‹ Petits tableaux de moeursChapitre 37 sur 50 · LES JOUEURS DE DOMINOS · texte numérisé non relu

LES JOUEURS DE DOMINOS

— Est-ce ma faute? s'écrie le joueur désigné; je n'avais pas autre chose à jouer, et d'ailleurs, il fallait répondre à mon invite, et entret dans mes as.

— J'y suis entré...

— Vous n'y êtes- pas entré. — Je m'en rappoi*te à la galerie.

— Je crois, dit mon vieux voisin après s'être mouché et avoir pris du tabac, je croia que vous y êtes entré trop tard ; ils étaient déjà fermés.

— Allons, messieurs, nous avons la première manche, dit le gros papa ; il s'agit d'enlever celleci. Attention, toi, là-bas, ne t'amuse pas à regarder dans ton verre quand je te demanderai un dé.

La partie s'engage de nouveau. Les dés se posent avec une vivacité qui me surprend et me prouve que les grands joueurs ont le coup d'œil prompt. La victoire est remportée par ceux qui avaient déjà l'avantage. Le gros papa pousse un cri de triomphe ; les vaincus se lèvent de mauvaise humeur, et s'éloignent en se disputant et se rejetant de l'un à l'autre les fautes qui ont amené la perte de leur partie.

Toute la galerie se disperse en donnant son avis sur la force des joueurs, et moi je sors du café, OTJ le domino ne m'a pas extrêmement amusé. Mais enfin, comme dit Perrin Daudin :

• • • Cela fait toujours passer une heure ou deuj

78 PETITS TABLEAtJX DE MŒURS

Il est peu d'endroits qui présentent un champ plus vast^e à l'observateur que le salon d'un fameux restaurateur de Paris. Là se réunissent des gens de divers pays, de différentes professions, que Cornus attire de quatre à six heures dans un de ses temples.

Pourvu que votre bourse soit bien garnie, vous pouvez, simple campagnard, modeste commerçant, partager la cuisine d'un gros capitaliste, d'un brillant agioteur, ou d'un auteur à la mode. Le cri de l'estomac rapproche les hommes, et fait disparaître les distances. Il faut dîner, c'est une nécessité pour les gi-ands comme pour les petits.

Dame Nature, dans sa sagesse, a donné les mêmes besoins aux i^auvres et aux riches, aux nobles et aux roturiers ; ce sont les hommes qui ont ensuite créé les rangs, les prérogatives, les distances ; mais jusqu'à présent ils n'ont pu rien changer aux fonctions de l'estomac, ni faire digérer un chef de division autrement qu'un modeste expéditionnaire.

Quand je vais seul chez un traiteur, je m'établis dans un salon, et là, tout en compulsant la carte, je m'amuse à examiner les personnes qui m'entourent. Je forme mes conjectures d'après leur manière de se conduire à table, souvent même d'après leurs goûts.

Je rassemble mes observations, et il est rare que l'un de mes voisins ait fini de dîner avant que

je puisse dire eju'elle est sa fortune et sa profession. Certes, comme dit le bailli du Bossignol :

C'est un plaisir bien innocent!

Hier, j'ai pu mc^ procurer ce plaisir-là. A cinq heures, je me rendis dans le salon d'un de nos premiers restaurateurs : il y avait foule ; je parvins cependant à trouver une table libre, grâce à un garçon qui me protège: il fait bon avoir des amis partout.

Après m'être occupé de ma carte, je jetai les yeux autour de moi.

A ma droite étaient assis deux jeunes gens ; à ma gauche, un monsieur et une dame ; en face, un homme d'un certain âge avec un grand jeune homme, ayant tous deux une mise et des manières de province ; un peu plus loin, un gros monsieur à face rubiconde, et à ses côtés un grave personnage décoré. Je bornai à ce î^etit cercle le cours de mes observations.

Mes jeunes voisins de droite faisaient beaucoup de bruit, parlaient très haut, gesticulaient, tourmentaient le garçon, et paraissaient de fort joyeuse humeur ; ils prirent d'abord des huitres, puis du madère. Ils ne consultaient la carte que pour chercher le meilleur mets, sans jamais consulte!' la colonne des prix.

Je présumai d'abord que c'étaient deux auteurs qui avaient réussi la veille, ou comptaient réussir le soir, mais bientôt quelques phrases que je sai- Bis me firent changer d'opinion.

— J'étais certain de revendre à bénéfice... Du turbot, garçon 1

fiO PETITS TABLEAUX DE MŒURS

— Tu es en veine depuis quelques jours... A l'huile, garçon !

— J'avais parié pour la lia,usse ; je ne mé trompe jamais... Changeons de vin.

— Et cet autre avec qui j'ai gagné sur-le-champ sept cent vingt francs pour la différence, ce n'est pas maladroit... Il faut se permettre le chambertin.

— Ce jeune héritier veut mille écus fin courant... Charlotte de pommes aux confitures !

— J'ai une opération superbe en vue... Des pots de crème... Il me faut de l'audace... Au chocolat, garçon!

J'en sais assez: ces messieurs font des affaires à la Bourse; ils ont bien raison de ne rien se refuser aujourd'hui, qui sait si demain ils auront encore de quoi dîner ? Examinons à ma gauche.

Le monsieur est aux petits soins, la dame fait la précieuse, joue les grands airs ; elle lui répond à peine, elle ne daigne pas dire son goût : il la consulte sur chaque mets, elle répo'nd dédaigneusement :

— Que m'importe ?... je n'ai pas faiml

Elle trouve tout détestable, mal servi, mal accommodé] cependant cL'e mange comme quatre.

Pauvre jeune homme ! je ne vous ferai pas compliment de votre conquête. Quoique votre dame joue la princesse, malgré son air sévère et ce ton de pruderie qui contraste avec les œillades qu'elle jette sur ses voisins, je crains bien que vous ne soyez tombé dans les filets d'une aventurière qui, s'apërcevant qu'elle a affaire à un novice, veut lui faire payer cher ses moindres faveurs.

On n'a pas voulu accepter un dîner dans un

Ccibinet particulier; on joue la vertu; mais cela n'abuserait point un homme qui connaît le monde. Chaque mot 3e cette femme trahit son origine, et ses sociétés habituelles. vSes manières laissent percer la contrainte qu'elle s'impose pour se donner la tenue d'une femme comme il faut. J]coutons un moment leur conversation :

— Voulez-vous, conimauder quelque chose, ma chère amie ?

— Mon Dieu! non... Que m'importe?... je n'ai aucun appétit...

— Trouvez-vous ceci bon?

— Ah! fi donc!... c'est détestable!... c'est une horreur!... Comment ose-t-on

Goddem! j'étais pressé pour dinar tout de suite. (P. 82.)

servir des choses pareilles?... Cela n'est i^as frais.

— Garçon, madame dit que votre poisson n'est pas frais...

— • Cependant, monsieur, personne ne s'en plaint.

— (La dame.) Ah! ils ont un fameux goût, ceux qui le trouvent bon!... Demandez \:ne petite caille ©il caisse... je crois que j'en mangerai.

— Garçon ! dos cailles en caisse.

— Ah ! demandez aussi un petit perdreau... j'en goûterai...

— Garçon, un perdreau!...

— Il me semble que je boirai bien un doigt de Champagne... Mon Dieu! qu'on dîne mal chez ces restaurateurs!...

Pauvre jeune homme! pour peu que tu aies de la fortune! voilà une femme qui te mènera grand train.

— A moi, garçon!... servez tout de suite, je demande depuis une heure roast-beef, beef -steak, plum-pudding, bordeaux...

— Dans l'instant, monsieur.

— Goddem! j'étais pressé pour dîner tout de suite... Pommes de terre à l'eau, madère sec.

Pendant que ce gros monsieur, qu'à son langage et à ses goûts j'ai reconnu pour un de nos voisins d'outre-mer, se jette sur le bœuf saignant, j'examine le monsieur au maintien grave, assis non loin de lui.

Celui-ci agit méthodiquement : il paraît réfléchir sur la qualité et la vertu de chaque mets; il ptse longtemps toutes les raisons pour ou contre avant de se décider à commander. Je serais bien étonné si cet homme-là n'avait point été dans la diplomatie.

Je suis certain qu'il voit de grandes conséquences à tirer d'un plat servi avant un autre; qu'il met de la politique dans une coquille de volaille, et de la dissimulation dans un soufflet au riz. Comme il calcule l'ordre et la marche de son dîner!...

Quelle tenue noble, quelle mine fière en découpant ou en se versant à boire ! Je ne sais pas s'il s'amuse ni s'il a de l'appétit, mais il met des formes à tout, et il est impossible de tenir sa fourchette et son couteau d'une manière plus distinguée.

Tournons maintenant nos regards vers ces deux personnages assis à la table à côté; je gage que c'est le père et le fils, ou l'oncle et le neveu; il y a entre eux un air de famille. A coup sûr ces genslà ne sont pas de Paris; quand leur mise no me l'indiquerait pas, leur conduite dans ce salon suffirait pour m'en convaincre.

Ces bonnes gens sont assis à une lieue de la table; ils n'osent ni se retourner, ni lever la tête, ni se moucher, ni se remuer ; c'est tout au plus s'ils oseront manger. Voilà une heure qu'ils tiennent la carte, et se la repassent l'un l'autre sans rien demander.

Enfin ils se sont arrêtés à quelque chose; mais ils ne savent comment se faire servir. Le plus âgé appelle à demi voix :

— Monsieur, dites donc, monsieur le maître... Monsieur le bourgeois!

Le garçon ne répond pas à tout cela. Le plus jeune parvient à le saisir par sa serviette au moment où il passe :

-— Dn potage au vermicelle. s'il vous plaît,nionsieur?

&k PETITS TABLEAUX DE MŒURS

-^ Pour deux ?

— Sans doute, est-ce que nous ne sommes pas deux?... Tiens, est-ce qu'il croit qu'il y en a un qui va regarder l'autre manger?...

Après le potage, ils mettent autant de temps à se consulter pour savoir ce qu'ils prendront, et c'est ensuite la même cérémonie pour avoir le garçon. J'ai vraiment pitié de ces deux campagnards, qui, si cela continue, n'auront pas terminé leur dîner avant dix h.eures du soir.

Mais on m'apporte mon omelette soujfiflée, et ce mets a frappé d'admiration les deux provinciaux : ils suivent de l'œil le garçon, et cette fois ne le laissent point échapper.

— Donnez-nous de ça, dit le plus jeune en désignant ce qui est devant moi.

— De l'omelette soufflée ?

— Oui, de ça, qui est là-bas... avec du sucre dessus.

— Pour combien ?

— Deux parts à chacun.

Les malheureux, qu'en fercut-ils ? J'ai envie de les avertir que c'est beaucoup trop. Mais le garçon est déjà loin. Ma foi! qu'ils s'en tirent comme ils pourront.

Mes jeunes voisins de droite sont allés aux Bouffes ; le monsieur et la dame partent pour l'Opéra: l'homme réfléchi va prendre son café; ;l'Anglais va prendre du ijunch; moi, je vais presidre l'air, et je quitte le salon au moment où. l'on place devant les deux campagnards un plat d'omelette soufflée qui suffirait pour douze personnes.

l'heureuse crédulité 85

L'HEUREUSE CREDULITE

Est-ce un bonheur de croire à la sincérité de ses amis, à la constance de sa maîtresse, à la bonne foi des marchands, à la fidélité de ses serviteurs ? Est-on plus heureux en se défiant de tout le monde, en suspectant ceux dont on est entouré, en redoutant sans cesse la trahison et I9 perfidie ?

Quel est celui qui ne pense pas, comme moi, qu'il vaut mieux être confiant que méfiant, au risque d'être trompé quelquefois, souvent même ? car plus on cherche à connaître la vérité, à lire dans le cœur des honmies, plus on perd d'illusions, de chimères : les illusions rendent heureux, l'expérience rend soupçonneux; soyons donc crédules, nous avons tout à gagner.

Quant à moi, je suis, je l'avoue, l'homme le plus crédule de tout Paris; que ce soit par système ou par goût, je crois tout, et je m'en trouve très bien.

Pour moi l'avenir est toujours couleur de rose. Je suis parvenu ainsi à ma cinquantième année, et je crois fermement que je vivrai encore autant.

Ma crédulité m'a cependant joué quelques mauvais tours. Fils de parents riches, je fus orphelin à dix-huit ans. On me donna un tuteur, c'était un ancien procureur bas-normand. Il me disait sans cesse qu'il ne voulait que mon bien, qu'il ne s'occupait que de mes intérêts, et moî je ne doutais pas de sa bonne foi.

Il m'avait engagé dans une douzaine de procès, suscités par je ne sais qui. Je les gagnai tous;

mais chaque fois que cela m'arrivait, je me trouvais moins riche de quinze à vingt mille francs ; si bien qu'après en avoir gagné une douzaine, je me vis réduit à cent louis de rente, sur six fois autant que mes parents m'avaient laissé; mais mon tuteur m'assura que j'avais ruiné mes adversaires : je le crus, et me trouvai encore très heureux d'avoir conservé quelque chose.

Je me lançai dans le monde ; j'y fis des connaisnaisauces, des amis... L'amitié se donne si vite entre jeunes gens, et tous ceux qui m'entouraient m'en témoignaient une si tendre! Ils m'empruntaient de l'argent, puisaient dans ma bourse comme dans colle d'un frère!... Que je me sentais heureux d'être entouré d'amis aussi dévoués! car ils me répétaient sans cesse :

— Tu nous obliges aujourd'hui, nous t'obligerons demain. A la vérité, je vis bientôt la fin de mes cent louis de rente, et quand je voulus puiser dans leurâ bourses, je n'y trouvai rien; mais ils me montrèrent tant de regrets de ne pouvoir m'obiiger, que j'en fus touché jusqu'aux larmes.

Ayant obtenu une place par l'entreînise d'une femme aimable, qui me jura que je ne la devais qu'à mes talents, je ne tardai pas à me marier. Quelle femme j'eus en partage! Elle avait toutco les qualités, à ce que dit sa mère en me la donnant; et certes, je n'eus garde d'en douter.

Ma femme voulut d'abord avoir la bourse, mais c'était par esprit d'ordre. Elle no me permettait point de dépenser un sou sans sa ponnission, mais c'était par économie ; elle dépensait beaucoup pour sa toilette, mais c'était pour me plaire.

Elle allait au bal sans moi, mais c'était pour

l'heureuse crbdttlité

ménager ma santé elle se faisait toujours accompagner par un de ses cousins, mais c'était pour aue je fusse sûr qu'elle n'était point avec d'autres; enfin nn i.ont de =.ix mois et demi de mariage,

Au bout de six mois et demi de mariage, elle me donna un joli petit garçon. (P. 87.)

elle me donna un joli petit garçon, mais c'était l'usage dans sa famille, et cela, n'arrivait jamais qu'au premier enfant.

Que je furs heureux avec cette tendre épouse!... Elle mourut en. me laissant sept enfants charmants! Mes filles ne veulent rien faire, mes garçons n'agissent qu'à leur tête, mais je suis bien persuadé qu'ils feront tous leur chemin.

Heureuse crédulité! sois mon partage jusqu'au tombeau; étant enfant, je eroyaia aux contes de

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ma nourrice, aux histoires de ma bonne; plus tard, je crus aux serments de mes amis, de ma femme; maintenant, je crois aux protestations de mes fils, à l'air réservé de mes filles, aux rêves de ma gouvernante, et jusqu'aux prodiges que je lis dans quelques journaux... Est-il un homme plus heureux que moi ?

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