts dans les murs de Marseille, et quatre-vingt-seize mille dans toute la Provence! Ainsi donc. Madame, consolez-vous !

« Et le scorbut, et le typhus, et la fièvre jaune, et toutes les maladies contagieuses qui nous arrivent par enchantement. — Une odeur venue de FOrient ; — un oiseau qui tombe de Farbre; — une fleur à peine éclose; — une main qu'on vous tend avec un sourire; — voilà la peste! Mais le choléra

CONSOLATIONS 6l

n'est pas contagieux ! Ainsi donc, Madame, consolez-vous !

« C'est un tribut à payer, et que le mois prochain verra soldé en entier. Consolez-vous, le monde moderne est plus heureux en ceci que le vieux monde. Depuis la fondation de Rome jusqu'au règne d'Auguste, on compte trente-trois pestes en Italie, trente-trois pestes en 782 ans! Depuis l'ère chrétienne jusqu'en 1680, l'Europe a éprouvé quatre-vingt-dix-sept grandes épidémies; dans le courant du XVII^ siècle, la peste s'est montrée quatorze fois, et huit fois seulement au siècle suivant. Tout s'est affaibli en Europe, même la peste ; le choléra est un malaise d'un jour, comparé à ces tortures. — Ainsi donc, Madame, consolez-vous! ))

Quand le docteur noir eut bien décrit toutes ces pestes et bien raconté toutes ces morts, il se leva et sortit sans dire un autre mot de consolation à la dame. Ce docteur-là était un de ces hommes sans pitié pour les petites souffrances qui vous font tant souffrir; sans remède pour les petites maladies qui vous rendent si malade ; un homme qui exploitait la peste en grand, qui était gêné devant une simple crise de nerfs, qui n'était à son aise que dans les angoisses d'un hôpital. Ce jourlà sa mauvaise humeur était au comble, il y avait

près de trois mille lits vacants dans les hôpitaux, Cest un étrange docteur que le docteur noir!

Cependant sa visite eut cela de bon qu'elle fit comprendre à la dame combien il y avait en effet peu de danger dans les fléaux du monde moderne, et combien aussi elle devait de reconnaissance au médecin qui compatissait à ses maux. Elle prit donc un peu d'empire sur elle-même, elle prêta Poreille au pas massif du docteur noir qui descendait Tescalier, puis elle envoya chercher son médecin ordinaire : il revint; il la regarda de nouveau avec indulgence et compassion; il la trouva fort malade en effet, et il lui dit qu'elle était malade, mais que rien n'était désespéré. Pour commencer sa guérison, il lui ordonna de manger une aile de volaille et de boire un verre d'eau sucrée le soir, et il la tira parfaitement de ce mauvais pas.

Un docteur noir est utile aux masses; un docteur blond est indispensable aux individus. La leçon cholérique de M. Broussais est excellente à faire à des médecins, elle ne vaut rien à lire aux gens du monde. A chacun sa pharmacie. La sangsue et les purgatifs aux grands malades, la consolation aux petits ; aux uns les leçons de Broussais, tnon feuilleton aux plus malades. Et voilà pourquoi le Journal des Débats ne vous donnera pas la leçon de Broussais aujourd'hui*

Quant à notre belle dame, voici quelle est son intention : quand sa santé, c'est-à-dire la santé publique^ sera remise, elle fera une visite à ses deux médecins : seulement, elle ira chez le docteur noir quand elle sera bien sûr qu'il est sorti ; chez Pautre, au contraire, elle ira tout exprès pour le trouver; et, s'il est absent, elle lui laissera sa carte avec cette adresse, qui est le plus bel éloge qu'on puisse faire d'un médecin aujourd'hui : A celui qui console. '

LE

ON critique n^est Jamais sorti de Paris, 'où il exerce sa critique. Il n'a jamais vu Jd'autre forêt que la forêt de Montmorency, toute remplie de femmes en écharpes roses galopant sur des ânes qui vont au pas. En fait de maisons de campagne, le critique ne connaît que Fauberge du Cheval blanc; renseigne en est peinte par Gérard, et le dîner est servi à la carte ; deux excès de civilisation !

Pauvre malheureux homme ! Il ne sait pas ce

que c'est qu'une forêt pleine de gros arbres, une

femme hâlée par le soleil, un château au milieu

des blés jaunissants et des eaux qui circulent.

Pauvre critique! Quand on lui parle de la cam-

pagne, il se figure toujours une maison de campagne à l'italienne, un jardin d'un demi-arpent, une foret de quatre buissons, des paysans en culottes garnies de faveurs, des paysannes d'opéracomique qui viennent au-devant de lui en chantant un chœur. Pauvre critique !

Un beau jour, l'oisiveté^ l'aimable déesse, le prend et l'attache sur un cheval. Il dit adieu au vaudeville, à l'opéra, au mélodrame; il donne quelques jours de répit au monde dramatique, qui le lui rend bien; il se met la bride sur le col à lui-même, et en avant ! Le voilà qui galope loin des drames nouveaux, loin des sonates du jour, loin des renommées delà veille, loin des modes du lendemain. Le voilà devenu un homme !

En avant ! Le ciel est beau, en avant ! Il dépasse la barrière et les commis au niais sourire, il laisse à gauche et à droite les jolies maisons de campagne de quatre pieds, encaissées dans une mer de boue en hiver, dans un nuage de poussière en été; il voit flotter derrière lui les écharpes fanées des bourgeoises; il entend le dernier cri des petits enfants affamés. En avant ! Il jette un regard de pitié sur les arbres brûlés de la grande route, sur le gazon desséché des fossés, sur les bourgeois qui demandent l'ombre et le frais au grand chemin pelé. En avant ! Le critique redevient un

homme comme tous les autres, un homme à cheval, un homme au grand air, un homme qui se dilate le cœur, qui remplit son âme d'illusions, sa tête de rêveries, son poumon d^oxygène. Vive Dieu ! il fait bon marcher ainsi tout devant soi, sans avoir peur de se heurter le front contre la boutique d'un libraire ou contre la porte d'un théâtre ! En avant donc le joyeux critique ! laissezlui, au pauvre diable, son moment de repos et d'admiration l

Oh ! la vie littéraire! la vie littéraire ! quelle fatigue ! quelle perpétuelle contention d'esprit ! quelle dépense inouïe de sourires et de larmes, de colère et de pitié ! quelle profusion d'âme, d'esprit, de cœur, d'indignation, de courage, de vertu, de science, de bonheur! quel abominable gaspillage des plus précieuses qualités de l'homme ! La vie littéraire s'entoure de passions, de haines, de satires, de jalousies, de vanités, de bonheurs de toutes sortes ! Et dans la vie littéraire, tout là-bas, — là-bas, au-dessous des poètes, là-bas, au-dessous du drame, là-bas, au-dessous de la comédie, làbas (horreur!), oui, là-bas, au-dessous du vaudeville, le critique!!! Le critique assis, ou plutôt juché sur le dernier échelon de l'échelle littéraire; le critique qui tend incessamment l'oreille et Tâme et l'esprit à tout ce qui se dit, et se

LE CRITIQUE A LA CAMPAGNE Çi'J

rêve, et s'invente, et se déclame au-dessous de lui !

Donc, soyez propices à son repos d'un jour, campagnes, forêts, prairies, maisons, eaux jaillissantes, châteaux, verdure, fleurs des champs, et toi aussi, son bon cheval ! C'est un critique que tu portes sur ton dos; c'est un critique que vous allez recevoir, vertes prairies, fraîches fontaines, ruisseaux, châteaux, vergers !

C'est un critique qui vous tend les bras, c'est-àdire un homme nouveau pour vous, un malheur qui vous est inconnu, unemaladie que vous n'avez pas guérie encore ! Donc soyez-lui favorables et propices un jour.

Aux autres hommes, au vulgaire, roi, magistrat, financier, la campagne n'est qu'une transition du travail au repos, du samedi au lundi, une journée ordinaire d'oisiveté, le prétexte d'un voyage, rien de plus. A sa maison de campagne, l'avocat est plein de sa cause, le juge prépare son arrêt, la coquette boit du lait pour rafraîchir son teint usé, l'huissier lui-même rêve protêt, assignation, saisie ! La campagne ne change rien à ces habitudes et à ces mœurs. La plaidoirie, le jugement, le protêt, tout cela monte en croupe avec ces heureux du monde, et de la campagne qu'ils vont chercher ils ne prennent que ce qu'ils veulent, un œuf frais, une rose, une promenade dans

les bois, une partie de billard; tout ce qu^ils feront à la ville demain, ils le font ce jour-là à la campagne.

Le critique seul, quand il va à la campagne, se dépouille tout entier de ses passions, de ses amours, de ses haines, de son importance de chaque jour. A la campagne, le critique change de peau : il était beaucoup la veille, il n'est plus rien le lendemain.

A la campagne, Tavocat reste avocat, le juge est juge, rhuissier lui-même est un huissier; hors de la ville, le^critique n^est plus rien, pas même un critique; tout lui échappe loin de la ville : son sarcasme, son blâme, et jusqu'à sa louange, cette chose que les hommes acceptent aussi facilement que la fortune, sans demander d'où cela vient.

N'importe, le critique cette fois s'en va à la campagne; il change de peau volontiers, il laissera sa dépouille brillante sur le chemin, la prenne qui voudra. Voici ma peau et mon fouet détritique, qui en veut? Pour lui, le vôtla"vagabond, évaporé, riant, rieur, bonhomme !

Quand il a bien marché, il s'arrête pour reposer son cheval.

Pendant qu'il fait reposer son cheval, il se repose lui-même. Il est assis à une grosse table, il mange avec du fer, il goûte la poire et le fromage.

« Oh ! le bon fromage, Madame ! Quel est ce fromage, Madame?

— • C'est du fromage de Brie, Monsieur! »

Et voilà le critique qui laisse tomber son fromage.

« Mais on mange du fromage de Brie à Paris, Madame !

— Et ici, vous êtes à Brie, Monsieur, » dit la femme, qui regarde le critique d'un air étonné.

Et voilà le critique qui éclate de joie !

(c Je suis en Brie, dans la patrie du fromage de Brie! en Brie! en pleine campagne! Sellez mon cheval, que je parte. Encore un morceau de fromage et un verre de vin. » Voilà le critique à cheval, et le voilà parti.

Pauvre homme! pauvre homme! Lui, à Pafîût de tout ce qui est nouveau, de tout ce qui vient au monde, de tout ce qui se chante ou se dit, de tout ce qui se fait avec le marbre, avec la pierre, avec l'argent, avec l'or; de tout ce qui se fait par la voix, par les sons, par les couleurs; lui qui voit tout : mœurs, industries, histoire, drame, passé, présent, avenir, il est sur la route, s'étonnant de tout ce qu'il voit, de tout ce qu'il entend ici et là-bas, s'étonnant surtout d'admirer et si heureux d'admirer!

Mais aussi comme il admire ! quelles moissons !

quelles plaines! quels troupeaux! Il s^étonne de ce qui est et de ce qui n^est pas, en même temps. ^

Par exemple, arrivé au carrefour de la forêt, à Fendroit où quatre sentiers se croisent amicalement, le petit chemin venant baiser sur la joue la grande route qui va grimpant la montagne d'un pas rapide, orgueilleuse, fière comme une femme mariée que son mari a faite duchesse, à ce carrefour un berger est debout, appuyé sur son bâton, et qui regarde : double étonnement pour le critique.

Mais comment donc? ce berger est un grand gaillard de six pieds, robuste et fauve comme ses moutons ! Ce berger n'a pas de houlette ; puis les deux chiens du berger arrivent, la queue basse, le nez effilé, Poreille au vent. Comment diable ! mais vraiment il y a donc des chiens de berger, de vrais chiens, hideux, harassés, assidus ! Les Bucoliques n'ont pas tout à fait menti ! Le chien soutient le berger; sans le chien, le berger ne serait pas du tout vraijle berger pastoral, j'entends : car le critique se souvient de son Virgile ; car la pastorale a commencé l'éducation du critique. Il a puisé ses premières leçons de goût dans les dix Eglogues. Enfant, il a marché à petits pas dans le sentier fleuri des Bucoliques. Quel beau chemin, mon ami, tu as pris là pour arriver aux tra-

gédies de M. Guiraud, aux poèmes de M. Ancelot et aux vaudevilles de M. Brazier! — « Ce qui n''empêclie pas qu'il n'y ait des chiens de berger», se dit le critique en continuant son chemin.

Tout rétonne. Le soleil qui poudroie Pétonne, lui qui ne se promène guère que dans les allées arrosées du bois de Boulogne; la cloche de PAngélus rétonne, lui le sceptique qui ne croit pas, hélas ! à FAngélus ; le paysan Tétonne, lui qui n'a vu que les paysans de Belleville.

Tout rétonne : les pommes du pommier, Fodeur de la ferme, la poule qui chante, la fumée qui s'en va mince filet dans l'air bleu, les moindres effets de lumière, de bruit, de silence, de calme, d'oisiveté.

Il s'arrête devant un bœuf, et il admire ce bœuf qui passe, lui qui n'a admiré ni M^'e Djeek l'éléphant, ni M. Mathevet l'Alcide.

Il ferait le signe de la croix devant la charrue. Il prend une oie pour un cygne, une perdrix pour un faisan doré, lui qui distingue si bien Taglioni de ses compagnes. Tout cela est si beau, si neuf, si nouveau, si naïf pour le critique qui sait tout ! Pauvre savant critique !

O pauvre homme! Toute la nature lui a été gâtée dès le berceau : enfant, on lui a gâté les enfants au théâtre de M. Comte, où les enfants met-

tent du rouge et chantent faux; jeune homme^ les faiseurs de vaudevilles lui ont gâté les grisettes et les petites filles artistes; plus tard, le Gymnase lui a défiguré les grandes dames et les belles demoiselles à ne pas s'y reconnaître ; puis, ce que le Gymnase, ce que le Vaudeville n'ont pas fait, rOpéra Fa entrepris ; FOpéra a gâté toute la nature au critique, comme le Gymnase lui a faussé la société.

L'Opéra a remplacé le printemps par des toiles peintes, le chant des perroquets par le gosier de M^^ Damoreau; des cascades qui tombent par une toile de gaze ; les nuages par du carton ; le tonnerre de Tété par des feuilles de cuivre : TOpéra a gâté la nature physique comme le Vaudeville a gâté la nature morale. Or, si les autres hommes peuvent échapper parfois à ces deux horribles natures, le Vaudeville et TOpéra; s'il en est qui vont voir l'Italie, Naples, Florence, le Vésuve ou, à tout prendre, la Suisse, bien qu'elle soit encore tant soit peu Gymnase, ou tout au moins le Berry, la Normandie^ quelque chose enfin qui ressemble à quelque chose, lé critique lin seulj entre tous les hommes, est attaché sans repos à ces deux horribles et fausses natures : la comédie et la toile peinte. { ^rÇ(^ ■' ■ '' ^]

Le dialogue etla chanson, c'est là son domaine;

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ce sont là ses prairies, c'est là son voyage en Italie, son Vésuve, sa province française : le critique est le spectateur éternel de ces toiles, le juge inamovible de ce dialogue; c^est lui qui leur donne toute leur importance; sur lui repose toute cette chose qu^on appelle Fart; il est Tesclave de ce monde de châssis, de coulisses, d'orchestres, de comédiens et de souffleurs, il y est né, il y mourra. Car comment voulez-vous qu'il n'eût pas suivi une autre nature, s^il en eût connu une autre? Et à présent qu'il s'est fait habile connaisseur en TT^ture fausse, comment voulez- vous qu'*'îr se trouve assez d'intelligence, d'âme, d'esprit et de cœur pour se connaître en nature vraie? La nature vraie veut une intelligence vierge, une âme pure, un cœur naïf! Jean- Jacques Rousseau, Chateaubriand^ Lamartine !

Adieu donc à la nature vraie ! Laissez-nous la seule nature que nous comprenons et que nous jugeons : la nature de Montmorency ou de l'Opéra. Pauvre critique !

Cependant le critique, qui est en route, est arrivé dans une grande maison où il est attendu. Il entre dans cette maison par une vaste bassecour pleine de fumier, de poules criardes, de chiens qui aboient ; dans le coin, une mare remplie de canards; la porte d'entrée est au milieu

Petits Souvenirs. y

de la cour. « Voilà, dit le critique, une maison des champs qui ne ressemble guère aux maisons de M. Cicéri. »

Disant cela, le critique met le pied dans un trou d^eau boueuse. « Jamais, dit-il en se voyant si crotté, M. Allan n^entrerait sur son théâtre avec des bottes faites comme cela ! » Malgré ses bottes, le critique est bien reçu. Il se met à table, et il mange ; au lit, et il dort, et cela sans qu'on lui chante le plus petit couplet. Au milieu de son sommeil, il se surprend à chanter un air de la Muette.

C'est bien !

Le lendemain, il se fait apporter sa valise. Il tire de cette valise un pantalon blanc, des bas de soie, un gilet de velours à fleurs, un habit vert^ des gants jaune-serin, une cravate noire et une cravache. Il se regarde dans la glace. « Je voudrais bien que M"e Léontine Fay me vît dans cet équipage-là ! » se dit-il.

Il descend, il croit descendre dans le salon et trouver au salon Justine en bonnet rond, faisant de la dentelle ou parlant à Lafleur. Pas du tout : la femme de chambre de la maison se tient dans Fantichambre; Lafleur s'appelle Gabriel ou Jean.- Ne trouvant personne au salon, le critique entre dans le vestibule. Que trouve-t-il dans le vestibule? Vous croyez qu'il va trouver ces messieurs

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en pantalons collants, en habits verts ou noifs et en gilets raccourcis ? Pas du tout! Ces messieurs sont en guêtres de peau, en gros souliers et en blouses. A Paspect de notre critique en bas de soie, la troupe joyeuse éclate de rire : a Quelle mascarade est-ce là, mon cher? » Puis on le prend par les épaules, et on l'envoie se déshabiller et se mettre au lit. Quand il s'est déshabillé, au lieu de se mettre au lit, il se met à la fenêtre pour voir les chasseurs partir.

Nos chasseurs s'en vont le fusil sur Tépaule, précédés d'une meute et de piqueurs. Un des piqueurs donne du cor; la fanfare retentit au loin. « Voilà pourtant, dit le critique, comment cela se passe dans le ballet de la Tentation. Voici les chevaux, voici la meute, voici le cor! » Disant cela, au milieu des chasseurs, les deux joues rebondies comme celles d'un chérubin, il reconnaît le joueur de cor qu'il a vu à l'Opéra, à cheval, en livrée d'or. De dépit il referme la fenêtre. « C'est une mystification de ces messieurs, dit-ii, il n'y a plus ni cors , ni chasseurs , ni piqueurs qu'à l'Opéra. »

Il sort. Il va se promener tout droit devant lui. 11 admire la beauté et la vieillesse des arbres. Le soleil du matin pénètre à peine dans les dômes de verdure. Les sentiers se promènent en courant au

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pied des chênes séculaires ; il entend des bruits de bêtes fauves auprès de lui.

Un paysan lui raconte que deux mille arpents de ce bois si vieux, si mousseux, si animé, si sombre, appartiennent au même maître.

« Je croyais, dit le critique au paysan, que tous les vieux chênes étaient abattus en France et que la grande propriété n^existait plus ! » Le paysan lui rit au nez.

En rentrant au château, il voit deux choses qui rétonnent beaucoup.

Des pêcheurs ramènent dans leurs filets des carpes, des écrevisses^ des brochets, toutes sortes de poissons. « Il est donc vrai qu^il y a du poisson dans les fossés ? » En même temps , les chasseurs rentrent, chacun de son côté. On porte un cerf dix cors, qui est tombé en pleurant. Il a encore Toeil humide, a II est donc vrai qu'il y a des cerfs dix cors et qu'ils pleurent avant de mourir? » Notre critique tombait de son haut.

Pendant que les chasseurs rentrent lentement, le joyeux musicien sonne une fanfare sur son cor, une fanfare retentissante, qui commence en chantant, et dont les dernières notes sont pleines de mélancolie et de tristesse. Le critique écoute le musicien avec transport.

« Voilà, dit-il, comme il faut donner du cor!

Voilà comment j^aime qu^on chante la fanfare. Vous n'avez pas donné comme cela à TOpéra , Monsieur? »

Le musicien, qui n'était plus dans le domaine du critique, et qui s'en moquait, comme il faisait du cerf étendu là, eut cependant la politesse de lui répondre : « Dites plutôt, Monsieur : Voilà comme il faudrait une forêt à TOpéra; voilà comme il faudrait des chasseurs; voilà comme il faudrait un cerf mort et des chiens altérés , et un écho qui ne dort jamais, et un critique qui écoute pour écouter et non pas pour juger, » ajouta-t-il en souriant. Puis il reprit son cor, et il rentra au château en criant : Hallali, hallali!

Le critique rentra aussi, pensant en lui-même que son métier de critique lui gâtait beaucoup le son du cor. Les dames étaient levées, elles étaient déjà au salon. Alors, ses malheureuses habitudes du Gymnase revinrent au critique. En entrant au salon, il regarda de tous ses yeux, et il ne reconnut plus le monde dont il était juge souverain. Ce n'était plus le même costume, ni le même langage, ni les mêmes travaux. Aucune de ces femmes ne portait le tablier vert de M"e Despréaux, tablier à corsage et garni de dents de loup; aucune n'avait de rubans roses dans ses cheveux, comme M^'e Jenny Colon; aucune ne dessinait au crayon, comme

M'ie Léontine Fay. Vous auriez eu beau chercher dans Fappartement, vous n'y auriez trouvé ni une guitare, ni une harpe, ni aucun des instruments bâtards de comédie, — instruments qui n^en sont pas, — à Tusage des gens qui ne savent pas la musique.

Toutes ces femmes, jeunes ou sur le retour, étaient hâlées par le grand air; elles travaillaient à Taiguille, tout simplement, parlant de choses et d'autres, celles-ci à leurs maris, celles-là à leurs frères, toutes à leurs amis, qui arrivaient là sans façon. Le critique eut beau chercher, il ne trouva pas un petit cousin parmi ces messieurs, pas un prétendant, pas un tuteur surtout, pas un' oncle célibataire, rien de la comédie de M. Scribe. Quand la cloche sonna, on se leva pour aller déjeuner; et pendant le déjeuner on ne parla ni de laitage, ni de beurre, ni de poulet, ni de choses champêtres, ni de rien de ce dont on parle dans Malvina, la Fille à marier, Le plus beau jour de la vie, Chabert, Madame Gibou et madame Pochet; ni comme parle M. Scribe, ni comme parle M. Mélesville, ni comme parle M. Bouilly, ni comme parle M. Ancelot, ni surtout comme parle M. Bonjour : le critique était émerveillé!

Comme on jouait la comédie bourgeoise, il fut curieux de voir un théâtre bourgeois, pour com-

pléter sa collection. Il se fit inviter à deux lieues de là. Il marchait lentement; on l'avertit que, s'il marchait de ce pas-là il courait risque de ne plus trouver de place. Et en effet, quand il arriva, le théâtre était plein. Avant que la pièce fût commencée, on récoutait déjà : la toile se leva enfin.

Les acteurs étaient jeunes et spirituels, les actrices étaient jeunes , fraîches et jolies : tout ce monde-là joua sans prétention, avec aisance, avec gaieté, avec esprit; tout ce monde-là fut charmant. Le parterre applaudit de bon cœur, et notre critique ne savait que penser du plaisir qu'il avait trouvé à ce théâtre. « Ne voyez-vous pas, mon ami, que vous êtes venu là en bon homme, comme il faut venir toutes les fois qu'on veut avoir un peu d'illusions? » — Quel dommage que je n'aie pas le droit d'être toujours un bonhomme! ^) pensait le critique. Il aurait pu ajouter aussi : « Quel dommage que la comédie soit toujours jouée par des gens du métier ! »

Pendant quinze jours, il alla ainsi de surprise en surprise; pendant quinze jours, il fit d'immenses découvertes dans la vérité vraie; il eut des intuitions inouïes, des révélations soudaines. Il comprit en quinze jours, mieux qu'il n'avait fait par les dix mille trois cents vaudevilles ou comédies qu'il avait vus dans sa vie, ce que c'est

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en effet que la société, et la nature, et Tillusion dramatique; il comprit que le théâtre, en faisant la société telle qu^il Pavait faite, Tavait outrageusement calomniée; que la société n^était pas cette chose fardée, niaise, fausse et prétentieuse qu'on voit sur les théâtres; que les petites filles ne se servaient pas de ce jargon sentimental et lourd ; que les femmes mariées ne gardaient pas en réserve ces passions coupables et bizarres; que les hommes n'étaient pas les parvenus ridicules ou les héros boursouflés qu'il avait vus toute sa vie dans les théâtres; que la société avait beaucoup plus d'aménité, de grâce, de liant, de souplesse, de désintéressement, de sentiments honnêtes et de loyauté que ne le disaient M. Scribe et ses collaborateurs. Il comprit tout cela d'un coup d'œil, et en outre qu'on avait défiguré les valets en les faisant si fidèles, si pleins de zèle et de dévouement; qu'on avait défiguré les soubrettes en leur donnant rélégance, les manières, la tournure et le langage de leurs maîtresses; qu'on avait gâté tout ce qu'on avait pu gâter dans ce monde, et qu'on avait menti à propos de tout ce monde; qu'on avait menti en faisant venir le notaire à la fin de la pièce, au lieu d'aller chez le notaire, comme cela se fait toujours; qu'on avait menti en faisant trouver des dots de cinq cent mille francs

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et plus au premier venu qui en avait besoin ; qu'on avait menti en jetant à tort et à travers des drames tant de duels, tant d'enlèvements, tant d'adultères, tant de pertes au jeu; qu'on avait menti toujours et partout et à propos de tout.

Il trouva encore et surtout qu'on avait menti étrangement à propos du vieux militaire sans reproche et sans peur, en bonnet de police et en jambe de bois, ami et conseiller du maître, dévoué à la maison, qui n'a aucun service particulier, mais qui est propre à tout. Notre critique eut beau chercher à quatre lieues à la ronde, il ne trouva pas un seul militaire de ce calibre-là.

Quant à la nature physique, il découvrit que les auteurs et les décorateurs de son temps avaient aussi fort menti sur la nature que sur la société. Quand il arriva à ce vieux manoir où il était invité par un élégant ménage parisien, il s'attendait à voirj comme au Gymnase et à Montmorency, une jolie maison à Titalienne, avec galerie et pavillon; il trouva un vieux monastère en briques rouges et en pierres de taille, un vaste champ de blé noir, au lieu du jardin anglais; la rivière obligée de M. Bavard était remplacée par une mare poissonneuse; le tambourin de M. Sewrin avait cédé la place au cornet à bouquin ; enfin, il lui fut aussi difficile de trouver un banc peint en vert, ou une

grille peinte en vert, qu^il lui avait été difficile^ le matin, de rencontrer un tablier vert.

Il en était tout bouleversé.

Si bien que cette partie de campagne, entreprise uniquement pour son plaisir, tourna au profit de son art. Si bien qu^il revint du vieux château à ses théâtres plus rempli que jamais d'une indicible horreur pour le refrain du couplet , pour la lueur du quinquet, pour le fard des comédiennes; si bien que cette guerre acharnée qu'il avait faite au théâtre en général, et en particulier à M. Scribe, et dont il était en lui-même assez content, lui paraissait à présent molle et inerte; si bien qu'il pleura de rage d'avoir été si longtemps la dupe de ces amours et de ces mariages de comédie, de cet esprit de comédie, de ce monde de comédie, de ces costumes de comédie. Pauvre homme! Il était allé à la campagne pour trouver quelque repos^ et il y refit sa poétique. Or, je ne sais pas si vous le savez, mais apprenez-le si vous ne le savez pas : une poétique, par le temps qui court, est encore plus difficile à faire qu'une constitution.

Quand il fut de retour à la ville, bien malgré lui, son premier soin fut d'aller aux théâtres et chez les libraires, et de demander à voir et à lire les nouveautés des quinze derniers jours. A quoi

on lui répondit que les nouveautés étaient mortes en naissant, comme leurs sœurs. Ce qui ne l'affligea pas beaucoup, attendu que, de cette façon, il était dispensé de les lire et de les voir.

Puis, quand ses amis lui demandaient ce qu'il avait vu dans son voyage, il leur répondait en poussant un soupir :« O mes amis, j'ai vu dans mes voyages ce que vous n'avez jamais vu dans vos théâtres : des fermes pleines de moissons, des moissonneurs qui sentent l'ail, des jeunes premières de vingt ans, des jeunes premiers qui avaient toutes leurs dents et tous leurs cheveux; une conversation sans couplets et un cor de l'Opéra qui jouait à faire aboyer les chiens de plaisir! »

Puis, quand on l'interrogeait encore et qu'il était en petit comité, il ajoutait une histoire qui l'avait frappé beaucoup : « J'ai ouvert un nid de frelons, au pied d'un arbre, dans lequel nid j'ai trouvé des rayons de cire et du miel qu'une abeille eût enviés. »

Puis il reprit son collier de misère, et, trois mois après, il eut tout à fait oublié son village, ses moissonneurs, ses jeunes premiers et ses jeunes premières, et ses frelons aussi habiles que des abeilles, grâce au Gymnase, au Vaudeville, aux Variétés, à l'Opéra, et aux littérateurs d'hier et d'aujourd'hui.

LE

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