LES SONGES
âme de tristes impressions ; il est beaucoup de personnes qui s'en affectent et qui regardent un songe comme un avertissement qu'il est urgent de se faire expliquer, afin de n'être point surpris par les événements.
(Les dames ont surtout beaucoup de foi aux songes : tout ce qui a quelque chose de merveilleux plaît à leur imagination, ennuyées de ne voir en réalité que des choses fort ordinaires.
De tout temps on a expliqué les songes; c'est à ce métier que le pudique Joseph a dû sa brillante fortune : les nécromanciens ne font plus si vite leur chemin^ mais on les consulte encore, et, à leur défaut, on trouve une foule de livres qui vous donnent pas à pas la clef de ce que vous avez rêvé.
J'ai une vieille voisine qui s'est ruinée en mettant à la loterie les numéros que ses rêves lui donnaient, ce qui ne l'empêche pas d'avoir toujours autant de confiance dans ses songes. Dernièrement, ayant eu le malheur de lui dire que favais fait un rêve singulier, elle voulut à toute force que je le lui racontasse, afin de m'en donner l'explication.
— Eh bien, lui dis-je, j'étais sur mer, et pourtant j'étais à cheval ; je volais, et cependant je n'avais ni ailes ni ballon.
— Ah! mon Dieu, monsieur, me dit-elle en tirant un petit livre de sa poche, que de choses là-dedans ! Je vais vous apprendre exactement ce que tout cela signifie.
« La mer, monsieur, c'est joie et facile moyen pour réussir dans ses projets; le cheval, c'est prospérité, expédition brillante; voler, monsieur,
ail! je la sais par cœur, celle-là : voler signifie qu'on s'élèvera au-dessus de ses rivaux, qu'on montera en dignité. Votre rêve est magnifique; il doit vous arriver quelque chose d'heureux aujourd'hui.
Je remerciai ma voisine et la priai de me prêter un moment ce livre précieux qui apprenait à expliquer les songes. Ces ouvrages-là brillent rarement par le style et les pensées, mais ils n'ont pas besoin de cela près de leurs lecteurs, qui n'y comprendraient rien s'ils étaient écrits en style romantique.
Je lus dans celui-ci que lorsqu'on rêve d'un ours, c'est qu'on rencontrera quelque bête en son chemin ; et comme il est rare qu'on passe une journée sans rencontrer une bête, je ne doutai point que l'explication ne se trouvât toujours juste.
Je vis que rêver que l'on saute un fossé, dénote que l'on fera une chute, et que songer que l'on voit des perdrix est signe que l'on formera avec une dame une liaison agréable. Je fus tout surpris, je l'avoue, de voir qu'il y avait des rapports entre les femmes et les perdrix.
Bref, je lus des choses merveilleuses, et je rendis le livre à ma voisine, tout fier d'avoir la clef de beaucoup de songes. Mais voyez le malheur! ce jour même où j'avais fait un si beau rêve, je glissai sur mon escalier, et nie fis en tombant une énorme bosse au front.
— Eh bien, dis-je à ma voisine en lui montrant ma pauvre tête, comment m'cxpliquerez-vous cet accident ? Vous m'aviez assuré qu'il m'arriverait quelque chose d'heureux.
— Eh! mais, monsieur, il me semble que voua