‹ PétrarqueChapitre 10 sur 19 · JO · texte numérisé non relu

JO

« leurs, dit-il au vingt-septième chant du Paradis, « on voit des loups rapaces dans tous les pâturages. O « protection de Dieu, pourquoi t’endors-tu ? Les gens « de Caliors (Jean XXII) et les Gascons (Clément V) « s’apprêtent à boire de notre sang 1 . »

Le successeur de Jean XXII, Benoît XII, moine cistercien, moins instruit, mais aussi moins dur cl moins rapace que son prédécesseur, fit souvent preuve de bonté et d’humanité en réprimant les excès de l’inquisition dominicaine. C’était assez pour que les historiens ne dussent parler de lui qu’avec sympathie. Mais les Italiens, dont il faut se défier, chaque fois qu’il parlent des papes français, ne le ménagent pas davantage que les autres pontifes d’Avignon. Ils prétendent même qu’étonné de son élection à laquelle ni lui ni personne ne s’attendait, Benoît dit aux cardinaux : « Vous avez élu un âne. » Injure qu’on ne se fait guère à soi-même et que méritait d’ailleurs moins que personne un théologien, un docteur de Paris, qui avait écrit sur les psaumes et sur l’évangile de saint Matthieu ! Pétrarque lui adressa une longue lettre en vers pour l’engager à reporter le saint-siège à

1 I)cl saiiguc nostro Caorsiui c Guaschi

S’apparcchian di bere.

(Paradis., c. xxvu, v. 58.)

AVEC LES SOUVERAINS PONTIFES. 2‘JI Home. Le pape répondit à celte épitre en faisant bâtir le grand palais pontifical d’Avignon, comme pour annoncer que lesaint-siége n’en sortirait plus, et en permettant aux cardinaux de construire de magnifiques résidences au delà du Rhône. « Pendant que, dans la « nouvelle Babylonc, disait Pétrarque, nous conslrui- « sons des tours inutiles et absurdes, pour que notre « orgueil monte jusqu’au ciel, d’où il retombera en « ruines, il n’est personne qui protège et qui venge « la très-humble demeure du Christ. La capitale de « toutes les villes qui sont sous le ciel, ajoutait-il, est « parterre; les maisons des apôtres s’écroulent... et «ils (les cardinaux) bâtissent des palais dorés. » C’est sans doute pour se venger du chagrin que lui causaient ces constructions françaises que le poète représente le souverain pontife sous les traits d’un vieillard appesanti par l’âge et par l’ivresse 1 * 3 . Les Italiens accusent, en clfet, Benoît XII, de n’avoir pas été assez sobre et inventent pour lui le proverbe « biberc papa- Hier. » Un dominicain milanais, mécontent sans doute de la résistance que le pape oppose aux fureurs inquisitoriales, l’appelle un buveur d’élite, potator cgre~ gius *. Pétrarque lui reproche surtout son mépris pour l’Italie, son ignorance des choses italiennes, et en

1 Vino madidus, ævo gravis ac soporifero roro perfusus.

(Epist., sine lilulo, 1.)

3 Histoire littéraire île la France au ijualorziétne siècle. La

l'Ai’AUTÉ.

cite comme preuve une piquante anecdote. On avait envoyé au pontife des anguilles du lac de Bolsena ; il en fit une ample distribution aux cardinaux, ne s’en réservant pourlui qu’une très-petite part. Mais, quand il en eut goûté, il regrettait naïvement d’avoir été si généreux, et disait : « Je ne croyais pas qu’il y eût « en Italie d’aussi bonnes choses. » A quoi le cardinal Colonna, aussi Italien que Pétrarque, répondait : « Je « m’étonne qu’un homme aussi instruit que Votre « Sainteté ne sache pas que l’Italie ne donne que « d’excellents produits'. »

Clément VI, en sa qualité de Français, ne trouva pas grâce non plus devant les Italiens. Les historiens de ce’pays oublient, en parlant de lui, quelques beaux traits de sa vie : sa courageuse conduite pendant la peste d’Avignon, le dévouement avec lequel il portail des secours aux malades, le soin qu’il prit, dès le début de la maladie, d’appeler des médecins de toutes parts, d’acheter un champ où l’on ensevelissait les morts; la généreuse protection qu’il accordait aux juifs, que l’opinion populaire accusait de tout le mal, et l’énergie qu’il montrait, lui chef de l’Église, pour les arracher à l’inquisition. On oublie aussi qu’il fit de louables efforts pour délivrer Piome du brigan-

1 Seuil, VU, 1.

AVEC LES SOUVERAINS PONTIFES. 295 dage, cl que, dans le premier moment, il s’associa franchement à l’entreprise réformatrice de Rienzi. Enfin on oublie sa bonté, sa constante bienveillance, son inépuisable charité et cette clémence qui répondait si bien à son nom, que Pétraque lui-même ne pouvait s’empêcher de l’admirer 4 .

Pour sa part, le poète eut à se reprocher de ne pas se souvçniè assez, en jugeant Clément VI, du bien que le souverain pontife lui avait fait et avait voulu lui faire. C’était Clément VI qui l’avait nommé prieur de Saint-Miliriano, dans le diocèse de Pise, puis chanoine de Pavic; qui l’avait envoyé en ambassade à Naples; qui avait légitimé et fait chanoine de Vérone, à quatorze ans, son fils Jean Pétrarque; qui lui avait offert, le premier, le poste si honorable et si lucratif de secrétaire apostolique. Ces souvenirs eussent dû défendre à Pétrarque d’écrire l’outrageante églogueoù il livre le pape aux reproches et aux anathèmes de saint Pierre. Clément VI, né dans une noble famille, élevé en gentilhomme, aimait plus la société des femmes qu’il ne convenait à un pape, recevait trop souvent dans se9 appartements la belle vicomtesse de Turenne, et vivait peut-être avec trop de faste et de magnificence. Mais ce n’était ni à son obligé, ni à l’amant de Laure, ni au chanoine, père d’un enfant, qu’il appartenait de juger si sévèrement ses mœurs.

' Nnlli major inest clomentia.

On regrette que ce soit Pétrarque qui fasse tenir à Clément VI, répondant aux admonestations de saint Pierre, cet étrange langage : « Mon épouse (l’Eglise), « étincelle de pierreries; des colliers courent autour « de son cou, et tranquille elle repose avec moi dans « l’ombre brune. Elle n’est plus ni raidie par la « glace et la neige, ni brûlée par le soleil, comme « l’était autrefois ta honteuse vieille femme, pendant « que tu occupais la campagne (le trône pontifical),.. « Çà et là jouent les chevreaux dans les vallées her- « beuses et dans les beauges leur volupté native ras- « semble et roule les pourceaux paresseux » (les cardinaux)... « En chantant, j’ai trouvé une douce amie « (Avignon), et je travaille à être beau. Je hais le soleil « et je recherche les antres frais. Vous autres, vantez- « vous de vos amies inconnues, pourvu que mon Épy « (Avignon) me réchauffe de ses perpétuels embras- « sements*. » Et saint Pierre lui répond : « Ton

1 Sponsa nitet gemmis collumque monilibu$ ambit,

Et mccum fusca secura rccumbit in umbra ;

Non glacie nivibusque rigens, ncc solibus usta,

Qualis erat tua turpis anus, dum rura tenebas.

Tum passim herbosis ludunt in vallibus htmli ;

Inquc volutabris segnes innata voluptas

Conglomérat versatque sues

. . . Dutccm cantando nactus amicam,

Formosus fieri studeo, solemque perosus

Antra umbrosa colo

. . . Y r os ignotas jactctis arnicas;

Me mca perpetuis foveat complcxibus Epy.

(Eglog., VI.)

« épouse erre depuis longtemps déjà, dans des collines « inconnues, elle est sortie de la maison paternelle « et de son lit pudique. Celte fameuse courtisane « (Avignon) lui succède triomphante, et entraîne avec « elle ses prétendants lascifs et les boucs à l’odeur « fétide (les cardinaux), auxquels plaît déjà l’herbe « d’un marais étranger 1 . »

Innocent VI, successeur de Clément VI, ignorant et crédule, n’avait aucun droit à la bienveillance de Pétrarque qu’il croyait sorcier, parce que Pétrarque, lisait Virgile, transformé lui-même en magicien par une légende fort répandue au moyen âge. Aussi le poêle lémoigna-l-il toujours un grand éloignement pour un homme qui le connaissait si mal. Peu de temps après l’avénement du nouveau pape, appelé à Avignon par les cardinaux de Talleyrand et de Bologne, qui voulaient le présenter à Innocent VI, il apprit que son fermier de Vaucluse venait de mourir; il retourna aussitôt à sa maison de campagne et n’en voulut plus sortir, avant de partir pour l’Italie, où il se rendait sans aucune pensée de retour. Quand on le pressait de venir saluer le nouveau pape, il répondait : « J’aime mieux ne pas le voir. Jecrain-

1 lisor cnira jampridem ignolis in vallibus errât,

Et palriuin litnen lhalamumque egressa pudicum : llla sequelur ovans merctrix famosa, procosque Sccum aget ardentes et olentes tu r pi ter liircos, lier ha peregrina qui bus est jain grala paludis.

(Efjlog., VI.)

« drais que ma magie ne lui fîl du mal, ou que sa « crédulité ne m’en fit 1 . » Plus tard le pape, revenu de son erreur, lui faisait offrir auprès de sa personne le poste de secrétaire apostolique que Pétrarque refusait, comme il l’avait déjà refusé sous Clément VI.

Ce ne sont pas seulement les souverains pontifes que le poète juge avec sévérité; il maltraite aussi leur entourage et particulièrement ce groupe de cardinaux français qui, formant la majorité dans le conclave, élisaient toujours un pape français et retenaient ainsi la papauté en France. 11 les appelle quelque part « des satrapes*. » Suivant lui, ce soijt des gens qui, parce qu’ils portent un petit morceau de pourpre rouge, se croient supérieurs au reste des hommes et méprisent le genre humain tout entier 3 . Les successeurs des apôtres aiment le luxe, habitent des palais somptueux, se couvrent d’or, mettent des housses dorées sur le dos, des mors dorés à la bouche de leurs chevaux; bientôt ils les feront ferrer en or. Ils sont avides comme les despotes de l’Asie ; il faut les aborder avec des présents. Ils ne reçoivent bien que

* Ne nul illi mca magia mit milii molesta sua credulitas esset (Seuil., I, 5).

* Seuil., XII, 2.

3 Senil., XV, A.

ceux les payent 1 . Ils se livrent à d’infâmes voluptés. Leur pourvoyeurs battent le pays pour leur découvrir et leur amener de belles jeunes tilles 1 . Ils mentent effrontément. Pétrarque raconte qu’un jour deux d’entre eux qui n’avaient pas pu voir le saint-père sortaient du palais pontifical. A la porte les attendait une troupe de solliciteurs faméliques qui leur demanda aussitôt des nouvelles des intérêts qu’on leur avait confiés. Sans hésitation et sans embarras, le plus habile des deux répondit sur-le-champ à ceux qui l’interrogeaient qu’il avait reçu de bonnes paroles du souverain pontife qu’en réalité il n’avait pas vu, et se mit à énumérer une liste fantastique de promesses dont aucune ne leur avait été faite. Resté seul avec son collègue, comme celui-ci s’étonnait de tant de mensonges : « Il faut que lu aies l’esprit bien lent, ré- « pondit-il, pour n’avoir pas encore appris le manège « de la cour. » Celte petite anecdote est un échantillon modérédes vices que Pétrarque attribue aux cardinaux de son temps. Mais si on veut se faire une idée du mépris avec lequel il les traite, il faut lire sa septième églogue, où il les passe en revue les uns après les autres, et où, sauf quelques exceptions, il les représente sous les traits les plus grossiers, comme des avares, des luxurieux et des gens d’un insupportable

' Epist. sine tilulo, IV.

* Voyez dans les lettres secrètes de Pétrarque l’histoire de ce cardinal qui se revêt de son costume de pourpre pour vaincre les scrupules d’une jeune fille.

RAPPORTS DE PÉTRARQUE orgueil. Tout cequ’il dit d’eux dans celte étrange pièce de vers, ne pourrait guère se citer qu’en latin. L’abbé d** Sade qui, grâce à sa connaissance des archives pontificales, aurait pu retrouver les noms de presque toutes ces victimes de Pétrarque, recula devant une telle entreprise dans la crainte du scandale*.

A l’avénement d’Urbain V, Pétrarque qui ne le connaissait pas personnellement, mais qui entendait parler de sa sainteté, conçut de grandes espérances, mêlées toutefois d’appréhension et d’inquiétude. Il supposait que le nouveau pape se déciderait enfin «à reporter le saint-siège à Rome; mais il avait été si souvent trompé dans cet espoir, qu’il n’osait pas s’y abandonner avec confiance. Au milieu du trouble de son esprit, il prit le parti d’écrire à Urbain, comme il avait écrit déjà à Benoît XII et à Clément VI. Sa lellre, très-longue et un peu diffuse, renferme quelques morceaux d’une véritable éloquence. Il peint au souverain pontife l’état de Rome veuve et désolée, presque dans les mêmes termes et avec la même force que Dante, lorsque celui-ci y appelait l’Empereur*.

4 Mémoires pour servir ù la vie de Pétrarque, t. III, p. 270.

! Dante dit :

Vieni a veder la tua Roma che piange Vedova e sola... ( Purgnt . c. vi.)

PétraiYpie dit : « Ægra, inops, miserabilis, sola est. »

AVEC LES SOUVERAINS PONTIFES. 29!) Pu is, après un lableau poétique de la dévastation de la ville éternelle, il emploie les arguments les plus serrés et les plus propres à émouvoir un pape dont il entend louer la vertu. Urbain V admettra-t-il que les villes les plus humbles possèdent leur évêque et que la ville de saint Pierre ne possède pas le sien? Le successeur des apôtres pourrait-il vivre en paix dans son palais somptueux d’Avignon, sous ses lambris dorés, quand Saint-Jean de Latran tombe en ruines, quand les saintes demeures de Pierre et de Paul, quand les édifices consacrés par le sang des premiers martyrs du christianisme s’affaissent et s’en vont en poussière. Sans doute il comprend que le pape tienne à sa patrie. Mais bientôt viendra le moment où il n’y aura plus pour le chef de l’Église, comme pour tous les hommes, que deux patries : le séjour des bons et celui des méchants; que lui importera alors sa patrie terrestre?

Je ne résiste pas au plaisir de citer comme une nouvelle preuve de la hardiesse et de l’énergie de Pétrarque, quelques-unes des phrases de cette lettre. On y verra de quel ton le poêle ose parler aux plus grands personnages ; on y verra aussi quelle liberté pouvait s’arroger un simple clerc, même vis-àvis du chef de l’Église, dans ce moyen âge que tant d’écrivains ignorants ou superficiels nous représentent tous les jours comme une époque de discipline cl de soumission absolue à la volonté du saint-

siège. « Lorsque tu seras arrive devant le tribunal du « Christ, écrit-il au souverain pontife, là où lu ne « seras plus le maître et nous les serviteurs, mais où « lui seul sera le maître, où tqps nous serons éga- « lement ses serviteurs, ne penses-tu pas qu’il te dira : « Tu étais pauvre, je t’ai pris à terre, je t’ai fait sor- « tir de ton humilité ; non-seulement je t’ai placé à « côté des princes, mais au-dessus des princes; j’ai « voulu qu’ils fussent prosternés à tes genoux cl à tes « pieds. Et toi, où as-tu laissé celle Eglise que je « t’avais confiée? Toi que j’ai orné de beaucoup de « présents particuliers, que m’as-tu donné en échange « de plus que les autres? Tu t’es assis sur la roche « d’Avignon et tu as oublié la roche Tarpéienne*. » Quand on lit, dans les œuvres complètes de Pétrarque, tant de lettres du même genre, toutes hardies et viriles, on n’est plus tenté de lui reprocher, comme le font encore ceux qui le connaissent mal, la mollesse et la fadeur de son style ; ou du moins si l’on maintient ce reproche pour quelques parties du Canzn-

1 f.um ad tribunal Christi igitur ventura erit, ubi non tu dominus et nos servi, sed unus ille dominus, nos consent omnes erimus, nonne putas tibi dicturus sil? Ego te a terra inopem suscitons et de humilitate tuaerigens, non soluin cura principibus sed super principes collocavi, eosque tibi ad genua pedesque procumbcre volui. Tu Ecclcsiam meam tibi créditant, ubinam gentium reliquisli? Tu inullis a me singularibusque insignitus donis, quid singulare inihi præter cæteros reddidisti ? Nisi quod sedisti in rupc Avinionensi, Tarpeiæ rupis oblitus. [Sertit., Vit, 1.)

AVEC LES SOUVERAINS PONTIFES. 501 niere, on s’aperçoit que Pétrarque, bien loin de se révéler tout entier dans ses sonnets langoureux, se nourrit, pendant une grande partie de sa vie, des pensées les plus fortes, des plus mâles desseins.

Le pape se décida enfin à partir pour Rome sur des galères vénitiennes. Pétrarque apprit à Venise, où il résidait alors, les détails du voyage et l’accueil qu’avait reçu le souverain pontife dans la ville éternelle. Il écrivit aussitôt à Urbain V, pour le féliciter de son courage. Il savait quels obstacles ce projet avait rencontrés. La France, dont la politique avait attiré le saint -siège à Avignon et l’y maintenait depuis soixante ans, ne pouvait voir avec plaisir le départ des papes : elle essaya de les retenir. Nous possédons encore le discours latin qu’adressa, sur ce sujet, le 24 décembre 1363, le savant Nicole Orcsmc, au nom de Charles le Sage, à Urbain V et au sacré collège Trois ans après, une autre envoyé de la France prononça dans le même sens cl devant les mêmes auditeurs, une harangue qui établissait un dialogue entre le roi de France et le pape, et qui commençait par cet énergique début : « Saint-Père, où vas-tu? « — A Rome. — Te faire crucifier de nouveau *. »

Mais les principaux obstacles viennent des cardinaux. Pétrarque apprend tout ce qu’ils ont dit par les commandants des galères vénitiennes qui les trans-

1 Histoire littéraire de la France au quatorzième siècle. I’apaité.

ÔOÜ H APPORTS DE PÉIRARQDE

portaient. Il écrit au pape qu’il lui semble entendre de loin les plaintes et les supplications dont Sa Sainteté a du être assaillie, avant le départ. Il ne laisse pas échapper celte occasion de dire encore une fois, même au pape, ce qu’il pense de ces cardinaux français, auxquels il ne pardonne pas de s’opposer sans cesse au retour du saint-siège à Rome. Qu’esl-cc donc qui les relient à Avignon? Leurs plaisirs, leurs palais somptueux, les vins de France, le Rhône qui leur apporte les productions recherchées de tous les pays. Voilà maintenant ce qui fait le prix d’une résidence aux yeux des successeurs des apôtres. La terre à habiter, ce n’est pas celle qui renferme le plus de gens de bien, mais celle où l’on récolte le vin de Beaune. Des chrétiens, des prêtres, des prélats, les plus hauts dignitaires de l’Église, des hommes voués à la pauvreté et à l’abstinence, osent-ils bien regretter le sol de la France, parce qu’on y mange et qu’on y boit mieux qu’en Italie? Le pape fera bien, pour les obliger à rentrer en eux-mêmes, pour les rappelcrau sentiment de leurs devoirs les plus élémentaires, de les conduire au lieu où leurs ancêtres, saint Pierre et saint Paul, ont subi le martyre. Ils verront alors combien peu l’Église d’aujourd’hui ressemble à l’Église primitive*.

1 Scnil., ].\, 1.

D’où vient que Pétrarque parle avec tant d’amertume des souverains pontifes, excepte d’Urbain V, de la cour pontificale et des membres du sacré collège? Sonl-ce là des propos d’hérétique? Pétrarque seraitil un des précurseurs de la réforme, ainsi que l’ont pensé quelques esprits excessifs? Ses lettres secrètes cl scs églogues exprimeraient-elles une pensée d’opposition à l'Église? Nous ne pouvons douter au contraire ni de sa foi ni de sa piété. S’il ne ménage pas le haut clergé de son temps, jamais dans ses plus violentes invectives il ne porte la moindre atteinte au dogme : même quand il dit le plus de mal des chefs de l’Église, il ne témoigne pour l’Église elle-même que du respect. Sa vie d’ailleurs est une vie religieuse ; à l’accomplissement des devoirs religieux il ajoute même des pratiques monacales, des jeûnes austères et des prières nocturnes. Il pense, il agit en chrétien convaincu et fervent. Mais, comme beaucoup de chrétiens du moyen âge, il assiste à des scandales qui leblessentet qui l’irritent ; il éprouve le besoin de protester contre les richesses insolentes, contre les molles habitudes et les vices de certains prélats. 11 n’entend pas pour cela, alors même qu’il s’indigne le plus, faire un acte hostile à l’Église. Il ne se plaint pas pour diminuer le respect qui est dû à la religion,

mais pour ramener, au contraire, à la pratique des devoirs de leur profession, les ecclésiastiques qui, en s’en écartant, compromettent la foi aux yeux des fidèles.

Pendant tout le moyen âge, il y a toujours eu , au sein même de l’Église, d’énergiques protestations contre le luxe ou la débauche de quelques prêtres, particulièrement contre la corruption des plus hauts dignitaires. Que de voix chrétiennes, orthodoxes, s’élèvent ii toutes les époques pour demander que les successeurs des apôtres reviennent à la simplicité de la primitive Église ! Que de fois on oppose, dans une intention pieuse, sans aucune pensée d’agression contre le dogme, à l’opulence, au faste, à l’orgueil du haut clergé, la pauvreté et l’humilité des premiers chrétiens! Sur ce point, Pétrarque n’en dit pas plus que les membres les plus autorisés de la communauté chrétienne, que les deux évêques qui présentent un mémoire au concile de Vienne, pour la réforme des mœurs ecclésiastiques; ni qu’une religieuse que l’Église elle- même a canonisée, sainte Catherine de Sienne. Dante, le grand croyant, s’attaque dans plusieurs passages de son poeme aux mêmes vices que Pétrarque. N’exige-t-il pas des souverains pontifes, des prélats, des cardinaux, le sacrifice de leurs richesses et de leur magnificence? Ne leur rappelle- l-il pas, avec une amère ironie, que saint Pierre cl saint Paul « ne s’engraissaient pas « dans l’opulence, qu’ils ne couvraient pas leurs

« palefrois de riches manteaux, mais que lous deux, « maigres et pieds nus, prenaient leur nourriture « dans n’imporle quelle hôtellerie? » L’Eglise ne doit rien posséder, leur dit-il dans son hardi langage; tout ce qu’elle garde, tout l’argent dont elle n'est que la dépositaire, appartient aux pauvres ou, pour employer sa belle expression « à ceux qui demandent « au nom de Dieu. » Aux prèlres enrichis, « aux « moines dont les capuchons sont des sacs pleins de « mauvaise farine, » il cite tanlôl la vie austère de saint Bcnoîl, qui a fonde son ordre par la prière et par le jeûne, tantôt la pauvreté sublime de saint François d’Assise. C’est avec un sentiment analogue et loul chrétien que Pétrarque compare les prélats de son temps, si opulents et si magnifiques, aux apôtres de la Galilée et à ces humbles pêcheurs du lac de Génésarelh qui tendaient leurs filets la nuit, sans savoir s'ils en retireraient même la nourriture du jour. Ne nous méprenons pas sur la pensée du pocle; il ne songe ni à modifier ni à réformer la religion établie. C’est au contraire au nom du christianisme, en sa qualité de chrétien zélé et pratiquant, qu’il s’indigne des abus qui compromettent la foi et qui obscurcissent dans les imaginations populaires les divins souvenirs de la vie du Christ.

i Mngri c sculzi,

l’rcmlcndo il cibu di ijusiliinquc o.-lullo.

(Paradis., c. xxi, v. 1 28 ut 129.)

Nous savons d’ailleurs quel est le sentiment particulier, qui rend Pétrarque plus sévère encore pour les papes d’Avignon, pour les cardinaux français, que ne l’exigeaient scs scrupules religieux. Son amour pour sa chère Italie, son patriotisme exclusif et intolérant, lui font voir avec douleur la puissance pontificale, les traditions de l’Église, la vieille grandeur romaine tombées dans des mains françaises. 11 sent tout ce que le prestige de la cour pontificale ajoute à la gloire et à la force réelle de la France. Chez lui aussi bien que chez Dante, on voit percer la jalousie, je dirais presque la terreur que lui inspire l’ascendant que nous exerçons dans le monde. Tous deux veulent que l’Italie reste à la tête des nations, et tous deux s’aperçoivent qu’il s’élève, à côté de leur patrie, un peuple plus uni et plus énergique, qui la dépossède déjà de sa suprématie par le grand mouvement intellectuel dont sa capitale est Je centre, par x la diffusion européenne de sa langue, par l’habileté politique de ses rois et par le brillant courage de ses soldats. A leurs yeux, la France est une menace pour l’Italie; elle a déjà fait invasion dans la péninsule par la langue d’oc et par la langue d’oïl; elle a confisqué la papauté, elle a envoyé des armées à Florence et à Naples : que ne doit-on pas craindre de l’ambi-

AVEC LES SOUVERAINS PONTIFES. 507 tion el de l’audace d’une telle puissance? C’est là qu’est l’ennemi, c’est de là que viendront les dangers dans l’avenir, et c’est pour cela que les deux premiers grands poêles de l’Italie parlent de nous avec la même animosité.

Indépendamment des ombrages qu’inspire à son patriotisme la puissance delà France, Dante a contre nous un grief particulier. C’est un prince français, Charles de Valois, qui, envoyé à Florence par Boniface VIH, avec le titre de pacificateur, au lieu de pacifier la ville, l a livrée pendant six jours aux vengeances des Guelfes Noirs, au pillage, à l’incendie, a ruiné le parti des Blancs auquel appartenait Alighieri et fait prononcer contre plus de six cents personnes, parmi lesquelles le poète figure au premier rang, une sentence d’exil. Dante exilé par Charles de Valois, ne pardonne pas à la nation française d’avoir produit l’ennemi, le destructeur de son parti. Il parle sans ménagements de notre vanité, quoiqu’il nous trouve encore moins vaniteux que les Siennois*. Il prend plaisir à nous rappeler nos revers, la bataille de Bonccvaux, les Vêpres siciliennes, le siège dcForli. Mais il en veut plus à la maison royale de France, qu’à la nation française elle-même. Il est dur surtout pour nos rois. Il représente leur race sous la figure du lion,

1 Or fu giamnmi gente si vana corne la Sancsc?

Cerlo non la Francesca si (Tassai.

(Infemo, c. xxix.)

50s RAPPORTS DE PÉTRARQUE

d’un des Irois animaux qu’il rencontre au sortir de la foret du désordre, et qui font obstacle au bonheur du monde encore plus qu’à son propre bonheur. Il appelle le fondateur de notre troisième dynastie, Hugues Capot, « le fds d’un boucher de Paris, » en répétant avec une malveillance évidente, quelque mensonge inventé et répandu dans le peuple par les grands vassaux. Il dit qu’après le mariage de la fille du comte de Toulouse avec Alphonse, père de saint Louis, la maison de France « commence scs rapines par la force et parle mensonge 1 ,» prend lel’onlhieu, puis la Normandie, puis la Gascogne. 11 accuse Charles d’Anjou, l’autre frère de saint Louis, d'avoir été en Italie, « d’avoir fait de Conradin une victime et d’a- « voir renvoyé au ciel saint Thomas d'Aquin’, » c’està-dire d’avoir empoisonné ce dernier, ce qui est absolument contraire à la vérité historique. Puis il voit sortir de France un autre Charles (Charles de Valois son ennemi personnel) « qui se fera encore mieux « connaître, lui et les siens. Celui-ci sort sans autres « armes que la lance avec laquelle combattit Judas « (la trahison), et la pointe de telle façon qu’il crève

Li comiacio con forza e con menzogna La sua rapina.

(Purgnt., c. xx., v. Ci.)

Vittima fe de Curradino ; c poi Ripinsu al ciel Tommaso.

(Purgal., c. xx, v. 08.)

« le ventre de Florence 1 . » Ailleurs il reproche à Philippe le Hardi d’être mort, après son désastre d’Espagne, en fuyant et en déshonorant les fleurs de lis*. Ce même Philippe le Hardi se confesse un instant après d’être le père du mal de la France. Et quel peut être ce mal, sinon Philippe le Bel, la principale cause des malheurs de l’Italie et de Florence, Philippe le Bel que Dante déleste autant que Boniface VIII, et qu’il prend plaisir, à deux reprises différentes, à mettre en regard du souverain pontife autrefois son allié, maintenant sa victime? « Je vois, « dit-il, dans Anagni entrer les fleurs de lis et dans « son vicaire le Christ être captif ; je le vois une au- « Ire fois livré à la dérision, je vois se renouveler pour « lui le vinaigre et le fiel, je le vois mourir entre de « nouveaux larrons. Je vois le nouveau Pilate (Phi- « lippe le Bel), si cruel que cela ne le rassasie pas en- « core et que, sans droit, il porte dans le Temple « (destruction de l’ordre des Templiers) ses voiles « avides*. » Au trente-deuxième chant du Purgatoire,

Senz’ arme n’ esre, c solo con la lancia Con la quai giostrô Giuda; c qurlla ponta Si, cli' a Fiorcnza fa scoppiar la pancia.

(I‘urgat., c. xx, v. 75.)

Mori fuggcndo e disfiorando il giglio.

(Purgat., vu, 105.)

Veggio in Alagna entrai' lo fiorilaliso,

Encl vicario suo Cristo csscrcatto.

Veggiolo un, ultra volta essor deriso ;

Dante peint encore la cour de Home sous la forme d’une courtisane que le roi de France, sous la forme d’un géant, fouette des pieds à la tète pour l’empêcher de jeter autour d’elle des regards lascifs.

Et cependant , malgré sa haine et ses griefs contre nos rois, Alighieri qui vint en France au moins deux fois, peut-être trois, qui la seconde fois y séjourna au moins deux ans (1508-151 1), qui remplit le Purgatoire de souvenirs français, est un esprit trop élevé pour ne pas reconnaître ce qu’il y a de grand dans notre pays. Si je voulais rechercher nos titres de gloire à cette époque, je ne choisirais pas d’autre juge, d’autre témoin que cet ennemi de la France. La Divine comédie, toute pleine qu’elle soit d’invectives contre les princes français, suffirait à rappeler au monde ce qu’ont eu de glorieux au moyen âge les lettres françaises et les armes françaises. L’illustre exilé avait entendu, pendant plusieurs années, dans nos écoles, l’enseignement de ces maîtres qui attiraient alors toute la jeunesse studieuse de l’Europe et que tant d’autres Italiens, comme lui avides de science, entendirent à leur tour avant et après lui. On

Veggio rinnovellar l'accto c il frlp,

E tra nuovi ladroni essore anciso.

Veggio il nuovo I’ilato si erudele, Elle cio nol sazia, ma senza deereto, Porta nel tempio le cupide vole.

(Purgat., c. xx, v. 80.)

AVEC LES SOUVERAINS PONTIFES. 311 dit même qu’il prit des grades à l’Université de Paris, qu’il y fut reçu bachelier, puis maître, et qu’il ne lui manqua qu’un peu d’argent pour s’y faire recevoir docteur. En tout cas, il gardait un profond souvenir des libres discussions, des leçons éloquentes auxquelles il assista, et dans son Paradis , il réservait une place d’honneur à un professeur parisien, « à la « lumière éternelle de Siger qui, en professant dans « la rueduFouarre, mit en syllogismes d’importunes « vérités l . » Dans ce même Paradis , comment peuplet-il la planète de Mars, dont il fait le séjour des preux et des héros? N’y place-t-il pas en première ligne les paladins et les chevaliers de la France, Charlemagne, Roland, Guillaume d’Orange, Rainouart 1 ? Là où sont les braves, la justice l’oblige à placer des Français. Nons n’avons donc point à redouter pour notre pays, le jugement de ceux mêmes qui lui sont le moins favorables : à travers leurs témoignages notre grandeur perce, comme celle d’Annibal éclate sous les récits des Romains, scs ennemis.

1 Essa è la luce cterna di Sigieri,

Ghe leggcndo nel vico degli Strami,

Syllogizzù invidiosi veri.

(Paradis., c. x, v. 130.)

Voir propos de Siger, les belles recherches qu’a faites sur ce maître de nos écoles le regretté M. Victor Le Clerc, Hist. litt. de la France, t. XXI, p. 90.

2 Paradis., c. xvm.

RAPPORTS DE PÉTRARQUE Pétrarque a contre nous les mêmes griefs généraux et particuliers que Dante. Comme Aiigliieri, son père Petracco a été exilé par l’intervention de Charles de Valois dans les affaires de Florence ; comme Alighieri, lui-même redoute pour son pays l’influence politique et l’humeur conquérante des Français ; l’éclat et la popularité de notre littérature, l’inquiètent également pour sa chère Italie, en même temps que le séjour prolongé des papes à Avignon l’indigne comme un outrage qui serait fait à la péninsule. Néanmoins c’est un trop grand et trop noble esprit, pour ne pas nous rendre justice, dans les occasions où cette justice ne coûte rien à son patriotisme. Au milieu de quelques contradictions apparentes, il n’est pas difficile de démêler les vrais sentiments que nous lui inspirons. Il necraint pas dediredu bien de nous, chaque fois qu’il ne voit pas en nous les rivaux de l’Italie. Mais disputons-nous à l’Italie la suprématie qu’il lui attribue, prenons-nous dans le monde une plus grande place qu’il ne convient aux intérêts italiens, aussitôt le poêle se tourne contre nous. Dès qu’il y a débat entre sa patrie et nous, il nous traite en ennemis. Quand le débat cesse, il redevient juste. • Le roi de France envoie-t-il le comte d’ Armagnac et des chevaliers français, pour aider Jean de Luxembourg à fonder un établissement en Italie, Pétrarque nous rappelle violemment que nos pères, les Gaulois, ont été vaincus par Camille au Capitole, par César. en

AVEU LES SOUVERAINS PONTIFES. 315 Gaule, et nous prédit le même sort Les papes français s’obslinenl-ils, malgré ses instances, à retenir la papauté sur les bords du Rhône; les cardinaux français encouragent-ils cette tendance française et s’opposent-ils, de tous leurs efforts, au retour des sou- verains pontifes en Italie, Pétrarque écrit contre les uns et les autres ses églogues latines et ses lettres secrètes.

Apprend-il qu’un savant français, Nicole Oresme, vient d’être envoyé par le roi de France à la cour d’Urbain V, pour essayer de retenir celui-ci à Avignon, en démontrant la supériorité de la France sur l’Italie, il s’irrite et il vante l’Italie avec d'autant plus de vivacité qu’il croit qu’on l’a injustement rabaissée. Dès qu’on le pousse à établir un parallèle entre les deux pays rivaux, il le fait à nos dépens. Dans quel pays les lettres ont-elles jamais été plus cultivées qu’en Italie? Quel pays a produit plus de poètes, plus d'orateurs, plus d’historiens que l’Italie? La langue latine, celle latinité dont la Gaule est si lîôre, ne vient-elle pas de l’Italie? Aux Virgile, aux Horace, aux Cicéron, aux Titc Live qu’oppose la France? Rien autre chose que « le fracas de la rue du Fouarre s . » Il va jusqu’à nous contester tout mérite littéraire, jusqu’à dire contre toute évidence, qu’il n’y a pas « un seul Français savant, pas

1 Epistol. ad Æneam Senensem. Édit. Rossctti, 1. 1. p. 30. • Fragosus straminum vicus. Senti., IX, 1.

514 RAPPORTS DE PÉTRAROUE

« un seul savant en France *.» Puis il fai t de nous un portrait ironique.il nous accorde que nous sommes «des «gens gais*, » de gestes et de paroles légères, que nous jouons volontiers, que nous chantons joyeusement, que nous aimons le bon vin et la table. Mais « la vraie « gravité, la vraie moralité, a ne se trouvent qu’en Italie 5 . Sans doute on dira que l’Église de France est noble et opulente. Mais où siège la véritable Église, si ce n’est en Italie et à Rome? De quel titre les prêtres français sont-ils le plus fiers? N’est-ce pas du titre de prélats romains?

Cette lettre de Pétrarque à Urbain V, colportée sans doute, ainsi que le furent beaucoup d’autres pièces de sa correspondance, comme un modèle d’art oratoire et de latinité, lui attira, de la part d’un Français, resté anonyme, une réponse plus passionnée qu’éloquente. Notre défenseur, dont le talent n’égale pas la bonne volonté, s’indigne surtout qu’on se permette de traiter les Français de barbares. Qu’est-ce que la barbarie, sinon l’ignorance, la rudesse, la grossièreté? Rien de plus poli, au contraire, de plus aimable cL de plus civilisé que les Français. C’est leur adversaire qui parle en barbare. Ne montre-t-il pas sa barbarie en disant du mal du vin de Beaune, « le plus doux, le plus salutaire, le plus agréable des

* Nullus est tiallicus, nutliis doctus in Gallia. ( Senil xi, 1 .)

4 Facetos Domines. (Ibid.)

5 Ver.i gravitas, realis mnralilns. (Ibid.)

AVEC LES SOUVERAINS PONTIFES. 31S « vins 1 ?» Quelle injustice encore que de comparer Avignon à un marais ! Avignon qui fait partie de la Province Romaine par excellence, qui appartient à un pays où Grecs et Latins ont fondé à l’envi de si grands établissements! Pétrarque jeeuse la France de ne produire aucun savant. Le Français lui répond en citant la liste des docteurs célèbres de l’Université de Paris. Pélrarquè parle avec dédain du fracas de la rue du Fouarre. On n’entend pas dans toute l’Italie un bruit semblable, répond avec fierté l’avocat de la France qui termine son plaidoyer en invoquant le témoignage d’un ennemi, de Jean l’Anglais, auquel Paris semble si admirable qu’il l’appelle « la rose du monde, le a baume de l'univers*. »

Le factum de notre défenseur anonyme ne parut que quatre ans après la lettre de Pétrarque. Celui-ci y répondit sur-le-champ, et mit les rieurs de son côté par son incisive ironie. Son vif. esprit s’anime en discutant, et, dans la chaleur de la lutte, il trouve des mouvements et des expressions qui rappellent la vervedes pamphlétaires les plus mordants. Quand on lit ses œuvres de polémique, on ne se douterait guère qu’elles sortent de la même plume que ses sonnets. Toute trace de langueur et de fadeur disparaît. Ce n’est plus une âme tendre et délicate qui raffine sur les sentiments les plus doux ; c’est une âme passionnée

' Super cætera vina dulre, salutiferum et jucunduin.

* Rosa inundi, balsamus orbis.

51 fi RAPPORTS DE PÉTRARQUE

qui exprime avec véhémence les sentiments les plus violents. L’extrême sensibilité amène chez le même homme de ces contrastes imprévus. Quiconque sent vivement peut passer tout à coup, sous l’impression de la colère, de la tendresse la plus caressante aux emportements les plus redoutables. Aussi rien n’esl-il plus piquant pour ceux qui connaissenlbien Pétrarque que de lui entendre reprocher la monotonie de ses peintures, comme s’il n’était pas au contraire un exemple frappant de la diversité des aptitudes du génie. Le poêle qui se rapproche d’Ovide dans le Canzomere, et de Juvénal dans seséglogues, méritet-il qu’on l’accuse de se trop répéter lui-même? Il est fâcheux pour notre amour-propre que sa verve de polémiste s’exerce à nos dépens : mais aucun de ses pamphlets n’a plus de saveur que celui qu’il écrit contre nous. Il ne nous y traite pas comme nous voudrions être traités. El cependant tout n’est pas inexact ni exagéré dans le mal qu’il dit de nous. À travers scs épigrammes, nous démêlons plus d’un trait du caractère national, et, tout en nous irritant delà blessure que nous recevons, nous sommes quelquefois obligés de convenir que le coup a porté juste. Il nous accuse, par exemple, et non sans raison, « d'être liabi- « lué§ à nous réjouir de peu de chose, pour des motifs « frivoles 1 . » Heureuse nation, dit-il, en parlant de

1 Parvis et frivolis ex causis solili gaudere. tl nous appelle aussi

nous, qui aloujours la meilleure opinion d’clle-même et la plus mauvaise des autres ! C’est encore lui qui dit, avec malice, que Paris ressemble à une corbeille où l’on réunirait les plus beaux fruits de tous les pays; que les Parisiens ne comptent pas un seul écrivain vraiment illustre, et que les meilleurs élèves de leur école sont des étrangers. Là-dessus, il cite des Italiens qui ont fait leur études en France, Pierre Lombard, Thomas d’Aquin, Bonavcnturc, Gilles de Rome. «11 « lui eût été facile d’en citer bien davantage, dit à « ce propos avec autant d’esprii que de patriotisme, « M. Victor Le Clerc, s’il n’avait craint peut-être de « laisser voir tout ce que l’Italie devait à la France 1 .» Le passage le plus vigoureux cl le plus heureux de sa réplique, est celui où il répond à son adversaire qui insiste sur la déchéance de Rome : « Oui, sans doute, « Rome est déchue, mais il n’y a que les grandes « choses qui peuvent déchoir. Avignon, elle, ne toin- « bera pas. De quelle hauteur tomberait et comment « décroîtrait ce qui n’est rien en soi s ? »

Voilà comment Pétrarque nous juge, quand on échauffe sa bile en mettant la France au-dessus de l’Italie. Toute idée de comparaison à notre avantage

« gens argulula, promplula, facetula... gralo saltem semper læta « mendacio. Amicum Gallis est mendacium, » dit-il encore en forçant la note qui, sans cette exagération, restait juste.

1 lllsl. lilt. de la France au quatorzième siècle, t. II, p. 81.

* Unde enini eaderet autquomodo decresccret quæ est nihil?

enlrc les deux pays l’irrite et le rend injuste pour nous. 11 sait mieux que personne ce que valent les ficlionsdcnos trouvères, lui qui les imite quelquefois. Mais il ne peut supporter l’idée qu’on les compare aux belles œuvres des écrivains latins. Quand il envoie à Gui de Gonzague le roman de la Rose avec une cpître en vers que j’ai déjà citée, il a soin de prévenir son ami que le poète français n’est qu’un rêveur et qu’il faut bien se garder de le mettre sur la même ligne qu’Horace et que Virgile, comme le faisaient sans doute, même en Italie, les partisans trop zélés de la France. Après qu’il a quitté notre pays vers l’âge de cinquante ans, qu’on n’essaye pas non plus de l’y rappeler. Il déclare qu’il ne sait plus vivre hors de l’Italie, et lorsqu’il Travérse lés Alpes, en quittant Avignon pour la dernière lois, il salue la terre italienne avec un enthousiasme qui-n’à rien de flatteur pour la terre qu’il abandonne^ mais quc'nous devons lui pardonner en faveur de la beauté de ses vers; « Salut, dit-il alors, terre très-sainte, chère à Dieu, « salut, terre de refuge pour les bons, terre redou- « tableaux orgueilleux... demeure dés Muses, riche « en or et en hommes, sur laquelle Part et la nature « se sonL penchées en même temps pour la combler « des plus rares faveurs et qu’elles ont donnée pour « maîtresse au monde!... Maintenant, après un long « temps, je retourne avidement vers toi pour t’habiter « toujours. Tu donneras un agréable repos à ma vie

AVEC LES SOUVERAINS PONTIFES. 510 « fatiguée. Tu me fourniras autant de terre qu’il en « faudra un jour pour couvrir mes membres refroi- « dis. 0 Italie, joyeux je te vois du sommet verdoyant « du mont Genèvrc... Les nuages (c’est-à-dire la « France) restent derrière mon dos, un souffle calme « frappe mon visage, et l’air en mouvement me reçoit « avec de douces caresses. Je reconnais ma patrie et je « la salue avec joie. Salut, noble mère, gloire de la « terre, salut 1 ! »

Qu’un Français, Philippe de Vitry, ait l'imprudence de plaindre un cardinal envoyé de France en Italie et que sa lettre tombe entre les mains d’un admirateur de l’Italie tel que Pétrarque, on comprend sans peine le sentiment qu’éprouve celui-ci et la vivacité avec laquelle il prend le parti de son pays contre ce détracteur. Il prend plaisir à énumérer les villes belles ou célèbres que verra le voyageur, Pa-

1 Salve, cara Dco lellus sanclissima, salve,

Tcllus tuta bonis, tellus inctncnda superbis

Cujus ad eximios ars et nalura favores tncubcrc sitnul mundoque dedere magistram.

Ad te nunc cupide post tempora longa revcrlor, Incola perpetuus. Tu diversoria vitæ Uraladabis fessæ. Tu quanlam pallida tandem Membra leganl, præstabis liumuni. Te kulus ab allô Italiam video frondenlis colle Gebennæ.

Nubila post tergum rémanent ; terit ora serenus Spirilus, et blandis assurgens motibus acr Excipit. Agnosco patriain, guudensquc saluto.

Salve, pulchra parens, terrarum gloria, salve *.

* Epiai., t. 1, p. 266. Édition lloscUi.

doue et Venise, Ravenne et Pérouse, Home et Florence, Bologne, Milan et Gènes. Puis, quand il a passé en revue les merveilles de la péninsule, il s’arrête pour dire ironiquement à ce Français dédaigneux, à ce Parisien qui ne peut pas s’arracher aux délices du Petit-Pont et au murmure de la Seine : «Toi pendant ce lemps-là, chaque fois que lu « contempleras les prés Saint-Germain et la mon- « lagne Sainte-Geneviève, il te semblera que lu as « parcouru l’Orient cl l’Occident'. »

Mais, des qu’il ne s’agit plus d’établir une comparaison entre la France et l’Italie, au préjudice de l'Italie, Pétrarque ne demande pas mieux que de reconnaître les mérites de la France. Il ne cache pas la joie qu’il ressent lorsque le chancelier de Notre- Dame, son compatriote Iîobcrl de’ Bardi, l’invite à venir recevoir à Paris la couronne poétique. Il nous fait l’honneur d’hésiter entre Paris cl Home qui lui offre, le meme jour, la même faveur. Et quand, par patriotisme, il s’est décidé pour le Capitole, il sent néanmoins tout ce qu’il nous doit. «Rome, dit-il, est « la capitale du monde, mais Paris est la nourrice des « éludes de notre temps 5 . » 11 craint même, en acceptant l'invitation des Romains, que Paris ne soit blesse

1 Tu vero qiiôliens prala Germani et Gcnovefæ coltcm conlemplaberc, ortum solis tibi lustrasse videberiset occasum. ( Famil , IX, 15.)

1 Altéra mundi caput, nutrix altéra noslii temporis sludiorum. [Famil. t 1. V, (>.)

et que « cette grande Université, » comme il l’appelle, « juge qu’il n’a point assez fait pour elle 1 * . » Il est aussi singulièrement llatté des efforts que fait pour l’attirer à sa cour le roi Jean le Bon, qu’il appelle « tantôt le fils généreux de Philippe, tantôt le plus « doux des rois*. »

Il témoigne également pour nos malheurs une sympathie dont nous devons lui savoir gré. Le jour où nous ne sommes plus à craindre, où d’effroyables revers nous ont écrasés, il exprime en termes sincères et émus, la pitié que nous lui inspirons. Son premier voyage à Paris, en 1355, avait été un voyage d’observation, presque de défiance. Il regardait partout autour de lui, avec curiosité, peut-être avec jalousie, cherchant surtout à savoir, comme il le confesse luimême, si Paris méritait sa grande réputation et ce qu’il y avait de vrai dans ce qu’on en disait*. Son second voyage s’accomplit au contraire dans de tout autres conditions, sous l’inspiration d’un autre sentiment. 11 ne va plus en France cette fois, avec l’inquiétude d’un homme qui craint de trouver la France trop grande et supérieure à l’Italie. 11 y va, dans un moment de grande humiliation pour nos armes, à une époque de notre histoire où nos ennemis

1 Sed ilia quoque ingens universitas factum sibi salis existimet. ( Famil IV, 5.)

- (Voies generosa Philippi, mitissimus omnium regum.

* 3 Famil., I, 3.

H APPORTS DE PÉTRARQUE mêmes doivent être désarmes par nos malheurs. En 1361, il apporte au roi Jean le Bon, qui vient de sortir de captivité, les compliments de Galéas Visconti, seigneur de Milan, et un anneau précieux perdu par le roi à la bataille de Poitiers, racheté depuis par Visconli. Chef d’ambassade, escorté de quatre chevaliers et d’un maître ès arts, Pétrarque fut reçu à la cour de France avec beaucoup d'égards et d’honneurs. Il représentait un prince auquel le roi avait les plus grandes obligations, puisque c’était Galéas qui, par vanité, pour obtenir qu’une alliance se fît entre son lils cl une fille de France, venait de payer la plus grande partie de l’énorme rançon exigée de Jean le Bon par l’Angleterre. Lui-même d’ailleurs était personnellement fort admiré du monarque français qui, dès 1355, essayait de l’attirer à sa cour. En présence du roi, du dauphin et de la plus belle assemblée, Pétrarque prononça une harangue latine trèspédantesque où il parle beaucoup trop des vicissitudes de la fortune, où il mêle trop arbitrairement les citations de la Bible à celles d’IIorace, mais où il exprime, pour la France, un sentiment de sympathie plus vif que ne l’exigeait un simple compliment de circonstance, où il montre qu’il ressent pour nous une pitié respectueuse et sincère, confirmée d’ailleurs par plusieurs passages de sa correspondance 1 .

: La harangue de Pétrarque, conservée parmi les manuscrits de

AVEC LES SOUVERAINS l'ONTIFES. 323 En nous voyant humiliés cl abattus, en jugeant par ses propres yeux de nos malheurs, le poète oublia complètement les préjugés de son patriotisme. Il ne songea plus qu’à nos souffrances. Le changement qu’il remarqua dans l’étal de la France, lorsqu’il la comparait à ce que lui rappelaient ses souvenirs de jeunesse, le frappa et l’affligea tellement qu’il en parle à plusieurs reprises dans scs lettres. « Étant retourné en mission à Paris, dit-il,, je n’ai « plus rien reconnu de cet opulent royaume de « France. Toutes les maisons qui ne sont pas proté- « gées par des enceintes de murailles sont renver- « sées... Maintenant où est Paris? 11 était à la vérité « au-dessous de sa réputation, il devait beaucoup aux « mensonges de ses habitants ; mais pourtant c’était « une glande chose. Où sont à présent ces armées « d’écoliers, cette chaleur pour l’étude, ces richesses « des citoyens, ces joies universelles?... Au lieu « de syllogismes, au lieu de discours, partout des «gardes, partout des béliers qui résonnent en frap- « panl les murailles. Le voyageur, inquiet pour sa « sûreté, chemine en silence. Les remparts frémis- « sent, les forets se taisent, à peine est-on en sûreté « dans les villes... Qui eût pu prévoir que le roi « des Français, le plus invincible des hommes, quant

Vienne, a élu publiée en ifôi, par M. Barkcu du Rocher, Académie des inscriptions. Mémoires des simuils rlranijcrs, l. III. 2' partie, p. 172.

« à lui seul, serait vaincu, emprisonné et racheté « pour un prix énorme 1 . » Ailleurs il écrit à Pierre de Poitiers : «Quand j’étais jeune, les Bretons que l’on « nomme Angles ou Anglais, passaient pour les plus « timides des barbares; maintenant c’est une nation « très-belliqueuse. Elle a accablé les Français, longci temps florissants par la gloire des armes, de revers « si nombreux et si inespérés, que ceux qui autrefois « étaient inférieurs aux vils Écossais, outre la ca- « taslrophe misérable et indigne d’un très-grand « roi que je ne puis me rappeler sans soupirs, ont « tellement écrasé le royaume tout entier par le « fer et par le feu, que moi, qui récemment le tra- « versais pour affaires, je pouvais à peine me per- « suader que c’était là le royaume que j’avais vu «autrefois; tant régnaient partout une solitude « malheureuse, la tristesse, la dévastation ; tant les « campagnes étaient affreuses et incultes, les mai-

1 Quo cum nupci' ex negolio redtissem, vix aliquid omnium recognovi, opulentissimum in cineres versum regnum vidons, cl nuliam pxnc domum stanteni, nisi urbium mœnibus cincta esset... ubi csl cnim ilia Pariseos, quæ licet sernper fama inferior, el inulla suorum mendaciis debens, magna tamen haud dubie res fuit, ubi scholasticorum agtnina? Ubi studii fervor, ubi civium diviliæ, ubi cunctorum gaudia?... Non syllogisini, non scrmones, sed excubiæ atquc arietes mûris impacti résonant, cessât clamor ac sedulitas viatorum, strepunt mœnia, silent sylvas, vixque ipsis in urbibus luti sunt... quis hoc unquaui, quæso, divinasset, quod Francorum rex, quamvis quod ad su unum attinet, iuvictissimus hominum, vinceretur, et in carcerem ducerelur etingenli pretio rediiucrelur? (Senil, X, 2.)

AVEC LES SOUVERAINS PONTIFES. 325 « sons désertes ou détruites... tant en tous lieux « restaient de tristes vestiges des Anglais, et de ré- « contes et horribles cicatrices des blessures que « leurs épées avaient faites 1 . »

Ces passages de la correspondance de Pétrarque, d’autres encore qu’il serait trop long de citer prouvent que la défaite de la chevalerie française et la victoire des Anglais, avaient étonné toute l’Europe, tant on se faisait partout une haute idée de notre puissance. Pétrarque répète souvent que c’est là un des événements les plus surprenants, les plus inattendus de son temps. Nos malheurs du reste n’ébranlent pas l’opinion que se font les étrangers, de la vitalité de de notre pays. « Vous avez supporté vos malheurs, « dit au roi l’ambassadeur de Visconti, d’un cœur si « invincible et si royal, que la fortune en a rougi. » Et il ajoute ces paroles significatives qui renferment quelque chose de plus qu’un compliment banal, qui

* Adolescenlulo me, Dritanni, quos Anglos sivc Angticos voeant, omnium barbarorum timidissimi habebantur:nunc bellicosissima gens Gallos diu bellica gloria florentes stravit tam crebris insperalisque successibus, ut qui modo vitibus Scotis imparcs fueranl, præter miserabilem et indignum sutmni régis casuin, quem sine suspirio meminissc non possum, sic regnum omne igné ferroque contriverint, ut mihi nuper illuc iter ex negotioagenti vixpersuaderi posset regnum itlud esse quod videra ni. Sic ubique solitudo infelix et meeror et vastilas; sic ubique liorrida et inculta arva.sic dirulæ deserlxque doinus. nisi quæ cinctx arcium mœnibus aut urbiuni evasissent, sic demum omnibus locis Anglorum mœsta vestigia et rerentes fædæque cicatrices gladiorum extabant (Famil.. XXII, 14).

52 (ï RAPPORTS UE PÉTRARQUE

rassemblent à l’expression d'une confiance sympathique dans les ressources et dans les destinées de la France. « Il n’y a, dit-il, du moins je le crois, pcr- « sonne qui soit assez peu intelligent pour ne pascom- « prendre que vous occupez encore le rang le plus « élevé, et que votre royaume, quoique fatigué, est « sorti du naufrage le premier, le plus grand de tous 1 . » Nous surprenons ici notre ennemi en flagrant délit d’admiration . Cette fois ce n’est plus la passion patriotique qui le fait parler. Il n’a plus peur de nous. Il nous rend d’autant mieux justice qu’il nous craint moins. C’est la vérité que la force des choses et une sincérité naturelle arrachent à une âme honnête. Il sent, sous nos malheurs, sous notre abaissement passager, la persistance de notre grandeur politique cl, comme il n’a plus de raison patriotique pour la contester, il la confesse. C’est ainsi que le témoignage de nos adversaires nous fait souvent paraître plus grands que celui de nos historiens eux-mêmes. Quelle curieuse histoire de notre pays n’écrirait-on pas, en puisant avec suite aux sources étrangères! que de titres de notre gloire nationale nous conservent non-seulement les historiens, mais les poêles , les lettrés de toute l’Europe! Que de fois en lisant ou Machiavel ou le Tasse, ou Chaucer, ou Millon, on trouve des

* l’roindc neminem tani obttisi pecloris esse reor, qui non inlclligat vos adliuc summum obtinere locum, regnumque omnium primum et maximum, licet fossum, c tanlo naufraeio ouatasse.

preuves irrécusables, tles marques <le sympathie ou de haine qui attestent l’influence intellectuelle et politique que nous avons exercée de tout temps en Europe! Quelle lumière admirable jette un simple récit de Goethe sur l’enthousiasme qui saisit la France en 1792, en lace de l’étranger! Quel commentaire des idées généreuses de la révolution française que les drames de Schiller! La France n’a rien à perdre à être jugée par ses ennemis. Le bien que nous disons de nous-mêmes paraît toujours un peu suspect. Mais, qui pourrait nous contester les mérites que nous ne revendiquerions que sur la foi des étrangers?

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