TABLETTES D'UN ADONIS
J'ai eu hier seize ans... Je commence à avoir l'air d'un homme, je suis déjà grand. Mon oncle dit que je ne suis pas mal, ma tante dit que jo serai très bien : ma tante doit s'y connaître mieu:^ que mon oncle ; les femmes ont, dit-on, plus d.» tact, de finesse que les hommes. Ma petite cousine ne dit rien, et baisse les yeux quand on parle de moi... j'ai dans l'idée qu'elle pense oommo ma tante.
Hier, ma cousine m'a donné ces tablettes ; qu'elles sont jolies !... le charmant cadeau ! elle ne pouvait rien m'ofFrir qui me fît plus de plaisir.
— Tenez, m'a-t-elle dit en me les présentant, vous pourrez écrire là-dessus vos secrets, vos pen-
Lss femmes devinent donc que nous avons des secrets ? ma cousine a dix-huit ans, elle est charmante. Les beaux yeux... Je n'ose cepeîfdant les contempler qu'à la dérobée, car je suis tout tremblant quand elle arrête ses regards sur moi. Ah ! je voudrais bien savoir si ma cousine a des secrets, et ce qu'elle met sur ses tablettes !
Je viens d'écrire sur celles-ci le nom de ma cousine, Caroline ! quel nom charmant !... Caroline ! Combien j'aime à le prononcer, à l'entendre. Il me sembla que toutes les femmes qui se nomment Caroline doivent» être jolies comme ma cousine.
Si j'osais faire des vers pour elle... j'en ai déjà beaucoup commencé... Ah ! c'est bien plus amusant que des vers latins. L'an prochain, je dois enfin quitter le collège, il me semble que j'aurais bien pu le quitter cette année ; je suis assez savant, mais mon père ne trpuve pas cela.
Si on voulait me laisser étudier auprès de ma cousine... Je suis sûr que j'apprendrais alors tout ce qu'on voudrait. Quand elle me prie de faire quelque chose, je suis toujours si content !... J'aime bien aussi ma tante, elle est encore fort jolie. Depuis quatre ans je lui entends dire qu'elle a trente-six ans : ce n'est pas vieux pour une femme, ce doit être bien vieux pour un homme.
C'est vin^t ans qui est un bel âge ! Ah ! quand
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donc aurai-je cet âge-là ! C'est pour le coup que le serai un homme ! Dans le monde on fera attention à moi, on ne m^ regardera plus comme un enfant, je me laisserai venir des moustaches... Que c'est joli, des moustaches !...
Et, quand je donnerai le bras à ma cousine, il ne faudra pas qu'on la regarde de trop près, ou vite un coup d'épée... un coup de pistolet... Ah ! il ne faut pas que j'oublie d'apprendre à tirer du pistolet.
Hier, j'ai passé la soirée auprès de ma cousine; on a joué aux jeux amusants : je n'aime pas ces jeux-là, car il me semble que j'y suis bien gauche.
J'étais assis auprès de ma cousine, son bras touchait le mien... Ah ! que j'étais heureux ! Mais de l'autre côté il y avait un monsieur qui causait souvent avec elle. Caroline riait beaucoup quand il lui parlait. Je ne sais pourquoi, 'mais cela me faisait mal de l'entendre rire... cela me donnait envie de pleurer
On m'a demandé à quoi je pensais, parce que je ne disais rien... J'ai répondu que j'avais mal à la tête...
Je devais avoir l'air bien sot ! On a joué à bouder. Caroline devait appeler quelqu'un pour qu'on vînt l'embrasser... Je tremblais, j'espérais que ce serait moi. Mais elle a appelé ce monsieur avec qui elle, riait tant. Je me suis senti oppressé comme si j'étouffais.
J'étais dans un coin, je ne jouais plus ; elle est venue à moi, et, avec son charmant sourire m'a demandé si j'avais déjà écrit quelque chose sur mes tablettes. Je les lui ai présentées, je tremblais comme la feuille.
Elle a vu son nom écrit plusieurs fois, elle a souri ; en Pie les rendant, elle m'a doucement serré la main., p ne savais plu% où j'en étais... je ne pense pluj^. <iu'à cela... j'ai rêvé toute la nuit de ma cousine !... Elle m'a serré la main... Ecrivons cela sur mes tablettes. Chères tablettes!.., elles ne me quitteront jamais.