LE DESSOUS DE LA TABLE
Dans un de ces grands dîners où la gaieté n'est point chassée par l'étiquette, oii des gens d'esprit savent soutenir la conversation, **ù des fem-
LE DESSOUS DE TABLE Ji5
mes aimables et jolies donnent du charme, de la vie à la société, enfin où la maîtresse de la maison a eu le talent de placer ses convives de manière que chacun pût trouver à qui parler; souvent, je l'avoue, j'ai eu le désir de savoir ce qui se passait sous la table, où la conversation est quelquefois très intéressante et très animée.
Pendant qu'un monsieur un peu diffus s'entortille dans une histoire dont on désespère d'entrevoir la fin, et qui n'offre rien d'amusant pour les auditeurs, je remarque une petite dame en chapeau rose, qui paraît émue, attendrie, attentive, elle ne souffle point, elle est immobile, mais une douce langueur se peint dans ses yeux... Il n'est pas possible que ce soit l'histoire que raconte ce monsieur qui occupe aussi fort cette dame.
Bon, voici une jeune étourdie qui laisse échapper un éclat de rire pendant que l'on s'entretient d'un malheur récent. Cette jeune femme n'a pourtant point un mauvais cœur: cette envie de rire est venue par-dessous la table.
Cette grande demoiselle, qui devient rouge comme une cerise, pcndanf que ce jeune homme, placé à côté d'elle, lui présente d'un air fort réservé une assiette garnie de macarons. Ah! mademoiselle, ce ne sont pas les macarons qui vous «donnent de si belles couleurs.
Et cette jeune dame qui laisse involontairement échapper un petit cri.
— ■ Qu'as-tu donc, ma bonne? demande le mari placé à l'autre bout de la table.
— Ah ! ce n'est rien, répond la dame en jetant un regard sur le monsieur assis auprès d'elle ;
c'est une douleur de dents qui vient de me prendre... Cela commence à se passer.
Mais le dessert est arrivé; le Champagne pétille, la luousse s'élève, les verres se vident-, les têtes s'échauffent, les yeux s'animent, tout le monde parle à la fois: c'est l'instant oîi l'on peut, sans craindre d'être entendu, adresser bien des choses à sa voisine ; c'est aussi le moment où le dessous de la table doit être intéressant.
Comme je suis un peu curieux, et que d'ailleurs j'aime à m'instruirej je laisse tomber ma tabatière ; je me baisse pour la chercher, et en même temps je jette un coup d'oeil observateur.
Tous les pieds ne sont pas à leur place : celui de la petite dame en chapeau rose se trouve sous la botte d'un jeune officier de hussards; le genou de ce jeune auteur est bien près de celui de cette grnnri*- demoiselle qui rougit et baisse les yeux toutes les fois qu'on lui adresse la parole.
La main d'un simple artiste est légèrement pressée par celle d'une marquise sur le retour, tandis que ce riche négociant, tout en jouant avec sa serviette, glisse un billet doux sur les genoux de sa voisine, qui ne le laissera pas tomber. Eh! mais, que vois-je là-bas?... Deux pieds énormes l'un sur l'autre ; à coup sûr il y a ici ijUelque méprise. Examinons la position des per- «yjnnages : ces deux pieds appartiennent, l'un à un gros Anglais, l'autre à un vieux richard, grand amateur du beau sexe. Entre ces deux messieurs est assise une jeune personne de seize ans, bien jolie, bien fraîche, mais bien gauche et bien niaise.
Pendant tout le repas la pauvre petite a été
LA FORTtTNE DtJ POT Ul
le but des œillades, des soupirs et des galanteries de ses deux voisins. Elle tient ses yeux baissés et ses pieds serrés sous la chaise, mais ces messieurs ont avancé chacun une jambe, et le pied du gros Anglais a été s'appuyer sur celui du vieil amateur.
Cliacun de ces messieurs est enchanté, parc© qu'il croit obtenir une douce faveur; et plus l'Anglais appuie, plus le vieux séducteur est content, et plus les soupirs, les œillades vont leur train.
Mais il faut pourtant que je m© relève, j'ai mis assez de temps à chercher ma tabatière, et je n'ai plus rien à voir ; car me cognant la tête un peu fort contre un pied de la table, j'ai renvoyé tous les pieds à leur place.