CHAPITRE VII
Son admiration pour les écrivains de l'antiquité. — Ses efforts pour retrouver leurs œuvres. — Son culte pour Cicéron. — Mérite particulier des œuvres latines de Pétrarque. — Son poème de Y Afrique. — Ses épitres. — Ses lettres familières. — Influence qu’exercent les travaux de Pétrarque sur le goût public en Italie. — Indépendance de ses jugements. — Il inaugure l’esprit critique. — Sa lutte contre les astrologues et les médecins. — Ses efforts pour vulgariser l’étude du grec. — Les continuateurs de Pétrarque.
I,c patriotisme exclusif et ombrageux de Pétrarque n’était point seulement ce sentiment vulgaire d’amour pour la patrie qui se retrouve au fond du cœur de presque tous les hommes. Pétrarque avait pour aimer son pays des raisons plus fortes que la plupart de ses contemporains, plus fortes mêmes que celles qui inspirent d’ordinaire le patriotisme. Ce qu’il aimait en Italie, c’était moins encore la terre natale, moins encore la beauté du sol et du climat, quoiqu’il en ait souvent parlé avec enthousiasme, que les grands souvenirs de la gloire de Rome, et, comme nul de son temps ne les connaissait aussi bien que lui, nul n’y pensait avec un plus légitime orgueil.
PÉTRARQUE RESTAURATEUR DES LETTRES. 32!) Tint ce qu’il savait des merveilles de l’antiquité romaine, — et il en savait tout ce qu’un homme du quatorzième siècle pouvait en savoir, — augmentait son attachement pour une si glorieuse patrie. Quel peuple avait fait d’aussi grandes choses que les Romains? A quelle race valait-il mieux appartenir qu’à la race romaine? On comprend qu’un homme qui, depuis sa jeunesse, étudiait les titres de gloire de ses ancêtres, regardât de haut les nations nouvelles. On comprend aussi quel sentiment d’amertume et d’inquiétude devait lui inspirer la comparaison de l’étal présent de l’Italie avec sa grandeur passée. Les susceptibilités de son patriotisme tenaient précisément à ce qu’il voyait autour de lui d’autres peuples grandir, tandis que son pays déclinait. Au lieu d’opposer sans cesse aux prétentions rivales des exemples tirés de l’histoire ancienne, il eût mieux aimé défendre l’Italie par des arguments tirés du présent.
Sa connaissance profonde de l’antiquité excitait et embarrassait en même temps sa fierté patriotique. Elle lui fournissait presque tous les motifs de son admiration pour son pays, mais elle l’humiliail en lui apprenant combien l’Italie avait été grande autrefois, grande par la gloire des armes, grande par celle des lettres. Quand des splendeurs du passé il reportait les yeux sur les misères du présent, une tristesse involontaire se mêlait à son enthousiasme. De là les efforts qu’il fit sans cesse pour réveiller
SSII l'fiTRAHOt'K
l'amour-propre national dos Italiens, pour les exciter à redevenir un peuple puissant cl lettré. S’il ne réussit pas à leur faire partager ses rêves de résurrection politique, il fut plus heureux dans sa tentative de propagande littéraire et il contribua puissamment, avec le concours de son ami Boccace, à restaurer en Italie les études classiques dont Dante lui-même n’avait pu qu’imparfailement ranimer le goût. Le zèle qu’il déploya toute sa vie, pour faire connaître et pour faire aimer dans son pays les lettres antiques, restera avec le Canzoniere son principal litre de gloire.
Sa vocation littéraire se révéla dès ses premières années. A Bologne, comme à Montpellier, pendant sept ans, il n’étudia le droit qu’avec répugnance, jKHir obéir à la volonté paternelle; mais en revanche il lisait les anciensuen cachette. Tout le monde sait que son père lui arrachait Cicéron et Virgile pour les jeter au feu. Dès qu’il redevint maître de ses actions, à la mort dePetracco, il abandonna sur-lechamp l’étude du droit et il retourna aux lettres vers lesquelles il se sentait attiré par un penchant irrésistible. Il s’occupa activement d’étendre le domaine des études antiques en cherchant lui-même et en demandant qu’on cherchât dans tous les pays les manuscrits latins que’ renfermaient les bibliothèques des particuliers, des couvents ou des villes. Ses nombreuses relations, la présence dans Avignon
RESTAURATEUR DES LETTRES. S'.l
dos cl rangers i nsi ru ils que les princes, suivant la coutume du moyen âge, envoyaient comme ambassadeurs à la cour des souverains pontifes, la facilité qu’il eut de les rencontrer presque tous dans la maison du cardinal Colonna lui permirent de pousser ses recherches dans toute l’Europe, en France, en Espagne, en Allemagne, en Angleterre et jusqu’en Orient 1 .
Lorsque ses amis se séparaient de lui pour retourner dans leur pays, il les suppliait de lui envoyer tous les manuscrits qu'ils y découvriraient. Lui-même, dans ses fréquents voyages, fouillait partout et se détournait même souvent de sa route pour aller frapper à la porte de quelque monastère écarté où il espérait découvrir quelques restes de l’antiquité. Sa passion pour Laure, si vive qu’elle fût, ne ralentit jamais sa passion pour les anciens, et, dès que son amour se modéra et s’attiédit, il se livra sans distractions à son goût pour l’étude. Dans une lettre qu’il écrivait, vers l'âge de trente-six ans, à un moine de Florence, son parent, pour le prier de faire faire des recherches au fond des couvents, et chez les savants de la Toscane, il déclare qu’il est en train de se guérir de toutes ses passions, mais qu’il y en a une à laquelle il ne résiste pas, dont il ne veut pas se corriger : celle des livres. « Je ne puis me ras-
' Seuil., XV, 1.
« sasier île livres, dit-il en propres termes, et cc- « pendant j’en ai peut-être plus qu’il ne faut 1 . » Les jouissances extérieures de ce monde, la richesse, le luxe des appartements, des habits, de vastes domaines, la possession de beaux tableaux et de beaux chevaux sont des jouissances de surface qui ne laissent derrière elles aucune impression durable. « Mais « les livres nous charment jusqu’à la moelle, nous « parlent, nous donnent des conseils et sont unis à « nous par une sorte de familiarité vivante et har- « monieuse*. »
Il possède dans sa riche bibliothèque, il a lu, annoté et appris en grande partie par cœur tous les écrivains latins qu’on connaissait de son temps, nonseulement les poètes et les prosateurs célèbres, tels qu’Horacc,Térence, Stace, Pline, Sénèque, Quintilien, mais des auteurs beaucoup moins connus, tels que Lactance, Aulu-Gelle et Macrobe. Grâce à son excellente mémoire et à sa constante application, il s’est si bien assimilé leurs œuvres qu'il en cite dans sa correspondance un très-grand nombre de fragments. En écrivant pour son propre compte, il s’est souvenu plus d’une fois de la spirituelle concision de Sénèque et de la grâce d’Horace. Il témoigne un
1 Libris satiari nequeo : et liabeo plurcs forte quam oportel (Famil., lit, 18).
* Libri medullitus détectant, colloquunlur, consulunt, et viva quadam nobis atqiio argula familiarilatc junguntur (Ibid.).
goût particulier pour.la lecture de Tito Live, qui lui procure à la fois un plaisir patriotique et un plaisir littéraire. Il y trouve racontés dans un noble langage les exploits de ces grands Romains auxquels il a voué un culte pieux, qu’il admire comme des types d’héroïsme et dont il propose les vertus pour modèles à ses contemporains. Tite Live, dont on ne connaît de son temps que la première, la troisième et la quatrième Décade, qu’il cherche inutilement à compléter, le transporte, malgré scs mutilations, au sein de la société romaine à la plus belle époque de Rome. C’est là, c’est auprès des Romains de la République, des Fnbricius, des Cincinnatus,des Scipions, qu’il aime à se réfugier, lorsque le spectacle des bassesses contemporaines soulève son cœur. Comme les natures idéalistes, il cherche à se soustraire aux tristesses du présent en essayant de revivre par la pensée dans un monde qui n’est plus. « Je te lis, « écrit-il à Tite Live, chaque fois que je veux oublier « ces lieux, ce temps, ces mœurs... Tu me fais ou- « blicr les maux présents, tu m’introduis dans des « siècles plus heureux 1 . »
Machiavel se consolait aussi par la lecture des anciens dans le village où le conlinait la politique soupçonneuse des Médicis. Après une journée passée à
1 Quoties lucc loca, liajc tempora vcl hos mores oblivisci volo... üblitum sæpe præsentium malurum sæculis me felicioribus inscris. (Famil., XXIV, 8.)
PETRAKUlJE
chasser des grives, à couper du bois, à jouer cl à se quereller dans une auberge avec des paysans, « le « soir venu, écrivail-il à son ami François Vettori, «je retourne chez moi, j’entre dans mon cabinet, « et, sur le seuil, je me dépouille de mes habits de « campagne, pleins de fange et de boue; je mets « des vêtements de cour, et, vêtu comme il convient, « j’entre dans les cours antiques des hommes anti- « qucs. Reçu par eux avec amour, je me nourris de « cet aliment qui est le seul fait pour moi, le seul « pour lequel je sois né. Je ne rougis pas de causer « avec eux et de leur demander la raison de leurs « actions. Us me répondent avec politesse. Et pen- « dant quatre heures de temps, je ne sens aucun « ennui, j’oublie tout chagrin, je ne crains pas la « pauvreté et je n’ai pas peur de la mort. Je me « transporte tout entier en eux 1 . » De ces éludes solitaires devaient sortir le Prince et les Discours sur Tite Lire.
1 Ycnula la sera, mi rit or no a casa, cd entra net mio scritlojo, ed in suit' uscio mi spoglio quella veste contadina piena di Tango e di loto, e mi metto panni reali c curiali, c rivestito condeccnlemcnlc enlro nelle antiche corti dcgli antichi uomini, dove da loro ricevuto amorevolmcntc mi pasco di quel ribo chc solum è mio, c chc io nacqui per lui; dove io non mi vergogno parlare con loro, e domandarc délia ragione delle loro azioni, c quelli per loro umanità mi rispondono ; c non sento per quattro ore di tempo alcuna noja, sdimentico »gni atfanno, non Icino la povcrtà, non mi sbigoltisce la morte; tutlo mi trasfcrisco in loro {Prefaxione aile Opère del Mat’hiavcHi , edi/, dei 17S a).
ii EST A U U A T Kli II DES LETTRES.
Machiavel, politique cl historien, étudie avec prédilection l’histoire de Rome. Pétrarque aussi admire et aime Tite Live. Et cependant Ti te Livc n’est point son écrivain favori. Il lui en préfère deux autres, un surtout auquel il donnerait sans hésiter le premier rang, s’il n’écoutait que ses préférences. « Notre « Cicéron, dit-il, est le père de la langue latine; « Virgile vient immédiatement après lui. Ou bien, « comme je vois quelques personnes émettre des « doutes sur le rang que j’attribue à chacun d’eux, « Cicéron et Virgile sont certainement les pères de « l’éloquence latine 1 . » Quand il place Virgile sur la même ligne que Cicéron, il fait une concession. En réalité il accorde bien que Virgile est le premier des poètes; il dit même dans une de ses lettres que, s’il y a eu eu Italie beaucoup de poètes dignes d’éloges, Virgile seul est admirable 1 . Mais au fond il aime mieux et il admire davantage Cicéron.
Cicéron est celui des anciens avec lequel il a le. plus vécu. C’est l’ami de son enfance. Son père lui en faisait des lectures dans un manuscrit très-élégant
• Cicero nostcr sutninus latini cloquii pareils est; proximus illi Virgilius; scu, qunniam de hoc ordine dubitassc quosdam video, sunt ccrle roinanæ facundiæ parentes Tullius et Maro (Famil., XVI, 14).
- Cuiii eiiiin multi vatum e numéro nostrorum laudabiles, U mis ille mirabilis est (Fuinil-, XXIII, l'J).
que Pétrarque conserva toujours comme Ja partie la plus précieuse de l’héritage paternel. A l’Age où il ne comprenait pas encore le sens des mois latins, quand on lui lisait une page de Cicéron, il était déjà charmé par la mélodie des paroles et par le mouvement musical de la phrase; tant il y avait d'aflinités entre son goût naturel pour la musique et le style si harmonieux du grand orateur 1 . Plus lard, il chercha les manuscrits de Cicéron avec une infatigable curiosité. Au fond de la Belgique, à Liège, il trouvait deux de ses discours inconnus, copiait l’un et priait un ami de copier l’autre, quoiqu’il fût difficile de trouver de l’encre dans celle ville barbare, disait-il dédaigneusement. A Yerceil, suivant Biondo; à Vérone, suivant Méhus, il eut la bonne fortune de découvrir les Lettres familières de son auteur favori qu’il copia de sa propre main et dont la copie faite par lui existe encore à la bibliothèque Laurenlienne de Florence. Il réunit en un seul ouvrage divers fragments des Questions académiques qui lui avaient été apportés séparément et qu’on lui présentait comme des œuvres distinctes. Il avait même possédé pendant quelque temps le traité de la Gloire , cadeau du jurisconsulte Raimond Soranzo, qu’il eut l’imprudence de prêter à son vieux maître Convennole, que celui-ci, toujours besoigneux, mil en gage chez un
' Senil., XV, 1.
inconnu ; qui ne se retrouva plus à la mort de Convennole; dont on ne put découvrir le détenteur, faute de renseignements, et que Pétrarque chercha depuis dans toute l’Europe sans jamais parvenir à le retrouver l .
Quelques traits de sa vie sont comme un touchant témoignage de son goût pour Cicéron. Un de ses amis lui avait envoyé un manuscrit très-rare, une collection de discours du grand orateur. Pétrarque voulait faire prendre une copie de l’ouvrage pour le renvoyer ensuite. Malheureusement les copistes lui manquaient. Il était très-difficile de trouver des hommes qui eussent assez d’instruction pour bien lire et bien comprendre le latin, une assez belle écriture pour bien copier et en même temps assez de modestie ou de besoins pour se contenter de l’humble métier de copiste. Pétrarque en réunissait quelquefois chez lui trois ou quatre, pour lesquels il avait toujours de la besogne prèle. Mais à ce moment-là, il n’en trouvait aucun, et quoique fort occupé lui-même de ses travaux personnels, il se mil résolûment à copier le manuscrit qu’il venait de recevoir. Seulement, comme il n’en avait jamais lu le texte, il éprouvait à chaque instant la tentation de s’arrêter pour lire ; sa plume n’allait pas assez vite à son gré; ses yeux dévoraient les pages avant qu’il eût eu le
1 Son., XV, t.
temps matériel de les transcrire. À ce compte, il aurait fait traîner indéfiniment la copie, lisant toujours au lieu d’écrire. Mais il voulait néanmoins la terminer, et, atec une force de volonté qui lui coûta plus d’un effort, il s’imposa l’obligation de ne lire qu’à mesure qu’il écrivait 1 . Ce fut un excellent stimulant pour son travail. Le désir de pousser plus avant une lecture qui le charmait, animait sa plume et la rendait plus rapide. Cependant il sentit la fatigue. A un moment, ses doigts lui refusaient le service et il allait s’arrêter lorsqu’il tomba sur un passage où Cicéron raconte qu’il a lui-même, de sa propre main, copié les discours de Cassius. Aussitôt il se réveilla, « comme un soldat qui aurait entendu les « reproches d’un chef aimé 8 , » et il se remit à l’œuvre en se disant : Comment ! Cicéron a copié les discours d’un autre et loi lu ne copierais pas ceux de Cicéron !
Son auteur favori faillit un jour lui coûter cher. Pétrarque gardait toujours auprès de lui le manuscrit des Lettres familières qu’il avait copiées; il s’en servait très-fréquemment, cl, pour l’avoir plus à sa portée, il le dressait contre la porte de sa bibliothèque. Mais en passant par là et en pensant à autre chose,
* Sic igilur calamo frenanli ocutum atque oculo calamum urgente prcveliebar ( Famil XVIII, 12).
* Quo leclo sic exursi quasi verecuudus miles cari ducis voce iurrcpilus (Ibid.).
RESTAURATEUR DES LETTRES. 53ü ,
il renversa plusieurs fois le livre qui vint chaque fois le frapper à la jambe gauche et à la même place. Il en résulta une blessure qu’il négligea d’abord, qui le fit ensuite beaucoup souffrir, qui le retint au lit plusieurs jours, et qui le mit en danger de perdre la jambe.
Son amour pour Cicéron allait jusqu’à l’enthousiasme. Il n’admettait pas qu’on pût lui comparer un seul prosateur de l’antiquité, et il s’indignait que ses contemporains se permissent de lui opposer des rivaux. Il rappelait ce que les anciens disaient de lui. N’était-ce pas, d’après Sénèque, « le seul génie « qui fût égal à la grandeur de l’empire romain 1 2 3 ? » Quintilien ne dit-il pas que le nom de Cicéron n’est plus le nom d’un homme, mais celui de l’éloquence même? Pour Pétrarque, Cicéron est « un homme « unique, une voix unique, un génie unique*. » Il ne l’adore pas tout à fait comme un Dieu, mais « il l’ad- « mire et le vénère comme un homme d’un génie « divin \ » Dans une lettre qu’il lui adresse, comme il en adressa à tous les grands écrivains de Rome, il le loue noblement en ces termes : « O père suprême « de l’éloquence latine, nous le rendons grâces, non
1 Quod solum populus roinanus par imperio suo habuit ( Famil XVI11, 14).
2 Unus est enim illc vir, una ilia vox, unum illud ingenium (Fawü„ XVIII, 12).
3 Eumquc ipsum non ni Réuni adoro, sed ul diviui ingonii viruni miror ac vencror (Famil., XVIII, 14).
« pas moi seulement, mais tous ceux qui sont ornés « des fleurs de la langue latine ; c’est en puisant 5 ta « source que nous arrosons nos prés ; tu nous guides, « tu nous aides, tu nous soutiens, lu nous éclaires de « tes lumières, nous l’avouons ingénument; enfin, « c’est sous tes auspices, pour ainsi dire, que nous « sommes arrivés à cette faculté d’écrire que nous « possédons, si petite qu’elle soit*. »
Pétrarque n’admirait pas seulement l’éloquence de Cicéron. Il aimait sa philosophie morale et en tirait profit pour lui-même. Il regardait les Tusculanes comme un excellent recueil de sages préceptes où un chrétien même trouvait quelque chose à apprendre. Le premier livre, disait-il, nous enseigne à dompter la crainte de la mort ; le second à dominer la douleur corporelle ; le troisième à calmer les maladies de l’àme; le quatrième à déraciner les passions*. Il recommandait à un de ses amis qui se plaignait de la goutte la lecture du second livre. Je
1 O Romani cloquii summe parons, nec solus ego, sed omnes libi gratias agimus, quicunque linguæ latinæ tloribus ornamur; tuis enim prata de fontibus irrigainus ; tuo ductu directos, tuis suffragiis adjutos, tuo nos luinine illustratos ingenue confilcmur : tuis (Ionique, ut ita dicam, auspiciis ad hanc, quantulacunquc est, scribendi facultatem ac propositum pervenisse (Famil., XXIV, 4).
1 Prima equidem pars rugitu tcrrilico impendentem nbique morlalibus mortis metum interiieit. Secunda asperum atquc vulnificum dolorem oorpoiis domat. Tertia mentis icgritudincm cœcis vaporibus æsluantem comprimit. Quarta venenosas atque multipliées animi passâmes a stirpe convellil. [Famil., XVIII, 14.)
voudrais, lui disait-il, que tu l'eusses toujours dans les mains chaque fois que tu sentiras l’approche d’un accès; cela te soulagerait. Son christianisme éclairé s’accommodait sans répugnance de la morale païenne. Je ne découvre rien dans Cicéron, écrivait-il, qui soit contraire au Christ. Cicéron croit à l’unité de Dieu. Cicéron exprime sur la vertu, sur la sagesse humaine, des vérités qui ne peuvent être agréables qu’au Dieu de vérité. Il ne doutait pas que Cicéron ne fût mort chrétien si la parole du Christ lui avait été révélée. Il n’allait point cependant jusqu’à se faire illusion sur le caractère de son auteur favori. Il sentait un désaccord manifeste entre les principes et les actions de l’orateur romain. II évitait lui-même trop soigneusement l’agitation des grandes affaires, il tenait trop à son repos, à sa liberté d’esprit, à ses studieux loisirs, pour ne pas s’étonner qu’un philosophe tel que Cicéron se fût jeté de gaieté de cœur au milieu des luttes des partis. C’était bien la peine d’enseigner de si belles choses, de parler de la vertu en termes si nobles, pour y conformer si peu sa conduite, pour montrer tant d’ambition, de versatilité et d’inconstance, pour accabler d’éloges tant de gens qu’il devait ensuite déchirer, pour devenir le flatteur d’Auguste après avoir défendu contre Antoine la république et la liberté ! Ne valait-il pas mieux vieillir en sage, à la campagne, dans une retraite tranquille, et sans atta-
cher tant do prix aux vicissitudes de la vie mortelle,
se préparer paisiblement à l’éternité?
Conseil excellent, sans doute, digne de la sagesse pratique de Pétrarque, mais qu’avec son ardeur généreuse pour toutes les grandes causes il n’eût certainement pas suivi lui-même s’il avait vécu au temps de César, en face des triumvirs, au milieu des ruines de la république; conseil que ne pouvait suivre en tout cas un Romain habitué aux luttes du forum, un témoin ému des plus redoutables crises qu’ait traversées Rome, un citoyen dévoué à son pays, tel que Cicéron !
Pétrarque se croyait le plus fervent admirateur de Cicéron, lorsqu’il eut un jour la surprise de trouver à Viccnce, où il passait quelques heures, un vieillard qui n’admettait même pas qu’on pût reprocher un seul défaut à l’orateur romain, qui défendait sa vie aussi bien que ses écrits, qui parlait de lui comme d’un dieu, qui, chaque fois qu’on rappelait une de ses erreurs, étendait la main et fermait les yeux en criant : Je vous en supplie, épargnez mon Cicéron... Tout en s'efforçant de rectifier les idées de cet enthousiaste, lepoëte avoua qu’il se réjouissait de voir quelqu’un qui professât le culte du grand écrivain et qui, dans un âge avancé, témoignât pour lui l’admiration aveugle et sans réserve qu’il lui avait vouée dans sa jeunesse.
ni!
Cette admiration pour l’antiquité romaine et plus encore peut-être le désir de la faire partager à ses contemporains, entraînèrent Pétrarque à se servir de la langue latine, dans sa vaste correspondance en prose et en vers, dans son grand poëme, dans ses différents traités. C'était la langue que parlaient les vieux Romains, la langue que consacraient tant de chefs-d’œuvre. Pétrarque voulait en relever le culte en même temps qu’il relevait celui delà patrie. Il essaya de montrer aux hommes de son temps, qu’on pouvait la parlerencore avec éclat, se rapprocher de la forme antique et faire sortir de l’Italie renouvelée, mais demeurée fidèle à ses traditions, une seconde littérature latine, non moins glorieuse que la première. Il persuada aux premiers lecteurs de ses œuvres, qu’il avait retrouvé le secret de l’élégance classique, et luimême crut sincèrement qu’il devrait sa renommée dans l’avenir au mérite de sa latinité plus qu’è l’éclat de ses poésies en langue vulgaire. Dans les dernières années de sa vie, il ne parlait du Canzoniere que comme d’un recueil de bagatelles, tandis qu’il attachait le plus grand prix à tout ce qu'il écrivait en latin. Sur ce point la postérité n’a confirmé ni le jugement de scs contemporains ni le sien. On est même passé assez vite, comme cela se voit souvent,
•l'un engouement excessif à un mépris peu justifié pour les productions latines de Pétrarque. Les puristes l’accusent de parler un latin quelquefois obscur, souvent incorrect et plus souvent encore pédantesque. Sans doute, il écrit moins purement que les grands latinistes modernes, il manie la langue de Cicéron avec moins de grâce que Bembo ou Politien. Mais il serait plus juste de le comparer à ses prédécesseurs qu’à ses successeurs. Qu’on lise en regard de ses œuvres non pas celles des écrivains latins du quinzième ou du seizième siècle, mais celles des latinistes antérieurs à lui, et l’on verra à quelle hauteur il s’élève au-dessus de ceux-ci. Les fautes qu’il a commises étaient presque inévitables, quand on songe qu’il n’avait entre les mains ni une grammaire bien faite, ni un bon dictionnaire et qu’il ne se guidait que d’après le souvenir de ses lectures. Combien d’ailleurs ne lui atlribue-t-on pas d’incorrections dont il est innocent, qui ne sont imputables qu’aux copistes maladroits de ses manuscrits ou à l’ignorance de ses premiers éditeurs! Avant de porter un jugement absolu sur sa latinité, il serait bon de la juger sur un texte moins corrompu que celui des vieilles éditions. La grande édition de Bâle fourmille de fautes d’impression qui ont été corrigées par M. Bosselti pour les épîtres, et par M. Fracasselti pour les lettres familières, mais qui subsistent pourtout le reste des œuvres latines. Il est incontestable cependant qu’il échappe
RESTA U RA T K Un DES LETTRES.
quelquefois à Pétrarque des solécismes, et surtout des fautes de quantité. Son style latin n’est pas plus exempt que son style italien de certains défauts, qui sont ceux mômes de son esprit. Dans les deux langues il aime à jouer sur les mots, à combiner des antithèses laborieuses, à faire étalage de son érudition. Il a même en latin un défaut de plus qu’en italien, défaut qui tient au moins autant à une sorte de gêne et d’inexpérience, qu’à l’imitation fréquente de Cicéron, et à son goût naturel pour la rhétorique; il emploie volontiers des formes solennelles et ampoulées. Il met souvent dans son style plus de majesté qu’il ne faudrait, et je crois qu’il serait plus simple s’il connaissait mieux la langue familière des Latins.
Mais ces taches du langage n’enlèvent point à Pétrarque le rare mérite d’avoir, le premier dans le monde moderne, appliqué la langue latine à l’expression des pensées et des sentiments les plus variés, au récit des événements historiques aussi bien qu’au développement des considérations morales, à la peinture des épanchements de l’amitié, à la description des scènes de la naLure, à la vive et spirituelle critique des travers de l’humanité en même temps qu’aux plus poétiques effusions de l’enthousiasme lyrique. Pétrarque fait de la politique et de la philosophie en latin, il aime en latin, il raille en latin, il badine en latin, il raconte en latin les plus petits événements de
sa vie, il expose en latin les mouvements les plus secrets de son cœur. Personne avant lui, parmi les modernes, n’avait mis en latin toute son existence morale et individuelle, toutes ses idées, toutes ses émotions, jusqu’aux moindres agitations de son esprit. Personne n’avait fait passer dans une langue morte le souffle d’un vivant. Aussi son style latin, malgré ses nombreuses imitations, est-il empreint d’une vigoureuse originalité. On sent qu’il a vécu ce qu’il écrit. On signalera bien çà et là, dans sa prose, quelques pastiches de Cicéron, de Scnèque, de saint Augustin. Mais à côté de ces réminiscences que de choses qui n’appartiennent qu’à lui et qui, grâce à lui, se traduisent pour la première fois dans un idiome que leur nouveauté rajeunit !
Un esprit de cette force, si véhément, si abondant, qui se met tout entier dans son œuvre, doit triompher quelquefois de l’imperfection de l'instrument qu’il emploie et arriver à la beauté par l’intensité du sentiment. Les belles pages sont moins rares qu’on ne pense dans les œuvres latines de Pétrarque. Je ne parle pas de ce poëme qu’il avait commencé avec tant d’ardeur, si impétueusement fini après une course à travers les forêts de l’Apennin , mais dont il rougissait plus tard comme d'un ouvrage médiocre, dont il ne pouvait entendre parler sans un déplaisir évident, qu’il ne voulut jamais communiquer à un seul de ses amis et qu’il menaça sérieusement de jeter
au feu. L'Afrique était sans aucun doule jugée moins favorablement par son autour cjue par le public qui, sans la connaître, l’admirait de confiance et l’attendait avec une impatience enthousiaste. Pétrarque à coup sûr n’eùl jamais consenti à ce qu’on la publiât et eût mieux aimé la détruire que de la laisser arriver à la postérité dans l’état où elle nous parvient, mutilée, défigurée, en désordre, criblée de fautes d’impression , de fautes de quantité et de vers faux commis par les imprimeurs. Ce n’es't donc pas là qu’il faut aller chercher les litres de gloire de Pétrarque comme latiniste. Ce serait faire une injure gratuite à son génie. Et pourtant, au milieu de cette confusion et de cette barbarie, au milieu de tous ces discours qui se succèdent sans lien et sans variété, discours deScipion, discours de Lclius, discours de Sypliax , discours d’Annibal , discours d’Asdrubal , discours de Magon, éclatent çà et là quelque beautés qui rappellent le grand poêle et qui ne viennent pas de Silitis Italicus dont on peut assurer que Pétrarque ne connaissait pas le poème. Je citerai seulement l’énergique description de la bataille de Zama, la louchante rencontre des ambassadeurs et des prisonniers carthaginois dans les murs de Rome, et le songe d’Ennius dont M. Patin a si bien parlé*.
' Journal des savants, juin 1855, p. 186.
C'est i Vaucluse, le samedi saint de, l’année 1339, que Pétrarque
Pour juger ht poésie lalinc de Pétrarque, ce n’est pas Y Afrique qu’il faut lire, mais les épîtres dans la belle édition qu’ena donné Rosselli. Là, par moments, se retrouvent l’accent et l’inspiration du Canzoniere .
conçut l'idée d’écrire un poëme en l'honneur de Scipion l’Africain. Il raconte ainsi, dans son Êpîlre à la postérité, comment il commença son œuvre : u lllis in inontibus vaganti sexta quadam feria majorés « hebdomadæ cogitatio incidit et valida, ut de Scipione Africano illo « primo, cujus noinen, mirum unde, a prima mihi ætate carum fuit, « poeticum aliquid heroico carminé scriberem. » Il interrompit bientôt son travail , d'après son propre aveu : « Quod tune magno cœp- « tum impetu, variis mox disiractus curis intermisi. » Mais il le reprit ensuite avec une soudaine vivacité et une sorte de fièvre, en se promenant dans la grande forêt de l’Apennin qu’on appelle selva Piana, aux environs de Reggio. Il était à ce moment, comme il le dit lui-même, possédé du désir ardent de mériter par quelque grande œuvre le laurier poétique qu’il venait de recevoir à Rome. On avait couronné l’auteur du poème de l'Afrique, sans que le poëme fût terminé, sur sa simple réputation. Pétrarque tenait à montrer le plus tôt possible que l'Italie n’avait pas conçu une trop haute opinion de son génie, en le croyant capable de rajeunir la gloire des lettres latines et de composer à son tour une nouvelle Enéide. C’est au milieu de l’excitation de cette pensée, en face d'un des plus beaux paysages de l’Italie, qu’il se remit au travail. « Suscepti memor honoris solli- « citusque ne indigno collatus videretur, cum die quodam in monmtana conscendens, forte trans Enliam amnem Rheginis in finibus « silvam quæ Plana dicitur adiissem, subita loci specic percussus, ad « intermissam Africain stilum verli ; et fervore animi qui sopitus vi- • debalurexcitato, scripsi aliquantulum die illo, post continuis diebus « quotidie aliquid, donec Parmain rediens et repostam ac tranquil—
« Iam nactus domum tanto ardorc opus illud, non magno in
« tempore, ad exitum deduxi, ut ipse quoque nunc stupeam. » Pétrarque dit ici, en propres termes, qu'il termina son poëme. 11 ne s'agit évidemment que du premier jet de l’improvisation. Car il ne considéra jamais son œuvre comme terminée. Un esprit tel que le sien, amoureux de la perfection, qui jusqu’à son dernier jour corrigea les vers du Canzoniere, ne pouvait se contenter si facilement. V Afrique, telle quelle avait été finie à Parme, ne lui parut jamais
R ESTAIJH ATKLÎU DES LETTRES.
L’cpilrc qu’il s’adresse à lui-même pour s’engager à se repentir, pour ne pas remettre au lendemain la pénitence de ses fautes, n’aurait été ni mieux écrite ni plus piquante en italien. Userait difficile de mieux
qu’une ébauche indigne de sa gloire, indigne de son ambition ; qui aurait eu besoin, pour voir le jour, d'ètrc longuement et minutieusement retravaillée. Aussi redoutait-il extrêmement qu’on la publiât, dans la crainte que sa renommée n’en souffrit. A l’arme même, peu de temps après l'avoir composée, pendant une grave maladie où il crut mourir, il faillit brûler son poème pour le soustraire à la curiosité de ses amis, à leur imprudente admiration et h la publicité qu'on lui aurait infailliblement donnée. (De contemplu tnundi, dial. 3.) 11 ne pardonna jamais à Barbate de Snlinone, qu'il aimait cependant très-tendrement, d'avoir publié trente-quatre vers de Y Afrique que cet ami enthousiaste lui avait arrachés, à force d importunités, en promettant de n’en parler à personne, mais sans avoir la force de tenir sa promesse (Senil. I, 2).
Du vivant de Pétrarque, on ne connut de son poème que ces trentequatre vers. C’était plus que Pétrarque ne voulait qu’on en connût. Il avait évidemment condamné son œuvre et ne pouvait en entendre parler sans déplaisir. Les plus intimes confidents de sa pensée le sava ent si bien qu’en apprenant sa mort, Boccace écrivit à François de Brossano, pour lui demander des nouvelles de Y Afrique, sans dissimuler qu'il craignait que l'ouvra. e n’eût été brûlé. Boccace n’aurait pas eu cette crainte si Pétrarque u'avait parlé devant lui à plusieurs reprises de jeter Y Afrique au feu. François de Brossano retrouva cependant le manuscrit du poeme dont il fit faire immédiatement une copie pour satisfaire les amis du poète qui, malgré tout ce que Pétrarque avait pu leur dire, admiraient d’avance, de confiance et avec enthousiasme, un ouvrage abandonné et condamne par son auteur. Boccace étant mort pendant que la copie se faisait, ce fut Coluccio Salutati qui la reçut à sa place et qui découvrit immédiatement une immense lacune entre le quatrième et le cinquième livre. On eut beau chercher dans la bibliothèque de Pétr. rquc, on ne retrouva pas les vers qui manquaient. Celte partie de l’œuvre avait-elle été égarée pendant les nombreux voyages que fit le poète, entre 1542, date de la fin de son travail, et 1374, date de sa mort ? Un ouvrage manuscrit qu’on garde trente-deux ans sans y toucher, dont il n'existe aucune copie et qu'on
l'ÉTHAHyiiE
exprimer qu’il ne In fait ailleurs son désir nrdcnl d’être enseveli sous la terre italienne cl la joie qu’éprouvera sa dépouille de se reposer enfin près des tombeaux des ancêtres. Que de grâce dans les vers où il raconte à Guillaume de Paslrcngo qu’en revoyant à Vaucluse la maîtresse de son ami , il croyait le revoir lui-même, tant ces deux souvenirs s’associaient dans sa pensée! Mais c’est surtout de la prose latine de Pétrarque et particulièrement de sa vaste correspondance qu’on pourrait extraire de beaux fragments, des passages louchants ou gracieux sur l’amitié, d’agréables récits de voyages, des observations pénétrantes sur la mobilité du caractère humain, d’admirables réflexions sur les services que les lettres rendent aux hommes , et sur le charme qu’ajoute à la vie le commerce des grands esprits. Quiconque aura le courage de lire sérieusement les lettres du jtoële en sera récompensé par la découverte d’une foule de pages dont la latinité n’a rien de barbare et dont le fond est plein d’agrément. M. Fracasselli
promène avec soi de pays en pays, court de grands risques. L’indifférence de Pétrarque pour son œuvre — il atteste à plusieurs reprises qu'il l’a complètement abandonn e — suffit à expliquer la lacune qui existe. Peut-être aussi voulut-il prendre ses précautions contre ses amis et brûla-t-il, de propos délibéré, une portion de son poème pour en rendre la publication impossible.
Le travail le plus complet et le meilleur qui ail été fait sur le poème de l ' Afrique est le discours préliminaire que I). Rossetti a mis en tète de son édition des épilres et des églogucs de Pétrarque (Poésie minori dcl Pelrarca, I. 1. Milan, 1820).
IlESTAUiUTKUK DES LETTRES. 3 ï>I
a bien mérite du monde lettré en mettant à la portée d’un plus grand nombre de lecteurs , des œuvres qu’on oubliait trop et dont les vieilles éditions, incorrectes et incomplètes, rendaient la lecture peu attrayante.
Malgré d’évidentes beautés, les ouvrages latins de Pétrarque valent moins par eux-mêmes que par l’influence qu’ils ont exercée. Leur plus grand mérite est d’avoir fait connaître et aimer l’antiquité classique. Pétrarque a passé une partie de sa vie à étudier les anciens, et au moins autant de temps à répandre dans le public, par scs nombreux écrits, les résultats de ses vastes lectures. 11 a vulgarisé le premier une incroyable quantité d'idées cl de faits empruntés aux textes classiques. On est émerveillé de tout ce qu’à lui seul il a pu apprendre à ses contemporains. Dans presque tous les ordres des connaissances humaines, il a restitué à l’humanité des notions perdues ou oubliées. Personne, par exemple, n’a plus travaillé que lui au moyen âge à retrouver les principaux traits de l’histoire romaine si souvent altérée par des légendes romanesques. Il a compulsé les annales de Rome avec la double passion d’un savant et d’un patriote, avec le désir général de s’instruire aiguillonné par le désir particulier de rétablir dans leur intégrité les
litres de gloire de sa patrie. Ce fut un des plus grands soucis de sa vie. En même temps qu’il composait son poème de V Afrique et qu’il célébrait les belles actions de Scipion, son héros, il recueillait des matériaux et il méditait, dans sa laborieuse solitude de Vaucluse, d’écrire un jour l’bistoirc entière de Home, depuis le règne de Romulus jusqu’à celui de Titus. Œuvre immense, comme il le disait lui-même, « œuvre qui exigeait beaucoup de travail, beaucoup de « temps *, » et que pourtant il mena presque à bonne fin, autant que le permettait l’étal des sciences historiques au quatorzième siècle, dans un livre peu connu, qui n’a jamais été publié sous sa forme primitive, et dont il nous a laissé lui-même un résumé! La Vie des hommes illustres que contiennent les vieilles éditions de Pétrarque n’est qu’un abrégé, fait en grande partie par l’auteur, d’un travail beaucoup plus considérable sur le même sujet demeuré manuscrit, mais traduit en italien par un ami même de Pétrarque, par le grarhmairien Donato dePraloveccliio. Là, l’ensemble de l’histoire romaine reparaît pour la première fois, non pas dans une œuvre méthodique, comme l’avait d’abord voulu le poète, mais en détail, à propos de la vie de chaque grand citoyen de Rome, et avec une merveilleuse abondance d’informations et de citations précises. C’est comme la quintessence de tout ce que
1 Ojius iinincusum, tuinpurisquu ut kitmiis cupacissiimun agressus es (De contempla mundi).
Pétrarque avait appris sur Rome en lisant les écrivains latins, et comme la première révélation de l’histoire romaine qu’ait reçue le monde moderne. Après bien des siècles d’ignorance, on n’a véritablement commencé à connaître Rome qu’à partir de la composition de col ouvrage et de la publication du poëmc de Y Afrique, où perce à chaque page une prodigieuse connaissance de l’antiquité latine. La vie de Jules César, où l’on a tant puisé, et qu’on attribue d’ordinaire à J. Celse, personnage imaginaire, n’est pas autre chose qu’un fragment du grand travail de Pétrarque. L’œuvre entière, composée d’abord pour l’instruction de François de Carrare, seigneur de Padouc, fut ensuite abrégée et réduite à une sorte d’index ou de catalogue, sur la demande du même seigneur, pour servir d’indicateur dans une galerie de portraits de grands hommes qu’il réunissait à Padoue, et devint sous celte nouvelle forme le manuel obligé de tous ceux qui étudiaient l’histoire 1
Pétrarque contribua aussi à répandre quelques connaissances historiques en réunissant la première collection de médailles qu’il y ail eu chez les modernes. 11 possédait notamment plusieurs pièces de monnaie à l’effigie des empereurs qu’il mit un jour sous les yeux de Charles IV, pour éveiller en lui
1 Voyez, sur la Vie des hommes illustres de Pétrarque, le curieux et savant travail de Dominique Rosselti (Pelrarca, Celso e Boccnccio, Trieste, 1828).
l’amour de la gloire et exciter son émulation. La géographie ne l’intéressait pas moins que l'histoire. 11 aimait à connaître les lieux comme les hommes. Son tempérament voyageur l’eût même entraîné, il le confesse, dans des expéditions lointaines et dans de véritables voyages de découvertes s’il avait pu emporter ses liv res partout avec lui, et retrouver partout l’usage de la langue latine. 11 se consolait du moins de ne pas visiter les lieux inconnus en poussant les autres à faire des recherches. 11 écrivait à un Anglais, Richard de Bury, pour l’engager à rechercher l’emplacement de l'ilc de Thulé, et par son Itinéraire syriaque, le premier ouvrage en ce genre qui parut chez les modernes, il ressuscitait les éludes géographiques.
Pétrarque n’a pas seulement l’ambition de tout apprendre et de tout savoir; il ne tient pas seulement à s’assimiler tout ce qu’ont pensé, tout ce qu’ont su les grands écrivains de l'antiquité. Il va dans son érudition autre chose que le labeur persévérant d’un esprit avide de s’instruire. Il vivifieses patientes éludes par l’indépendance et par l’originalité hardie de sa critique. S’il s’approprie ce qu’enseignent les autres, il ne les croit pas timidement sur parole. Il n’accepte pour vrai que ce qui est d’accord avec sa raison. En
RESTAURATEUR DES LETTRES. ùob
ce sens encore, il donne à son siècle plus d’un grand exemple par l’énergie avec laquelle il repousse des cireurs accréditées, par l’audace avec laquelle il émancipe l’esprit humain de quelques-uns de scs préjugés. Ses attaques contre des superstitions séculaires retentissent au milieu de la crédulité presque générale de son siècle comme la voix de la critique moderne qui réclame enfin le droit de tout juger, de tout contrôler dans le domaine de la science. Seul il ose s'attaquer à des puissances que le monde adore, que l’Église ménage, et devant lesquelles s’inclinent respectueusement les plus fiers esprits. Presque tous ses contemporains croient à l’alchimie et à l’astrologie, ou, s’ils n’y croient pas, affectent d’y croire pour ne pas paraître braver l’opinion. À Bologne, à Padoue, dans ces foyers d’études, l’astrologie est publiquement enseignée comme une science certaine, ayant sa méthode et ses lois. L’Église, au lieu de montrer l’inanité de cette prétention, la confirme par ses craintes en répandant le bruit que les astrologues sont les collaborateurs du démon. Pétrarque seul soutient que l’alchimie n'est pas autre chose que l’art de tromper, cl si quelqu’un espère s’enrichir par ce moyen, il lui répond : « Qu’attendez-vous de l’alchimie, je vous prie, « excepté de la fumée, de la cendre, de la sueur, des « soupirs, des paroles, des mots, des ruses, de l’igno- « minie*? » Il méprise les alchimistes comme des
1 Spro alcliimiæ succcssutn. — El qtiem, quxsOj prælcr fumum,
charlatans et ceux qui les consultent, d’abord comme des gens sottement possédés du désir de s’enrichir, puis comme des dupes ridicules. Il ne ménage pas davantage les astrologues, quoiqu’il les voie entourés presque partout de respect, et même d’une sorte de terreur superstitieuse. A la cour des Yisconli, il ne garde aucun ménagement pour leur astrologue officiel, et un jour que celui-ci l’a interrompu au moment où il parlait publiquement, il refuse de continuer son discours en déclarant qu’après une telle interruption il ne lui reste plus rien à dire. Il va même jusqu'à reprocher à ce malheureux sa profession, jusqu’à obtenir de lui cet aveu que son astrologie n’a d’autre vertu que de lui faire gagner son pain.
Dans la même réprobation, il enveloppe les médecins pour lesquels il ressentit de très-bonne heure une invincible aversion. On a beau lui parler des médecins de l’antiquité, faire sonner à ses oreilles les noms vénérés de Galien cl d’Hippocrate. Il ne conteste pas leur autorité, mais il refuse absolument de croire que leurs successeurs aient hérité de leur science. 11 prend trop souvent ceux-ci en flagrant délit d’ignorance pour s’incliner sur parole devant leur jargon pédantesque et leurs merveilleuses recettes. Peut-être la médecine est-elle une science, peut-être l’a-t-ellc été et pourrait-elle le redevenir encore, si on l’étudiait
cinerem, sudorein, sus|iiria, verba, dolos, ignominiam ? (Dercmediis vlriiuque fortunx, lib. 1, dial. 111.1
sérieusement. Mais en tout cas, on ne lui persuadera pas qu’un seul de ses contemporains la possède. A cet égard, sa conviction était inébranlable. Comme Boccace lui écrivait un jour qu’il venait d’échapper à une maladie dangereuse, grâce à Dieu et à son médecin, Pétrarque répondait : « Dieu seul a bien suffi à « celle besogne. Sois assuré que ton médecin n’est « pour rien dans ta guérison, » et à quelque temps de là, Boccace ayant avoué en effet que le médecin ne s’était pas mêlé de sa maladie, Pétrarque écrivait : « A la bonne heure, je comprends maintenant ta gué- « rison. Elle me paraissait invraisemblable avec le « secours d’un médecin, mais maintenant que je sais « que la médecine y a été étrangère, je me l’explique « sans peine. » Dans la môme lettre, il demandait qu’on choisît deux cents hommes également bien portants, qu’on les divisât en deux bataillons de cent hommes, qu'à une de ces bandes on donnât des médecins sans en donner à l’autre, et il affirmait nonseulement qu’on se porterait mieux, mais qu’on mourrait beaucoup moins du côté où il n’y aurait pas de médecins. A Clément VI, malade et assiégé par les médecins, il rappelait qu’un empereur avait fait mettre sur son tombeau : Turbamedicorumperii.
Dans la pratique, il ne se relâchait pas de ses préventions contre la médecine. Il ne faisait pour lui-même aucun cas des ordonnances, et il avait enjoint à ses domestiques, dans le cas où il perdrait
connaissance et ne pourrait se défendre, de ne jamais consentir à lui administrer les remèdes qu’on prescrirait pour sa santé. Celle précaution lui sauva la vie, une nuit, où après un grand accès de fièvre les médecins voulaient qu’on le réveillât pour lui donner une potion. Par obéissance à ses ordres, ses gens ne le réveillèrent point. Quelques instants de profond sommeil le guérirent absolument, et le lendemain, les médecins qui, en apprenant qu’on ne leur avait point obéi, croyaient le trouver mort, le trouvèrent assis comme d’habitude et déjà au travail. Il resta convaincu que le repos l’avait sauvé, qu’il serait mort si on l’avait réveillé, et il n’en fut que plus hostile à la médecine. On se tromperait en ne voyant dans cette opposition aux médecins qu’un caprice ou un trait d’originalité. C’était la conséquence même de la liante idée que Pétrarque se faisait de la science et de son hostilité systématique contre ceux qui abusaient de ce nom pour tromperies hommes, en cachant leur ignorance sous des paroles sonores. Dans aucun genre d’études, il ne voulait ni qu’on se pavât soi-même ni qu’on payât les autres de vaines formules. 11 entendait n’êlre jamais dupe des mots et n’v attacher de prix qu’autanl que ces mots exprimaient des pensées vraies ou des faits précis.
De là son profond mépris pour cette argumentation syllogistique qui régnait encore dans les écoles, qu'il avait vu triompher dans des luttes de paroles à Monl-
RESTAURATEUR DES LETTRES, pellier, à Bologne, à Paris, et dont la jeunesse universitaire s’éprenait follement, comme du plus noble emploi des facultés humaines. Il n’en méconnaissait pas la valeur, il savait quelle souplesse l’habitude de discuter donne à l’esprit. Mais il s’irritait qu’on discutât sur tout, à propos de tout, et que la dialectique devînt l’unique aliment de l’intelligence, au lieu de servir simplement à l'aiguiser, à l’exercer, comme la gymnastique exerce le corps de l’enfant. « Aie soin « de ne pas devenir un disputeur vide, mais un trace vailleur effectif 1 , » écrivait-il à un jeune homme, en se rappelant sans doute ces combats brillants auxquels il avait assisté dans sa jeunesse, mais qui ne lui avaient laissé que le vain souvenir d’un cliquetis de mots et d’une sorte d’escrime intellectuelle. « Je « sais, écrivait-il à Thomas de Messine, que la dia- « lecliquc est un des arts libéraux cl un degré à « franchir pour ceux qui visent haut; pour ceux qui « marchent dans les sentiers difficiles de la philoso- « pliie, ce n’est point une armure inutile, bile excite cc l’intelligence, elle marque la roule de la vérité, « elle enseigne à éviter les pièges, et enfin, si elle ne « sert point à autre chose, elle rend les esprits agiles
1 Dialeclici passim tnulli sunt, phiiosopbi autoin veri nulli. De artibus ad ([lias te contulisti elice quod libi utile, quodque animai mo-
ribiisque tuis salutiferum experiris. Reliqua ut renenum abjicc
Milita sunt quæ nescirc ea demum scicntia sunnna est... Cura ut fias non ventosns disputator, sed realis artifex. (Seuil., XIII, 5A
« et ingénieux. Je ne nie pas cela... Mais si on a « raison de passer par là, on aurait tort de s’y arrête 1er. Il n’y a que le voyageur insensé auquel l’agré- « ment de la route Hisse oublier le but qu’il s’élait « fixé 1 . »
Pour lui la science des écoles n’est qu’un moyen, non un but. Il comprend que les jeunes gens la cultivent, mais il ne connaît rien de plus ridicule qu’un vieillard qui combine des syllogismes. Il faut l’entendre aussi se moquer sans ménagements des thèses puériles que soutenaient les candidats au doctorat, et du futile appareil avec lequel les Universités délivraient les grades les plus élevés. « Un jeune sot « arrive dans le sanctuaire. Ses précepteurs le louent, « ses parents et ses amis applaudissent. Lui-même « reçoit l’ordre de monter en chaire. Il regarde déjà « toutes choses de haut, et il murmure je ne sais quoi « de confus. Alors les anciens à l'envi le portent aux « nues, comme s’il avait parlé divinement. Pendant « ce temps les cloches sonnent, les trompettes reten- « tissent; on l’embrasse, on lui met sur la tête une « coiffure ronde et noire (le bonnet de docteur) . Quand
' Scio quoi! una liberalium est, et gradus ad alla nitentibus ; interque philosophorum dumeta gradientihus, non inutilis nnnalura : excitât intellectum, signât veri viam, inonstrat vilare fallacias, deniqnc, si nihil aliud, promplos et perargutulos facit. Iloc ila esse non inficior, sed non statim qua honeste tiansinins, laudabiliter irnmornmur. (Juin imo viatoris insani est amoenilalc viarum raelam, quam dostinaveral, oblivisci. {Famil., 1,0.)
« lout cela est achevé, celui qui était un sot en montant « redescend sage. C’est une admirable métamorphose « qu’Ovide ne connaissait pas. C’est ainsi que se font « aujourd’hui les savants 1 . »
Les défenseurs de la scholastique se réfugient derrière l’autorité d’Aristote, leur dieu, et obligent Pétrarque, l’admirateur cl le prôneur de l’antiquité, à se prononcer sur ce grand nom. 11 ne le fait pas sans embarras, mais il le fait avec courage. Il lui en coûte infiniment de loucher au piédestal sur lequel le moyen âge élève un de ces anciens pour lequel il réclame l’admiration de ses contemporains. Il essaye d’abord d’échapper à la nécessité de le juger en le mettant hors de cause, en s’en prenant à ses commentateurs, aux Juifs et aux Arabes qu’il accuse de le défigurer. 11 conteste le litre d'aristotéliciens aux disculeurs éternels qui parlent toujours, sans rien écrire, et leur rappelle que, si leur maître discutait, il écrivait encore plus. Qu’ils écrivent donc, au lieu de parler; mais tant qu’ils n’auront d’autre talent que de débiter des phrases vides, qu’ils ne se disent pas
1 Venit juvenis stullus ad lemplum; præccplores ilium sui præriicanl, célébrant... plaudunl a f linos et amiti. Ipso jussus in calhedrain scandit, cuncta jam ex alto despiciens, et nescio quid confusuin murmurans. Tune majores certalim, ccu divina loculum, laudibus ad cteluni lollunl ; tinniunl intérim campanæ, slrcpunt lubie, figuntiir oscilla, vertici rolundus et niger pannus imprimitur. Ilis peractis, descendit sapiens qui stultus asccndcrat. Mira prorsus transformatio, nec Nasoni cognita. (De remediis utriusqiie fortunæ, dial. 12.)
7, G2 PfiTRARQliK
les disciples d’un homme beaucoup' plus connu par son génie d’écrivain (jue par son habileté à discuter. Un jour cependant les précautions oratoires disparaissent. Pétrarcpic en vient, dans la chaleur de la querelle, à mettre en doute l’autorité du maître luimême. il prononce une parole mémorable, la plus hardie peut-être qu’ait entendue le moyen âge. Il ose dire qu’ après tout Aristote n’est qu’un homme et n’a pn tout savoir 1 . Aristote, l’idole de la science profane cl de la science sacrée, Aristote, que la théologie et les écoles divinisent, Aristote, « le maître de ceux « qui savent’, » trouve enfin quelqu’un qui résiste publiquement au prestige de sa renommée. Avec ce mol de Pétrarque, l’esprit critique des temps modernes s’éveille et affirme son droit de juger en s’attaquant, pour commencer, à la plus liante des autorités.
En même temps s’annonce une manière toute nouvelle de considérer l’antiquité. Qui donc l’étudiait, avant Pétrarque, à un point de vue littéraire, qui donc y cherchait les principes de l’art et le sens divin de la beauté de la forme? Qui donc se serait occupé du style d’Aristote et aurait distingué chez lui l’écrivain du penseur? Pétrarque introduit dans la critique un élément encore inconnu, lorsqu’il exprime des doutes sur la perfection de la langue que parle
1 De stii ipsius et muitoriim ignoranlia.
* II maestro (te color che sanno [Infenio, c. lit)
le philosophe grec, lorsqu’il déclare qu’en reconnaissant la grandeur de son esprit, il ne découvre dans scs œuvres aucune trace d’éloquence. Là où Cicéron et Sénèque l’entraînent et l’émeuvent par la magie du langage, il avoue qu’Arislole l’instruit sans le loucher. Celui-ci lui apprendra ce que c’est que la vertu, ce que c’est que le vice; les autres seuls sauront l’art de lui fa î re aimer le bien, haïr le mal.
C’est dire assez le prix que Pétrarque attache à la beauté du style, et c’est en inaugurant ainsi la critique littéraire, même au prix d’une erreur causée par son ignorance du grec, qu’il rend peut-être le plus de services aux lettres modernes. En donnant à ses contemporains les premières leçons de goût qu’ils aient reçues, en leur apprenant à rechercher les qualités et les défauts du langage, il éveille ou il développe en eux le sentiment de la beauté. 11 leur fait voir dans l’antiquité non plus seulement une école de science et de philosophie, mais la plus grande école d’art que le monde ait jamais eue. Il leur apprend qu’il faut étudier le latin ailleurs que dans Douai ou dans Priscien, lire Cicéron et Horace pour en tirer autre chose que des règles ou des exemples de grammaire, les citer pour autre chose que pour appuyer quelque système de philosophie ou quelque conception théologique. Il leur enseigne qu’il y a quelque différence entre le génie de Cicéron, l’art de Sénèque et le talent de Boèce, et qu’il serait ridicule de mettre
Valero Maxime ou Florus sur la même ligne que Salluste el Tite Live. Rien ne pouvait plus servir à la renaissance des lettres que son admiration enthousiaste pour les plus grands des écrivains latins, que son culte pour Cicéron et pour Virgile, que ces beaux fragments de poésie, que ces beaux vers qu'il insérait à chaque instant dans ses œuvres latines et qu’il popularisait ainsi parmi les lettrés.
Dante assurément connaissait et aimait l’antiquité; l’éloge qu’il fait de Virgile, la place qu’il assigne dans le Limbe à Horace, à Lucain, à Ovide, prouvent même qu’il y avait déjà dans sa manière déjuger et déclasser les poètes deRome un grand sens littéraire. Mais il ne passe pas sa vie, comme Pétrarque, à poursuivre les belles œuvres des anciens , à les répandre dans le publie, à leur chercher partout des copistes, des lecteurs, des admirateurs, des disciples. Il ne s’est point donné pour lâche, comme Pétrarque, de conquérir le monde à l’admiration et à l’imitation des lettres antiques. Dès qu’il s’agit de l’antiquité, Pétrarque a la foi et l’enthousiasme d’un apôtre. Comme ces missionnaires qui portaient aux peuples barbares la div ine lumière de l’Évangile, il veut ouvrir les Ames de scs contemporains à la connaissance et au culte de la littérature classique, les arracher à ces arides formules de la scholastique, à ces vaincs discussions de l’école dans lesquelles l’esprit humain use ses forces sans les renouveler jamais; les déshabituer de celle barba-
UESTAL'RATKUR UES LETTRES. 565
rie du langage qui éteint, sous l’imperfection des termes et sous l’indécision de la phrase, la flamme de la pensée; éveiller en eux le goût de l’harmonie, de l’élégance, de la pureté, et leur révéler, par l’exemple des latins, ce que la beauté de la forme, ce que le soin du style ajoutent à la valeur cl à la durée des choses. Noble et généreuse ambition qui méritait de tenter un grand esprit, qui réussit, comme réussissent toujours les idées désintéressées servies par un grand courage, cl qui marque d’une trace lumineuse le passage de Pétrarque à travers son siècle!
Sa vie est une époque mémorable dans l’histoire de l’esprit humain. C’est de là que date le réveil des études classiques et cela seul suffirait à sa gloire. Dansl’intervallequi s’écoule desa naissance à sa mort, il s’est accompli en Italie un progrès littéraire dont l’honneur lui revient. Si on cherche de tous côtés des manuscrits anciens, si on multiplie les copies de ceux qu’on possédait déjà, si on place les textes des grands écrivains entre les mains des jeunes gens, si on s’étudie à les imiter, si on écrit le latin avec plus de correction et de délicatesse, si le goût s’épure, si le sens du beau se développe, c’est à lui surtout qu’on le doit. Tout ce qu’il a fait pour répandre les ouvrages de Cicéron a profilé à la culture littéraire de son pays.
l'KTIl A lu.tl i;
ôüli
Avant lui, à peine connaissait-on le grand orateur; liante n’avait lu qu’un petit nombre de scs œuvres. Après lui, il n’y a pas de lettre qui ne se pique de le connaître et de l’imiter. Au commencement du quinzième siècle, Cicéron compte déjà des milliers de lecteurs. N’cst-cepas là une des circonstances qui ont le plus influésur le culte de la langue latine en Italie, et par suite sur le développement de la littérature italienne? Tout ce qu’il y a de ciccronien dans le génie de certains prosateurs italiens ne vient-il pas de là et ne remonte-t-il pas jusqu’à Pétrarque? N’est- ce point encore Pétrarque qui, à l’imitation des anciens, pour répondre au besoin de perfection que la lecture de leurs œuvres augmentait en lui, a donné, le premier, l’exemple public de revoir jusqu’à la fin de sa vie cl de retoucher ses écrits? X’esl-ce point lui qui, vingt fois dans ses lettres, recommande à ses amis d’ètre difficiles pour eux-mêmes, de soumettre leurs œuvres à une révision rigoureuse et contribue ainsi plus que personne à faire naître clicz les écrivains italiens ce goût de l’élégance, ce souci de la pureté delà langue qui caractérise un si grand nombred’enlre eux, même parmi les médiocres?
Les lettres lui doivent la conservation de bien des ouvrages qu’il exhuma de la poussière où ils dormaient depuis des siècles, qu’il fit copier à ses frais et qu’il préserva de tout accident ultérieur en les déposant dans sa riche bibliothèque. Ce fut sa collection de
Il EST Ali HATE U R DES LETTRES. 3«7
livres qui servit de type aux bibliothèques de l’Italie. Il eut voulu qu’elle ne se dispersât pas après sa mort, il souhaitait même qu’elle se fondit avec celle de Boccace. Son gendre en décida autrement. Mais les œuvres qu’il avait recueillies n’en furent pas moins sauvées de la destruction, et lui-même avait pris soin de mettre à l’abri de tout outrage ses livres les plus précieux, en les offrant à la République de Venise, qu’il engageait ainsi à donner un asile public aux lettres.
Ses efforts ne se bornèrent pas à réunir tous les débris qu’il put trouver de l’antiquité latine. Il s’intéressa aussi à l’étude du grec dont il soupçonnait plutôt qu’il ne sentait la beauté, qu’il admirait de confiance, d’après le témoignage des écrivains latins; qu’il essaya d’apprendre deux fois sans y réussir, mais dont il voulait répandre le goût en Italie, avec la conscience qu’il travaillerait ainsi à la gloire littéraire de son pays. Lorsqu’on cherche les premiers commencements des études grecques en Italie, c’est encore à lui et à Boccace qu’il faut remonter. Ce ne sont pas les montagnards qui continuaient à parler grec en Calabre, ce ne sont pas non plus les traductions d’Aristote et de Galien faites pour les écoles, ni celle de saint Jean Chrysostome faite pour l’Église, qui réveillèrent en Occident l’amour de la littérature grecque. La vraie renaissance du grec ne date que de l’époque où le jeune Boccace apprenait, à Naples, les
premiers éléments de la langue hellénique, où Pétrarque prenait des leçons à Avignon auprès du moine Varlaam, ambassadeur de l’empereur Àndronicà la cour des souverains pontifes, recevait, de Nicolas Siger, le premier Homère qui eût été envoyé d’Oricnl en Occident, depuis le grand schisme, et réclamait de son correspondant à Byzance les œuvres d’Hésiode et d’Euripide. C’était pour les contemporains un spectacle instructif, un encouragement et un exemple que de voir Pétrarque, entouré de gloire, admiré du monde entier, se mettre d’abord à l’école de Varlaam, puis à celle de Léonce Pilate, un autre Calabrais, afin d’apprendre dans son âge mûr, presque dans sa vieillesse, les premiers éléments de la langue de Platon. Ce fut Boccace, d’accord avec Pétrarque, qui alla chercher à Venise Léonce Pilate, en 1360, qui l’attira à Florence dans sa maison, qui supporta courageusement sa saleté, sa misanthropie, son mépris pour l’Église latine; qui fit créer pour lui la première chaire de grec, fondée en Occident, et qui entendit de sa bouche la première explication des œuvres . d’Homère qu’ait entendue l’Italie moderne. C’est encore aux deux amis qu’est due la première traduction latine du grand poète grec. Pilate la fit, sous les yeux et avec la collaboration de Boccace, qui la copia ensuite de sa propre main, tandis que Pétrarque, malheureusement empêché d’y travailler efficacement par son ignorance de la langue, y travaillait de
Digilized by Googt
loin par ses perpétuelles exhortations , par les appels pressants qu’il faisait au traducteur et par l’argent qu’il y consacrait.
Assurément nul ne croira que, même après ces efforts, l’élude du grec fût florissante en Italie. Varlaam et Léonce Pilate n’étaient lettrés ni l’un ni l’autre. L’ouvrage de Boccace sur la Généalogie des Dieux fourmille d’erreurs que l’auteur du Décaméron tenait de son maître de grec. Rien de plus misérable que la traduction latine si impatiemment attendue par Pétrarque, et dans laquelle il était réduit à admirer les beautés d’Homère. Mais l’impulsion était donnée. L’ignorance presque absolue de la littérature grecque dans laquelle les Italiens avaient vécu jusquelà commençait à se dissiper. La gloire de la Grèce sortait enlin des ténèbres qui l’obscurcissaient aux yeux des peuples de l’Occident. Une curiosité nouvelle allait porter vers ce monde encore inexploré de l’antiquité grecque une élite d’esprits cultivés. Ce grand nom de la Grèce qui, depuis des siècles, résonnait par tradition aux oreilles des Italiens, comme un vague souvenir, comme l’écho lointain d’une gloire disparue, allait enfin reprendre un sens pour les générations nouvelles. Pétrarque qui se plaignait, dans sa lettre à Homère, que le grand poète grec ne comptât en Italie qu’une dizaine d’amis, cinq au plus à Florence, deux à Vérone, un seul à Bologne, ce vaste foyer d’études, un à Mantoue, un dans la petite
37ü PÉTRARQUE
ville de Sulmone, aucun à Home 1 , contribua par ses plaintes et par son exemple à en augmenter le nombre. Grâce à lui, ils étaient déjà plus nombreux à sa mort et à la iin du siècle, quelques années seulement après lui, un véritable savant, le grec Chrysoloras, infiniment plus instruit que Varlaam et Léonce Pilate, relevait avec éclat à Florence la chaire de grec autour de laquelle le Calabrais Pilate n’avait jamais pu réunir plus de cinq personnes 1 .
Les grands hommes ne laissent pas seulement des ouvrages. En général, ils laissent aussi des élèves. L’ardeur avec laquelle Pétrarque se livrait à l’étude des lettres antiques se communiqua, de son vivant, à beaucoup d’esprits et laissa des traces après sa mort. On sait quelle admiration enthousiaste il inspira à Boccace, quelle heureuse influence il exerça sur son ami, avec quel zèle il réchauffa sans cesse l’amour de celui-ci pour l’antiquité. Boccace, un peu enclin à la paresse et aux plaisirs des sens, aurait-il appris tout ce qu'il apprit, composé tous les ouvrages qu’il écrivit, s’il n’avait été stimulé par l’infatigable activité et par l’inépuisable curiosité de Pétrarque? Sans le désir de répondre à l’attente de celui qu’il
1 FamiL, XXIV, 12
* Sur larcnaissancc des études grecques en Italie, voy. Baldelli, Vila tli Boccaccio, et surtout Voigt, Die Wiedcrbdebwig des dassischen Altertliums, Berlin, 1859, ouvrage auquel je renvoie tous ceux qui voudront connaître tous les services que Pétrarque et Boccace ont rendus aux études classiques.
appelait son maître, dont il se disait l’esclave, aurait-il rassemblé toutes les notions mythologiques qu’il recueille dans la Généalogie des Dieux; aurait-il énuméré dans une vaste compilation tous les malheurs des hommes et des femmes illustres, et éparpillé, dans son livre sur les Montagnes, les éléments d’un véritable dictionnaire de géographie? N’y a-t-il pas quelques traces des conseils qu'il avait reçus de Pétrarque dans le discernement avec lequel il compare les différents manuscrits d’un même auteur et cherche à tirer de cette comparaison des textes plus corrects? Si on rapproche ce qu’ils ont écrit tous deux sur l’antiquité, on voit que Pétrarque parle comme le maître, Boccacc comme le disciple. Les jugements du premier sont beaucoup plus indépendants, plus hardis, plus personnels que ceux du second. Pétrarque se permet de critiquer les écrivains anciens, en homme qui ne reçoit pas de seconde main sa science toute faite, mais qui la doit à un effort individuel et persévérant. Il juge Aristote, il juge Sénèque; il juge même ses deux idoles, Virgile et Cicéron. Boccacc est beaucoup plus timide, il ne parle des écrivains qu’il cite qu’en s’inclinant respectueusement devant leur autorité, peut-être faute de vigueur et de décision dans l’esprit, mais sans doute aussi faute de celle connaissance approfondie des textes, de celle science solide cl de première main (pic Pétrarque devait à ses immenses lectures.
572 I* ÉTR ARQUE
À Florence, où Boccace et Simonide enlrelenaient l’admiration de leurs compatriotes pour Pétrarque, se forma toute une école dont il demeurait, après sa mort, commé le chef invisible; au-dessus de laquelle planait, comme une émanation de son grand esprit, l’ninour profond de l’antiquité. C’était d’abord une académie de jeunes gens lettrés qui se réunissaient dans un couvent des Augustins, dans le lieu même où fut recueillie la bibliothèque de Boccace, pour s’entretenir de questions littéraires et philosophiques. C’était Louis Marsigli, le plus brillant de ces académiciens, qu’on avait amené enfant à Pétrarque, auquel Pétrarque avait promis la gloire, s’il vivifiait ses études ihéologiqucs par des éludes littéraires, qui avait enseigné la théologie à Paris, que les Florentins avaient réclamé pour évêque, qui parlait avec grâce et qui, à l’exemple de son maître, citait plus volontiers, même dans scs sermons, Cicéron, Sénèque et Virgile que les pères de l’Église. C’était encore Coluccio Salutali, auquel Pétrarque avait adressé une des lettres de sa vieillesse; Coluccio Salutali qui, à défaut de Boccace mort trop tôt, hérita du poëme de l'A frique et envoya un ami pour le.copier à Padoue; Coluccio Salutali, un des plus grands patriotes de la Toscane, âme vraiment romaine, digne de ces vieux citoyens de Borne que les ouvrages de son maître lui avaient appris à admirer et dont il se proposait de reproduire les vertus; Coluccio Salutati
qui, pendant trente ans chancelier de Florence, introduisit, le premier, dans le style des chancelleries l’élégance et l’agrément dont il avait reçu les premières leçons d’un ami de Pétrarque, du grammairien Pierre de Muglio, et qu’après lui, tous lés Étals de l’Italie, Venise, Gènes, Sienne, Naples, Milan, exigèrent de leurs chanceliers ou de leurs secrétaires. De l’éçole de Pétrarque sortait aussi le meilleur professeur du siècle, Jean de Ravenne, que le poète avait gardé chez lui pendant trois ans, lui inculquant l’amour de la belle latinité, lui faisant copier ses œuvres et celles des écrivains latins; qui avait quitté Pétrarque malgré celui-ci, par amour du changement et par goût pour les voyages; qui fit en effet voyager la science et qui allait de ville en ville, à Carrare, à Padoue, à Venise, à Florence, donner des leçons, expliquer Cicéron et Virgile, former une foule d'élèves et répandre partout ce goût d’éloquence et de poésie qu’il avait puisé, tout jeune, à sa source la plus pure.
Ainsi, sous l’énergique impulsion d’un seul homme, l’Italie se reprenait à aimer l’antiquité, d’un amour éclairé et délicat, non plus pour y chercher des arguments d’école, mais avec le sentiment tout nouveau de la beauté de Part antique, avec le désir de s’initier par celte élude aux secrets du grand style et de se rapprocher de la perfection des maîtres. Florence surtout, la patrie de Pétrarque, devenait le centre de
la plus haute culture littéraire et comme une capitale intellectuelle où le goût des Italiens se formait à la connaissance et à la pratique du beau langage. Sur ce sol si bien préparé, les Grecs, chassés de Constantinople, (levaient apporter, près d’un siècle plus tard, des richesses qu’attendaient déjà, qu’auraient été bientôt chercher jusqu’à Byzance un groupe d’esprits cultivés, et qu’aucun lieu du monde, aucune génération, n’étaient plusdignesderecevoir. On date généralement de l’arrivée des Grecs en Italie la renaissance des lettres dans le monde moderne. Mais il ne faut pas oublier que ce glorieux réveil de l’esprit littéraire avait été précédé par une première et féconde renaissance dont le nom de Pétrarque personnifie l’éclat. C’est lui qui, plus d’un siècle avant la chute de Byzance, avait ressuscité, par ses écrits, par ses recherches, par ses exhortations, l’étudede la littérature classique, éveillé le sens du beau chez ses compatriotes, révélé, par son admiration intelligente de Virgile et de Cicéron, le prix inestimable que l’art d’écrire donne aux productions de l’esprit humain, entrevu Homère, deviné Platon et communiqué à plusieurs générations de savants, avec sa soif de savoir, sa conviction profonde que l’avenir intellectuel de l’humanité dépendait de l’estime dans laquelle seraient tenues désormais les lettres grecques et latines. Le quinzième siècle a recueilli les fruits de cette généreuse propagande, et si l’on comparait, comme on le fait quelquefois, la dé-
couverte de l’antiquité à celle du nouveau monde, on pourrait dire que Cosme de Médicis n’en a été que l’Améric Vespuce, mais que Pétrarque en fut avant lui le Christophe Colomb.