‹ Petits tableaux de moeursChapitre 18 sur 50 · LES AMANTS FIDÈLES U · texte numérisé non relu

LES AMANTS FIDÈLES U

Le damoisel désolé voulait se laisser mourir d'amour; mais comme l'amour ne fait pas mourir assez vite, il pensa qu'il valait mieux aller se faire tuer en Palestine ; car, dans ce tempslà, beaucoup de chrétiens s'y faisaient occire par les Sarrasins, et, de leur côté, envoyaient ad patres beaucoup d'infidèles... Il ne les y ont pas envoyés tous, car nous en rencontrons encore dans ce temps-ci.

Le damoisel partit donc, mais en jurant à Cunégonde, toujours par signes et de fort loin, de lui rester fidèle jusqu'à la mort. Sa mie, qui comprenait parfaitement tous ses signes, lui fit de son côté le même serment; et, dans ce tempslà, on tenait les serments que l'on avait faits.

Voyez pourtant le malheur : à peine le damoisel est-il parti, que le sire d'Apremont meurt, emportant au tombeau l'amour de ses vassaux et de tous ceux qui l'avaient connu, même de la châtelaine qu'il avait fait mourir au fond d'un cachot : c'est du moins ce que dit le chapelain du castel en prononçant son oraison funèbre. Maig, dans ce temps-là, la moTt faisait d^'un fripon un honnête homme, et d'un scélérat un homme A'ertueux.

Allez au Père-Lachaise ou à Montmartre, et lisez les inscriptions : vous serez convaincu que tous ceux qui reposent là étaient doués de mille vertus ! cela fait beaucoup d'honneur à ce temps-ci.

Voilà donc la tendre Cunégonde maîtresse de son sort; elle voudrait bien apprendre cette nouvelle au damoisel, mais l'étourdi ne lui avait pas laissé son adresse; et, dans ce temps-là, le service do la poste ne se faisait pas aussi prompte-

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ment que dans ce temps-ci : il fallut donc se résoudre à attendre que le croisé donnât de ses nouvelles.

Cunégonde attendit un an... deux ans... trois ans!... Dans ce temps-là, les femmes avaient infiniment de patience. Il se présentait cependant beaucoup de cavaliers qui cherchaient à faire oublier le damoisel; mais ils ne purent en venir à bout.

Enfin, ce ne fut qu'au bout de trente ans que le pauvre garçon revint dans sa patrie, car il avait été prisonnier des infidèles ; mais sa maîtresse ne l'avait pas été, elle lui avait gardé son cœur, et il n'en fut pas surpris, car, dans ce temps-là, on croyait aux miracles.

Le damoisel était un peu cassé, un peu voûté, le soleil de la Palestine avait bruni son t«int et blanchi ses cheveux, et les infidèles lui avaient cass'i quelques dents. De son côté, Cunégonde n'était plus aussi fraîche, aussi rose, aussi svelte, mais elle faisait toujours fort bien la révérence; et les deux amants se revirent comme s'ils s'étaient quittés la veille... Oh! le bon temps que ce tempslàl

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