‹ Petits souvenirs. Avec une eau-forteChapitre 38 sur 40 · LE/ CARNAVAL · texte numérisé non relu

LE/ CARNAVAL

E printemps a pour lui les fleurs de ramandier et le parfum de la rose, Fêté s^endort sur la gerbe jaunissante, Pautomne se cache sous le pampre vert ; les trois belles saisons se donnent la main, et, réunies par la même guirlande, elles s'en vont, bondissantes et joyeuses, à travers Tannée, qui ne sait à laquelle entendre : printemps, été, blond automne! L'hiver est tout seul!

îl se sépare violemment des autres saisons, ses jeunes sœurs; il est morose, il est triste, le ciel ne lui a donné que la neige et les frimas; heureusement les hommes de tous les pays lui ont donné le carnaval.

Le carnaval est Tamandier en fleurs de Thiver. Vive le joyeux, le friand, l'amoureux, Fîmpré-

voyant, Pironique carnaval! Il arrive à Pinstant où rhiverest plus sombre, où le froid est plus vif, où le ciel est plus triste! Écoutez, le carnaval est là : écoutez ce bruit d^instruments dans les airs. Antoine disait au sortir du festin :

Ce sont les dieux qui s'en vont!

Nous disons, nous : C'est le carnaval qui arrive !

Il arrive! Le vieil hiver couronne sa tète du pampre des buveurs. Comme il est rajeuni, le vieil hiver! Le voilà qui cache ses rides sous le masque; le voilà qui prend les costumes les plus fous! En avant! en avant! les feux brillent, les nuits s^éclairent, la grande fête commence!

Là ville est piquée de la tarentule : on s'amuse, on danse, on oublie, on remet à demain les affaires sérieuses.

La ville répond à ce mot dbrdre : Le carnaval !

Voulez -vous que nous fassions Thistoire du carnaval?

Mais pourquoi faire cette histoire? Elle serait trop longue à écrire : c'est Thistoire de toutes les folies des hommes. Il faudrait remonter bien haut pour trouver Torigine du carnaval!

Il a dû prendre naissance dans les pays froids : il est avant tout Tenfant des brouillards. Les législateurs Font appelé à leur secours, comme un bon

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camarade, contre les tristes influences du froid et des vents.

Décembre, janvier et février sont surtout fertiles en funérailles. C'est l'époque favorite du spleen; le suicide règne en maître, traîtreusement caché dans quelque brouillard pluvieux. Il fallait donc combattre l'hiver à armes égales; il fallait trouver un énergique remède à cet abattement général : le carnaval a été appelé, il est venu. C'est lui qui fait oublier l'hiver; c'est lui qui fait circuler le sang figé dans les veines , c'est lui qui brise la nuit par l'éclat des bougies , la tristesse par le vin qui pétille, le silence par la chanson, honnête et bonne fille d'esprit, qui se tient volontiers au bras droit du carnaval.

Ainsi, grâce au carnaval, l'équilibre est rétabli entre les diverses saisons de l'année. Grâce au carnaval, l'hiver n'a plus rien à envier à ses trois sœurs. A l'heure où j'écris, le carnaval est partout. Il est à la chasse, attendant la bécasse voyageuse, et le chevreuil, et le lièvre, et le petit lapin, qui saute toute sa vie et qui meurt en sautant. C'est le carnaval qui ranime la ville; il fait de nos théâtres de carnage et de sang autant d'arènes de plaisir.

Sur les planches de la Gaîté , toutes couvertes du sang de Calas, on danse; à l'Ambigu, ce bagne perpétuel, on danse; à la Porte-Saint-Martin,

cette alcôve incestueuse, on danse; à POdéon, ce temple antique , où rempoisonnement grec est encore en honneur, on danse! On danse partout; on danse la nuit, on danse le jour : ainsi le veut le carnaval, notre maître souverain à cette heure.

Il n^a fait grâce à personne, il faut qu'il soit le maître.

Odry lui sacrifie ses calembours et se presse contre la muraille pour laisser passer le carnaval; rOpéra descend de ses hauteurs, et il ouvre ses portes au carnaval; il nV a pas jusqu'au Gymnase qui ne laisse reposer ses banquiers et ses jolis colonels pour aller recevoir le carnaval.

De même, aux Tuileries, on danse; chez le prince royal, on danse; chez les ministres, on danse. Tout danse. Les légions de la garde nationale dansent, les grisettes dansent, les clercs d'avoués dansent ! Qui ne danse pas? Qui voudrait ne pas danser? Qui voudrait garder son visage froid et grave, son visage de cérémonie, quand le carnaval le défend? Qui oserait tenir à son habit noir, quand le carnaval est là, derrière vous, grotesque valet de chambre, qui vous tend en riant la casaque de Paillasse ou le bonnet pointu de Pierrot?

Laissez donc passer devant vos yeux, sages du monde , cette danse immense d'hommes et de femmes de toutes conditions et de tout âge, que le

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carnaval conduit gaiement jusqu'aux confins de l'hiver.

Ceux qui recherchent toutes les étymologies , les savants, qui ne s^amuseraient pas s'ils ne savaient pas^oz/r^î/of ils s'amusent, se sont demandé d'où venait le mot carnaval.

Au premier abord, c'est un mot grotesque qui s'est fait tout seul; c'est une espèce d'effet sans cause, un mot burlesque trouvé au hasard par quelque ivrogne en belle humeur : carnaval! Malheureusement la science est venue qui a trouvé un sens à ce joli mot, qui n'en voulait pas avoir. Au diable les étymologistes et les faiseurs d'étymologies !

Un savant est venu qui a prouvé que carnaval venait de carne valel adieu la chair! attendu, disait le savant, que le carnaval précède le carême et les quarante jours d'abstinence que l'Eglise commande. Adieu la chair! c'est-à-dire gorgezvous de vins et de viandes, emplissez-vous de voluptés, faites provision de plaisirs, vous allez dire adieu à tout cela!

Le mercredi des Cendres arrivera bientôt avec sa face blême pour jeter au front du joyeux mardi la cendre prophétique et pour le faire rentrer dans ^ tombe.

Adieu la chair ! — Carne valel

LMtymologie peut être ingénieuse , mais elle n'est pas juste. Elle donnerait à penser que TEglise, en instituant le carême, a en même temps institué le carnaval. Folle idée, celle-là! L'Église a voulu faire de la vie un carême perpétuel, de même que les païens avaient fait de la vie un carnaval qui n'avait pas de fin. Il y avait un carnaval bien avant qu'il y eût un carême. Si quelque chose avait pu tuer le carnaval, le carême l'aurait tué!

Vous voyez donc que l'étymologie ne prouve rien, bien qu'on ait fait un dictionnaire d'étymologies. Et, d'ailleurs, qui de nous n'a pas trouvé une étymologie ?

Savez-vous l'étymologie du mot canapé? Elle n'est pas dans le Dictionnaire. Personne ne l'a encore trouvée; moi, je l'ai trouvée! Vous avez remarqué peut-être que les chiens aimaient beaucoup les fauteuils, les bergères, tapis, canapés^ etc.; j'ai trouvé que canapé, comme carnaval, venait de deux mots latins : Agréable aux chiens ! — Canibus aptum !

Ceci est la préface d'une espèce d'histoire du carnaval que je veux vous faire en passant par Rome, Venise, Londres : nous nous arrêterons au carnaval de Paris.

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