LES JOUEURS DE DOMINOS
Il est sept heures et demie du soir. Les théâtres sont pleins, le temps est pluvieux, les promenades sont désertes, et je ne sais trop que faire de moi. Je pourrais bien rentrer travailler ; mais ma femme n'est point sortie, mes enfants crient, ma bonne chante, mon frère apprend à jouer du violon et ma belle-mère serine son oiseau ; tout cela forme un petit concert qui ne me permettrait point de me livrer au travail.
Je ne suis pas habillé pour aller en soirée ; le spectacle était ma seule ressource, je m'y suis pris un peu tard ; ils sont d'aileurs commencés maintenant, et je suis comm.e les enfants, j'aime à tout voir, et pour mon argent je ne veux pas manquer une scène.
Il faut cependant faire quelque chose. Mais les cafés ne manquent pas à Paris, et il est diflScile de faire cent pas sans en rencontrer un. Cependant, je m'arrête rarement dans un café, et malgré tout l'éclat dont ils brillent maintenant, lors-
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que j'ai pris ma demi-tasse, les Mille-Colonnes ou le café Turc n'ont plus de charme pour moi.
Poussé par le désœuvrement, je me décide à entrer dans un café, et je veux tâcher d'y passer une partie de ma soirée. Je m'empare d'abord de quelques journaux ; puis, je fais la revue des personnes qui m'entourent.
A une table près de moi, un vieux monsieur, qui ne prend rien, a entassé plusieurs journaux sur lesquels une de ses mains est appuyée, tandis que de l'autre il tient celui qu'il Ht, ce qui ne l'empêche point de jeter fréquemment les yeux sur moi, et de s'emparer vivement du jounial que je viens de quitter, et qu'il met avec ceux qu'il tient déjà en réserve, en me disant avec un gracieux sourire: Après vous, les autres, s'il vous plaît.
Je conçois que ce monsieur s'est trouvé de l'occupation pour jusqu'à onze heures au moins.
Un peu plus loin, un jeune couple est assis dans l'embrasure d'une fenêtre. Je gage que ce sont des amants qui ne peuvent se voir que rarement.
Ils ont choisi la place la plus écartée ; ils se parlent tout bas, et de bien près ; ils ne voient point les personnes qui les entourent. Un demibol brûle devant eux, mais ils n'y ont point encore touché. Il paraît qu'ils causent d'affaires bien i]nportantes ; il paraît aussi qu'ils ne peuvent eu causer ailleurs !... Pauvres amants !
Que font là-bas ces deux messieurs penchés sur une table garnie de plusieurs bouteilles ? Ils jouent aux dames. L'un est fort jeune encore ; il se frotte le front, et paraît bien embarrassé pour
jouer son coup ; tandis que son adversaire, vieilli ians les cafés, se contente de laisser échapper un sourire malin, puis promène d'un air indifférent ses regards autour de lui. Il est facile de deviner lequel de ces messieurs gagnera.
Mais c'est à l'autre bout de la salle que tout le monde se porte pour entourer une table devant laquelle sont assis quatre messieurs qui jouent au domino.
J'avoue mon ignorance. J'avais cru jusqu'ici que le domino était un jeu fort simple, et qui exigeait peu d'attention ; je me suis trompé, et j'en demande humblement pardon aux professeiirs de domino. En entendant les cris, les exclamations, les discussions qui s'élèvent à chaque instant, je ne puis plus douter que ce jeu n'ait, comme le whist, des entrées, des demandes, des réponses, et mille autres finesses.
Je veux tâcher de faire un petit cours pour mon instruction. Je me place à côté d'un vieux monsieur, qui, le menton appuyé sur la pomme de sa canne, suit tous les coups, comme s'il s'agissait du payement de son trimestre, tandis qu'en face un grand jeune homme à l'air hébété répète à chaque minute :
— Je n'aurais pas joué comme cela.
J'aperçois enfin les joueurs. Un gros papa
remuait les dés avec une dextérité toute particulière en disant à son partner :
— Hein !... as-tu senti le coup ?... Comme je t'ai joué cela !... Comme j'ai filé tous mes six !
— Oui, répond un petit vieillard à l'œil vif, à la voix haute, c'est extrêmement malin : vous avez posé vos six parce que monsieur vous les a ouverts.