MADAME DE GENLIS
(Morte en i83i )
E veux parler pour la dernière fois de cette femme errante, de cette muse à pied, de cette tricoteuse de romans et de belles éducations, M^^ la comtesse de Genlis. On la croyait morte depuis cent ans, et elle n'était pas morte; elle râlait encore dans la boutique du libraire Ladvocat, cette pédante qui fut un des scandales des dernières années scandaleuses; paradoxe en jupons, un des jouets de la philosophie et du bon plaisir de feu M. le duc d'Orléans. Le prince, en cet état de révolte ouverte où il s'était mis avec tous les usages reçus, avait trouvé qu'il ferait une bonne farce au roi de France, s'il abandonnait l'éducation de ses enfants à cette femme compromise; et tous ses enfants, les princes et la princesse, il les avait livrés à la petite Genlis, qui jouait de la harpe et qui faisait égale-
ment bien des châteaux en Espagne, des constitutions, des traités d'éducation, des cantiques et des chansons.
Cette femme avait refait trois choses, qu'il ne fallait pas refaire absolument : V Emile, VEncyclopédie et le Contrat social. Elle eût refait, au besoin, la Henr^iade et la Pucelle ; on lui doit cette idée admirable d'un Théâtre d'éducation, car on pensait en ce temps-là que le théâtre pouvait élever quelqu'un ou corriger quelque chose. Fi! la pédante; ah! le doigt taché d'encre, l'éventail en férule et quelle abominable odeur de vieille encre et de musc éventé!
Cependant, aux premiers jours du régne, ce fantôme en robe feuille-morte avait encore accès au Palais-Royal; elle était encore la bienvenue pour ce prince sérieux qui l'avait appelée autrefois : Marnant La sœur du roi avait des déférences pour cette Alecto des belles-lettres, et plus d'une fois les petits princes, enfants sans volonté, se virent forcés d'embrasser le museau de cette barbouillée de tabac. Cette femme, en ce lieu choisi d'urbanité, d'élégance, de libéralisme et de politesse, m'a toujours semblé le meilleur témoignage qu'on pût rencontrer de la bourgeoisie attentive et reconnaissante de M. le duc d'Orléans, devenu roi ; comme aussi cette femme était une grande preuve de la haute