‹ Petits souvenirs. Avec une eau-forteChapitre 37 sur 40 · MADAME DE GENLIS · texte numérisé non relu

MADAME DE GENLIS

intelligence qui ne s^était pas faussée à son école, et de ce beau naturel que ni l'exemple ni le conseil de cette amphibie n'avaient pu gâter. On l'appelait encore Maman Genlis, et cette vieille femme bavarde, indigente par sa faute et ruinée à triple couture, en était réduite à faire une concurrence honteuse à la Contemporaine, qui était sa contemporaine.

A la fin tout finit, même l'écriture de ces sempiternelles. Elle finit donc et rendit, dans un asthme suprême, cette âme éventée et cet esprit de bois blanc, bons à faire des commérages et des manches de couteaux à ouvrir des huîtres.

Sur le tombeau de cette infante, au mont Valérien, dans un cimetière de luxe et de rencontre sur lequel spéculaient les jésuites de ce temps-là, et que le génie a couvert d'une forteresse imprenable, elle fut enterrée en toute cérémonie; même un des assistants, un faiseur de vers latins, nommé Nicolaus Eligius Lemaire, homme fameux pour avoir étouffé Virgile, Horace et Cicéron sous le poids de ses commentaires, prononça cette jolie et élégante sentence sur le tombeau de M^e Je Genlis : ce Nous ne ferons pas l'éloge deM^^e de Genlis, son plus bel éloge est sur le trône ! »

On ne dit pas que M. le procureur général ait poursuivi pour diffamation Nicolaus Eligius.

ŒTHE est mort. Le vieillard poète !

L^imposante voix qui réveilla l'Allemagne poétique, elle se tait! Le seul homme qui régnait par la pensée autant que régna Voltaire, il n'est plus!

Ceci est une grande révolution achevée, un grand fait accompli. Weimar, la jolie ville, est en pleurs, l'Allemagne est en deuil; le tombeau préparé à côté du dernier grand-duc vient de s'ouvrir : Gœthe va descendre à côté de son prince bienaimé !

Les journaux allemands qui racontent cette mort entrent à ce sujet dans de minutieux détails. L'affliction va jusque-là, qu'ils parlent de cette mort comme on parlerait d'une mort vulgaire. Pas d'éloges! Quel éloge serait à cette hauteur! Pas de biographie; qui ne sait pas cette biographie

par cœur? Voici ce que Ton dit du vieillard. Il languissait depuis quelque temps, Phiver lui avait été rigoureux et difficile; il respirait difficilement, il appelait le printemps de tous ses vœux. Encore un printemps, un seul printemps à Fauteur de Werther et de Goet^ de Berlichingen ; laissez-lui voir encore la nature se parer de feuilles et de fleurs; qu'il 'prête Toreille à ce bruit de campagne qu'il appelle. L'hiver est bien long au vieillard, il est bien long au poète ; Gœthe appelait le beau temps.

Puis, à défaut de printemps, il se replongeait dans ses études favorites, Thistoire, cette poésie de science inépuisable; Thistoire , ce drame qui ne finit pas; l'histoire , ce perpétuel roman qui va, qui vient, qui varie dans tous les sens, qui sans cesse se noue et se renoue sans se dénouer jamais !

Vraiment, ce que voyait Gœthe à l'histoire, ce qu'il y voyait de nouveau, je veux dire : c'était lui qui avait fait toute cette histoire, lui qui avait produit toute cette poésie ! Remontons seulement au XV II le siècle; Gœthe a été tout leXVIII^ siècle en Allemagne.

Voltaire mort, les élèves de son école, écrivains moins châtiés mais non moins éloquents, se mirent à jeter dans le monde toute la philosophie

du maître. On fit un appel violent à toutes les libertés, à la liberté de conscience d^abord. On porta les mains sur toutes les règles; Part poétique succomba le premier. Diderot, fougueux boute-entrain de tout ce bouleversement de PEurope, bâtit une poétique en Tair. Il fit tout ce que peut faire un homme, mais il le fit en courant , il jeta tous les germes de la révolution qui devaient mûrir sous d^autres mains. Il ensemença à la hâte cette terre déjà préparée à Tavance, et tout cela grandit et monta à la bâte! tout pêle-mêle, çà et là, bien et mal: drame, histoire, philosophie, romans; ou donc cela pouvait-il aller? où serait allé Diderot? Dieu lésait! mais la moisson n'eut pas le temps de mûrir; le grand prêtre de cette révolution fut arrêté par la mort, et ses principes arrêtés par quelque chose de plus puissant que la mort même, la révolution de 89!

La Révolution ne laissa prendre aucun développement à rhistoire, à la poésie, à la philosophie du XVII le siècle. Elle ne laissa respirer ni les opinions ni les hommes; elle étouffa tout ce qu'elle put étouffer, les opinions surtout. La Révolution partie, vint l'autre monde politique, positif, guerrier, pressé d'avancer, peu jaloux de poésie et de beaux-arts , et de tout ce qui faisait l'occupation des siècles précédents.

Le XVIIIe siècle est mort sans avoir produit la moitié des fruits qu'on en attendait.

Sans Diderot, le XYIII^ siècle serait mort pour la France, pour PEurope. Il serait étouffé comme sont étouffées toutes les opinions de transition. Mais Gœthe, le poète, veillait sur ce dépôt sacré; il avait emporté de France les opinions et la poésie du XYIII^ siècle; il avait enfoui dans son cœur et dans son âme les trésors jetés au hasard; il avait profité de tous ces vers abondants d^esprit et de mœurs; il avait vu Diderot, il fut Gœthe. Regardez et suivez-les tous les deux. Diderot fait le roman, un roman tout neuf, Jacques le Fataliste^ par exemple. Il Jure, il s^exalte, il aime avec les étreintes de la passion, il s^emporte avec les Jurements de la colère, il est peuple, il est populace; il est amoureux à outrance, il fait le roman en prose, si je puis dire. Gœthe aussi fait le roman en prose, le roman sérieux à tous, le roman familier qui s^inquiète des moindres détails domestiques , — par exemple, de la poussière que Charlotte essuie sur les pistolets de Werther* Jacques le Fataliste existe, Werther tsi fini. Puis Diderot trouve le drame bourgeois.

Dans le drame on pleure, le Père de famille embrasse ses enfants; la vie riche se déroule simplement quand elle est simple, exagérée quand

elle est exagérée; le drame bourgeois, chassé de France, se retrouve en Allemagne, chez Gœthe le poète.

Quel drame! puis, quelle poésie simple et bourgeoise ! Aussi l'Allemagne, se voyant tout à coup au niveau du XVI 11^ siècle français, et sans aucune espèce de transition, PAllemagne bondit de joie! concevez-vous cela! Elle passait à pieds joints sur le XV 11^ siècle, cette nature allemande; elle était condamnée à ne pas avoir de XVII^ siècle, et elle se réjouissait d^aller tout de suite au XVI 11^!

Étonnez-vous donc que le grand siècle soit en mépris en Allemagne! PAllemagne Tignore. Et c^est elle qui nous a enseigné une grande partie du XVI Ile, des raisons pour Texpliquer, non pas pour justifier son dédain!

Poursuivons : le roman de Diderot reproduit sa tragédie reproduite, Gœihe se met à reproduire la sceptique moquerie du siècle. Il regarde le monde sous le côté artiste , il fait son roman de Wilhelm Meister; il trouve Mignon, que lui ont volée tant de romanciers et de poètes ; il s'est vu à là suite de ce peuple d'artistes ruinés, en guenilles, plein d'amour, Gœthe si grave ! Que vous diraije? Il a suffi à représenter en Allemagne tout notre siècle passé , tout notre siècle asphyxié par 89 ! Même il est un fait bien étrange, que le plus bel

ouvrage de Diderot, perdu pour nous, longtemps perdu , du moins, le Neveu de Rameau^ Tartiste mendiant, histoire dramatique de gens déguenillés, tel qu^il a existé longtemps, trop longtemps chez nous frivoles ! c^est Gœthe qui nous Fa donnée le premier. Il a traduit cette histoire des Français encore plus textuellement qu'il n\\ traduit le XVI 11^ siècle tout entier; et il a fait si bien cette histoire sienne qu'on Ta crue longtemps sienne en effet. Puis est venu le véritable Neveu de Rameau, qui n'était pas mieux écrit que la traduction de Tallemand.

Le XVI 11^ siècle nous est donc revenu du fond de FAllemagne comme nous reviennent tous nos systèmes, mais agrandi, complété, aussi allemand que français.

Nous avons traité le XVI 11^ siècle comme une conquête, nous nous en sommes.occupés beaucoup. Ainsi a vécu Gœthe; il a été le miroir fidèle de nos opinions, de notre esprit, de notre art, Fart français ! Aussi a-t-il été entouré d'hommages et de louanges. L'Allemagne et la France ont rivalisé à qui le comblerait le plus. Elles ont reven* diqué Tune et Tautre cette gloire à deux faces : Gœthe est resté à l'Allemagne^ sa patrie; mais, par son génie, il appartient à la France! Le deuil sera double à Tannonce de cette mort.

Goethe a ce grand mérite dans un monde qui s''occupe si fort de politique, c'est que Gœthe était artiste avant tout. L'art a été toute son occupation, toute sa vie, tout son amour. Il a poussé Fart à des bornes inconnues. Ses poèmes les plus simples sont devenus de grandes réalités à force de génie. Faust^ qui est à Gœthe, fut d'abord une romance populaire, un rêve, moins que rien.

Puis Faust grandit, appuyé sur la blanche épaule de Marguerite^ une création tout entière dont nos plagiaires ont abusé si fort.

Faust et Marguerite, c'est-à-dire l'esprit et l'innocence, la force et la faiblesse, l'homme et la femme, en lutte Tun et l'autre, se combattant l'un l'autre, et la faiblesse triomphant de la force, l'innocence triomphant de l'esprit, la jeune fille du damné î Voilà tout le poème. Il frappa l'Europe de stupeur, il foula aux pieds tout Diderot, il écrasa l'immoralité du poète, il lit en grande partie le génie de lord Byron.

Tant il est vrai que le poète n'est pas un homme isolé: il tient à une chaîne dont le premier chaînon est au ciel.

Goethe est mort, mort à temps comme tous les grands hommes, mort quand sa tâche était finie, mort complet!

Voyez la poésie expirer en Europe. Les faits

politiques remplacent les fictions; la narration reste seule, l'histoire reste seule : il n'y a plus de poètes dans le monde, il n'y a plus que des peuples et des rois. Quel dommage!

Gœthe est mort ! Il était devant sa fenêtre sans soleil comme J.-J. Rousseau; quinze jours encore, il voyait un printemps de plus î Voici comment s'exprime la gazette de Weimar : Monseigneur est mort dans son fauteuil.

N danse encore. Les révolutions poussent au plaisir; le bal est le contraste de rémeute. Si donc un peuple s^amuse beaucoup, dites-vous qu^il a beaucoup souffert. Si le peuple s"'amuse trop, dites-vous qu'il va bientôt mourir. Nous n'en sommes pas encore à nous amuser trop. Dieu merci! Le Gymnase et le Théâtre-Français y ont mis bon ordre. Cependant on danse.

On danse masqué et non masqué. Des bals vulgaires, nous n'avons rien à dire; le bal bourgeois ressemble à tout le monde. En avant deux! et puis: La chaîne anglaise l voilà tout. Le bourgeois, ce type éternel du niais, il saute, il saute! il se met en nage et en gilet de flanelle! Sa femme porte des

robes de gaze et des rubans de six pouces de largeur comme ses souliers. Heureusement qu^il y a des bals d'artistes. C'est d'un bal d'artiste que nous voulons parler.

Pauvre et ingénieux diable ! l'artiste se jette à corps perdu dans toutes les folies de son cerveau; il aime l'éclat, le bruit, le bizarre, la parure ravie au moyen âge; il consent à être pauvre et bonhomme toute l'année, pourvu qu'il soit chevalier, empereur, roi un jour, roi une heure^ roi dans un bal! Apportez le velours, les broderies, les fines dentelles, les bottes retroussées, les éperons d'or, le chapeau orné de plumes blanches ! Tout cela pour toi, artiste !

Demain il reprendra sans murmurer son feutre ciré, son pantalon trop long, son habit trop court, son manteau ouvert à tous les vents. Que lui importe? il a été une heure dans l'hermine, une heure dans la pourpre et la soie, une heure ainsi fait aux yeux des hommes et des femmes !

Il n'aura plus froid tout le reste de l'hiver.

Qu'importe à lai s'il est humilié, méconnu, pourchassé, si son œuvre est marchandée comme un ouvrage vulgaire? Il a rêvé une heure qu'il était le seigneur féodal d'un grand château , qu'il avait des tourelles gothiques et de grandes salles où se promenaient ses vassaux armés.

L'artiste, dans sa joyeuse folie, ne recule pas devant les noms propres ; il n'est pas de costume qu'il refuse de porter, pourvu que ce costume soit à sa taille. Si cela lui plaît, il sera François ler à longue barbe et à large fraise; il endossera la cuirasse de Charlemagne, comme s'il était un des douze pairs. Offrez-lui la robe de Rabelais, la robe de Rabelais ne lui fera pas peur; il endossera cette robe savante, et, avec cette robe, la verve caustique, la satire ingénieuse, la malice inépuisable de celui qui la portait.

Cette année , les bals déguisés sont en grande faveur. On échappe par tous les moyens possibles à la réalité de l'époque présente : triste époque! On se renverse de toutes ses forces sur le temps passé; on revient avec délices aux jours de vieille histoire et de chevalerie romanesque; nos femmes constitutionnelles se parent comme pour un tournoi, elles aussi ne refusent aucune transformation bienséante.

Il en est plus d'une qui se pare de la robe de Diane de Poitiers, et qui cache sous la collerette de la maîtresse royale le cœur de la reine Blanche. Oh î c'est un beau coup d'œil, croyez-moi, à minuit, quand le lustre étincelle sous la clarté des bougies, quand la danse animée se répand çà et là dans le salon, comme un vase de parfum qui dé-

coule à pleins bords, quand la yalse animée, Foeil en feu, le sein haletant, les cheveux épars , bondit comme une jeune lionne au son dévorant de l'orchestre. C'est un ravissant plaisir de revivre soudain tout ce moyen âge, si orné et si naïf; c^est un beau spectacle de voir se démener ces jeunes hommes et ces jeunes femmes dans ces lumières, dans ce bruit, dans ce silence, dans ces murmures flatteurs, dans cette muette admiration de la foule qui regarde!

Cest une grande joie, voyez-vous, de se sentir redevenir jeune , à Faspect de tant de folâtre jeunesse; une grande joie d^oublier la Russie, la Pologne, TEspagne, la France même, le monde entier, et les terreurs, et les vanités, et les révolutions, et les pestes errantes de ce monde, au m.ilieu de Fenivrement d'un bal !

Voyez tout cela; les âges et les siècles et les passions diverses se confondent : Charles-Quint donne la main à Bayard , Louis XIV est tutoyé par M. de Louvois, Mlle ^ie La Vallière salue en riant Ninon de Lenclos, la duchesse de Montespan embrasse la laitière des Alpes. Pierrot sen de partner à M. de Metternich, Gille donne un coup de poing à Tempereur Alexandre , et le Grand- Turc danse la gavotte! voilà pour le fantastique du bal; quant au grotesque, soyez tranquille, le

grotesque n'est pas oublié, le grotesque est la condition indispensable de toute assemblée sérieuse ou plaisante, le grotesque se glisse partout en France, en haut et en bas, dans le palais et sous le chaume, chez le juge et chez la danseuse; le grotesque est de toutes les saisons et de tous les âges.

Voyez dans le ciel, il y a des nuages qui sont grotesques! regardez une grande ruine : vue sous un certain aspect, la ruine est sublime; avancez ou reculez d'un pas, elle est grotesque; ce grand monument qui vous paraissait si beau tout à Theure , à présent vous fait une horrible grimace. Je suis sûr que Victor Hugo lui-même a éclaté de rire plus d'une fois en regardant les tours Notre-Dame, même avant la conspiration.

Ainsi pour le grotesque de notre bai, et, pour ne citer qu'un exemple, j'ai vu le jésuite Malaguada présenter une glace à M^ie Taglioni; j'ai vu Christophe Colomb et Louis XV jouer avec acharnement une pièce de dix sous à l'écarté; le même soir, le pacha de Janina fumait du tabac de la régie dans une pipe culottée par un Suisse, dans le corps de garde du Carrousel.

Ainsi, jeunes gens de notre époque, quoi que fassent les révolutions , votre jeunesse aura son cours. Samedi passé, n'étions -nous pas encore

au milieu de la vapeur d'un bal? Presque tous nos contemporains étaient venus à ce bal , ils étaient presque tous artistes, car l'artiste, c'est le grand seigneur des temps de révolution.

L'art, c'est la seule supériorité qui reste debout quand toutes les autres sont renversées; ils étaient venus à ce bal , parés de leurs plus beaux atours ; on eût dit, à les voir dans ce vieil hôtel qui touche à l'Opéra, que l'ancien Opéra s'était déchaîné tout à coup. Il y avait là réunis tous les noms possibles: poètes, historiens, comédiens, hommes d'État, journalistes, ces rois du monde. On était bon, on était joyeux, chacun se faisait bonhomme, hommes et femmes; vous les nommer tous, la chose est impossible : les deux Devéria, Devéria l'aîné en costume du siècle de Louis XII ï, donnant le bras à sa jolie femme; Eugène Lami, Léon Cogniet en paysan espagnol; Alfred de Wailly, le professeur de rhétorique, si ennemi des bourreaux, des vampires et des goules, habillé en bourreau rouge du moyen âge; M'^^ Mars, Italienne sur le retour, mais toujours jeune par la taille, par les mains, par la voix; Arago en Tyrolien des montagnes; M'ie Taglioni , dédaigneuse célébrité, qui s'est retirée à onze heures, comme si elle eût déjà fait trop d'honneur à la fête; Monnier, si triste et si sombre qu'on le prendrait pour un faiseur de vau'

devilles; Gavarni^ travesti comme une de ses gravures de la Mode, et tant d^autres.

Mais, il faut être juste, les deux rois de la fête, les dieux du grotesque dans cette nuit enflammée, c^était Dantan d'abord, et ensuite Etienne Béquet.

Vous connaissez tous Dantan. Il a fait de la caricature en plâtre; il a anatomisé la figure humaine , comme Picard a fait les ridicules de la nature humaine. Il nous a montré Rossini sans sa peau ; il a métamorphosé Perrot en grenouille, Lépaule en chien, Cicéri en obélisque, Alexandre Dumas en nègre', Horace Vernet en Chinois , et jusque dans la belle et pensive figure de M"^^ Malibran il a trouvé une difformité. Jugez après cela du talent de Dantan !

Dantan est venu à ce bal trois fois. La première fois C'était un plâtrier ambulant, portant sur sa tête ses plâtres enluminés; artiste italien et pauvre artiste , qui vous vendra pour un sou ia tête de Napoléon ou de César.

La seconde fois qu'est venu Dantan, il était habillé en capucin, accablé sous le poids de Page et de la chaleur , tendant la main d'un air goguenard comme un saint homme qui est bien sûr de n'être pas refusé. La robe du moine venait de Rome, terre classique des moines; on la reconnaissait à ses taches et à ses trous.

Enfin, à sa troisième apparition, Dantan n'était plus qu'un Turc de la Courtille: un torchon pour turban, une veste à paillettes d'or, un pantalon crotté, et au beau milieu du derrière un large coup de pied , boue de cabaret, signe distinctif de ces sortes de Turcs.

Le bal était au milieu de sa joie, quand tout à coup, les portes ouvertes à deux battants, on a vu entrer l'Amour : non pas l'Amour d'aujourd'hui, l'Amour qui bâille et s'ennuie , mais l'Amour d'autrefois, l'Amour du XVI 11^ siècle et des mousquetaires noirs; gros Amour replet, rebondi, rubicond, chauve, qui sort des grasses tavernes, spirituel, hardi, moqueur; Voltaire par l'esprit, Falstaff pour le corps, aimable à faire peur. Cet Amour portait les ailes, le carquois , la culotte, les flèches et les faux mollets de l'Amour de l'Opéra. Pour comble d'assaisonnement, il avait des pantoufles vertes , et un large ruban de la Légion d'honneur décorait sa poitrine couleur de chair. Pauvre ruban de la Légion d'honneur, parodié même par l'Amour de l'Opéra î

Ce gros et spirituel Amour s'appelait tout simplement Etienne Béquet...

Toute cette fête, tout ce luxe*, toutes ces causeries si entrecoupées, si abondantes, tout cela a duré jusqu'à six heures du matin; les danseurs

DOO

sortaient à peine, que le soleil, déjà brillant comme un soleil de mars, se glissait furtivement dans la chambre à coucher de M^e Duponchel.

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