PREMIER FRAGMENT
JS^E matin il est entré chez moi de bonne « heure. « Déjà levé! m'a-t-il dit; on voit que vous êtes jeune, et que vous ne savez pas encore la valeur d'un instant perdu. Celui qui a inventé cette belle expression, tuer le
I. Ce fragment, publié en i833 par le journal l'Europe litté" raire, est accompagné de la note suivante :
« L'auteur de VAne mort et de Barnave, M. J. Janin, a composé, dans un moment d'inconcevable caprice, long et brûlant, un roman dont on ne peut pas dire même le sujet. Jamais imagination de romancier n'a été plus loin. L'auteur lui-même, qui, Dieu merci, n'est pas timide, a reculé devant sa hardiesse quand elle a été achevée.
« Son livre est là comme le canot de Robinson Crusoé qui ne peut être lancé à la mer: c'est un livre perdu dont personne ne saura rien, excepté nous, ses confidents et ses amis. Nous ne
temps, était un grand philosophe. Il n'y a pas d'ennemi plus difficile à tuer que celui-là. C'est la vieille histoire de Thydre aux sept têtes renaissantes. Surtout le matin d'un homme, la matinée est si longue! et l'ennui est si grand pour un homme! aussi je suis venu pour tuer le temps avec vous.
— A votre aise, lui ai-je dit. Cependant je vous avouerai que le temps ne me paraît pas aussi long que vous dites; la matinée ne me fait pas peur encore. Il est vrai que je suis si nouveau venu dans le monde que l'ennui peut encore me reprendre; et, en vérité, ne fût-ce que pour la nouveauté du fait, je voudrais en être à l'ennui déjà.
— Cela viendra quand vous n'aurez plus rien
parlerons pas du livre; seulement nous avons obtenu un fragment de ce roman, un fragment très simple et très chaleureux, un simple morceau de prose dans lequel vous verrez le duel jugé et approfondi comme il ne l'a jamais été. Nous avons encore deux ou trois fragments semblables à donner à nos lecteurs, après quoi nous avons bien peur que ce ne soit un roman à jeter au feu. C'est grand dommage, quand un homme d'un esprit si ardent et si ingénieux et d'un style si nouveau et si français s'abandonne trop entièrement à l'imagination, cette folle du logis, qui ne sait jamais où elle doit s'arfêter quand elle n'est pas tenue d'une main ferme par le goût, les moeurs et la raison.
« Dans le roman de i^mn^Cliarlcs est un jeune homme campagnard, perdu dans le vice et la société de Paris, et qui écrit le journal de son éducation. » {Note de Véditeiir.)
à voir et à apprendre, mon ami. Jusqu'à présent la curiosité vous a tenu éveillé, l'avidité de tout voir vous a protégé contre Pennui; le bonheur a voulu que vous vinssiez ici pauvre et nu, puis que vous fussiez riche, puis élégant, ce qui est plus difficile. A présent, vous avez encore plusieurs degrés à parcourir : Tambition, le plaisir, le monde... Une fois là, Pennui vous prendra à la gorge, comptez-y.
— Vous m^avez promis de me faire entrer dans le monde, lui dis-je, aussitôt que je ferais tout ce que font les gens du monde. Je m'y suis appliqué de mon mieux; vous-même vous êtes content de votre élève; qu^attendez-vous pour me présenter?
— J'attends deux choses, a-t-il répondu, que vous sachiez vous battre en duel et monter à cheval ! Et puis j'attends encore que vous sachiez à fond ce que c'est que le vice, ce que c'est que l'amour, ce que c'est que le jeu, ce que c'est que le mensonge et la trahison, et l'hypocrisie et la politique... Il faut savoir tout cela pour entrer dans le monde avec un p6u d'honneur.
— Il faut savoir tuer un homme, répondis- je.
— Oui, dit-il, il faut savoir tuer un homme. Le duel, c'est l'égalité des hommes élevés dans le monde; le duel, c'est le despotisme des forts; le duel, c'est plus qu'un frivole ruban attaché au
chapeau du jeune homme; c^est une fonction physique et morale de la loi qui fait respecter Page mûr. Celui-là est perdu dans le monde des lâches, qui n'a pas le cœur de se battre, et alors les lâches, qui sont sans nombre, font du courage sans danger à ses dépens. Celui-là est perdu dans ce monde où Topinion est tout, qui ne saura pas acheter Popinion d^un coup de feu ou d'un coup d'épée; celui-là est perdu dans ce monde d'hypocrites et de calomniateurs, qui ne saura pas se faire raison, répée au poing, des médisances et des calomnies. La médisance vous déchire mieux qu'une épée nue, la calomnie vous brise bien plus fort que la balle d'un pistolet. Je ne voudrais pas vivre vingt-quatre heures dans la société telle qu'elle est établie et gouvernée, sans le duel.
Le duel est la seule égalité possible dans ce temps d'égalité ; il égalise toutes les conditions, il comble toutes les distances; il réunit les membres épars du corps social; il fait de chacun de nous un pouvoir indépendant et fort; il fait de chaque vie à part la vie de tout le monde; il fait de mon sang ton sang et de ton cœur mon cœur; il prend la justice à l'instant où la loi l'abandonne; seul il punit ce que les lois ne peuvent punir, le mépris et l'insulte. Ceux qui ont parlé contre le duel étaient des poltrons ou des imbéciles; celui qui a
parlé pour et contre était un sophiste et un menteur des deux parts. Nous ne sommes un peu civilisés aujourd'hui que parce que nous avons conservé le duel.
Il est donc de toute nécessité qu'un homme sache se battre. L'escrime est aussi nécessaire dans une éducation faite que la grammaire, il faut savoir se servir aussi bien d'une épée que d'une plume. J'aimerais autant faire une faute d'orthographe que de manquer à parer tierce. Ainsi donc, je serai votre maître d'escrime, s'il vous plaît, et nous nous battrons tous les deux jusqu'à ce que vous m'ayez blessé, Monsieur. »
En même temps il envoyait chercher deux fleurets dans sa voiture. « En garde », me disait-il, et je me suis mis en garde. « Le pied plus avancé, le poignet plus en avant! Fendez- vous! Tenez votre arme plus légèrement. Une, deux! Que votre pied tienne bien à terre, tenez-vous à la terre! Effacez la poitrine; effacez-vous! La têteàdroite.» Il m'a donné ainsi de très longues leçons pendant plus de quinze jours.
Si tu savais quel est cet homme quand il tient une arme! la vue du fer lui donne la fièvre. J'ai senti trembler sa main quand il me plaçait en garde! quand il a découvert ma poitrine, quand il m'a mis droit vis-à-vis de lui! C'était vraiment
un beau duelliste. Mais bientôt mon fer s^est croisé avec le sien. « Une, deux! » On n'a pas Tœil plus rapide! on n'a pas la main plus ferme. Il loue, il blâme, il se récrie. Il me dit quelquefois : « Vous présentez le flanc; rompez-vous. — C'est bien! c'est mal! » Puis il se bat comme s'il avait un ennemi en face ; il s'agite, il se démène ; tout ce que je puis faire à force de sang-froid, c'est d'éviter ses terribles coups de bouton qui me meurtrissent la poitrine et les bras.
Puis, quand nous nous sommes bien battus, il jette là son fleuret, il s'approche de moi, il découvre mes bras et ma poitrine, il compte les coups : a Ah ! pauvre petit, quels horribles coups ! En voici un qui t'aurait percé de part en part, en voici un qui allait droit au poumon, tu aurais entendu le vent siffler dans ta poitrine; en voici un qui te perçait le cœur, grand Dieu! » A ces mots, j'ai cru qu'il allait se trouver mal. Il m'aime tant!
Nos leçons d'escrime continuent; j'ai eu l'envie d'aller dans une salle faire assaut, chez un professeur célèbre; le marquis y est venu avec moi. En entrant, j'ai demandé au maître d'escrime de faire deux ou trois passes avec moi; il m'a trouvé déjà très habile et très délié. Il m'a dit que je me battais peu dans les règles, mais que j'avais le jeu subtil et embarrassant. Le marquis a voulu nous
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voir plus animés; alors nous nous sommes porté des bottes plus sérieuses; c'était vif et hardi, c'était nouveau. Je touchais pour le moins aussi souvent que j'étais touché; on faisait cercle autour de nous; la vue de tant de regards m'enhardit ; la vue du fer opéra aussi sur mes sens; je rompis, je revins, je touchai souvent ; cela fatiguait mon antagoniste; une fois sorti de ses coups et de ses démonstrations, il perdait la tête. A mesure que je m'animais, il se décourageait; bref, je le désarmai; son fleuret a été tomber au bout de la salle ; on m'a applaudi beaucoup, le prévôt a été sifflé.
Ce prévôt est un ancien militaire de la vieille garde, un de ces grognards de romans et de vaudevilles toujours sur le point d'honneur ; insupportables rodomonts à qui l'Empire avait donné de grandes habitudes d'impertinence; du reste, fort entêté de son art, fort jaloux de sa renommée, colère, aimant le vin, bretteur, et ne craignant guère de voir couler le sang.
Cet homme, se voyant désarmé et entendant les railleries cruelles de la salle d'armes, s'oublia jusqu'à porter la main sur moi.
Tu ne saurais croire combien cela fait un effet terrible ; c'est la dégradation qui tombe sur vous. Cette chair qui heurte votre chair écrase l'âme. Vous sentez à votre joue un sang qui y pèse comme
la fange. Le feu de la honte vous dévore; une joue ainsi tachée ne se lave qu^avec du sang.
Je ne perdis pas mon sang-froid; je frappai mon fleuret à terre et j'arrachai le bouton.
Mon antagoniste en fit autant; ce fut Faffaire d'une seconde; le bouton vola, et le fer redevint mortel des deux parts.
Et nous nous précipitâmes l'un sur l'autre avec une rage inconnue. Moi, surtout, j'étais au ciel. Ce n'était plus l'escrime ordinaire, ce n'était plus le même fer, ce n'était plus la même terre, c'était une situation toute nouvelle, c'était un combat, c'était une boucherie. Ciel et terre î je ne puis dire ce qui se passa dans mon cœur. Vois-tu, moi en présence de ce vieux soldat, en présence de ce spadassin habile; moi tout nu devant cet homme qui aurait pu être mon père; moi me vengeant d'un affront brutal, c'était la génération nouvelle heurtant la génération passée, c'était la Restauration aux prises avec l'Empire, c'était le citoyen en garde contre le soldat, c'était le jeune homme qui disait au vieillard : Vieillard! Son épée me passa sous le bras, en voulant parer je glissai, je tombai ; il vint frapper du ventre sur mon fer. 11 était mort.
. On emporta le marquis, évanoui, dans sa voiture. Je jetai ma bourse à la femme de ce malheu-
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reux; elle reçut ma bourse comme si je lui eusse payé son cachet trois fois sa valeur.
Tu ne sais pas ce qui se passe dans Tâme quand on a tué un homme. C'est une abominable sensation. Voir tomber au bout de son fer cette vive et puissante création! sentir à peine que votre fer enfonce dans cette vie, et au bout de votre épée trouver une âme! une âme immortelle! subir ce dernier et vague regard du mort, qui ne sait pas au juste ce que doit chercher son dernier regard ! sentir à ses pieds cette masse inerte, et se dire que tout à Pheure, à Tinstant, ici même, ici, ce grand corps animé s'agitait autour de vous, avec du feu dans les yeux, et du feu au bout de son épée, et du feu dans son cœur! ce grand silence qui succède à un si grand bruit! horreur! — horreur! — et cependant, puissance aussi ! — et cependant, volupté aussi! — et cependant, joie immense d^avoir échappé à la mort! — et cependant, estime des hommes, et son estime à soi , car les hommes savent et vous savez aussi que vous n^avez pas eu peur !
Oh! je conçois la guerre! je conçois les mourants et les morts! je conçois les cadavres! je conçois toutes les rages de Thomme! je conçois tout à présent. J'ai appris la vie et la mort sur ce cadavre, aussi bien que Thomme qui dissèque. J'ai
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appris le courage sur ce cadavre. J'ai appris le duel sur ce cadavre, j'ai appris combien un homme est peu de chose, et combien il meurt vite, sur ce cadavre! J'ai appris ce que c'est qu'une épée, sur ce cadavre ! Merci, pauvre homme, merci de ton injure ! merci de ta main sur ma face! merci de ta brutalité des camps! Merci! tu meurs pour moi aujourd'hui, merci! Ta vie va profiter à ma vie, ton sang à mon sang, ton àme servira de défense à mon âme, ton corps à mon corps. Quelle que soit ton injure, je te pardonne à ce prix, je suis chrétien.
Ce qu'il y a de singulier, et ce qui donne un étrange démenti à cette loi sublime : Homicide point m seras! c'est que, depuis mon duel, tous ceux qui en ont su quelque chose, loin de me regarder comme un monstre taché du sang de son semblable, me regardent au contraire avec beaucoup de politesse et de courtoisie. Si le mort n'était pas de mon rang, il était passé maître en fait d'armes, ce qui égalise bien des conditions. Enfin, rien n'égale la considération dont je jouis depuis ce malheureux jour. Seulement j'ai bien peur d'avoir beaucoup grandi dans l'estime de mon portier.