‹ Petits souvenirs. Avec une eau-forteChapitre 34 sur 40 · DE POLICE · texte numérisé non relu

DE POLICE

L s^agissait d'une expédition difficile : un faussaire à arrêter; un misérable, actif, léger, Poeil au guet, habitué à flairer d^une lieue un limier de justice, qui d'un seul regard reconnaissait la préfecture; et, comme Tagent dont j'écris l'histoire, était un habile entre les habiles , un ancien de la brigade , honoré de l'amitié et de l'estime de M. Vidocq , c'était lui qu'on avait chargé de cette im.portante affaire. Dieu sait s'il en était fier et s'il remerciait sa bonne étoile.

Il se prépara donc le matin aussi minutieusement que possible, relevant sur son front sa plate chevelure, se donnant le sourire d'un simple bourgeois, l'insouciance nonchalante d'un rentier

et cette curiosité inoffensive d'un politique en plein

vent attrapant çà et là une nouvelle, et se Tassaisonnant par de bons arguments à la façon du Constitutionnel. En un mot, il entrait ce jour-là dans son plan de se faire honnête homme, et, après un instant d'étude, le plus fin y aurait été pris.

Après quoi, comme il savait bien que dans le monde Thomme physique n'est pas tout, et que malgré ses beautés naturelles il s'agit encore de le vêtir, notre inspecteur se mit à réfléchir à Fhabit qu'il mettrait pour être au niveau de la confiance contemporaine. Il y a quinze ans, quand Fhéroïsme guerrier était à la mode, envahissant la lithographie naissante et rajeunissant les théâtres du boulevard, le déguisement le plus honorable et le plus rassurant était une longue redingote boutonnée jusqu'au menton , une croix d'honneur, une large paire de moustaches et un vieux chapeau; plus tard, ce fut le tour de l'aristocratie : l'habit neuf, le linge fin, la dentelle, les bas de soie, de quoi ruiner toute la rue Sainte-Anne; aujourd'hui, l'intelligent employé ne trouve rien de mieux que l'habit marron, le pantalon gris, l'air moitié riche et moitié économe, une véritable tournure d'électeur parisien tout rempli de liberté, d'espérance et tout fier de son crédit.

Mais comme il s'habillait, méditant sa ruse et

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tirant de ses traditions quelque bonne fourberie peu usitée, sa femme lui présentait en souriant un pantalon bleu, un chapeau galonné et une élégante redingote toute neuve. Cest un présent de monsieur le préfet de police^ lui dit-elle. L^éclat inusité de ce vêtement, la grâce avec laquelle il était offert, la fierté de sa compagne, il n^en fallait pas moins pour faire tourner la tête au plus expérimenté; il se laissa donc habiller, il embrassa sa femme, jeta un dernier coup d'œil sur son enfant qui dormait, mit dans sa poche son livre de signalements, et il sortit pour ne rentrer, selon sa coutume, que dans la nuit.

Vous n^avez peut-être jamais remarqué la démarche d'un agent de police, ce regard agité qui embrasse à la fois la droite et la gauche, le devant et le derrière, qui saisit en même temps les immondices de la borne et le riant pot de fleurs du quatrième étage. Ainsi marchait notre homme, heureux de tous ces détails de la vie sociale, s'amusant à deviner des figures, et tout fier d'être une fraction de cette jurisprudence extraordinaire sans laquelle il n'y aurait pas de capitale dans le monde. Il marchait donc, joyeux et dispos, sMtant bien assuré de n'être pas connu dans un quartier qu'il n'habitait que depuis six semaines, quand, au détour d'une rue, il se trouve en pré-

scncc de quelques femmes jeunes et vieilles qui tenaient leur cercle de chaque matin autour de la laitière du quartier. «Tiens, s'écria Tune d'elles, voici un agent de police ! » Et toutes le regardèrent comme si on leur eût dit : Voici le diable. «Vous allez me compromettre, s'écria la laitière, et faire confisquer ma voiture et mon chien. — Comment cette servante me connaît-elle ? » se demanda Tagent tout intrigué, et il continua son chemin en hâtant le pas.

C'était dans le faubourg Saint - Marceau , un quartier populaire s'il en fut, ami de la bouteille et de l'égalité, bien fécond en rixes violentes et fertile en coups de pied, précédés de terribles menaces. Une dispute s'était élevée à la porte d'un marchand de vin; on se battait à outrance; les spectateurs étaient intéressés et attentifs, plutôt par curiosité, par habitude, que par tout autre motif. Notre agent s'avança dans la foule; mais au moment le plus intéressant, à l'instant même où l'un des adversaires, à moitié terrassé, la tète courbée et le genou plié, allait s'avouer vaincu, une voix s'élève de la foule attentive: «Voilà un mouchard ! voilà un espion! Séparez-vous, vous vous battrez ce soir. » Et les mots injurieux de voler de bouche en bouche. Notre homme se retira prudemment au milieu des huées publiques, portant envie plus

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que jamais à son ancien chef, qui s'était trouvé assez riche pour avoir une maison de campagne à Saint-Mandé.

« En vérité, pensait-il en lui-même, il faut aujourd'hui que je sois bien malheureux : tout le monde me connaît aussi bien que si les rôles étaient changés. » Et du même pas il entrait chez un boulanger, et il trouvait des pains d'une probité toute légale; il entrait chez un débitant de tabac, et pas une prise de tabac étranger; il traversait les halles, et pas une marchande en contravention , pas un paysan qui s'avisât de vendre au delà de Tespace fixé. « Le monde est bouleversé, pensait-il : pas un petit délit pour mon déjeuner; si cela dure, il me faudra mourir de faim, moi, ma femme et ma jolie petite fille », et il devenait triste comme si on Teût envoyé à FÉcole de droit un jour d'insurrection.

Puis il en revenait à son affaire principale, à la gloire et aux récompenses qui Taitendaient s'il arrêtait le voleur en question, et il se glissait ie long des rues pour arriver à ce repaire : son plan était de se présenter incognito, de parler à l'individu en titre sous un prétexte spécieux, de bien reconnaître les lieux, et de l'arrêter sans qu'il s'en doutùt. Arrivé à la porte, il demanda d'un air insouciant : « Monsieur un tel?» Le portier lui répondit

en riant : « Allez lui parler! » Comme il était seul, le valet le fit pénétrer jusqu'à son maître. Mais que devint-il quand il se trouva en sa présence ! « Monsieur de la police, lui dit Thomme, si ma fenêtre ne donnait pas sur la rue, vous ne sortiriez pas par la porte. » A cela que pouvait dire un inspecteur de police qui s'attendait à être pris pour un gentilhomme, et qui se préparait à répondre en conséquence? Il sortit précipitamment, trop heureux d'en être quitte pour la peur, et désespéré d'avoir perdu son métier, le seul métier qui lui restât depuis qu'il n'y avait plus de censeurs. Il allait se précipiter à la rivière, déjà il était sur le Pont- Neuf, quand, jetant par hasard un coup d'œil sur un miroir suspendu à une boutique, il aperçut, ô douleur! son chapeau galonné, son pantalon bleu, et cette belle redingote ornée de boutons blancs, avec cette expression significative : Préfoc twe de police de Paris.

Vous jugez s'il fut honteux! il fut si honteux que, pour rentrer à sa demeure, il prit un fiacre, le premier fiacre qu'il eût payé de son argent; le cocher, en ouvrant la portière, accrocha son carrick galonné, (i Maudite livrée î jura-t-il entre ses dents. — Pas plus maudite que la mienne», lui répondit le malheureux inspecteur en jetant sur lui-même un mélancolique regard de pitié.

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