‹ Petits tableaux de moeursChapitre 40 sur 50 · LES HABITUÉS DE L'ORCHESTRE · texte numérisé non relu

LES HABITUÉS DE L'ORCHESTRE

J'aime le spectacle et j'aime surtout à y être bien placé. Avant d'aller à un théâtre, je commence à m'informer où l'on est le mieux pour entendre et pour voir, j'insiste surtout sur ce dernier point; car j'aime à jouir du jeu de physionomie d'un acteur et du gracieux sourire d'une danseuse.

J'ai été à tous les théâtres de Parisj et j'avoue qu'il en est fort peu oii j'aie trouvé une place véritablement bonne. Pour voir et entendre, me disait-ôn, il n'y a pas de meilleure place que le parterre; mais j'ai été bien vite forcé de l'abandonuer.

Aux petits théâtres, la société du parterre n'est pas toujours choisie;' elle est d'ailleurs trop bruyante; et comme j'aime à entendre ce que l'on joue, je m'impatientais des conversations qui se tenaient autour de moi.

On a toujours quelque voisine officieuse qui se charge de raconter d'avance, à toutes les personnes placées auprès d'elle, ce qui va se passer dans chaque scène; souvent mê*^Aelle souffle les acteurs, ou dit leurs tirades avec eux, sans compter

les conuxientaires, les réflexions qui suivent la moindre péripétie.

Aux grands théâtres, le parterre est généralement mieux composé, mais on n'y est pas encore tranquille : souvent il s'élève des querelles entro les personnes qui \'eu!ent sifiler et celles qui veulent applaudir; alors, malgré sa neutralité, on attrape toujours quelque chose dfvus la bataille.

Allant plutôt aux grands théâtres qu'aux petits, c'est au balcon que je donnai d'abord la préfé- •rence. La société y est choisie; mais, le croiraiton ? elle est presque aussi causeuse que celle du parterre des petits théâtres.

Certes, les conversations que l'on entend ne déchirent point les oreilles; ce sont presque tous des jgens de bon ton, qui s'expriment avec goût, avec élégance, quelquefois même avec esprit.

Malgré cela, comme je tiens à entendre la pièce et la musique, je m'impatientais souvent au récit des bonnes fortunes de l'un, des conquêtes de l'autre, des mouvements de la Bourse, de la perte de M. *** à l'écarté, du dernier bal de madame D..., et de mille autres jolies choses qui, m'arrivant de droite et de gauche, ne donnaient point à mes pauvres oreilles un petit moment de répit pour entendre le spectacle.

Dernièrement, à la première représentation d'une pièce nouvelle, je voulus essayer de l'orchestre, dans l'espoir que j'y goûterais mieux le spectacle... Hélas! je tombai de Charybde en Scylla!

C'est à Torchestre quo se mettent ce que l'on nomme les habitués^, gens qui ont leurs entrées, et qui viennent tous les soirs au théâtre aussi exactement qu'un surnuméraire va tous les matins à son

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bureau. Je me trouvais entre plusieui-s habitués, car la plupart de ces messieurs se connaissaient. On mit la pièce nouvelle sur le tapisj avant le lever du rideau je sus qu'elle était détestable ; poème et musique, tout était arcliimauvais.

— Ali! mon Dieu ! me dis-je, j'ai eu bien tort de venir ici ce soir!

Ces messieurs passèrent ensuite en revue les acteurs et les actrices. Je sus toutes les anecdotes de coulisses; en un quart d'heure j'appris quinze aveu, tures galajites, que peut-être ignoraient les personnes auxquelles on les attribuait; on fit et on défit plusieurs réputations.

Enfin la pièce commença, mais chaque mot dit par les acteurs était répété par mes voisins, qui y ajoutaient :

— Commun, plat, détestable, pitoyable!... J'avoue que la pièce aurait pu être meilleure;

à coup sûr, si ces messieurs de l'orchestre voulaient se donner la peine d'en faire une, elle serait parfait^ en tous points; car ils savent trop bien critiquer pour tomber dans les défauts qu'ils relèvent.

Mais j'eus pendant toute la représentation le cœur serré en songeant à ce pauvre auteur épilogue par des juges aussi sévères, et je me promis bien de ne plus me placer à l'avenir au milieu de3 habitués de l'orchestre.

Vh PETITS TABLEAUX DE MŒURS

COLOMBTiNE MALGRÉ ELLE ou

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