‹ Pétrarque à VaucluseChapitre 2 sur 4 · AVANT-PROPOS I I · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS I I

articles oubliés de la Revue marseillaise, et d'ailleurs, je n'ai pu résister à la joie si douce, quand on vieillit, défaire revivre des souvenirs de jeunesse, et les jours heureux qu'ils nous rappellent,

Rouen, 25 mai 1904.

à Vaucluse

C'est le privilège des grandes âmes et des beaux sites d'exercer une impérissable attraction. Voilà des siècles que la poésie, Thistoire, la critique ont choisi Pétrarque pour objet de leurs chants, de leurs récits, de leurs études ; et voilà des siècles que les touristes ont pris Vaucluse pour but de pèlerinage.

Comme bien d'autres, nous avons visité la source de la Sorgue ; comme bien d'autres, nous avons aussi cherché à tracer le tableau fidèle de l'existence que mena sur ses bords l'hôte

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immortel dont la s:Ioîre les a consacrés. C'est ce tableau que nous donnons aujourd'hui.

Peut-être ne sera-i-il pas dépourvu de tout intérêt ; peut-être, à défaut de brillantes couleurSf aura-t-il, en quelques endroits, Tattrait de la nouveauté. Une patiente lecture des œuvres de Pétrarque et de ses lettres, dont un éditeur florentin, M. Fracassetti, a entrepris une édition augmentée de documents inédits, nous a révélé plus d'un trait qui manquait à la physionomie du grand poète, et nous a permis de rectifier plus d'un coup de pinceau qui l'altérait. Nous avons encore trouvé dans ces œuvres et dans ces lettres des détails descriptifs jusqu'ici dédaignés, et dignes cependant d'attention, parce qu'ils reproduisent le site de la célèbre fontaine avec un éclat et une justesse qui n'ont pas été surpassés. On y sent le souffle du solitaire illustre que les chagrins de l'amour terrestre amenèrent à Vaucluse et qu'y retinrent les plaisirs des champs, les charmes de l'étude, les attraits de l'amitié, les austères douceurs de l'amour divin et de la pénitence chrétienne.

PÉTRARQUE A VAUCLUSE l5

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Pétrarque fut séduit de bonne heure par a l'étrange beauté » de Vaucluse. Ecrivant dans sa vieillesse à Gui Settimo, son ami d'enfance devenu archevêque de Gênes, il lui rappelait les doux souvenirs des quatre ans (i3i5-i3i9) qu'ils avaient passés ensemble à Carpentras, à l'école de Convennole ; et il ajoutait :

« Dans le matin de notre vie qui s'épa- « nouissait, mon père et ton oncle — ils avaient « alors l'âge que nous avons aujourd'hui — « vinrent nous voir à Carpentras. Ton oncle, « étranger dans le pays, attiré par la proximité a du site, voulut visiter la source fameuse de « la Sorgue, cette source célèbre autrefois par « sa seule beauté, plus célèbre depuis par mon <' long séjour et par mes chants. Il est bien « permis de se glorifier un peu avec son ami, « c'«st-à-dire avec soi-même. Ce projet

l6 PÉTRARQUE A VAUCLUSE

« d'excursion connu, nous n'eûmes pas de repos « que nous ne fissions partie de la caravane. « Comme nous étions trop mauvais cavaliers, « on nous donna à chacun un domestique « pour diriger notre cheval ; nous montâmes « en croupe. Ma mère, la meilleure des mères « que j'aie connues, mienne par le sang et « tienne aussi par l'affection, car elle t'aimait « comme son fils, ma mère se laissa fléchir ; « pleine d'une inquiète sollicitude, elle nous « Ht beaucoup de recommandations et nous « partîmes. Arrivés à la source, je m'en sou- « viens comme si c'était aujourd'hui, frappé « de l'étrange beauté de cette solitude, je me « dis, au milieu de mes juvéniles émotions :

(( Voilà un site fait pour moi ; un jour, si Dieu (( le permet, je le préférerai aux grandes « villes '. »

Les leçons de droit, peu goûtées d'ailleurs, des maîtres de Montpellier et de Bologne ;

• Senil.^Xy i.

Tétude profonde de la philosophie, de Thistoire et de la poésie ; les difficultés de la vie réelle qui, à son retour de TUniversîté italienne, l'assaillirent dans le Comtat ; Tardente poursuite de la science, Tenivrement des premiers applaudissements du monde et les tourments d'une grande passion, n'effacèrent point dans l'âme de Pétrarque cette impression de son adolescence. L'année même (1327) de sa rencontre avec Laure dans l'église de Sainte- Claire, à Avignon, rencontre qui changea si brusquement et si entièrement sa destinée, avant son voyage à Lombez, rebuté par celle qui lui avait ravi son cœur, inquiété par de vifs remords de conscience, poussé par un impérieux besoin d'ombre et de mystère, il venait à Vaucluse « ne trouvant pas d'autre « abri pour se dérober à l'attention manifeste « des hommes ; car toute trace de gaieté étant « effacée en lui, on lisait de dehors la passion « qui le dominait au dedans ' ».

' Sonnet 27.

l8 PETRARQUE A VAUCLUSE

A son retour de Lombez (i33o), où il avait accompagné Tévêque récemment nommé de cette ville, son ami Jacques Colonna, Pétrarque s'abandonna à tous les entraînements de son imagination, car sa vive affection pour Laure demeura, comme on sait, toujours platonique.

Cependant il allait encore quelquefois demander aux ombrages de son cher vallon de calmer les ardeurs qui le dévoraient. Mais la poésie de ces eaux, de ces bois, de ces rochers semblait leur communiquer une activité nouvelle. Pétrarque cherche alors dans Tabsence etTéloignement un secours plus efficace. Dans Tespoir de briser sa chaîne, il entreprend de longs voyages '. Il visite Paris, les Flandres, ' les bords du Rhin, puis il part pour Rome, parcoyrt les côtes de TEspagne, traverse le détroit de Gibraltar et remonte par TOcéan jusqu'en Angleterre. « La dure nécessité » ramena Pétrarque à Avignon \

' De Contemptu mundi^ 3.

' Epistolœ de rébus famtliaribus, lib. III, ep. 2.

C'était vers la fin d'août iSSy. A peine fut-il arrivé, qu'il s'enferma dans la solitude de Vaucluse. Nous trouvons dans une lettre en vers latins adressée à Jacques Colonna le motif de ses voyages et la cause de cette retraite qui les termine. Il écrit à son ami :

« Sans aucun artifice, par son aimable sim- « plieité, par sa douce et incomparable beauté, « Laure m'avait captivé. Pendant dix ans « j'avais porté ma chaîne et j'en sentais tout le a poids. J'appelais la mort, je n'avais plus la a force de porter mes membres desséchés, « lorsque l'amour de la liberté s'empara de « mon âme malheureuse. J'essayai alors de « donner d'autres passions à mon cœur et « mWorçaî de secouer mon joug. C'est un « difficile travail que de chasser l'image d'une « femme dont on a subi l'empire pendant dix « ans, que de lutter contre un ennemi toutci puissant avec des forces épuisées. Cette lutte, « je l'abordai ; Dieu seconda mes efforts, il me « donna de dénouer le lien qui me tenait pri- « sonnier et de sortir victorieux du combat.

« Blessée dans son amour-propre, elle ressai- « sît son esclave transfuge. Ses plaintes, ses « regards, ses colères même, tout lui servit « d'armes invincibles. Hélas 1 elle m'arrêta. « Que faire donc, par quelles ruses lui échap- « per ? Elle m'enchaînera de nouveau et me « tiendra dans une captivité plus étroite. Je « fuis cependant ; j'erre dans le monde entier. « Je me suis frayé un chemin à travers la « mer Adriatique et la mer de Toscane ; je « n'ai pas craint de confier ma tête délivrée du « joug à une frêle barque. Que m'importait « une mort précoce ! J'étais brisé par la souf- « france et la vie m'était à charge.

« Je dirige ma course vers le couchant. Les « Pyrénées me voient un instant caché à leurs « pieds dans un nid de verdure. L'Océan m'a « vu sur les rivages de l'Hespérie, où le soleil « fatigué de sa course plonge dans les eaux « son char embrasé, et, frappant de ses rayons « de gigantesques rochers, projette une ombre « immense qui couvre avant l'heure le pays « des Maures des ténèbres de la nuit. De là, je

« gagne le Nord et le pays des Barbares. Je « m'en vais seul sur les bords escarpés que « rongent en frémissant les flots noirs de la « mer Britannique ; il ne me restait plus « d'autres contrées à voir que les déserts brû- « lés par le soleil et peuplés de bétes féroces, « l'Ethiopie et ses lions, l'Equateur et ses « neiges, la source du Nil toujours ignorée et « toujours cherchée. Cependant mes passions « se calmèrent, le sommeil revint fermer mes « yeux pleins de larmes, le sourire brilla sur « mes lèvres, d'où il avait fui. Déjà l'image de « celle que j'avais abandonnée se présentait « plus rarement à mon imagination et ne me « causait plus qu'une émotion attiédie. Hélas ! « hélas ! le dirai-je ? Mais vous m'y forcez. Je « croyais mes blessures guéries ; je ne redou- « tais plus les traits de mon fol amour. Je me « suis laissé tromper par une légère cicatrice a et une paix momentanée. Je lève ma tente et « je reviens : j'allais à une défaite assurée, a Ainsi me poursuit un impie destin, ainsi me a poursuit mon égarement. A peine ai-je été de

a retour dans la ville de Laure, que la foule

« des chagrins a envahi mon cœur ; j'étais

« repris par mon mal d'autrefois. Comment

« vous dirai-je Tamertume de ces secondes

« larmes? Qui le croirait ? Tout Part de la

« poésie est impuissant à l'exprimer. Souvent

« j'ai été sur le point de me porter aux plus

« graves extrémités. A travers quelles douleurs

« je dois chercher encore à recouvrer ma

« liberté !.... Pour la troisième fois adresse-

« rai-je à Dieu irrité des vœux inutiles? Suspen-

« drai-je dans un sanctuaire, comme un pèlerin

« suppliant, la moitié de ma rame brisée, un

« lambeau de ma robe ruisselante ? Tandis

que j'étais dans ces alarmes et que je roulais

a ces tristes pensées, j'ai vu de loin ce rocher

« sur le rivage solitaire de Vaucluse. J'ai

« pensé que je pouvais m'y sauver du naufrage

« et c'est là que j'ai abordé. »

Les premiers jours de cette retraite furent douloureux. « Retiré aujourd'hui dans ces « montagnes, poursuit Pétrarque, je réfléchis c( en pleurant sur mon passé. Toutefois, Laure

« me poursuit sans cesse et revendique ses « droits. Tantôt elle m'apparaît en plein jour, « tantôt elle trouble de vaines terreurs mon « léger sommeil. Souvent, ô étrange mystère ! « quand je suis enfermé dans ma chambre, la « porte bien close, elle y pénètre ; elle demande « avec autorité son esclave. Mes membres se « glacent, mon sang se précipite par toutes « mes veines vers mon cœur, comme pour le « défendre. Si on approchait alors une lampe « de mon visage, on le trouverait horriblement « pâle. Bien d'autres fantômes m'épouvantent « encore. Je verse des torrents de larmes, « j'abandonne ma couche. Aux premières « blancheurs de l'aube, je fuis ma demeure, où « tout me fait peur, je vais sur la montagne, « au milieu des bois, où j'espère trouver le « repos. Mais non ! Même dans les sentiers « perdus de la forêt, quand je crois être seul, « je la vois dans l'ombre tremblante des « hautes fougères, derrière le tronc des chênes ; « il me semble qu'elle surgit des eaux lim- « pides de la fontaine, qu'elle descend du

« nuage qui passe, qu'elle traverse les airs, « qu'elle sort des rochers entr'ouverts. Ces « visions m'effrayent; je reste immobile. Voilà « les pièges que l'amour me tend. Je n'ai plus « d'espérance qu'en Dieu : lui seul peut me « soustraire à cette tempête qui me brise, et, « après m'avoir délivré, lui seul peut me donce ner la paix au moins dans cette sauvage « solitude \ »

Pétrarque n'était pas encore assez profondément touché par cette main céleste et mystérieuse que les théologiens appellent la grâce, pour chercher la paix en Dieu seul. Dans cette première retraite, sur les bords de la Sorgue, il ne la demande guère qu'à la nature, à l'étude et à l'amitié.

Toutes les âmes tendres éprouvent les charmes reposants d'un beau site. C'est dans le silence des bois, au milieu des parfums des champs, des murmures des eaux qu'elles

Carmen, I, 7.

trouvent le calme. Plongées dans lés douces harmonies de la création, elles sentent leurs ardeurs s'épurer, et monter plus droites et pluf vives vers l'idéal.

Or, quel site plus beau que celui de Vaucluse, de ce vallon dont les flancs couverts autrefois de chênes, de pins, de troènes, déboisés aujourd'hui, se rétrécissent peu à peu et aboutissent à un immense rocher, taillé à pic, dont la cime rougeâtre se détache sur le ciel toujours bleu de la Provence, tandis que ses pieds plongent dans le gouffre, où la Sorgue, tantôt agite ses flots mugissants qu'elle rejette avec fracaSy tantôt se repose limpide comme une émeraude dans une coupe d'or ! Quel silence plus profond que celui de ces bois s'étendant jusqu'aux Alpines, qui montrent au loin leurs crêtes azurées derrière un rideau de verdure, dont les teintes s'éclaircissent à mesure qu'il s'abaisse vers la plaine ! Quel murmure plus doux que celui de ces eaux d'une transparence sans rivale dans le monde ! Quels parfums plus suaves que ceux qui

26 PÉTRARQUE A VAUCLUÏSE

s'élèvent de ces collines tapissées, suivant les saisons, de violettes, de buis, de lavandes, de thym et de genêts en fleurs ; de ces prairies toujours vertes où serpente la Sorgue, de cette plaine riante et merveilleusement fertile qui s'étend à droite, du mont Ventoux étîncelant de neige, et à gauche, des monts Luberon couverts de leur sombre et impénétrable forêt, jusqu'aux monticules que couronnent les ruines du château féodal de Gadagne, et de là jusqu'à Avignon et au Rhône ! Aussi comme Pétrarque, après le déchirement de la première heure, se plaît dans cette vallée qui l'avait ravi tout enfant, où il était venu s'abriter dans les orages de son cœur, et où il venait maintenant chercher le repos nécessaire aux derniers tourments d'une passion qui s'apaise, à la lassitude d'une jeunesse violemment agitée, et aux fortes études auxquelles l'âge mûr veut demander une gloire solide.

Dès qu'il fut installé avec ses livres, dans sa petite maison, sur les bords de la Sorgue, à l'ombre du château seigneurial des évêques de

Cavaillon, Pétrarque écrivit à Jean de Saint- Vit, le compagnon de ses promenades à travers les ruines de Rome :

« Si vous voulez me voir, voici votre itiné- « raire : de votre villa de Tibur vous descen- « dez jusqu'à Rome où vous vous embarquez « sur le Tibre pour Ostie. De là vous vous « rendez à Marseille, et vous arriverez jusqu'à « Arles, en suivant le cours du Rhône à tra- « vers des marais et une vaste plaine pierreuse. « Peu après vous trouverez Avignon, ville a sale et triste, assise sur un rocher ; en remon- ' « tant toujours le Rhône, à trois mille pas « environ de la nouvelle capitale du monde « chrétien, vous verrez les eaux argentées « d'une rivière se mêler aux flots troubles du « grand fleuve : c'est la Sorgue. Vous suivrez « alors son cours pendant quinze milles à « peu près, et vous vous trouverez en présence « de la source incomparable du plus limpide « des fleuves, et d'une immense roche, qui « domine la caverne d'où il jaillit, et qui « empêche d'aller plus loin. Ce serait d'ailleurs

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« inutile, car vous me trouverez là, à droite « de la fontaine. Loin de Tltalie, où pourrais- « je vivre plus tranquille ? Vous me trouverez fl( content de mes jardins, petits mais ombreux, « et d'une maisonnette qui me paraîtra plus « étroite encore lorsqu'elle recevra un si grand « hôte. Vous trouverez votre ami en bonne « santé, ne manquant de rien et n'attendant «t aucune faveur de la fortune. Du matin au ff soir, il erre dans la campagne, dans les « bois, sur le bord des eaux, fuyant la trace A des hommes ; il aime les sentiers déserts, «t les ombrages, les antres humides de rosée, « les prairies aux hautes herbes ; il exècre les « soucis de la cour ; il évite le tumulte des A villes et ne foule jamais le seuil des grands. « Il rit des sollicitudes du vulgaire ; il se tient «t à égale distance de la tristesse et de la joie ; « il se complaît dans le commerce des muses, « dans le chant des oiseaux, dans le murmure « de la rivière ; il a peu de serviteurs, mais « beaucoup de livres. Tantôt il reste dans sa « demeure, tantôt il va s'asseoir sur le rivage

« plaintif ou s'étendre sur le gazon. Et ce qui « n'est pas la moindre de mes consolations, « ma solitude n'est troublée, de loin en loin, « que par quelques rares visiteurs \ »

Plus tard, Pétrarque vivra à Vaucluse en pénitent, et nous trouverons dans ses lettres les détails d'une existence austère et sanctifiée qu'on a tort de placer à cette époque de sa vie. Il n'a pas encore le courage, dont lui fait honneur M. Mézières, « de rompre des relations a qui lui étaient chères, de renoncer au com- « merce de ses amis, aux agréments d'une « société choisie, aux succès qu'y obtenait sa « personne autant que ses vers * ». Dans cette première retraite, Pétrarque vécut en poète qui voudrait briser son Joug, mais qui n'en a pas la force, qui le chante encore tout en le maudissant. Il a consigné cet état de son àme dans une lettre adressée au Père Denis de Borgo

' FamiL, VI, 3.

* Pétrarque, Etudes d'après de nouveaux documents, par Mézières, p. 83.

30 péTRARQSE A VAUCLUSE

San-Sepolcro, où il décrit son ascension au mont Ventoux :

«... Nous sommes arrivés à la tombée de la a nuit à Malaucène, située au pied de la mon- « tagne du côté du nord. Nous y avons pris « un jour de repos, et ce matin, suivis de deux « domestiques, nous avons fait notre ascen- « sion. Nous avons eu beaucoup de peine, car « cette masse de rochers est presque inacces- « sible, tant elle est escarpée. Mais le poète l'a « dit avec raison : Un travail opiniâtre vient à « bout de tout. Si la nature des lieux était « contre nous, nous avions pour nous un long « jour de printemps, un air doux et serein, « l'ardeur, le courage, Tagilité. Dans un pli de « la montagne nous avons rencontré un vieux « berger qui voulait, par toute sorte de rai- « sons, nous détourner de notre projet. Il « nous a dit qu'il avait gravi la montagne juste qu'à ses plus hauts sommets, il y a cin- « quante ans, avec notre élan juvénile; qu'il « n'avait rapporté de là-haut que des regrets,

PÉTRARQUE A VAUCLUSE 3l

« de la fatigue, des membres et des habits « déchirés par les rochers et les buissons épice neux ; que depuis ce temps, et même avant, « on n'avait pas entendu raconter que quel- « qu'un eût osé renouveler cette folie. Les « jeunes gens ne sont pas dociles aux repré- « sentations. A mesure que le berger, avec sa « voix aigre et sauvage, nous conseillait « de retourner, notre désir d'aller en avant « augmentait, excité par le plaisir de vaincre « les obstacles dont on voulait nous effrayer. « Dès que le vieillard a vu qu'il ne nous avait « point persuadés, il s'est avancé un peu au « milieu des rochers et nous a montré de la « main un sentier escarpé, accompagnant son « geste de recommandations qu'il murmu- « rait encore tandis que nous étions déjà loin. « Nous lui avons laissé tout ce qui pouvait « nous embarrasser. Seuls désormais, nous « montons, nous allons avec entrain. Mais la « lassitude a coutume de suivre un effort « vigoureux. Nous nous sommes reposés sur <c une roche voisine, après quoi nous avons

« repris notre marche plus lentement, moi « surtout. Je cheminais à petits pas sur les « flancs de la montagne. Mon frère avait pris a un raccourci ; courant sur la cime des rocs, « il montait rapidement. Je descendais, au « contraire, d'un pas nonchalant. Il m'appelait « en me montrant un sentier plus direct, et je « lui répondais que j'espérais trouver de « Tautre côté de la montagne un passage plus « aisé, et que je ne redoutais pas un chemin « plus long, mais plus doux. Je colorais de ce « prétexte ma lâcheté. Mes compagnons attei- « gnaient les hauteurs, et j'errais encore par « les ravins. Je ne trouvais pas le passage « désiré; au contraire, le sentier se redressait, « et mes recherches inutiles augmentaient ma « fatigue.

« Ennuyé de mes tâtonnements, j'ai pris la « résolution d'aller droit devant moi. Après « avoir rejoint mon frère, qu'une longue halte « avait reposé, j'ai marché quelque temps à ses « côtés tout essoufflé. A peine avions-nous « dépassé le premier plan de collines, qu'où-

« bliant mon premier circuit, je me suis mis à « descendre de nouveau au fond des vallons « où, après avoir longtemps marché aisément, « Je me suis trouvé dans une impasse. Je vou- « lais m'épargner la fatigue de la montée ; mais « rhomme ne peut pas changer les lois de la a nature et faire qu'un corps s'élève en des- « cendant. Que dirai-je ? En quelques heures, « )e me suis ainsi égaré trois fois et même plus: je « m'en indignais, mon frère en riait. Je me « suis assis dans un ravin, et là, passant avec « la rapidité de la pensée des choses visibles « aux choses invisibles, je me disais en moi- « même : « Ce que tu as éprouvé plusieurs » fois aujourd'hui dans l'ascension de cette » montagne, est arrivé, sache- le, à toi et à tous » ceux qui montent vers la vie bienheureuse.

» Les hommes, plus attentifs aux mouve- » ments de leur corps, qu'aux mouvements » secrets de leur âme, ne s'en aperçoivent pas. » Oui, la vie bienheureuse est dans un lieu » élevé ; étroite, comme il est écrit, est la voie » qui y mène ; il y a bien des collines éche-

» lonnées à gravir ; il faut aller de vertu en

» vertu, brillants degrés par lesquels on arrive

» aux cimes célestes où est la fin de toutes

» choses, le terme de l'existence et le but de

» notre pèlerinage. Tout le monde veut par-

» venir là-haut, mais, comme dit le poète,

» vouloir, c'est peu ; il faut vouloir ardem-

» ment. Toi, certainement, à moins qu'en

» ceci, comme en bien d'autres choses, tu ne te

» fasses illusion, tu ne te contentes pas de

» vouloir, tu désires de toutes les forces de ton

» cœur. Qu'est-ce donc qui te retient? C'est

» que tu suis la voie des basses et terrestres

» voluptés, voie qui paraît plus courte et plus

» facile, mais d'où, en réalité, après avoir

» longtemps erré, il faut enfin revenir avec le

» poids d'un travail malheureusement différé,

» d'où il faut enfin remonter vers le faîte dé

» la vie bienheureuse, sinon, rester lâchement

» dans les bas-fonds du mal. Si les ténèbres de

» la mort te surprennent là, oh ! c'est horrible

» d'y penser, la nuit sera éternelle et il faudra

» la passer dans d'éternels tourments. » Cette

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« idée m'a tellement frappé, que je me suis « relevé et )'ai repris courageusement ma « route. Plût à Dieu qu'il me fût donné de « suivre le sentier après lequel je soupire nuit et « jour, avec l'énergie que j'ai mise enfin à gra- « vir la montagne. Je ne sais pas si ce qu'on « peut faire avec l'àme seule, agile et immor- « telle, sans changer de place, en un clin « d'oeil, n'est pas de beaucoup plus facile que a ce qu'il faut faire heure par heure, avec un « corps caduc et périssable, sous le lourd far- « deau de la matière? Il est une colline, la « plus élevée de toutes, que les gens de la « forêt appellent Filleul, Pourquoi ? je l'ignore; « je pense cependant que c'est par antiphrase, « car elle semble vraiment la mère de toutes les « montagnes voisines. On trouve sur son som- « met une petite plaine où, accablés de fatigue, « nous nous sommes enfin reposés.

« Puisque vous avez entendu le récit de ma « laborieuse ascension, écoutez encore ; em- « ployez, je vous prie, une heure à relire mes « actions de toute une journée. Saisi par la

« vivacité inaccoutumée de l'air et par Pimmen- « site du spectacle, je suis resté d'abord comme « étourdi. Je voyais les nues sous mes pieds, « Ce que j'avais lu des hautes montagnes, (( fameuses dans l'antiquité, ne me paraissait « plus incroyable. Mes regards cependant, « suivant la pente de mon cœur, se portaient « du côté de l'Italie. Les Alpes, couvertes de « neige et de frimas, où le fier ennemi du nom « romain s'ouvrit autrefois un passage avec le « vinaigre, s'il faut en croire la renommée, me « semblaient tout près, quoique fort éloignées. « Je vous l'avoue, j'ai soupiré après le ciel de « l'Italie, que je voyais des yeux de l'âme « plutôt que des yeux du corps, et j'ai été saisi « d'un violent désir de revoir mon ami et ma « patrie. Ma virilité s'est offensée de cetatten- « drissement que je pouvais cependant justifier a par d'illustres exemples. Ensuite, une nou- « velle pensée m'a occupé, et m'a fait passer « du souvenir des lieux vers lesquels se portait « ma vue, au souvenir des jours que j'y avais (( passés. « Voilà dix ans aujourd'hui, pen-

PÉTRARQUE A VAUCLUSE Sj

» sais-je, qu'après avoir abandonné les études de » ta jeunesse, tu as quitté Bologne. O Dieu » immortel ! O immuable sagesse ! Que ces dix » ' ans ont vu de changements dans mes moeurs ! » Je me tairai : je ne suis pas encore dans le » port pour parler en sûreté dés . tempêtes »' passées. Un jour viendra peut-être où je » pourrai retracer toute ma vie après avoir dit » auparavant avec saint Augustin : « Je veux « me rappeler mes hontes passées et les crimi- « nelles faiblesses de mon âme, non pas parce « qu'elles me sont chères, mais afin que leur a souvenirm'excite àvous aimer, ô mon Dieu! » » — Avant d'en arriver là, il me reste bien des » luttes à soutenir. Ce que j'avais coutume » d'aimer, je ne l'aime plus. Je mens, je l'aime, » mais avec plus de honte et plus de tristesse. » l'ai dit enfin la vérité. Oui, j'aime, mais ». j'aime ce que je n'aimerais pas aimer, ce que » je désirerais haïr. Oui, j'aime, mais malgré » moi, mais fatalement, mais avec remords, » mais avec larmes. Je fais l'expérience de » cette pensée fameuse : Haïr si je pyis, sinon

» j'aimerai malgré moi. II n'y a pas encore » trois ans que cette volonté perverse et crînii- » helta qui me tenait tout entier, et qui régnait ».* seule et sans contradiction dans mon cœur^ »'- a commencé à- en trouver. une autre qui se» » révolte er là combat. Depuis longtemps il se. » livre entre ces deux volontés, dans le champ » de mes. pensées, un combat douloureux et » dont on ne peut prévoir l'issue, pour savoir » auquel des deux hommes restera l'empire. »

« Voilà ce que je pensais de ces dix ans démon « passé. Puis laissant dans l'oubli mes înquié- « tudes, je me disais : « S'il t'était donné par » hasard de conserver pendant dix ans encore » cette vie éphémère et d'avancer vers la vertu » autant que tu t'es éloigné eh deux ans de ta-. » vieille passion, grâce à ce combat des deux- » volontés, alors tu pourrais peut-être, à l'âge » de quarante ans que tu espères atteindre,.

» mourir en paix et dédaigner ce reste de la » vie qui s'éteint dans la vieillesse. » Telles « étaient mes réflexions : je me réjouissais de « mon avancement, je déplorais mon imper-

p:ÉTRXkQûï: A vaucltjse îq:

« fection ; Je prenais en pitié la mobilité de la* « volonté humaine ; j'avais oublié où j'étais, « pourquoi j'y étais. Rejetant mes préoccupa- « tions, j'ai enfin contemplé le spectacle que «'-j'étais venu voir. Le soleil qui s'inclinait à « l'horizon, l'ombre de la montagne qui s'éten- « dait, m'avertissaient que l'heure du retour « approchait ; j'étais comme aii sortir d'un « rêve. Je me tourne vers l'Occident. On « ne voyait pas Jes Pyrénées qui séparent « l'Espagne de la France. Rien cependant n'en « dérobe la vue ; la faiblesse de l'œil de l'homme « ne permet pas de voir aussi loin. A ma « droite, j'avais les montagnes du Lyonnais, à « ma gauche, je voyais distinctement, quoique « fort éloignés, les flots de la Méditerranée qui « baignent Marseille et ceux qui se brisent « contre Aigues-Mortes ; le Rhône serpentait « sous mes yeux. Tandis que je contemplais « ce tableau et que je laissais mon esprit « s'occuper de quelques pensées vulgaires ou « s'élever vers de plus hautes régions, j'ai eu « ridée de prendre les Confessions de saint

« Augustin. Ce livre est un présent de votre « amitié ; je le conserve pour me rappeler « Fauteur et le donateur. Je le porte sans « cesse avec moi. C'est un petit volume qui « tient dans la main, mais plein d'un charme « infini. Je l'ouvre pour lire les premières « lignes venues ; je ne pouvais tomber que sur « un passage rempli de piété et de dévotion.

« J'ai rencontré le dixième livre. Mon frère, « attentif à ce qu'Augustin allait dire par ma « bouche, était debout à mes côtés. J'en prends « Dieu et Gérard à témoins, voici ce qu'il y « avait d'écrit là où s'est abaissé mon regard : « Les hommes s* en vont admirer les hautes « montagnes, les flots immenses de la mer^ « le cours majestueux des fleuves, l'étendue « de l'Océan, la marche des astres, et ils « se négligent eux-mêmes. Je suis demeuré « stupéfait; et, après avoir prié mon frère, qui « me demandait de continuer ma lecture, de « ne pas m'importuner davantage, j'ai fermé « le livre. Je m'en voulais d'admirer les merce veilles de la nature, alors que j'aurais dû

« avoir appris des philosophes païens qu'il n'y « a rien d'admirable, excepté l'àme, cette « grande chose auprès de laquelle rien n'est « grand. Content de ce que j'avais vu, j'ai « ramené sur moi-même le regard intérieur « de mon esprit. Dès ce moment, personne ne « m'a entendu parler jusqu'à notre arrivée au « pied de la montagne. Les paroles de saint « Augustin m'occupaient assez. Je ne pouvais « croire que le hasard fût pour quelque chose « dans cette rencontre. J'étais persuadé que a tout ce que j'avais lu avait été écrit pour « moi et non pour un autre. C'était aussi la « persuasion de saint Augustin, lorsqu'il « tomba, comme il le raconte, sur ce passage « de l'apôtre : Ne vous laisse:^ pas aller aux « débauches, à IHvrognerie, aux impudicités, « aux dissolutions, aux querelles, aux jalou- « sies, mais revêtez-vous de Jésus-Christ, et « ne prenez P^^ ^^ votre chair un soin qui « aille jusqu'à contenter ses désirs, La même « chose était arrivée déjà à saint Antoine. Il « entendit ces paroles de l'Evangile : Si vous

42 PETRARQfUE A VAUCLUSE

« voule:{ être parfaity alle^^ vende:{ tout ce que « vousposséde:(y donnei^-en le prix aux pauvres, « puis vene:[ et suivez-moi : vous retrouverez « votre trésor dans le ciel. Il prit pour lui « ce conseil et, raconte Athanase, son histo- « rien, il se courba sous le joug du Seigneur. « Or, de même qu'Antoine ne chercha pas à « en entendre davantage, de même qu'Augus- « tin ne continua pas sa lecture, ainsi je me « contentais des paroles que j'avais lues, et me « renfermais dans une silencieuse méditation. « Je faisais en moi-même ces réflexions : «Oh î » que l'homme est pauvre en sagesse ! Il » néglige la plus noble partie de son être et » se répand à l'extérieur ; il s'épuise à admirer » de vains spectacles. Ce qu'il pourrait trouver » en son intérieur, il le cherche au dehors. » « J'admirais quelle serait la grandeur de notre « àme si, dès l'origine, elle n'avait pas prévari- « que, si elle n'avait pas usé pour son opprobre « des dons que Dieu lui avait faits pour son « honneur. Combien de fois en descendant, « je me suis retourné vers les plus hautes

« cimes de la montagne ! il m'a semblé qu'elles « n'avaient pas une coudée en comparaison « de ces hauteurs sublimes où peut s'élever la « pensée humaine, quand on ne la tient pas « captive dans la boue des voluptés. Je me « disais aussi à chaque pas : « Si tu as tant » sué, tant fatigué pour rapprocher un peu » ton corps du ciel, quelle croix, quelle prison, » quel supplice devraient détourner ton âme de » s'approcher de Dieu, de mépriser les som- » mets orageux de l'orgueil et les entraîne- » ments du monde ! Toutefois, y a-t-il un » homme qui ne soit pas empêché par la » peur de la souffrance ou l'attrait du plaisir » de suivre cette voie? S'il en est un, en vérité, » il est trop heureux; c'est de lui que le poète » a dit : « Heureux celui qui a pu pénétrer la « secrète raison des choses, qui a méprisé les « vaines terreurs, l'inexorable destin et le mur- « mure de Tavare Achéron ! Avec quelle ardeur « ne devons-nous pas travailler à fouler aux « piçds, non pas la cime des montagnes, mais « les concupiscences que soulèvent les désirs

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« de la terre. » C'est au milieu de ces pensées, « de ces agitations de mon cœur, que je suis « arrivé, sans faire attention au sentier pier- « reux que nous suivions, à notre auberge « rustique. J'en étais parti avant le jour; « quand je suis revenu, la nuit était profonde, « mais la lune nous éclairait de sa doucelumière. « Tandis que nos serviteurs se hâtent de « préparer notre souper, je me suis retiré seul (( dans un coin de la maison pour vous écrire « rapidement ces lignes. J'ai craint, si je diffé- « rais, de ne pas le faire plus tard, car le chante gement des lieuxpourrait bien donner un autre « cours à mes pensées. Vous le voyez donc, « cher Père, je ne veux rien vous cacher : je ne « me contente pas de vous faire connaître ma « vie tout entière, mais aussi chacune de mes « pensées. Priez Dieu, je vous en supplie, que « ces pensées, jusqu'ici vagabondes, incon- « stantes, se fixent enfin, et qu'après avoir « poursuivi les vanités, elles se tournent vers « le seul bien vrai, certain, immuable'. »

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' FamiL, IV i.

A cette époque, Pétrarque vécut à Vaucluse en lettré avide de savoir. Toutefois, il ne cherchait pas seulement dans la science une consolation pour son cœur, une jouissance pour son esprit ; il y cherchait encore, et avant tout peut-être, un titre à l'admiration de ses contemporains et de là postérité. Son ardeur embrassait tout : la littérature, l'histoire, la philosophie, les sciences et l«s arts '. La méthode que Pétrarque suivait dans ses vastes études, était un sage éclectisme dont il donnait les règles, dès son arrivée à Avignon, à Thomas de Caloria, le plus aimé de ses camarades de l'Université de Bologne.

Partout où il trouve quelque fragment de vérité, il le recueille et s'en va de butin en butin composant la vérité totale \ Chose bien oouvelle en son temps, il part du doute philosophique, fait table rase de tous les systèmes

' Carmen, I, 7.

' FamiL, I, 7.

qui prétendent offrir à l'homme ta vérité dans des formules inflexibles, et, foulant aux pieds toutes les sectes, il ne veut devoir la connaissajice scientifique du vrai qu'à sa propre investigation '.

Pétrarque fit part à son ami Thomas de Caloria des heureux résultats où le conduisait cette méthode si hardie. Thomas montra la lettre du philosophe aux scolastiques de Messine, où il habitait. Il n'y eut qu'une voix pour condamner Pétrarque comme un novateur dangereux et un contempteur imprudent de la dialectique. Caloria fit part de cette sentence au solitaire, qui lui répondit :

« Si tu veux être un disciple de la vérité, « évite ces hommes et rejette leurs principes. « Ils remplissent la terre. En Angleterre j'en « ai trouvé autant que tu en as en Sicile. Ils se « couvrent de l'autorité d'Aristote, mais qu'ils « ressemblent peu à l'illustre philosophe, eux « qui ne produisent aucun ouvrage sérieux,

' Senil., I, 5.

« qui ont peu d'intelligence, qui ne savent que « crier beaucoup et pour rien ! On ne peut que « rire de ces subtilités sophistiques, dont ils « fatiguent leur siècle. Toutefois, je ne con- « damne pas absolument la dialectique. Je sais « combien les stoïciens, ces nobles et virils « philosophes, Tappréciaient. Je sais qu'elle « est un des sept arts libéraux, qu'elle est un « point d'appui pour ceux qui gravissent avec « effort les hauteurs de la science ; une armure « nécessaire pour ceux qui marchent à travers a les embûches de la sophistique.' Elle aiguise « l'intelligence, elle montre le chemin de la « vérité. Elle apprend à éviter les pièges, et, « n'aurait-elle pas tous ces avantages, elle « forme l'esprit à juger avec sûreté et finesse. « Mais ce n'est pas une raison pour ne pas « sortir de la dialectique. Ce voyageur serait t< insensé qui, épris des agréments du chemin, ï< en oublierait le terme. C'est au contraire la « gloire d'un bon voyageur de traverser rapi- « dément beaucoup de pays, sans s'arrêter en « deçà du but où il tend.

« Et qui de nous n'est pas voyageur ? Notre « route est longue, difficile; le temps est court « et mauvais, comme un jour pluvieux d'hiver. « Ce chemin est celui de la science. La dialec- « tique peut en faire une partie, la partie « qu'on fait le matin, non pas celle qu'on fait « le soir. Si nous ne savons pas quitter en « vieillissant les écoles de dialectique parce « que notre enfance s'y est exercée, n'ayons « pas honte de jouer à pair et impair, de mon- « ter à cheval sur un roseau et de nous faire « bercer '. ».

A une savante méthode, Pétrarque joignait un noble but. Sans doute il poursuivait la gloire dont la couronne poétique qu'il espérait recevoir un jour au Capitole, devait être pour lui le gage assuré. — Et, si c'est là une faiblesse, c'est une faiblesse comme en ont seuls les esprits supérieurs. — Mais il portait aussi dans ses travaux des vues d'un ordre plus élevé. Ce qu'il voulait, c'était l'irradiation de pFus en

Famil., I, 6.

plus considérable de la vertu et de la vérité parmi les hommes.

« Pourquoi travaillerions-nous? me dis-tu», écrit-il encore, en ce temps-là, à son ami de Messine,; « puisque tout ce qui regarde Tuti- X lité des hommes a été écrit en mille volumes « dans un stylé admirable par le divin génie de ^« l'antiquité? Je t'en prie, ne répète plus cette « parole et que cette raison ne te porte pas à « la paresse..... Jamais on ne louera assez la « vertu, jamais on ne donnera assez de pré- « ceptes pour faire aimer Dieu et haïr les « voluptés ; jamais les découvertes des esprits « les plus pénétrants ne fermeront la voie à de i( nouvelles découvertes. Tranquillise-toi : nous c( ne travaillons pas en vain. Ceux qui vien- « dront après nous, même aux derniers âges (( du monde, ne travailleront pas en vain ; et « s'il faut craindre quelque chose, c'est que la « fin des siècles arrive avant que la science « humaine ait pénétré dans le sanctuaire « intime de la vérité '. »

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' FamiL, 1,8.

5o PÉTRARQUE A VAUCLUSE

Ce serait mal connaître Pétrarque de croire qu'à cette époque il ne tînt aucun compte des lumières de la foi, ou qu'il cherchât à les décomposer au nom de la raison pour en expliquer la mystérieuse nature. Pétrarque n'exerça jamais sa liberté de penser dans le domaine religieux. Il acceptait la révélation chrétienne avec une entière et respectueuse soumission, et repoussait tout ce qui s'élevait contre ses enseignements. Ce n'est pas sans quelque étonnement qu'on voit cet esprit hardi écrire ces lignes d'une simplicité et tout à la fois d'une fermeté admirables :

« Il est permis d'aimer et d'approuver les « sectes des philosophes, lorsqu'ils ne s'éloi- « gnent pas de la vérité et qu'ils ne nous « détournent pas de notre résolution, qui est « de ne rien admettre de contraire à la foi. Dès « qu'ils le font, serait-ce Platon, Aristote, « Varron ou Cicéron, méprisons-les, foulons- « les aux pieds avec une liberté courageuse.

« Que la subtilité du raisonnement, la douceur « du style, l'autorité du génie ne nous séduisent

PÉTRARQUE A VAUCLÛSE 5l

« pas. Ils furent tous des hommes savants par « leurs recherches et leurs connaissances, par « l'éloquence, heureusement doués par la na- « ture, mais misérables par la privation de V Tobjet suprême et ineffable de la science.

« Semblables aux présomptueux qui ne se fient « qu'à leurs seules forces et ne cherchent pas « la vraie lumière, ils se sont laissés tomber « souvent comme des aveugles, souvent leurs « pieds se sont heurtés aux pierres du chemin. « C'est pourquoi en admirant leur génie, véné- « rons l'auteur du génie; en déplorant leurs « erreurs, félicitons-nous de la grâce que Dieu « nous a faite, et reconnaissons que sans « aucun mérite de notre part, nous avons plus « reçu- de celui qui cache ses mystères aux « sages du siècle et les révèle aux âmes « humbles. En philosophant, aimons comme « le dit le mot Philosophie, aimons la sagesse. « Or la vraie sagesse de Dieu, c'est le Christ. « La vraie philosophie consiste donc à aimer « le Christ, à l'adorer. Soyons tout ce qu'il « nous plaira, pourvu qu'avant tout nous

« soyons chrétiens. Lisons les philosophes, les « poètes, les historiens, mais que la voix de « TEvangile du Christ résonne toujours à « l'oreille de notre cœur. Avec l'Evangile nous « serons assez savants et assez heureux ; sans « lui, plus nous apprendrons et plus nous « deviendrons ignorants et malheureux. Rap- « portons tout à l'Evangile comme à la « suprême forteresse de la vérité. Quand la « science humaine s'appuie sur lui, elle peut « bâtir son édifice en sûreté : le fondement est « inébranlable \ »

Tel est Pétrarque. Il a des hardiesses de pensées qu'on dirait écloses au souffle des temps modernes et des actes de foi qui rappellent le siècle théologique de saint Thomas d'Aquin. Comme tous les grands hommes, il reproduit dans son caractère celui de son siècle où le Moyen Age donne la main à la Renaissance.

' Famil., VI, 7.

Ces études incessantes, animées d'un esprit si élevé et si chrétien, poursuivies au milieu d'une ravissante solitude, endormirent les souffrances morales de Pétrarque et le délivrèrent de ses chagrins les plus vifs ' . A cette action bienfaisante des livres et de la nature, Tamitié vint joindre ses douces influences* Vaucluse * faisait partie du diocèse de Cavaillon. Pétrarque alla rendre ses devoirs à son évêque. Philippe de Cabassole gouvernait alors ce petit évéché. Il n'avait que vingt-six ans. Nous ne connaissons pas de portraits authentiques de l'évéque de Cavaillon. Dans ceux qu'on a pieusement imaginés, on admire la beauté un peu sévère des lignes de son front, la pureté

' Famil., I, i8.

" En 1171, la moitié de la seigneurie de Vaucluse fut cédée par Raymond V, comte de Toulouse et marquis de Provence, à l'évéque de Cavaillon et à ses successeurs qui occupèrent le château avec toute juridiction. L'autre portion de coseigneurie fut inféodée à la puissante maison d'Astoaud, et, en i63o, à celle de Seytres 'Caumont dont quelques membres portèrent le titre de marquis de Vaucluse.

-de Tovale de- son visage, le feu de son regard, le sourire voilé de ses lèvres, Texpression à la fois énergique ^t douce de sa physionomie.

-C'est bien ainsi qu'on se représente ce jeune prélat, qui dirigeait son Eglise avec sagesse, suivait la politique de son temps avec attention, se préparant à paraître avec éclat sur un plus vaste théâtre, et à demeurer dans l'histoire du xive siècle, non pas comme la plus brillante figure de cette époque, mais comme une des plus pures et des plus attrayantes.

Philippe et Pétrarque n'en restèrent pas à un simple échange de politesses. Natures d'élite Tun et l'autre, ils se comprirent et s'aimèrent bientôt. Hélas ! comme pour beaucoup ici-bas, leur amitié se forma dans les larmes. Cabassole perdit son frère Isnard, chevalier de Saint-Jean de Jérusalem, qui se noya dans la mer Rouge, et les premières lettres de Pétrarque à son nouvel ami furent des lettres de consolation.

Pétrarque avait trouvé auprès de l'évéque de Cavaillon un de ses amis d'enfance, Pons

-Sâmson, prévôt du Chapitre de la cathédrale. « C'est à juste.fitre qu'ilporte ce nom, disaît-il, « il a autant de force danls l'esprit que le fléau « des Philistins en avait dans le corps. » Les souvenirs de Técole de Carpentras et plus encore le goût .des lettres renouvelèrent et entretinrent rintimité première des deux élèves de Convennole. Cabassole et Pons venaient souvent visiter leur ami dans sa solitude.

Gui Settimo s'y rendait aussi d'Avignon. Pétrarque lui rappelait plus tard ces visites.

« Nous étions depuis longtemps insépa- « râbles de cœur, lui disait-il, nos goûts « seuls nous séparaient alors. Tu fréquentais « les rostres et les. tribunaux, je recherchais le « repos et les bois ; tu deriiandais honnêtement « à la politique et aux affaires des richesses « qui vinrent me trouv-er dans ma retraite où « je les fuyais et les méprisais. Te dirai-je ce ft qui me charmait, le silence des champs, le « murmure perpétuel des eaux toujours lim- « pides, le mugissement sonore des bœufs « au fond des vallées, le jour, le chant des

« oiseaux sous les ombrages ; la nuit, les mélo- « dies du rossignol? tu connais tout; et, si tu « n'osas pas me suivre entièrement, combien « de fois te dérobant au tumulte de la ville, tu « recherchas ma solitude, comme on recherche « un port dans la tempête ' ! »

Quand ses amis tardaient trop à venir le voir, Paîmable solitaire leur envoyait des lettres d'invitation comme celle-ci qu'il adressait à son ancien élève, Agapit Colonna : « Je vous « attends à souper, et vous viendrez en vous « rappelant qu'il n'y a pas ici de marché de « friandises. C'est un repas de poète qui vous « est préparé; ce ne sera pas le festin de Juvé- « nal ou d'Horace, mais le champêtre dîner de « Virgile : des fruits mûrs, des châtaignes « tendres, du laitage en abondance. Les autres « mets seront plus durs ; car vous trouverez « un pain grossier et peu travaillé, un lièvre « d'occasion, une grue de passage, et peut-être

' SeniL, X, 2.

PÉTRARQUE A VAUCLUSE Sj

« un morceau un peu rance de vieux sanglier.

« Qu'ajouterai-je ? vous connaissez Paspérité « du chemin et la rusticité de la table, c'est « pourquoi je vous préviens de venir non « seulement avec les pieds, mais encore, « comme dit le parasite de Plaute, avec les « dents bien chaussées '. »

Ainsi Pétrarque n'avait pas rompu toutes ses relations en se retirant à Vaucluse. Il y recevait ses amis ; il y recevait aussi les grands personnages venus à la cour pontificale et qui ne manquaient pas, avant de partir, d'aller saluer sur les bords de la Sorgue, le poète dont la renommée remplissait déjà l'Europe '. Luimême se rendait assez fréquemment à Avignon où les Colonnà lui offraient une hospitalité toujours cordiale. Il y passa tout l'hiver de i338. Le dauphin de Vienne, Humbert II, était alors à la cour du Souverain Pontife.

' Famil,,îîy ii.

»5e«i7., XV, I.

Pour se distraire des plaisirs monotones des brillantes fêtes qu'il donnait et recevait, ce prince, d'ailleurs pieux, voulut faire le pèleri-" nage de la Sainte -Baume. Il pria Pétrarque' de l'y accompagner ; le cardiiiaf Colonna joi-" j

gnit ses inâtances aux prières du Dauphin." j

Pétrarque craignant de se laisser prendre' '

encore aux pièges du monde, ne céda qu'avec peine, « il se laissa entraîner' ». ;

La bruyante escorte d'Humbert ne lui plaî- 1

sait point : il se tint constamment à l'écart. La J

caverne de Tillustre pénitente remplit Pétrarque |

de vives et saintes émotions. Pendant trois jours et trois nuits, il s'enivra des célestes parfums que Madeleine a laissés sur ces sommets prédestinés. Il se rappelait l'émouvante histoire de la douce amie de l'Homme-Dieu. Le souvenir de cette existence purifiée,- transformée par l'amour divin, touchait profondément Pétrarque et il priait ainsi : « Douce

' SeniL,XlV, i-j.

a amie de Dieu, laissez-vous attendrir par mes « pleurs, accueillez les soupirs d'un cisur c( humilié, prenez soin de mon salut. Vous « êtes toute-puissante ; car il ne vous a pas été « donné -en vain d'embrasser les pieds sacrés « du. Sauveur, de les inonder de vos larmes, « de les essuyer avec la soie brillante de.vos a cheveux, de les couvrir de baisers, de « répandre des parfums précieux sur la tête du « Christ, de le voir avant tous après sa résur- « rection, de recevoit sa première parole et « de contempler son corps glorieux'. »

Quand Pétrarque, interrompant ses mystiques effusions, sortait de la sainte grotte, il allait s'asseoir dans la vaste forêt qui l'entoure. Là, il passait, dit-il, de longues heures à penser à ses amis absents, principalement à Philippe de Cabassole, ce frère qu'il venait de se donner '. En quittant ce sanctuaire béni.

' SeniL, XIV, i6.

' Epist. ad PosU

6o PÉTRARQUE A VAUCLUSE

Pétrarque se promit d'y retourner. Dans son livre de là Vie solitaire, il nous apprend qu'il vint, en effet, plusieurs fois vénérer ces hauteurs sacrées où Marie- Madeleine « avait (( apporté une vertu qui n'a point eu d'égale, « pour y laisser une mémoire qui n'a point eu « de tombeau' ».

Les saintes impressions de son pèlerinage semblèrent raffermir Pétrarque dans la résolution qu'il avait prise de combattre énergiquement ses passions. Lorsque revint, avec le Vendredi saint de i338, l'anniversaire de sa rencontre avec Laure, il le célèbre par ces vers :

« Père du ciel, après les jours perdus, après

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' Lacordaire, Sainte Marie-Madeheine.

« les nuits vainement dépensées à contetaipler « avec le cruel désir qui s'alluma dans mon « cœur^ les façons pour mon malheur si charce mantes, permets désormais que ta lumière « me ramène à une autre vie et à des desseins « plus beaux, si bien que mon fier adversaire « ayant en vain tendu ses rets, en soit couvert « de honte. Voici, mon Dieu, que s'achève à « présent la onzième année depuis que j'ai été « soumis à ce joug inhumain qui s'appesantit « davantage sur les plus patients. Prends en . a phié ma souffrance bien indigne; rappelle à « un meilleur but mes pensers égarés, fais-les a souvenir comme aujourd'hui tu fus mis en « croix '. »

Le calme n'était qu'à la surface de l'âme de Pétrarque : le fond en était toujours troublé, inquiet, et déjà, dans une lettre qu'il écrit alors à Guillaume de Pastrengo, on peut pressentir de nouveaux orages. Guillaume était un

* Sonnet 48.

avocat de l'Université dePadoue, jurisconsulte habile, lettré érudit, auteur d'une vaste encyclopédie ' ; du reste, homme du monde accompli. Il avait connu Pétrarque dans un premier voyage qu'il avait fait en i333 à Avignon où il était venu plaider devant le Pape pour la puissante famille des Corrèges, qui disputait la seigneurie de Parme aux Rossi. Pour soutenir ce procès, il avait fait appel aux lumières et à l'éloquence de Pétrarque, qui consentit à porter la parole dans un consistoire. L'avocat de Padoue lui attribua le succès de sa mission. Un second procès, où les Corrèges étaient encore mêlés, ramenait cette année Guillaume à Avignon. Il se hâta d'aller chez son ami, mais il trouva fermée la maison où Pétrarque habitait, et il apprit que son

' Cet ouvrage est une bibliothèque de tous les auteurs profanes et sacrés de tous les pays, de tous les siècles et sur tous les sujets, depuis les temps les plus reculés jusqu'au xiv* siècle; il parut à Venise en 1547, sous ce faux titre : De Originibus rerum. Son vrai titre est ; De Viris illustribus.

PlêTRARQUE A VAUCLUSE 63

confrère, qu'il avaît vu autrefois dans tout Téclat de ses succès mondains, vivait ai Vaucluse, dans la solitude. Quelque peu surpris, Guillaume lui envoie ce billet :

« Hé ! mon cher, dans quels antres vous « dérobez-vous à la lumière du jour? dans « quelle retraite vous tenez-vous caché ? Je « suis allé à la maison de notre Laelius ; je « vous appelle, personne ne répond ; je frappe, « personne n'ouvre. Pourquoi cette conduite ? « Sortez donc de votre tanière, montrez-vous « à un ami qui brûle de vous voir et dites-lui « vite : Me voici ' ! »

Pétrarque s'empressa de se rendre auprès de son ami. Mais à peine arrivé à Avignon, il s'en éloigne aussitôt pour retourner à Vaucluse, d'où il écrivit à Guillaume de Pastrengo :

« C'est avec un légitime étonnement que « vous cherchez dans quelles cavernes je me « cache, et que vous vous demandez la cause

Var. 32.

« de cette vie nouvelle qui me dérobe à vos « empressements. Cependant, votre étonne- « ment augmentera lorsque vous apprendrez que j'ai quitté la campagne en cette saison où ellem'estle plusagréable pour venirvous voir dans cette ville toujours détestée, et que je suis reparti au plus vite sans vous saluer.

Voici la raison de cette conduite. — Je vous la donne le plus brièvement possible, car le messager qui va partir et le soleil qui descend à Thorizon, ne me permettent pas de m'étendre beaucoup. — Depuis long^ temps j'étais esclave de cette vie élégante qu'on mène dans les villes, et surtout dans la ville où vous vous trouvez. Ce n'est pas dans une lettre que je puis vous dire tout ce que j'ai souffert à Avignon pendant de longues années de misères et- de peines. Mon malheur m'éclaira. Je vis que je n'avais d'autre espoir de recouvrer ma liberté que dans la fuite ; et, malgré les résistances de ceux qui m'ont perdu en m'aimant, j'ai fui. Je me suis arraché à tout prix aux

« périls qui m'environnaient. J'ai résolu de <( supporter les rigueurs de la fortune afin de « vivre un peu pour moi avant de mourir.

« Déjà Je commençais d'atteindre insensible- « ment le but que je désirais : les liens qui « tiennent mon âme captive se relâchaient ; « j'éprouvais un soulagement d'une indicible « douceur, un avant-goût de la vie céleste.

« Mais qu'elle est grande la force d'une « habitude invétérée ! Je retourne souvent, « sans que rien m'y oblige, dans la funeste « cité, je me rejette volontairement dans le « filet. Je ne sais quels souffles irrésistibles, « du port où je me suis retiré après maints « naufrages, me poussent encore vers la mer.

« Je ne suis pas plus tôt dans Avignon que je « ne suis plus maître de moi. De tous côtés je « suis assailli par la tempête, de tous côtés je ne « vois que gouffres et écueils. Je ne trouve par- « tout que la mort, et ce qui est pire, l'ennui « de la vie présente et la crainte de la « vie future. Vous savez maintenant pourquoi « vous ne m'avez pas vu l'autre jour. Les

« vieilles passions qui dévorent mon mal- « heureux cœur, en sont seules la cause. Dès « qu'elles me trouvèrent dans leurs remparts, « elles mè saisirent comme un esclave rebelle « et fugitif. Déjà je voyais les fouets, la prfson, « les chaînes et le bâton. Ce spectacle des tource ments qui m'attendaient, m*a réveillé, j'ai pris . « la fuite la nuit, ne pouvant le faire le jour. « Vous m'excuserez donc d'être parti sans « vous voir alors que je le pouvais. Vous plai- « derez même ma cause devant le monde « insensé qui m'accuse de folie, parce que, « sans écouter ses plaintes, j'ai préféré le repos « de la campagne aux plaisirs de la ville *. » Guillaume répondit à Pétrarque :

« En vérité, mon ami, je ne puis me résigner « à votre fuite. Elle me prive de l'agrément « de votre présence et du charme de votre « conversation. Je ne conçois pas comment « votre absence ne m'attristerait point, lorsqu'il

' Var. 33.

« m'est si doux de vous voir et de vous a entendre. Votre lettre, cependant, a été une a joie pour mon cœur inquiet, et un délasse- « ment pour mon esprit fatigua par les affaires. « Je sais à présent que vous avez forcé la porte « de votre odieuse prison, brisé vos chaînes, « rompu vos entraves, rejeté les fers de « l'esclavage ; que vous avez traversé la mer « orageuse ; que vous êtes arrivé au port sur « un rivage bien-aimé, où les cruelles tem- « pêtes de votre âme se sont apaisées, et où •(( une suave tranquillitéa succédé aux agitations « du monde. J*aime à me représenter d'ici ce « que vous faites dans la liberté de votre « solitude. Aux roses clartés de Taurore, « réveillé par les chants harmonieux des « oiseaux et le murmure plaintif des eaux qui « tombent de rocher en rocher, vous montez « jusqu'au sommet de la montagne par les « sentiers des collines couverts de rosée. Assis « sur une roche moussue, vous contemplez la a plaine dont les champs cultivés se déroulent « à vos pieds, Vous avez vos tablettes, vous

« méditez, vous notez rapidement vos. pensées « que vous retrouverez plus tard pour les « féconder. Quand le soleil monte à Thorizon, « vous retournez dans votre demeure. Vous « faites un repas digne de Fabricîus et de « Curius, vous vous reposez un instant sur « votre couche. Puis, pour éviter la grande « chaleur du milieu du jour, vous vous enfer- « mez dans cette vallée qui porte à juste titre « le nom de Vallée close et où, lorsque le « soleil commence à décliner, les montagnes « projettent leur ombre du côté du Levant.

« Là, cette admirable fontaine jaillit du pied « du rocher. Tantôt ses eaux argentées sortent « en sanglotant par une multitude de fissures ; « tantôt elle vomit ses flots par une ouverture « immense. Ils se précipitent avec fracas par « une pente rapide vers le fond du vallon, ils « bondissent en mugissant à travers des blocs « informes contre lesquels ils se brisent, et peu « après ils coulent entre deux rives toujours « riantes, en nappe d'eau tranquille. Là « s'ouvre cet antre large, effrayant, plein de

« mugissements horribles, quand la source « bouillonne et déborde ; silencieux, lorsqu'elle « décroît. Il offre alors contre les ardeurs du « soleil un asile d'une fraîcheur délicieuse. Là « se trouve cette autre grotte suspendue sur « les eaux limpides, plus transparentes que le « cristal. Là vous venez vous asseoir à une « place que vous affectionnez. Un lierre « sombre croît tout près, grimpe au rocher et « tandis. qu'il ombrage son poète, vous repais- « sez vos yeux des beautés du site et vous « aiguisez votre génie pour de nouveaux « travaux'.»

La poésie de cette existence ne parvint pas à éteindre la passion de Pétrarque. Si la solitude lui apporta quelques jours de calme où il put se croire délivré de ses tourments, elle finit par accroître son amour et le préparer à des .explosions plus ardentes que jamais. « Oh !

« René, disait le vieux Chactas, si tu crains les

' Var. 34.

« troubles du cœur, défie-toi de la solitude : « les grandes passions sont solitaires, les « transporter au désert, c'est les rendre à leur « empire.» En outre, Guillaume de Pastrengo, retenu à Avignon par les lenteurs de la cour pontificale, venait souvent à Vaucluse, et, tout en causant avec son ami d'histoire et de littérature, tout en Taidant à cultiver son jardin et à tailler ses arbres, il lui parlait de Laure, des plaisirs de la société élégante, des regrets qu'on éprouvait de sa retraite.

Si Guillaume eut l'intention d'arracher le solitaire à ses résolutions, il y réussit. Pétrarque n'eut bientôt qu'une occupation : voir Laure à Avignon et la chanter à Vaucluse. Ce ne fut même plus assez pour lui de la chanter dans des vers qu'une émotion plus sincère, un art plus scrupuleux, une inspiration plus riche, un sentiment plus grand de la nature frappaient pour l'immortalité. Il voulut que la peinture éternisât ses traits. Simon de Sienne décorait alors le palais que Benoît XII faisait bâtir à Avignon. Pétrarque lui

demanda un portrait de Laure. Simon se souvint de son maître, Tangélique Giotto, car « son œuvre fut bien de celles que « Ton peut s'imaginer exécutées dans le ciel, « non ici parmi nous où le corps fait à Tâme « un voile' ». Plus tard, lorsque Tamour de Laure ne sera plus qu'un souvenir sanctifié par la mort et la pénitence, Pétrarque remplacera ce portrait par celui de la Vierge Marie, peint par Giotto, qu'il conservera jusqu'à ses derniers jours, et dont la destinée le préoccupera quand il écrira son testament.

Pétrarque, encore loin de cette complète transformation, emporta le portrait de Laure à Vaucluse, et c'est sans doute en le contemplant qu'il composa les trois canzones VIII, IX, X que Muratori estime être ce que la poésie italienne a produit de plus exquis. Cependant, il n'oubliait pas ses études ; il puise au contraire dans son bonheur un nouvel encoura-

' Sonnet 5y.

gement au travail. « Maintenant naissent de <c moi des paroles et des œuvres telles, que « j'espère me rendre immortel quoique la « chair doive périr'. » Les œuvres auxquelles Pétrarque travaillait, étaient une histoire romaine depuis Romulus jusqu'à Titus et un poème épique, V Afrique^ dont Scipion TAfricaih était le héros. Un poème de ce genre était à cette époque une chose si nouvelle, qu'elle devait exciter dans tous ceux qui en entendraient parler un redoublement d'admiration pour l'auteur. Aussi le bruit en fut à peine répandu, à peine eut-on pu juger par ses poésies latines déjà commencées de la manière dont il pouvait traiter un si beau sujet, qu'il devint l'objet de l'attention générale et d'une espèce de fanatisme qui lui faisait donner, sur de simples espérances, les noms de sublime et de divin \

' Canton. j VII.

' TiRABoscHi, Istoria délia Litter. Italiana, t. V, 1. III. Le sujet de V Afrique avait déjà été traité par Silius Italicus. Pétrarque inséra même dans son poème un long fragment de cet auteur.

• PÉTRARQUE A VAUCLUSE yS

En composant son Afrique^ Pétrarque voulut lire dans le texte original, Homère, le père et le modèle du poème épique, et il résolut d'apprendre le grec qu'il ignorait. Il chercha un maître ; il en trouva un dans Varlaam, ambassadeur de l'empereur de Constantinople à la cour pontificale. Pétrarque fit de rapides progrès ; il put bientôt lire Platon et il le lut, non pas seulement en écolier qui cherche dans les écrits des maîtres les règles de grammaire et le secret de leur langue, mais encore en philosophe avide de la vérité. Les idées platoniciennes avaient toujours souri à Pétrarque ; cependant, lorsqu'elles lui apparurent dans leur splendeur originale, dans cette forme harmonieuse et colorée dont Platon les a revêtues, elles laissèrent dans son esprit d'ineffaçables reflets'.

Après le départ de Varlaam, Pétrarque continua seul ses études dans sa retraite de Vau-

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' De Contemptu mundi, dial. II.

cluse. Il y mit tant d'ardeur, que sa santé en fut altérée. L'évéque de Cavaillon, voyant ce dépérissement dont il n'ignorait pas la cause, demande un soir à son ami la clef de son armoire, enferme les livres de Finfatigable travailleur, ses papiers, son encre et ses plumes, et il lui dit : « Je veux que vous soyez dix jours « sans lire ni écrire. » Pétrarque se soumet à cette dure sentence. Le premier jour lui paraît plus long qu'une année ; le second, il a mal à la tête du matin jusqu'au soir ; le troisième, il est saisi par la fièvre. Philippe de Cabassole, jugeant que l'obéissance coûtait trop cher à son ami, lui rendit ses manuscrits et ses livres, et, avec eux la joie et presque la santé. C'est par cette voie laborieuse dont rien ne pouvait le détourner, que Pétrarque s'acheminait vers la pleine possession de sa renommée, lorsque d'heureuses circonstances, dont il sut habilement profiter, hâtèrent l'heure où sa gloire devait recevoir une solennelle consécration.

Le roi Robert d'Anjou, qui unissait l'attention la plus ingénieuse à l'admiration la plus

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naïve pour tout ce qui touchait aux lettres ', appelait Pétrarque à Naples ; Rome, plus heureuse que Paris, — qui voulait aussi honorer le grand littérateur, — Tattendait de là pour le couronner au Capitole. Pétrarque se rendit en Italie (i 341), et reçut tous ces honneurs. Heureux le siècle où le génie n'ambitionnait qu'une couronne de laurier ! Nous savons par quels travaux Pétrarque mérita cette distinction et nous trouvons que ce triomphe, que Voltaire appelait « un célèbre hommage payé au poète, « alors unique par Pétonnement de son « siècle' », fut avant tout un acte de justice. Pétrarque voyait avec raison dans son triomphe autre chose qu'un éclatant hommage payé à sa gloire. Après avoir quitté Rome où il ne resta que peu de temps et retournant à Avignon par la Lombardie et les Alpes, il écrivait de Pise au roi de Naples :

a L'usage de décerner la couronne, non seu-

* ViLLEMAiN, Tableau de la littérature au moyen âge,

* Voltaire, Histoire universelle.

« lement interrompu pendant de longs siècles, « mais entièrement oublié au milieu des soins « si peu propres à ces pacifiques triomphes « qui occupent à présent la république, a été « renouvelé. Dans cette conquête de notre âge, a vous avez été le général et moi le soldat. Je « connais en Italie et dans les nations étran- « gères des hommes d'un esprit supérieur, qui « ont eu le même dessein que moi ; ils ont « reculé devant la difficulté de faire revivre « une coutume abolie depuis si longtemps et « devant la crainte de l'innovation toujours « suspectée. Maintenant que j'ai pris sur moi « toute la responsabilité, j'espère qu'ils suivront « mon exemple et s'empresseront avec une « émulation heureuse pour les études d'aller « cueillir les lauriers romains '. » Dans cette lettre, Pétrarque affirmait que la vertu et la science constituent la vraie noblesse ; il exhortait ses contemporains à renouveler la gloire de l'antiquité littéraire et il s'écriait : « Tra- « vaillons vaillamment, espérons ; peut-être

' FamiL, IV, 17.

« arriverons-nous. Virgile a dit : « Ils peuvent » parce qu'ils croient pouvoir. » Nous aussi, « nous pouvons parce que nous croyons. »

De Pise, Pétrarque se rendit à Parme dont ses amis, les Corrèges, venaient de s'emparer, et il y resta un an, pendant lequel il fut nommé archidiacre de la cathédrale '. Lorsqu'il revint à Avignon, en 1342, Benoît XII mourait et était remplacé par Clément VI. Suivant leur usage, les Romains envoyèrent au nouveau Pontife une députation pour le supplier de rétablir le Saint-Siège à Rome. Pétrarque se fit l'orateur des députés, parmi lesquels se trouvait Nicolas Rienzi, qui prit aussi la parole, et dont le nom devait bientôt retentir dans le monde.

Après le départ de la députation romaine, Pétrarque, que la politique avait un moment distrait, se trouva face à face avec ses vieilles passions, c'est dire qu'il en reprit le joug. Les natures tendres et délicates n'ont qu'une éner-

' Pétrarque, qui avait reçu tout jeune la tonsure, n'entra jamais dans les ordres.

gie d^magination que démentent souvent la faiblesse et Tindécision de leur volonté, quand leur volonté se trouve livrée à ses propres forces en présence de l'obstacle sur le terrain de la lutte. Comme autrefois, Pétrarque allait exprimer en beaux vers les tourments de son cœur sous les ombrages de Vaucluse d'où il revenait souvent à Avignon, chez les Coionna et à la cour de Clément VI qui aimait à le recevoir. Un événement inattendu ramena Pétrarque à ses pieux desseins de retraite. Son frère Gérard perdit tout à coup la femme qu'il aimait. Il vit dans cette mort un avertissement du ciel, il dit adieu au monde et fut s'enfermer dans la Chartreuse de Montrieux. Pétrarque l'accompagna et passa quelques jours avec lui dans ce monastère bâti dans les régions montagneuses de la Provence, dans un lieu qui était, ce qu'il est toujours, un des plus beaux de ce monde \

' Lettres d'un Voyageur à propos de botanique, par George Sand (Revue des Deux-Mondes, i5 juillet 1868).

L'énergique détermination de son frère, Taustérité, la piété des moines, leur chant grave et solennel, et tous ces parfums célestes qui s'échappent des cloîtres laissèrent dans son âme des souvenirs et des images qui ne s'effacèrent plus. Revenu à Vaucluse, sa solitude peuplée de l'image de Laure et de ses rêves de gloire lui parut bien vide en comparaison du désert de Montrieux que des anges remplissaient de leur divine existence '. Il entra dans une de ces crises morales que les auteurs ascétiques appellent conversion, « à présent, « dit-il, la vie qui s'enfuit et le lieu et le temps « m'enseignent un autre sentier, celui qui « conduit au ciel et où l'on recueille des fruits, « et non pas seulement des fleurs et des « feuillages. Je cherche, et il en est bien temps, « un autre amour, d'autres feuillages, une autre « lumière et une autre route à travers d'autres « hauteurs, et enfin d'autres rameaux '. »

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' De Otto religiosorum, prœf.

» Sextine, V.

8ô PÉTRARQUE A VAUCLUSE

Pétrarque nous a laissé rhistoîrede sa conversion dans le livre Du Mépris du monde, qu'il appelait son Secret. Il est intéressant de relire cette histoire; elle nous ouvre Tâme du poète et nous permet de suivre heure par heure les incidents des luttes dont elle fut alors le théâtre. En voici le curieux début :

« Je pensais comment j'étais entré dans la « vie (c'est un sujet de méditation qui m'est « habituel), lorsque dernièrement j'eus cette « vision — ce n'était pas un de ces rêves « familiers aux esprits malades, j'étais éveillé « et plongé dans des réflexions qui me déchi- « raient. Une femme resplendissante de « lumière, d'une beauté dont les hommes n'ont « pas assez l'intelligence, m'apparut tout à « coup. J'ignore comment elle pénétra chez « moi. Son air et ses traits annonçaient sa « virginité. J'étais tout étonné des splendeurs

PÉTRARQUE A VAUCLUSE 8l

« dont elle était enveloppée; je n'osais lever « mes regards vers les rayons que répandait le « soleil de ses yeux. « Ne tremble pas, dit-elle, » et que mon aspect nouveau pour toi, ne te » trouble point. Tes égarements m'ont touchée, » et Je viens de loin l'apporter un secours » opportun. Assez jusqu'ici, oui assez, tu as » regardé la terre avec des yeux obscurcis; » ces yeux que les choses d'ici-bas ont tant » charmés, oh ! quel sera leur éblouissement, » si tu peux les élever vers les choses éter- » nelles ! » A ces mots, tout tremblant, je mur- « murai d'une voix hésitante ces vers de « Virgile : « O vierge, quel est votre nom, » car ni votre visage, ni votre accent ne sont » de ce monde ? » Elle répondit : « Je suis » celle dont tu as tracé d'un pinceau si fin le » portrait dans ton poème, celle à qui, sem- » blable à l'Amphion de la fable, tu as bâti » avec un art merveilleux et pour ainsi dire » avec les mains de la poésie, une demeure » splendide, incomparable sur les sommets de » l'Atlas. Courage donc, écoute sans crainte,

» ne redoute pas la présence de celle que tu as » invoquée dans tes chants épiques. »

Pétrarque reconnaît alors la Vérité. Il aurait voulu la contempler, mais il ne pouvait en soutenir la divine clarté. Cependant la céleste visiteuse le force par ses questions à converser avec elle. Le solitaire se rassure peu à peu ; il lève enfin les yeux et aperçoit debout à côté de la Vérité, son maître chéri, saint Augustin. La Vérité charge l'illustre évéque de guérir Tâme de son disciple. « Il faut, dit-elle, qu'il « entende une voix humaine : elle le troublera « moins. Qu'il sache toutefois que toutes vos « paroles sortent de ma bouche. Je serai pré- « sente à votre entretien. » — « Votre autorité, « répond Augustin, et Tamour que j'ai pour « cet homme me font un devoir d'obéir. » En même temps il regarde Pétrarque avec bonté, le presse dans ses bras comme un fils bienaimé, et l'attire à la suite de la Vérité qui marchait devant eux, dans un lieu plus retiré '.

' De Contemptu mundi, prœj.

On est tenté de rapprocher ce prologue de celui de la Divine Comédie et d'y trouver un souvenir de la forêt obscure, de Béatrix et de Virgile. C'est la même situation, la même conception originale chez les deux poètes philosophes, plus vaste, plus poétique chez Dante, plus restreinte, plus métaphysique chez Pétrarque. L'un a décrit les trois régions du monde invisible avec les procédés d'Homère et de Virgile, l'autre a parcouru les trois régions de son âme à la manière de Platon et de Cicéron. Voilà pourquoi ils prennent pour guide, celui-là Virgile, celui-ci Augustin, les représentants alors les plus connus et les plus aimés du genre que chacun adopte.

Quoi qu'il en soit de ces analogies, étudions un instant Pétrarque dans ce moment décisif de sa vie. Sous le regard de la vérité, à la lumière de sa foi religieuse, il interroge sa conscience avec une impitoyable sincérité.

Dans le silence et la paix des champs, l'àme se plaît à se replier sur elle-même. En contemplant les spectacles de la nature, les levers

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radieux du soleil, les jours sereins, les soirs mélancoliques, les nuits étoîlées, tes sombre^ orages, elle se sent irrésistiblement saisie par ridée de Dieu et de Tinfini, par le sentiment de la fragilité et de la vanité des choses de ce monde. Quand, à ces dispositions où. nous plonge la communication avec la liature, se joignent les remords de la conscience, les leçons du malheur, l'appel de Dieu, le dégoût de cette vie misérable et passagère est plus vif, Tattrait de la vie sainte, lumineuse, immuable est plus fort. Telle fut la touchante histoire de rame de Pétrarque. Dans l'analyse que nous allons donner de son Secret, tout en dépouillant sa pensée de sa forme dialogique, nous lui avons conservé son sens complet, ses développements essentiels, ses couleurs originales et souvent même son expression.

Pétrarque désire posséder les biens que la mort ne peut enlever, que les maux de la vie ne peuvent corrompre. Pour arriver à cette possession, il rencontre des obstacles : ce sont ses passions. Souvent il a pleufé^ ^r ses

désordres. Mais il ne suffit pas pour se relever de remplir le ciel et la terre de gémissements : il faut le vouloir. Cette volonté, il ne Ta jamais eue. Les remords qui ont accompagné ses plaisirs, ne lui ont jamais inspiré un désir sincère de rompre ses chaînes. Le regard de son âme n'avait pas pénétré assez avant la fragilité, la caducité de la vie présente, la pensée de Téternîté. Cette pensée Tenveloppe maintenant et le saisit ; il a la compréhension salutaire et des misères de la vie, et des horreurs de la mort. De cette compréhension naît la volonté ferme, inébranlable de revenir à la vertu et à Dieu. Il comprend enfin la vanité, Tiniquité dès passions qui l'ont retenu dans leurs filets. Ces passions étaient Torgueil, l'attachement aux biens matériels, l'amour.

Il se glorifiait de son génie et de sa beauté. Il s'est enivré de ses propres chants. Cependant, lorsque les mots s'échappaient de ses lèvres, harmonieux et cadencés, combien de fois la pauvreté de la langue a trahi l'abondance de ses idées, la richesse de ses conceptions !

Combien de fois sa plume s'est arrêtée impuissante à trouver des mots pour peindre ses pensées ! Oh ! que la parole humaine est étroite et infirme ! Elle ne peut tout exprimer, ou, si elle le fait, ce n'est qu'imparfaitement. Souvent triste, découragé, il a interrompu ses chants ou ses discours ; son âme, sans accents dignes de ce qu'elle sentait, grondait en lui comme l'orage renfermé dans la nue et qui ne peut éclater. Pourquoi s'enorgueillir de sa beauté ? elle sera la proie du temps et de la mort.

A côté de l'orgueil, il découvre avec étonnement une autre passion qui le retient loin de Dieu : l'attachement aux biens matériels, leur recherche ardente, insatiable. D'une main hardie, il veut sonder cette plaie qu'il avait jusquelà couverte d'ingénieux prétextes. Ne fallait-il pas avoir un état de maison conforme à sa réputation? Ne fallait-il pas venir en aide à ses amis, pourvoir au bien-être de sa vieillesse ? C'est pour ces motifs qu'il s'est imposé ces sollicitudes, ces soucis qui le rongent. Avec

quel plaisir il se rappelle les jours de sa jeunesse passés à Vaucluse. Alors, exempt de toute convoitise, il errait Pâme joyeuse, insouciante, à travers champs. Tantôt il s'étendait au milieu des hautes herbes des prairies, écoutant le murmure des eaux ; tantôt assis sur le sommet découvert des collines, il contemplait la plaine ; tantôt sous les ombrages de la vallée, il se plongeait dans le silence immense, solennel de la solitude. Il avait l'esprit toujours occupé de quelque méditation ou de quelque rêverie poétique. Puis, quand il rentrait dans sa petite maison, content de ce qu'il possédait, il se croyait le plus riche, le plus heureux des hommes. Maintenant son ambition serait de ne connaître ni le génie, ni l'abondance, ni le pouvoir, ni la servitude ; mais n'est-ce pas là encore un désir immodéré de la richesse et de la puissance? En vain, il s'est retiré loin des villes et de leur tumulte : il n'a pas renoncé à ses projets de fortune. S'il se retire, ce n'est pas par dédain, c'est par impuissance, par découragement. Ce découragement, il est vrai.

lui est venu de ce qu'il n'avait pas l'art de solliciter à la porte des grands, de flatter, de tromper, de^ promettre, de mentir, de simuler, de dissimuler, de tout soùfiFrir. Ce n'est pas au but, c'est aux moyens qu'il a renoncé.

Au-dessous de l'orgueil et de l'attachement aux biens de la terre, s'ouvre béant aux regards de Pétrarque l'abîme des voluptés des sens. Il en sonde avec courage les honteuses profondeurs. Au milieu de ses ardeurs dévorantes, plus d'une fois il a déploré son extrême sensibilité ; plus d'une fois au milieu des révoltes de la chair, il a envié aux rochers leur froide immobilité. Il a tenté de se soustraire à l'empire de cette passion ; il s'est aidé des conseils de Platon, mais que peut Platon si Dieu reste étranger aux efforts de l'âme pour s'arracher aux plaisirs des sens ? Il a prié Dieu avec larmes et gémissements. Dieu qui seul rend l'homme chaste. Il s'est relevé grâce au secours divin ; il est retombé cependant. Il crie sans cesse vers le Seigneur. Le Seigneur maintenant semble 4ie pas entendre ces cris ; ils ne sont, il

est vrai, qu'à moitié sincères. Dans son âme est resté un désir, qui n'ose s'avouer, des plaisirs dont il rougit.

Cette dernière racine du mal, il veut l'extirper. Il prie Dieu jour et niiit avec plus d'humilité et plus de sincérité. Il sait que Dieu arrive à l'heure où il paraît encore loin. Oh ! pourquoi resterait-il dans cesbasses Jouissances, qui accumulent en nous des ténèbres sous lesquelles disparaissent la beauté et la vérité divines? Platon nous en avertit, et cette doctrine, on la trouve cachée, comme la lumière dans un nuage qu'elle colore, sous les fictions poétiques de Virgile.

Dans ce fond ténébreux de son âme, Pétrarque constate la présence de la noire mélancolie. Il connaît cette tristesse profonde, inquiète, qui lui fait trouver mal tout ce qu'il voit, tout ce qu'il entend, qui le pousse par moment jusqu'au plus sombre désespoir. Il cherche d'où peuvent lui venir ces excès de mélancolie ; il en trouve la source dans la persuasion où il est que là Providence est injuste à son égard.

go PÉTRARQUE A VAUCLUSE

Inique persuasion ! Il maudit sa pauvreté ; cependant qu'il regarde, non pas ceux qui ont plus que lui, mais ceux qui ont moins, et il trouvera peut-être qu'il possède cette médiocrité de biens où le Poète place le bonheur.

Il regrette d'être obligé de vivre sous la dépendance d'un maître, mais nous dépendons tous de quelqu'un. Ce n'est pas dans les biens terrestres, c'est dans les trésors de l'esprit et du cœur, en soi, qu'il faut chercher le principe de la liberté et de l'indépendance. Il maudit son exil et le lieu de son exil. Hélas! le souffle d'une tempête politique l'a arraché à son patrimoine, à son pays, à sa maison et l'a chassé dans une ville où tout lui est ennui et dégoût; il est des spectacles que les âmes généreuses ne peuvent supporter. Toutefois, a-t-il le droit de se plaindre, lui qui a vu passer sous son regard ému, en lisant les poètes et les historiens, tant de grandes infortunes? Si le tumulte de la cité le trouble, n'est-ce pas parce qu'il n'a pas la science du recueillement intérieur que rien ne peut dissiper ? Au reste n'est-il pas libre

de fuir ailleurs? Oui. Toute plainte sur ses lèvres est une injustice, tout murmure, un blasphème. Il n'a pas laissé à la raison le gouvernement de son âme ; ses sens et son imagination ont tenu tour à tour le sceptre : renversement fatal de la loi de subordination, qui doit régner entre les puissances de Thomme, et dont il a trouvé de si gracieuses imagQ.s dans ses chers poètes et ses chers orateurs! Sans doute il est une mélancolie, source intarissable de pleurs, que tout homme porte en soi-même par cela seul qu'il est homme; sans doute il est encore une mélancolie salutaire qui provient du sentiment de nos fautes et de nos chutes; mais il est une mélancolie qui enveloppe l'âme comme une nuée orageuse et pestilentielle, tue la vertu dans son germe et le génie dans son épanouissement : c'est la sienne. Il la déplore, il la condamne. Un examen sérieux de sa situation, une intelligence plus éclairée de la vie lui ont montré qu'il est moins misérable qu'il se l'était imaginé.

A la suite dç la Vérité qui lui parle par la bouche de saint Augustin, Pétrarque aborde rétude de la partie supérieure de son âme. Sur ces hauteurs, loin des orages des sens et des ombres des régions terrestres, tout lui apparaît d'abord pur et lumineux. L'amour et la gloire n'y brillent-ils pas comme deux astres dans un ciel sans nuage? Eh bien ! cette lumière, il faut qu'il rappelle ténèbre, ces astres, il faut qu'il les appelle trompeurs.

Toutefois, qu'il lui en coûte pour en arriver à cette condamnation ! L'amour et la gloire ne sont-ils pas deux nobles passions? Son amour est pur, chaste comme son objet. Dans ce sentiment, s'il y a de la tendresse, il y a aussi de la vénération. La femme qu'il aime, ignore les terrestres préoccupations, ses désirs sont célestes, son visage rayonne d'un éclat vraiment divin, les éclairs de ses yeux, le son de sa voix, la grâce majestueuse de sa démarche, tout en elle est plus qu'humain. La mort peut cependant anéantir tous ces charmes ; pourquoi donc attacher son âme immortelle à cette

PÉTRARQUE A VAUCLUSE g3

beauté périssable ? Il le sait, un jour la tombe s'ouvrira pour son idole. Aussi ce qu'il aime, c'est cette âme où le ciel semble habiter et cette âme ne peut périr. Un amour si élevé est-il coupable ? N'est-ce pas à cet amour qu'il doit son génie, l'élévation de ses sentiments, sa renommée? Oui, c'est parce qu'il a voulu se rendre digne de celle qu'il aimait, qu'il a renoncé aux plaisirs vulgaires dont la jeunesse a coutume de s'enivrer, qu'il s'est imposé de longs et pénibles travaux, qu'il s'est transformé !

Mais sa conscience repousse ce raisonnement de son cœur. Point d'illusion. Que de germes de vertu ont été étouffés par les ardeurs de sa passion, qui sont tombées sur son âme comme un feu dévastateur! Que de veilles, que de journées passées à soupirer vainement ont été perdues pour la science!

Sans doute son amour l'a arraché à quelques grossiers plaisirs, mais pour le précipiter dans un abîme de misères splendides et néanmoins douloureuses et funestes. Encore son amour

Ta-t-il vraiment rendu vertueux? il a gardé présents les jours de son enfance et de son adolescence, jours d'innocence, de simplicité, de piété ; il aime à se retourner vers eux, et à ces souvenirs lointains, ses yeux se remplissent de larmes. Or, à quelle époque a passé sur cette fleur suave de ses jeunes années le souffle qui Ta flétrie? précisément à l'époque où a commencé son amour. Dans ces flammes, il a perdu son énergie, et au plus fort de sa passion, il est tombé plus bas que jamais. Comment ose-t-il appeler saint cet amour qui Ta rendu si coupable ?

Ne peut-il pas au moins l'appeler heureux?

Hélas! dès que cette passion l'eut saisi, il ne connut plus que les gémissements et les angoisses, et il en est arrivé à se nourrir avec une sorte de joie de ses larmes et de ses soupirs. Le sommeil l'a fui; il a passé ses jours et ses nuits à redire le nom de sa bienaimée. Quel dégoût et quel mépris de la vie ! Quel désir de la mort ! Quelle passion pour la solitude! Comme ce héros d'Homère, seul

dans les champs il a rongé son propre cœur.

Dans ces tortures sa jeunesse s'est fanée avant le temps; ses yeux se sont épuisés à force de pleurer; son esprit perpétuellement agité ne voit plus que des fantômes ; sa voix est devenue rauque, tant il a sangloté. Oh ! que son amour était insensé ! Laure rendait à son gré ses jours joyeux ou lugubres. Quand elle était présente, le soleil brillait dans son âme ; quand elle s'en allait, son âme retombait dans la nuit. Il Ta fait peindre par un artiste célèbre, afin que son image fût sans cesse devant ses yeux comme s'il eût craint que la source de ses larmes pût tarir. Bien plus, il a poussé la folie de l'amour jusqu'à aimer tout ce qui avait quelque analogie avec cette femme. Il n'a plus rêvé que laurier, il a chanté le laurier dans tous ses vers avec un zèle digne d'un prêtre d'Apollon ou d'un habitant des rives du Pénée, et il a poursuivi avec une ardeur infatigable la couronne de laurier. Que de sollicitations, que de voyages, que de travaux lui a coûtés cette ambition !

Ainsi cette passion n'a produit que des désastres, dont le plus lamentable est l'oubli de son âme et de son Dieu. Courbé maintenant sous le poids de ces grandes misères, pourrat-il se relever et se tourner vers la source pure et unique de la vérité et du bien ? O désespoir ! il comprend sa faute, il la déteste, et il brûle encore d'amour. Vivant, il porte la mort !

renoncera-t-il à sa passion ? oui, mais qui le fixera dans cette résolution suprême ? il fuira ce pays où tout lui parle de ses tourments.

Déjà, sans doute, pour recouvrer la liberté, il s'est caché dans la solitude, il a fui jusqu'en Angleterre, il a erré sur tous les rivages. Hélas ! il était comme la biche, dont parle Virgile, qui s'enfonce dans la forêt emportant le trait qui l'a blessée. Si donc il veut se guérir par la fuite, qu'il efface de son cœur l'image de ce qu'il laisse. Il faut de plus qu'il ne retourne jamais sur ses pas, car que de fois, après une absence salutaire, revenu au berceau de sa passion, il s'est senti tout à coup repris, à l'aspect d'une rue connue, d'une maison aimée 1

C'en est fait, il partira ; il ira en Italie, l'Italie sa terre natale, l'Italie au ciel d'une beauté sans rivale, l'Italie baignée de tous côtés par les flots de la mer, aux sites enchanteurs, aux mœurs douces et polies. Peut-être trouvera-t-il sur ces rivages chéris quelques jours de bonheur. Pourtant il aime Vaucluse. Que de douces heures il y a passées dans l'étude et le travail ! mais il l'abandonnera ; cette solitude nourrit sa passion, qu'il ne pourra bientôt plus avouer sans honte. En effet, quoique sa jeunesse ne soit pas encore bien loin de lui, il voit, si rapide est la course des ans ! les signes de la vieillesse qui approche ; et quoi de plus ridicule qu'un vieillard amoureux? A ces considérations, il doit en joindre d'un autre ordre. Qu'il pense à la beauté de l'âme, à la fragilité, à la laideur du corps, à la brièveté de la vie, à la certitude de la mort, à l'incertitude de l'heure où elle frappe, à la sainteté de l'état ecclésiastique. Que n'a-t-il pas fait pour Laure ? Il lui a offert les flammes les plus ardentes de son cœur, il lui a consacré ses travaux, il l'a

Cj6 PÉTSAmQrE A TAUCLUSE

chantée et rendue célèbre. Elle, au contraire, Ta dédaigné, elle lui a ravi son temps, ce temps précieux qu'il devait à la science ; elle Ta éloigné de Dieu, elle Ta fait tomber dans un abime honteux. Que le souvenir du passé périsse î II ne passera plus un jour, une nuit sans implorer le secours divin par ses prières et par ses larmes, il espère que Dieu mettra fin à ses maux.

Une dernière passion trouble son existence:

le désir de la gloire. Cependant qu'est-ce que la gloire, sinon cet éclat dont la renommée entoure le nom d'un homme dans une cité, dans une nation ? Or, la renommée, n'est-ce pas l'appréciation du public ? Mais il condamne les mœurs du public, il en flétrit les actions, en méprise les idées, pourquoi donc en accepter les éloges ? Au reste, jusqu'où s'étendra sa gloire dans l'espace et dans le temps ? Dans l'espace, que de barrières ! Les mers, les déserts, les différences de mœurs, de langue, de nationalité s'opposent à la diffusion de la renommée. Le temps ne lui appar-

tient pas, et bientôt peut-être la mort brisera sa plume. Puis tout contribue à eflFacer un nom de la mémoire des hommes : la mort des contemporains, Toublî, apanage de la vieillesse, les caprices de la mode qui préfère les hommes nouveaux aux anciens, l'envie qui poursuit les hommes illustres même dans leur tombe, l'inconstance de l'opinion. On ne peut se promettre même la durée de son tombeau, qu'un arbre sauvage, en poussant, renverse; de ses livres, que mille accidents détruisent. Cette terre n'est pas le lieu de l'immortalité.

Cependant renoncer à la gloire, n'est-ce pas renoncer à la science ? Non. Il continuera ses travaux, seulement il fera passer avant toute autre étude, celle de sa perfection morale.

C'est ainsi qu'il trouvera la vraie gloire, car de même que l'ombre suit le corps que le soleil frappe de ses rayons, ainsi la gloire suit l'homme qui pratique la vertu sous le regard illuminateur de Dieu.

Pour s'affermir dans ses résolutions, il veut penser sans cesse à la mort. Toutes les fois

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qu'il verra les moissons de Tété succéder aux fleurs du printemps, et les neiges de l'hiver, aux fruits de l'automne, il se dira : Les saisons passent, mais elles reviennent; moi, je m'en vais et ne reviendrai plus. Lorsqu'il verra le soleil tomber à l'horizon et l'ombre descendre des montagnes, il se dira : Ma vie fuit, la mort approche. Demain le soleil reparaîtra, mais pour moi ce jour s'est évanoui sans retour.

Lorsqu'il contemplera le spectacle ravissant d'une nuit étoilée, lorsqu'il suivra les astres décrivant dans le silence du ciel leurs courbes harmonieuses, il se souviendra qu'il participe à leur mobilité, et se dira : Ma seule espérance est de vivre désormais en celui qui ne connaît pas de changement en sa vie, ni de déclin dans ses jours. Il tiendra ainsi le regard de son âme fixé sur le tombeau, et n'oubliera pas que la vie du philosophe est une préparation à la mort.

C'est à la lumière qui jaillit de la pensée dé la mort, qu'il veut désormais juger toutes choses et se diriger dans toutes ses actions. Il

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veut revenir à la possession pleine et entière de son âme, que l'orgueil, la convoitise, Tamour, la gloire avaient répandue au dehors de lui ; il la recueillera. Au milieu des travaux qui l'attendent encore, il demeurera en lui-même. Que Dieu soutienne sa volonté dont tant d'orages ont affaibli l'énergie, et qu'il lui donne de marcher sans défaillance dans la voie nouvelle où il est entré !

Pétrarque ne se contente pas d'écrire ainsi son Secret en face de la Vérité, en lisant avec sincérité dans son cœur. Croyant convaincu, il se prosterne aux pieds de son Dieu mort sur la croix et les arrose de ses larmes. Comme il a consigné les arrêts de sa conscience dans les pages que nous venons de résumer, il a fixé Técho des cris de son repentir dans sept psaumes, à l'imitation du roi David, le modèle des pénitents '. Chaque verset est un sanglot de son cœur brisé. Ce grand esprit qu'on a trop coutume de se représenter uniquement

' Senil., X, i.

occupé à chanter Laure, ne s'est pas seulement jugé avec Taustérîté d'un philosophe chrétien. Le voilà maintenant dans sa maison solitaire, loin de tout regard humain, à genoux devant son crucifix, trouvant dans la vivacité de sa foi et de son repentir des accents semblables à ceux dont les fils de saint François d'Assise remplissaient alors les vallons de l'Ombrie.

« Mon Dieu, disait-il, si je pouvais détester « mes péchés et vous aimer au moins à cette « heure tardive ! D'où me viendra le repentir « avec ses gémissements salutaires ? Seigneur, « brisez mon cœur dur comme un rocher, « afin que de cette pierre insensible coulent « des fontaines de larmes ; que ces pleurs puri- « fiants jaillissent par torrents et qu'ils des- « cendent dans mon bourbier! Je passe mes « nuits à gémir...., ma conscience me harcèle « et s'élève contre moi. Mon Dieu, hâtez-vous, « secours et pitié ! Ma confiance en moi-même « était sans borne; j'aspirais à de grandes « choses, je me créais un avenir chimérique « où je plaçais ma joie. Maintenant je me

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