CHAPITRE VIII
Sa grande popularité. — Causes de la rapidité et de la durée de l’enthousiasme qu'il inspire à ses contemporains. — En quoi son caractère sert à sa renommée. — Il est à la fois très-aimable et tiès-indépendnnt. — Nature de ses relations avec les princes. — Pétrarque et les Visconti. — En quoi Pétrarque, malgré certaines faiblesses, se distingue des courtisans. — Fierté de son attitude, hardiesse de son langage. — Sa vie intérieure. — Sa sincérité nvec lui-mémo. — Force de sa volonté. — Idéal de vertu auquel il aspire sans cesse. — Son regret de ne pouvoir l'atteindre. — Son goût pour la méditation religieuse. — Son attachement nu christianisme. — Sa passion pour l'étude jusqu’à la dernière heure-
Pétrarque est de tous les écrivains modernes, sans en excepter Voltaire et Goethe, celui qui, de son vivant, a recueilli le plus de gloire, celui qui a obtenu de ses contemporains le plus de marques d’admiration. L’histoire littéraire n’offre pas d’exemple d’une renommée plus facilement acquise ni plus universellement acceptée. La rapidité et l’étendue de son succès littéraire ont quelque chose de merveilleux, surtout lorsqu’on songe aux difficultés qui entouraient ses débuts. En 1526, à l’Age de 22 ans, fils d’un exilé de
Florence, obscur et pauvre, il quittait l’Université de Bologne pour aller recueillir les minces débris de l’héritage paternel à Avignon, sur la terre étrangère, dans un lieu où l’on ne parlait même pas sa langue, où aucun appui, aucune amitié sccourable ne l’attendait, et quatorze ans plus tard, en 1540, son nom était déjà si grand, si populaire dans toute l’Europe, que, le même jour, il recevait de l’Université de Paris et du sénat de Rome l’offre d’une couronne poétique qu’aucune de ces deux villes n’avait encore accordée à personne. Malgré la difficulté des voyages, de nombreux visiteurs venaient de tous les pays pour le voir, le poursuivaient jusque dans sa solitude de Vaucluse et se faisaient même précéder de magnifiques cadeaux pour obtenir la faveur d’être admis en sa présence. En même temps les plus grands princes se disputaient l’honneur de le recevoir, et les gens du peuple l’entouraient partout où il résidait d’une respectueuse vénération.
Quatre papes, Clément VI, Innocent VI, Urbain V, Grégoire XI, voulaient l’attacher à leur personne; deux rois de France, Jean le Bon et Charles V, le suppliaient de vivre à leur cour; le roi Robert de Naples regrettait de ne pouvoir le couronner de sa main au Capitole; les princes italiens les plus puissants, les Visconli, les Carrare, les Gonzague le retenaient auprès d’eux; dans une cérémonie publique, l’aristocratie de Venise lui décernait la place d’hon-
LE CARACTÈRE RE PÉTRARQUE, neur à la droite du doge, et le sénat de la môme ville décidait, par un décret, qu’il'n’y avait, ni dans le présent, ni dans le passé, aucun philosophe, aucun poëte clH’étien, qui pût lui être comparé. Une imj>ératrice d’Allemagne lui écrivait de sa propre main pour lui annoncer la naissance de sa fille. Un vieux maître d’école aveugle de Pontremoli traversait tout le sud de l' Italie à pied, avec l’espérance de le trouver à Naples, et ne l’y ayant pas rencontré, revenait à Parme, à travers l’Apennin, afin d’entendre une fois en sa vie le son de cette voix fameuse. Un orfèvre de Bergame place le portrait du poêle dans tous les coins de sa demeure, fait dorer la chambre où il lui offre l’hospitalité, et, après l’avoir reçu une seule nuit sous son toit, déclare que personne ne couchera jamais dans le lit de pourpre où Pétrarque a dormi. A Àrezzo, ses compatriotes le conduisent en triomphe devant la maison où il est né, maison que l’on conserve comme une relique nationale. Lorsqu’il passe dans les rues de Milan, tous les regards le saluent, toutes les tètes se découvrent sur son passage. Au milieu des troubles de l’Italie du nord, lorsque, sur les deux rives du Pô, des armées sont rangées en bataille, que des barques garnies de soldats sillonnent le fleuve, Pétrarque le descend paisiblement et, sur sa route, ne reçoit des combattants, à quelque parti qu’ils appartiennent, que des témoignages de respect.
Hommes du peuple et grands seigneurs, toutes les
LE CA II ALTÈRE RE PÉTRARQUE, classes de la société saluent en lui la plus incontestable des royautés, celle du génie. Le prestige de son nom, qu’il a rendu glorieux dès sa jeunesse, se conserve pendant toute sa vie et ne diminue point avec les années. A peine, dans sa longue carrière, quelques voix isolées et sans crédit essayent-elles d’entamer sa renommée. Lui-même les réduit au silence par une vigoureuse polémique, et l’opinion publique le venge de ces attaques par un redoublement d’admiration pour ses écrits. 11 meurt à 70 ans, en pleine gloire. Son ami, François de Carrare, seigneur de Padoue, lui fait des funérailles princières ; des villes prennent le deuil, et l’Italie entière s’émeut à la nouvelle de sa mort. Il laisse dans la mémoire de ceux qui l’ont connu un souvenir ineffaçable. Le plus grand de ses contemporains, Boccace, pleure des nuits entières en pensant qu’il ne le reverra plus. Le froid Yillani, si peu accessible à l’émotion, le considère comme le modèle de toutes les vertus, et croit qu’une nuée blanche est sortie de sa bouche, au moment de sa mort, pour attester sa sainteté. Dominique d’Arezzo, qui voudrait composer son éloge, se met à trembler et à pleurer au lieu d’écrire chaque fois qu’il prend la plume. Les lettrés attendent, comme le plus grand événement du siècle, l’apparition du poème de l’Afrique , et prédisent à la nouvelle épopée les destinées de l'Enéide.
Comment s’explique un triomphe si éclatant et si durable? D’où vienl, pendant quarante ans, ce concert de louanges, cette unanimité d’admiration en faveur d’un seul homme. Le génie de Pétrarque, si grand qu’il soit, est-il la seule cause d’une si merveilleuse fortune? Si ce n’était là qu’une question de génie, pourquoi Dante serait-il allé en exil, pour n’en jamais revenir, à l’âge où Pétrarque obtenait, au Capitole, la couronne poétique? Pourquoi l’un n’aurai l-il reçu des princes italiens qu’une hospitalité douteuse, peut-être même insolente, si l’on en croit ce qu’ont dit les chroniqueurs sur sa résidence à Vérone, auprès de Can Grande délia Scala, tandis que l’autre dictait aux souverains les conditions de son séjour dans leurs Etats? Pétrarque eut d’abord l’avantage de rester en dehors des querelles locales qui divisaient les cités italiennes et de ne pas s’exposer, comme Alighieri, à tomber avec un parti. Mais ce qui fait surtout la différence de la destinée des deux poètes, c’est celle de leurs caractères. C’est à son caractère, plus encore qu’à son génie, que Pétrarque doit la précocité, la durée et l’éclat de ses succès. Caractère extraordinaire, unique dans l’histoire des lettres, composé des qualités les plus diverses, de grâce et de force, de souplesse et de fierté, de sensibilité et d’énergie, mêlé
LE CARACTÈRE DE PÉTRARQUE, de défauts, mais où les défauts mêmes ont du charme; où domine d’ailleurs comme le trait essentiel, un perpétuel travail de l’homme sur lui-même, un effort permanent pour réaliser un jour, par la lutte de la volonté contre les passions ou contre les choses, les plus grands desseins et les ambitions les plus hautes!
Aux dons heureux qu’il tenait de la nature, Pétrarque ajoute sans cesse tout ce que l’art et la méditation peuvent ajouter au génie. Il se rend de trèsbonne heure un compte rigoureux de ses actes, comme il se rend compte, dans ses vers, des moindres nuances de style ou de versification. À coup sûr, il attire tout d’abord ceux qui l’approchent par la vivacité et par la délicatesse de son esprit, mais il se les attache ensuite pour toujours, il fixe leurs sympathies par l’irrésistible séduction de son commerce. Parmi ceux qui le connaissent, il y en a bien peu qui ne l’aiment, et parmi ceux qui l’aiment il n’y en a guère qui l’abandonnent. Par sa conversation ou par ses lettres, il a conquis tous ceux qu’il voulait. conquérir, et, une fois conquis, il les a presque tous gardés pour admirateurs ou pour amis. Dans sa jeunesse, la beauté de ses traits, la pureté de son teint, l’éclat de ses yeux noirs prévenaient en sa faveur et lui valurent d’être partout bien accueilli. Ce fut pour l’avoir remarqué, sans le connaître, à l’Université de Bologne, que Jacques Colonna se le fit présenter et l’introduisit dans sa famille. Il raconte lui-même que, pendant les pre-
mières années de son séjour à Avignon, il fut recherché sans savoir pourquoi par les plus grands personnages. Sa bonne mine, son esprit et son génie naissant y furent pour quelque chose, mais aussi son savoir-faire et son tact. « J’ai toujours désiré, dit-il «ailleurs, connaître les hommes illustres. » S’ils allèrent si facilement à lui, c’est qu’il avait su les y engager. Ses relations avec tous les grands personnages de son temps sont généralement un chef-d’œuvre de diplomatie. On y voit se déployer l’étonnante souplesse de son caractère. 11 lient à les connaître, mais comme il tient en même temps à sa liberté, il réussit à provoquer leurs avances, sans se livrer lui-même. 11 a trouvé moyen de concilier et de satisfaire deux sentiments en apparence contradictoires, un très-vif amour de l’indépendance et un goût prononcé pour la société des grands. Son talent avec eux est de recevoir leurs ouvertures, sans en faire, et de paraître toujours leur accorder quelque chose, lors même qu’ils répondent, en lui témoignant des égards, à ses désirs secrets.
Pour en arriver là, il faut conquérir dans le monde une situation exceptionnelle et supérieure, être placé par l'opinion au niveau de toutes les grandeurs et puiser sa force dans le sentiment d’une puissance acceptée de tous. La gloire suivit de près les premiers vers de Pétrarque. Ce thème éternel de l’amour, renouvelé avec tant de grâce, cet harmonieux
LE CARACTÈRE DE PÉTRARQUE, langage, ce style si pur, si élégant, si doux, enchantaient les esprits. C’était comme une musique qui résonnait aux oreilles charmées. Les vives mémoires des pays méridionaux retenaient naturellement les vers du Canzoniere, comme on retient un air connu et aimé. « Mes vers coulaient si doucement, dit Pé- « trarque, que meme les vieillards ne pouvaient s’em- « pêcher de les prononcer. «Pourtant ce n’était point assez pour l’ambition du jeune poète. 11 ne lui suffisait pas que son nom retentît dans l’Europe lettrée. Il voulait une consécration publique de sa gloire, un signe en quelque sorte matériel de sa royauté littéraire. C’est pour cela qu’il aspirait au laurier poétique dont la conquête lui coûta des efforts qu’il confessait plus tard et qui le faisaient rougir, quand il y pensait dans un âge plus mûr. Ce n’est pas, en effet, sans beaucoup de peine, sans avoir vaincu bien des résistances, triomphé de bien des hésitations, qu’il put décider l’Université de Paris à lui conférer un honneur inusité, et le sénat de Rome à ressusciter pour lui un usage aboli depuis le temps des empereurs. Que de démarches et que de lettres dut lui coûter sa couronne! Il n’en reste cependant aucune trace dans sa correspondance. Tout ce qu’il avait écrit à ce sujet fut probablement brûlé par lui-même avec intention, ainsi qu’un grand nombre d’épîtres et de pièces de vers intimes.
Nous savons du moins comment il associa le roi
Robert de Naples à son ambition. C'est un des traits qui peignent le mieux son caractère. Dans la pensée qu’un jour il lui serait utile d’être connu du roi, il avait fait préparer les voies auprès de lui par leur ami commun, le père Denis de Borgo San Sepolcro, confident des projets de Pétrarque. A l’instigation de ce moine, Robert engagea le premier une correspondance avec le poète, en lui soumettant une pièce de vers latins. Sûr de la bonne opinion que le prince avait d’avance conçue de lui, lorsqu’on lui proposa d’être couronné au Capitole, Pétrarque eut la coquetterie de prendre Robert pour juge et de ne prétendre à la couronne qu’après en avoir été reconnu digne par le souverain de Naples, dans un examen public. Par celte flatterie détournée, il gagna les bonnes grâces du roi le plus lettré de l’Europe, sans rien sacrifier de sa propre gloire. La cérémonie de Naples, précédant celle de Rome, enchanta Robert et tourna en même temps au profit de Pétrarque par les témoignages d’admiration qu’elle lui valut. 11 n’y a rien là d’absolument blâmable. On ne peut cependant s’empêcher d’y voir ce que nous verrons souvent chez Pétrarque : de l’adresse et de l'art. Ce souvenir, du reste, est d’autant moins embarrassant pour sa mémoire qu’en honorant et en louant Robert, il ne dépassa pas la mesure réelle de son admiration pour lui, et ne lui adressa pas une louange qu’il n’eût exprimée, avant de le connaître
personnellement, pas un cloge qu’il n’eût répété souvent après la mort de ce roi. A ses yeux, Robert fut toujours le seul vrai roi qu’il eût connu dans sa jeunesse. « Les autres, disait-il, savent juger de la va- « leur des mets, du vol des oiseaux, mais non des es- « prits. » 11 ne se rappelait pas sans attendrissement que le vieux monarque, apprenant l’aversion de Philippe de Valois pour la littérature, s’était écrié : « S’il fallait choisir, j’aimerais mieux me passer de « ma couronne que des lettres l . »
ut
Malheureusement les relations de Pétrarque avec d’autres princes durent lui coûter plus de sacrifices. Comment fut-il si lié, par exemple, avec Azzo de Corrége, plusieurs fois traître à sa famille et connu surtout par la duplicité de son caractère? Qu’il lui soit resté fidèle dans le malheur, qu’il l’ait toujours aimé et défendu dans son exil, dans sa ruine, au milieu de scs souffrances physiques; qu’il ait même composé pour le consoler le traité des Remèdes de l'une et l'autre fortune, rien de mieux. Mais comment s’attacha-t-il à lui dans la prospérité et se fixat-il à Parme par. amitié pour lui? Dans cette même
1 Al ego jam duteiores et multo cariorcs mihi litteras esse quant regnuni; el si alterulro carendum sit, æquanimius me diademate quant litloris cariturum (Famil., I, 1).
ville, pourquoi se lia-t-il étroitement avec le podestat Paganino Bezozzi, dont les historiens racontent de nombreux traits de cruauté? Il eût répondu sans doute à ce reproche que l’amour des lettres seules l’unissait à ces deux hommes, qu’il n’y avait d’autre lien entre eux que leur commun désir de s’instruire, qu’il resta absolument étranger à tous les actes de leur gouvernement, et qu’auprès d’eux, chez eux, il s’était réservé la solitude et la liberté.
Sur ce point nous pourrions le croire sans difficulté. Ce fut, en effet, un de ses grands soucis. Recevoir des honneurs, être entouré d’hommages, recueillir les témoignages de l’estime cl de l’admiration des princes, mais en même temps rester libre, n’aliéner à aucun prix son indépendance, n’accepter aucune fonction assujettissante ; voilà le rêve qu’il parvint à réaliser, quelque invraisemblable que cela parût. Sa grande renommée et le soin de sa gloire lui servaient en pareil cas de défense. Grâce à la réputation qu’il avaitacquise, quelque honneur qu’on lui fit en l’accueillant, il demeurait toujours évident que ses hôtes étaient plus honorés par sa présence qu’il ne pouvait l’être lui-même par leur accueil. Il en avait le sentiment et, sanslelaisser voir hors de propos, il se servait habilement de celte force, que lui assurait l’opinion, pour réserver sa liberté. Il restait en quelque sorte sous-entendu, lorsqu’il consentait à vivre chez un prince, qu’on lui devait de ce séjour beaucoup plus
d'obligations qu’il n’cn devait lui-même. Il lui appartenait donc plus qu’à ceux qui le recevaient de régler les conditions de sa résidence. Il y stipulait expressément son droit de vivre à l’écart; en dehors des affaires, d’employer son temps à sa guise, et de poursuivre ses travaux sans aucun dérangement. L’importance même de ces travaux devenait un argument décisif, en faveur de ses loisirs. Qui eût osé troubler la solitude studieuse d’où sortaient tant de chefs-d’œuvre, dérober des heures si bien employées pour l’honneur de l’esprit humain, pour le progrès des lettres? En défendant son temps, Pétrarque semblait défendre et défendait en réalité non-seulement sa propre cause, mais celle même de la poésie et de la science.
La dextérité de son esprit, l’art avec lequel il sut toujours s’assurer partout la situation la plus grande et la plus respectée, se montrèrent surtout dans ses relations avec lesVisconti qui lui furent si reprochées, de son vivant même, par ses meilleurs amis. Elles n’étaient point en effet faciles à justifier; elles semblaient en contradiction flagrante avec les principes et avec la conduite antérieure de Pétrarque. Celui-ci quittait Avignon, en refusant énergiquement toutes les charges que la cour pontificale voulait lui offrir, il invoquait pour s’y soustraire, son profond amour delà solitude, son besoin absolu d’indépendance ; à l’entendre, il ne voulait plus vivre que dans la re*
traite, loin des hommes cl du bruitdes villes; et voilà qu’à peine entré en Italie, il s’arrête à Milan, à la cour de l’archevêque Jean Visconti. Puis on apprend qu’il y reste et qu’il s’y fixe. Il y avait de quoi étonner le monde. On s’en étonnait d’autant plus que les Visconli passaient pour les princes les plus ambitieux cl les moins scrupuleux de la Péninsule. Etait-ce à leur cour qu’un sage, un philosophe comme Pétrarque devait chercher asile? Il vaudrait assurément mieux pour sa gloire qu’il n’y fût point allé. On éprouve quelque embarras à rapprocher le nom de Pétrarque
du nom de ce Mathieu Visconti, si débauché et si
détesté des habitants de Milan, que ses deux frères l’empoisonnèrent pour n'êtrc pas compromis par ses débauches. Quand on lit l’épître que Pétrarque compose en l’honneur du fils de Barnabé Visconti, dont il avait accepté d’être le parrain, les éloges qu’il y dis- . tribue à toute la famille et la recommandation qu’il adresse à l’enfant do marcher sur les traces des siens, on ne peut s’empêcher de penser aux épouvantables cruautés de ce même Barnabé; on se représente les malheureux que cet imitateur d’Ezzelin leFérocccomdamnait, après la prise de Pavie, à quarante jours de supplice, auxquels il faisait d’abord donner cinq tours d’estrapade, puis boire de l’eau mêlée de chaux et de vinaigre, puis enlever la peau de la plante des pieds, arracher successivement les deux yeux, couper le nez, les oreilles, les mains et les pieds, avec des
intervalles calculés entre chaque torture pour prolonger en même temps la vie et les souffrances, et l’on se demande quels liens ont pu exister entre un tel homme et le plus tendre des poètes.
Je ne me chargerai pas de justifier Pétrarque de ces relations, quoiqu’on pût dire pour sa défense qu’il connut peut-être fort peu Barnabé, qu’il ne paraît en tout cas avoir été lié qu'avec l’onde, et surtout avec le frère de celui-ci, Galéas Visconli, un des meilleurs princes du temps. Il importe seulement, pour l’élude de son caractère, de bien expliquer quelle fut sa situation à la cour de Milan. Lui-même revient sur ce sujet dans plusieurs de ses lettres avec l’intention évidente de se laver, aux yeux de scs amis, de tout soupçon de complaisance pour les maîtres du Milanais. D’abord il n’a jamais demandé à rester auprès d’eux. C’est lui au contraire qui en a été sollicité. Il traversait Milan par hasard lorsque l’archevêque Visconli, dans les termes les plus caressants et les plus flatteurs, l’a prié d’y séjourner. 11 s’est longtemps défendu, il a invoqué son désir de rester libre; on lui a répondu qu’il le serait. On ne lui a rien demandé que sa présence, et il n’a rien promis de plus'. Il ne vit pas chez les Visconli en courtisan, il y vit en pleine liberté, loin de la cour, dans une maison isolée, à une extrémité de la ville, près de la basilique de Saint-
' Famil-, XVI, U.
Ambroise, dont il voit de ses fenêtres le toit et les tours. Plus tard, il choisit une habitation encore plus écartée, hors de l’enceinte de la cité, au cloître de Saint-Simplicien, avec une longue promenade entourée de haies, de beaux arbres, des ombrages et un corridor secret qui lui permet de se dérober à la foule des visiteurs. S’il n’entendait de loin les vagues rumeurs de la grande ville, il pourrait se croire en pleins champs, tant la retraite est champêtre. Pendant la chaleur, il habile la campagne, tantôt Garignano, à trois mille pas de Milan, tantôt la résidence plus éloignée de Saint-Colomban. 11 a gardé toute son indépendance, il tient à ce qu’on le sache, et il le déclare fréquemment. Son attilude est celle d’un homme qui n’a pris pour sa part aucun engagement, dont on s’est engagé au contraire à respecter la liberté, et qui ne reste qu’à cette condition.
Il n’entrait pourtant pas dans la politique des Visconli, si ambitieux et si habiles, de garder auprès d’eux un homme de ce mérite et de celte réputation, sans se servir de lui quelquefois pour le succès de leurs grands desseins. Indépendamment du relief que son séjour à Milan donnait à la cour, ils avaient bien compté, en l’attirant chez eux, utiliser dans leurs négociations ultérieures le prestige de son nom et de son éloquence. Malgré ses protestations de détachement absolu des affaires, Pétrarque ne leur refusa pas ce service, mais il fallut qu’on l’en priât.
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LE CARACTÈRE DE PÉTRARQUE, qu’on 1<‘ lui demandât comme une faveur à laquelle on attachait un grand prix, et il ne se prêta aux projets de ses hôtes que dans la mesure où lui-même y trouvait son compte. Tout ce qu’il fit pour les Visconti était d’accord avec ses propres idées. Il ne lui en coûtait certainement pas d’aller défendre à Venise, en leur nom, la politique de conciliation, de rapprochement et de concorde qu’il prêchait sans cesse aux États italiens, ni d’aller visiter à Prague un empereur dont il attendait le salut de l’Italie, ni de porter à un roi de France, dont il se savait personnellement aimé, dont il déplorait publiquement les malheurs, des preuves convaincantes de l’amitié du Seigneur de Milan. Toutes ces missions avaient le double mérite de lui plaire en elles-mêmes, et de grandir encore sa situation dans le monde. Plus lard il estimait à sept mois de sa vie le temps qu’elles lui avaient coûté, et, quoique ce fût un temps perdu pour l’étude, il ne le regrettait pas. Il serait donc absolument injuste de voir en lui, comme le font quelques critiques, un flatteur ou un courtisan des Visconti. Ses rapports avec eux sont au contraire empreints de la dignité la plus fière. Excepté deux épîtres de louanges banales, comme il est bien difficile d'en refuser aux princes quand on vit près d l cux, ils n’obtinrent de lui aucune concession d’opinion, aucune modification à ses habitudes ni à son genre de vie. On sent qu'en toute occasion Pétrarque reste le maître de diriger sa vie, et
que, s’il reçoit l’hospitalité de ces rois de la Lombardie, il croit la payer assez en l’acceptant 1 .
Élait-il possible de pousser plus loin encore l’énergie du caractère et de fuir des princes dont un honnête homme ne pouvait approuver tous les actes? 11 eût mieux valu sans doute vivre à l’écart, il eût été plus sage, plus conforme à la philosophie que professait Pétrarque, de se renfermer dans une retraite éloignée des cours. Avant de blâmer le poêle de l’espèce de démenti qu’il se donnait à lui-même en acceptant une hospitalité princière, il faut néanmoins se rendre compte des difficultés delà vie au temps où il vivait. Sa petite maison de Vaucluse, où il avait passé autrefois des jours si heureux et si calmes, lui était définitivement fermée par le voisinage d’Avignon, dont il avait horreur, par les importunités qui l’y avaient poursuivi, et plus encore par les dangers sérieux qu’il pouvait y courir. Des bandes de brigands erraient aux alentours. On avait mis le feu à son hermitage et essayé de le piller. L’hostilité de l’évêque, l’absence ou la mort de ses vieux amis, l’éloignaient de son autre Parnasse, de la modeste habitation qu’il avait achetée dans la ville de Parme. Résolu, comme
• « De nom j’étais avec les princes, écrit-il fièrement à Boccacc ; mais en réalité ce sont eux qui étaient avec moi. Je n'ai jamais assisté h leurs conseils, très-rarement è leurs repas. Quant tout le monde entrait au palais, moi j’allais dans les bois ou je restais dans ma rhambre avec un livre. » (Senil., XVI, 2.)
il l’était, à vivre désormais en Italie, à ne plus retourner en France, où trouverait-il un asile sûr, au milieu des guerres perpétuelles de la Péninsule? Quel lieu serait assez écarté pour le mettre à l’abri de l’invasion des bandits, des soldats, ou de ces troupes de mercenaires sans emploi qui, sous le nom de grandes compagnies, ravageaient la contrée? Le parti le plus prudent n’était-il pas de se couvrir de la protection d’un prince puissant? Y en avait-il de plus puissants que les Visconli, cl si ceux-ci commettaient quelques méfaits, les autres valaient-ils mieux qu’eux. Tous ces usurpateurs qui confisquaient au profit de leurs familles l’indépendance des vieilles républiques italiennes, obéissaient-ils à d’autres principes qu’au soin de leur intérêt? N'abusaient-ils pas tous à peu près également de ce droit du plus fort qui régissait de fait la société du moyen âge? Pétrarque n’approuvait certes pas tout ce que faisaient les Visconli. Mais ailleurs, sans trouver plus de vertus, il eût trouvé à coup sûr moins de goût pour les lettres et une protection moins efficace.
À ces raisons sérieuses s’en joignaient d’autres qui l’étaient moins, mais qui tenaient au caractère de Pétrarque. Sans être précisément payé par les Visconti, il est certain qu’il devait à leur libéralité une aisance qu’il n’avait point connue jusque-là, et que lui rendaient plus nécessaire qu’autrefois la nécessité d’élever son fils et sa fille. Tout désintéressé qu’il fût
— et il prouva plus d’une fois qu’il l’était, soit en refusant des places lucratives, soit en abandonnant à des amis pauvres les bénéfices qu’on lui conférait — il redoutait la pauvreté, moins encore à cause de la gêne qu’elle impose que parce qu’elle ôlc à l’esprit sa liberté et le détourne des travaux de la pensée. Il craignait que la misère ne pesât sur la vie de son fils et ne lui enlevât à lui-même quelque chose de la vigueur de son génie. LesVisconli l’élevaient au-dessus du besoin, au-dessus meme du souci de la pauvreté, tandis que ni les Colonna, comme il le reprochait au cardinal Jean, ni les papes n’avaient assuré son indépendance matérielle. Ne lui était-il pas permis d’éprouver quelque satisfaction à se voir enfin en possession de celte aurea mediocritas , qu’il poursuivait toujours, qu’il atteignait même par la modération de ses désirs, mais dont en réalité il devait aux Visconti la première jouissance complète ? J’ajoute qu’avec sa soif de gloire et de renommée, Pétrarque n’était point insensible à la grande situation que lui faisait dans le monde l’amitié empressée, presque respectueuse des plus puissants souverains de l’Italie. Les honneurs publics qu’il recevait chez eux, la déférence que lui témoignaient en toute occasion ces princes si fiers, les ovations que lui prodiguait le peuple de Milan, le confirmaient dans celle royauté intellectuelle qu’il ambitionnait depuis sa jeunesse, et dont il ne voulait pas déchoir. Il ne lui suffisait pas d’avoir emporté le
succès à force de persévérance et d’adresse ; il ne fallait pas que cette difficile conquête s’échappât de ses mains. Ce qu’il avait conquis avec tant de peine ne pouvait pas non plus se conserver sans travail. 11 ne se donna pas moins de mal pour entretenir sa renommée que pour l’établir. Ses relations avec les princes, les liaisons qu’il formait à leur cour, l’admiration qu’il y recueillait, faisaient partie de scs moyens de succès. Il n’eût point consenti à rester toujours auprès d’eux ; mais il tenait à apparaître de temps en temps sur les scènes les plus brillantes du monde pour y rajeunir sans cesse sa glorieuse réputation. C’était là le plus puissant de tous les motifs qui l’attiraient parfois auprès des princes, malgré son amour sincère de la retraite et de la solitude. Il allait y chercher de nouveaux théâtres pour sa gloire.
On ne rendrait pas pleine justice au caractère de Pétrarque si l’on ne disait aussitôt que, tout en se ménageant par l’habileté de sa conduite les bonnes grâces des plus grands personnages, il s’est toujours réservé le droit de leur parler librement et hardiment 1 . Jamais il n’a accepté d'eux d’assez grands services pour enchaîner la liberté de sa parole. Il
* « S’il était vrai que les grands poêles fussent mis au monde pour « être les conseillers des rois et des peuples, a dit îl. Viennet, per- # sonne n’eût rempli cette mission presque divine avec autant de di- « gnité que Pétrarque » (Pétrarque et son siècle, Ilcvue contemporaine, avril et mai 1852).
LE CARACTÈRE DE PÉTRARQUE, aime trop la vérité pour subir une situation qui l’obligerait à la déguiser, ou qui simplement l’empêcherait de la dire. Sa parfaite véracité était si connue, dès sa jeunesse, qu’un jour, à l’occasion d’une rixe survenue dans la maison du cardinal Colonna, celui-ci obligea tous ses domestiques, tous les membres de sa famille, à prêter serment en sa présence, et ne dispensa que Pétrarque de cette obligation, tant il se croyait sûr de la sincérité du jeune poète. Partout Pétrarque arrivait précédé de cette réputation que lui avait faite son premier protecteur, et partout il la justifia. Non-seulement on ne réussit jamais à lui faire dire le contraire de ce qu’il pensait, mais on n’obtint même pas de lui qu’il ne dît pas tout ce qu’il pensait. En plusieurs occasions, sa sincérité éclata beaucoup plus que ne l'auraient voulu ses puissants amis. Oui l’eût retenu? Il était par tempérament inaccessible à la crainte, il se sentait entouré d’un prestige qui le défendait contre toute violence. D’ailleurs il ne relevait d’aucune autorité humaine, il ne voulait dépendre et ne dépendait en réalité de personne. Il n’avait permis à personne de lui fermer la bouche par de l’argent ou par des bienfaits. Même quand il recevait une faveur, il réservait expressément son entière indépendance. Quoique vivant de l’Église, il ne voulut jamais rien demander aux souverains pontifes. La cour pontificale l’engagea plus d’une fois h exprimer des désirs, en lui promettant
LE CARACTÈRE DE PÉTRARQUE, de les satisfaire. 11 répondit que ce n’était pas à lui à solliciter, qu’on savait mieux que lui ce qui lui convenait et il attendit les effets de la bonne volonté des papes, sans consentira les provoquer. Il fit même insérer, dans une bulle par laquelle Clément VI lui conférait un bénéfice, qu’il ne l’avait ni demandé ni fait demander par d’autres. Il prenait ses précautions contre le reproche possible d’ingratitude. Aussi ne craignit-il pas d’adresser de sévères remontrances aux plus grands princes de son temps, à ceux-mêmes qui lui témoignaient le plus de bienveillance. Aucun de scs contemporains n’eut osé écrire, comme il le fit, à l’empereur Charles IV ; aucun n’eût osé prendre publiquement, avec autant de véhémence et de persévérance que lui, le parti de Rienzi ; aucun n’eût signé celte fameuse invective contre les prélats d’Avignon, par laquelle il saluait l’avénement d’Urbain V au trône pontifical, ces paroles amères qui faisaient trembler François Bruni, le secrétaire apostolique, et qui exaspéraient les cardinaux. Les rapports du pocle avec les grands ne sont jamais ceux d’un flatteur timide, mais ceux d’un homme qui se sent libre, qui ne subit aucun joug, qui ne porte aucune chaîne, qui se sait investi par l’opinion d’une puissance morale supérieure à toutes les puissances matérielles, qui ne se croit ni le serviteur, ni le débiteur, mais au moins l’égal des plus puissants souverains, et qui, s’il le faut, leur parle plus hardiment du haut de son génie
qu’ils n’oseraienl eux-mêmes lui parler du haul de
leur trône.
Cette partie en quelque sorte extérieure de la vie de Pétrarque est facile à observer. Ce qui l’est moins, mais ce qui nous intéresse davantage, c’est sa vie intérieure, insuffisamment connue jusqu’ici, et que j’ai essayé d’étudier d’après lui-même. L’effort y est visible, comme dans le rôle qu’il prétend jouer vis-àvis du monde. Mais l’effort ici a un but plus noble. Il ne s’agit plus de paraître grand aux yeux des hommes. Il s’agit de se corriger de ses défauts, de vaincre ses passions, de devenir meilleur et d’arriver peu à peu avec le sentiment du progrès qu’on accomplit sur soi-même, au bonheur qui vient de la satisfaction de la conscience, aux jouissances intimes qu’assure la paix de l’ûme. Si Pétrarque se donne du mal pour acquérir la renommée, il faut reconnaître à sa louange qu’il s’en donne plus encore pour perfectionner son être moral. Né avec d’heureux instincts qu’il n’avait pas besoin de contenir, il se sentait d’un autre côté assailli par des passions qui le troublaient profonde^ ment, dont il eût voulu s’affranchir et contre lesquelles s’unissait, sans réussir à les dompter toujours, tout ce qu’il avait en lui de raison et de piété. Il dit quelque part, et je l’en crois volontiers, qu’il avait de l’incli-
nation naturelle pour la vertu. Cette inclination Irèsrcelle lui inspire généralement le désir plutôt qu’elle ne lui donne la force d’être vertueux. Elle ne l’empêche pas de commettre des fautes, mais elle l’avertit qu’il les a commises et le pousse à s’en repentir. 11 lui doit de ne pas s’abuser sur lui-même, de ne pas se croire meilleur qu’il n’est et de travailler, par conséquent, à le devenir. Le signe le plus caractéristique de la bonté originelle de sa nature, c’est qu’il n’ait été aveuglé ni par la réputation, ni par les honneurs, ni par l’estime publique, et qu’au moment où le monde admirait sa sagesse, il ne se soit jamais cru véritablement sage. Les grandes âmes seules ont de ces retours sur elles-mêmes et de ces clartés intérieures. À certains moments elles s’humilient, elles se méprisent, et c’est le sentiment douloureux de leur imperfection qui les fait plus grandes que d’autres.
L’extrême sensibilité de Pétrarque devint pour lui, en même temps qu’une source de jouissances trèspures, une cause presque permanente de trouble. L’amitié même, à laquelle il était naturellement si enclin, dont il sut si bien jouir, le livra plus d’une fois à de cruelles perplexités, lorsqu’il s’inquiétait du sort de ses amis, et à des désespoirs accablants lorsqu’ i 1 les per da i t . To u t en s’ a ba ndon n a n t à ces la i blesses, il se les reprochait comme indignes d’un chrétien et d’un philosophe formé à l’école des anciens. J’ai ra-
iOO LE CARACTÈRE DE PÉTRARQUE,
conté longuement ce que son amour lui fil souffrir. Que de fois il essaya de s’y soustraire, que de luttes entre sa passion et lui, que de voyages entrepris pour l’cteindrc, que de fuites précipitées, quelle fièvre de solitude et de travail pqur donner un autre cours à scs pensées! Nulle autre circonstance de sa vie ne nous fait mieux voir avec quelle sincérité il se jugeait, combien il avait peu de complaisance pour lui-même, ce que sa volonté était capable d’entreprendre contre scs plus chères affections. Un penchant irrésistible l’entraîne vers Laure; la mode, le goût du temps justifient son amour; le monde y applaudit; lui-même a d’autant moins de raisons de se le reprocher, que sa vertueuse maîtresse ne lui accorde aucune faveur. Il en rougit pourtant, il se traite avec moins d’indulgence que l’opinion ne lui en accorde. 11 démêle sous les aspirations élevées, sous l’excitation morale et intellectuelle qu’il doit à son amour, des désirs sen. suels mal cachés et mal contenus, il sent que la situation d’un homme d’église, d’un chanoine et d’un archidiacre aimant une femme mariée, offense la loi morale, et, sans se laisser prendre aux sophismes par lesquels l’amour platonique se défend, il lutte courageusement pour remonter le courant qui l’entraîne. Je sais bien qu’il ne remporta pas la victoire; que si Laure avait été plus facile, il aurait été moins vertueux, et que, si elle n’était pas morte, il ne se serait peut-être jamais guéri de sa passion pour elle.
Mais en pareil cas, il y a du mérite même à combattre. Ce qui importe pour la connaissance du caractère de Pétrarque, ce n’est pas précisément qu’il ait triomphé, c’est que, dans la plus grande crise de sa vie, au lieu de céder mollement, comme l’eftt fait une nature faible, il ait voulu, énergiquement voulu résister aux assauts les plus furieux de la passion.
En toutes choses, il s’exerce à vouloir, il s’applique à se gouverner lui-même, à diriger ses pensées et ses actes d’après des règles certaines. Les lignes principales de sa biographie se ramènent à l’étude d’une volonté aux prises avec des instincts. A chaque instant chez lui l’être moral réagit contre l’être instinctif. Dans l’ordre des sens, il travaille à dompter son corps, comme il essaye de dompter son âme dans l’ordre moral. On connaît ses faiblesses amoureuses et les deux enfants naturels qui en furent la conséquence. 11 avoue qu’il était naturellement enclin aux plaisirs des sens. Son tempérament de feu, la vigueur de son corps dont un médecin disait qu’il n’en avait jamais vu de plus sain ni de plus robuste, l’exposaient à de terribles tentations. « J’en suis quelquefois si « assailli, écrivait-il, que je voudrais être un rocher « immobile pour y échapper. Mon corps est un âne « indompté, » disait-il ailleurs. Ceux qui avaient vécu avec lui connaissaient si bien ce penchant qu’à son dernier voyage à Avignon, personne ne pouvait croire à sa guérison. Son ancienne maîtresse, vrai-
semblablement la mère de ses deux enfants, assiégeait sa porte nuit et jour, persuadée qu’il n’aurait pas la force de résister à ses avances. Il y résista pourtant, il renonça à la société des femmes en pleine maturité, dans toute la vigueur de la santé, vers l’âge de quarante ans, et après avoir cru, dans sa jeunesse, (ju’on ne pouvait pas vivre sans elles, il raconte qu’il eut désormais horreur de leur compagnie et de leurs faveurs.
Qu’on triomphe ou qu’on succombe, tous ces combats ne se livrent pas sans souffrances. Pétrarque souffrit beaucoup dans le cours d’une vie en apparence si heureuse. Il y a même cela de touchant dans sa destinée, qu’avec tous les dehors du bonheur . il fut fréquemment malheureux. Une âme légère eût joui sans trouble de tous les biens que lui accordait la fortune. Mais les âmes profondes ne prennent pas pour le bonheur les signes extérieurs de la prospérité. Leurs jouissances réelles leur viennent d’elles-mêmes et non des choses. Qu’importe que tout leur réussisse, si elles ne réussissent pas à se satisfaire elles-mêmes. Pétrarque avait beau conquérir la gloire, dépasser même par l’éclat de ses succès scs plus ardents désirs, à peine possédait-il ce qu’il avait tant souhaité
qu’il en sentait déjà le vide et le néant. 11 avait la maladie des grands cœurs. Il aspirait toujours, pour lui-même et pour les autres, à un état de perfection idéale que la faiblesse humaine est incapable d’atteindre. Ses chagrins venaient presque tous du désaccord qu’il découvrait à chaque instant entre la beauté de ses rêves et la laideur de la réalité. Il souhaitait que l'Ilalie fût unie et il la voyait divisée; il la voulait puissante cl il la trouvait faible. Il rêvait le retour de l’Église à la simplicité des mœurs évangéliques et il était témoin, dans Avignon, du luxe, des débauches, de la rapacité des cardinaux. 11 se figurait que la justice et la paix devaient régner parmi les hommes, et il n’entendait parler autour de lui que de violences ou d’iniquités. S’il rentrait en lui-même, il n’avait pas moins sujet de s’attrister. Sa conduite ne répondait guère mieux que celle des autres à son incessante ambition. 11 prenait chaque jour la résolution de se corriger de quelque défaut dont il ne se corrigeait pas. Il se flattait d’étouffer ses passions, et, au moment où il croyait les dominer, elles se déchaînaient impétueusement. Il cherchait la paix de l’âme et cette paix le fuyait toujours. « Je « suis, disait-il quelquefois, comme un malade qui « se retourne sur sa couche sans trouver le repos. » Il a eu presque toute sa vie un fond d’inquiétude et d’agitation dont la source était en lui seul, dans la vivacité de ses impressions, dans l’intensité de ses
sentiments, et qu’une âme moins noble n’eftl jamais connues 1 .
De là son perpétuel besoin de changer de lieu, son amour du déplacement, ses départs précipités et ses retours inattendus. Il ne peut se fixer nulle part, parce qu’il ne se trouve bien nulle part. Il passe sa vie à errer de pays en pays, sans adopter une résidence, toujours frappé des inconvénients de celle qu’il habite, espérant toujours qu’il en découvrira une meilleure. Ni la distance, ni la difficulté des chemins, ni les dangers même des voyages ne l’arrêtent. Il traverse plusieurs fois, pour satisfaire un simple caprice, des contrées dévastées par la guerre ou infestées de brigands. Au bout d’un certain nombre de mois ou même de jours, il faut qu’il parte. Quels que soient les obstacles qui s’opposent à son départ, il s’en ira, sauf à revenir, lorsque d’autres lieux lui seront devenus à charge. Que de fois il passe, par exemple, de France en Italie ou d’Italie en France! Dans l’Italie du Nord, que de visites successives à Parme, à Milan, à Vérone, à Padoue, à Venise! Que de promenades entre ces différentes villes! On s’imagine quelquefois, peut-être même se persuade-t-il qu’il vient de s’établir définitivement quelque part.
1 H y a plus d'un rapport entre le caractère de Pétrarque et celui de Rousseau. Le Secret de l'un fait penser aux Confessions de l’autre. M. Pierre Leroux l'a déjà remarqué dans un curieux article de la Revue indépendante, t. IV, 1842.
On le croit fixé d’abord à Vaucluse, puis à Parme, puis à Milan; il n’en est rien pourtant et il va mourir, loin de ces lieux qu’il a aimés, dans une retraite nouvelle. 11 trompe son mal en s’agitant ainsi; il ne le guérit pas. Car ce ne sont point les objets extérieurs, ce n’est point la nature qui lui inspire à la longue du dégoût ou de l’ennui; c’est lui-même qui se fatigue de lui. Il a beau changer de résidence; il porte partout au fond de son âme la blessure que lui font ses pensées. « Les différentes parties de mon « âme combattaient entre elles, écrit-il dans sa vieil- « lesse, elles troublaient ma vie et mon repos par des « dissensions perpétuelles et par une sorte de guerre « civile. J’étais devenu pour moi-même un fardeau, « une fatigue, un supplice 1 . » Quand il fit sa dernière visite à Avignon, « je suis retournéen France, disait-il, « moins par le désir de revoir des choses mille fois « vues que par l’espoir de remédier à mes ennuis, en « changeant de lieu, comme les malades. » C’est cet état de malaise qu’il appelle dans son Sécréta ægritudo animi ou acidia, c’est la haine de soi, l’impuissance de supporter plus longtemps les misères de la condition humaine, c’est la nostalgie de l’exilé qui a quitté les joies du ciel et qui, dépaysé sur la terre, y cherche partout une patrie sans la trouver. « Les âmes les
1 Quippe pugnantibus inter sc anima? partibus et dissensione perpétua ac civilibus velut bellis vitæ statuin pacemque lurbanlibus, ipse mihi pondus etlabor el supplicium factus cram (Senil., VIII, 5).
« plus nobles, écrivait-il avec une sorte de subtilité « mystique, éprouvent un insatiable désir de voir des « lieux nouveaux. C’est qu’elles viennent du ciel. Le « ciel n’esl-il pas toujours en mouvement 1 ?»
Celte vie agitée a néanmoins ses heures de calme et de paix. La solitude, les beautés naturelles exercent sur l’âme du poêle leur bienfaisante influence. Les scènes de la vie champêtre, les riants aspects de la campagne, font entrer en lui une sérénité inaccoutumée. Il aime les beaux sites et les lieux solitaires; il respire plus librement, il se sent plus à l'aise, loin des hommes, dans le voisinage immédiat de la nature, en étroite communication avec elle. C’est peut-être à Vaucluse, sur les bords déserts de la Sorgue, au pied du rocher qui semblait le séparer du monde entier, qu’il a passé ses meilleurs jours. Il en gardait le plus doux souvenir; il en parle, à toutes les époques de sa vie, avec émotion. Il rappelle souvent dans sa correspondance le temps heureux où il vivait en paysan dans sa maison rustique, où il se nourrissait de raisin, de figues, de noix, d’amandes; où il n’énlendail que le mugissement des bœufs, le bêlement des moulons, le chant des oiseaux et le continuel murmure de la rivière; où le malin il errait sur la colline; où à midi
1 Sed hoc dico, Del sedem in ccelo esse... cocli vero perpétuai» molmn esse, quod ipsis octilis videmus... Nobilioribus nnimis præsertim visendi nova loca et niutandarum regionum est innata cupiditas (Famil., XV, 4).
il se réfugiait sous la voûte qui reliait sa demeure à l’un de ses deux jardins;- où le soir, après une promenade à travers les prés, il venait s’asseoir sur un roc, au milieu des eaux, en face de la source bouillonnante ; où son âme enfin délivrée, se révoltait contre tous ses soucis*. A Milan, dans l’asile qu’il s’était choisi, près de la basilique de saint Ambroise, s’il aimait à regarder les tours de l’église où avait vécu un si grand homme, où saint Augustin s’était converti, s’il recherchait volontiers tout ce qui pouvait lui rappeler ces deux chères mémoires, il éprouvait aussi un plaisir quotidien à contempler de sa fenêtre les vastes rizières de la Lombardie, les longues allées d’arbres et bien loin, â l’horizon, les Alpes neigeuses*. Tous les lieux où il s’est plu, où il s’est arrêté par choix sont heureusement situés. De la colline de saint Colomban où il passa l’été plus d’une fois, il apercevait la plaine immense du sein de laquelle s’élèvent Pavie, Plaisance, Crémono, les rives du Pô, les rivières qui s’y jettent, et il écrivait à ses amis, assis sur l’herbe, à l’ombre d’un grand châtaignier, en regardant le soleil se coucher à la limite de ce vaste
' Famil.,\W, 8.
4 Habito intérim in extremo urbis ad occiduam plagam sccus Ambrosii Ba&ilicatn. Saluberritna domus est, lævum ad Ecclesiæ latus, qnx ante se plumbcum templi pinnaculum, gcminasque lurres in ingressu, rétro autein mœnia urbis et frondentes late agros atque Alpes prospicit nivosas (Famil., XVI, 11).
paysage 1 . Jeune, il ne redoutait pas les aspects les plus sauvages, pourvu qu’jl y trouvât la solitude, comme le prouve son amour pour Vaucluse. Plus tard, il préférait les lieux riants et aimables. De sa maison de Parme, il ne voyait que des prairies herbeuses et des rangées d’arbres gracieusement rattachés les uns aux autres par des guirlandes de vignes. Au lever et au coucher du soleil seulement, les pentes abruptes de l’Apennin, derrière la ville, lui offraient comme une imitation affaiblie de l’étrange beauté des rochers de lafsorgue. A Arqua, dans ce coin des monts Euganéens où il voulut mourir, le paysage est simple et tranquille. Sous ses fenêtres, une gorge étroite, parsemée d’oliviers et de mûriers, descendait en pente douce vers une vallée plus large. Des collines nues fermaient l’horizon. Mais au besoin, d’une hauteur qui dominait sa maison, il pouvait apercevoir les cimes des Alpes et rentrer en communication avec les grands aspects de la qature.
La solitude avait la vertu d’apaiser momentanément ses agitations et ses inquiétudes. Elle amortissait ses désirs, elle lui faisait prendre en pitié les soucis qui troublent la vie, elle l’affermissait contre les épreuves, elle le guérissait pour un temps du besoin de paraître et d’occuper le monde de sa gloire.
• Scripsi igitur hæc ad vesperam... non mullo ante solis occasion, soins ibi herboso cespiti insislens, sub ingcnlis timbra castanex' [Famil., XVII, 5).
C’est dans les longues heures qu’il a passées loin des hommes, seul avec ses livres, en face d’une belle nature, que son génie se déploie tout entier, que son caractère se révèle sous le jour le plus favorable. Là, l’exercice continuel de la pensée, le mouvement d’une intelligence toujours ardente , les élans d’une imagination enthousiaste et généreuse, éteignent les appétits vulgaires, étouffent les petits calculs d’ambition, d’égoïsme ou de vanité. Pétrarque n’est jamais si grand que lorsqu’il s’entretient librement avec lui-même, sans tenir compte de l’opinion des hommes. Dans sa retraite, de quoi s’occupe-t-il avant tout? Quel emploi fait-il de ce temps qu’il dérobe à la vie sociale? Comment justifie-t-il son amour de l’isolement? Nous savons ce que, dans sa jeunesse, il donnait à l’amour, ce qu’à toute époque il donna à l’amitié. Le reste de ses heures, c’est-à-dire tout son temps pendant bien des années , appartient aux deux plus nobles soucis qui puissent travailler l’àme humaine, à la méditation religieuse et à l’élude.
De très-bonne heure, Pétrarque s’inquiéta du problème de notre destinée et des devoirs de l’homme envers Dieu. Des critiques superficiels soutiennent qu’il vécut, pendant la plus grande partie de sa vie, en amoureux, en artiste, en poète, et qu’il ne se
composa une philosophie religieuse que dans sa vieillesse. Rien de plus inexact. Dès ses premières lettres, il paraît préoccupé de morale autant que de littérature. Il répète à chaque instant dans sa correspondance qu’il est bon d’être instruit, mais qu’il vaut encore mieux être honnête. Le récit du voyage qu’il fil à trente-deux ans au mont Yentoux, révèle déjà une grande habitude de s’observer soimême, un désir profond de conformer ses actions à des principes religieux solidement établis. Il dit , dans son É pitre à la postérité , qu’il était né surtout pour la philosophie morale et pour la poésie, mettant ainsi sur la même ligne les deux ordres de travaux auxquels il s’est livré. L’ensemble de ses opinions religieuses et philosophiques se dégage du reste sans effort, de l’étude de ses œuvres.
Pétrarque est un chrétien convaincu, qui ne se contente pas d’accepter la foi comme une tradition de famille, mais qui croit fermement à la vérité du christianisme, qui s’en pénètre toujours davantage par la méditation et qui cherche le repos de l’âme, la consolation de ses souffrances, le remède à ses maux dans l’accomplissement des devoirs religieux. Les pratiques d’une piété scrupuleuse lui sont habituelles et tiennent une place régulière dans sa vie. Chaque nuit il se relève pour prier Dieu ; pendant les courtes nuits d’été, s’il ne se réveille pas, il est debout au point du jour et commence la journée par la prière. Tous les
LE CARACTÈRE DE PÉTRARQUE. 4ti
vendredis, il se soumet à un jeûne rigoureux et ne se nourrit généralement que de pain ti empc d’eau. 11 professe une dévotion particulière pour la Vierge et forme le projet de lui bâtir une chapelle tà Arqua. II ne se fait du reste aucune illusion sur la valeur de ces actes religieux, tant que la pureté de sa vie n’en atteste pas l’efficacité. Il ne s’estime pas bon chrétien, parce qu’il prie et parce qu'il jeûne. Il se croit tenu à d’autres preuves de son orthodoxie et c’est en suivant les préceptes du Christ, en s’appliquant à devenir meilleur, en combattant ses passions, qu’il espère prouver la sincérité de sa foi. Son inquiétude habituelle vient précisément de ce qu’il ne vit pas aussi chrétiennement qu’il le voudrait. II est faible, il est assailli de tentations auxquelles sa croyance lui ordonne de résister, auxquelles il succombe par faiblesse, tout en sachant bien qu’il a tort d’y céder. C’est pour cela qu’il aime tanL les Confessions de saint Augustin. Dans la peinture des erreurs du fils de sainte Monique, dans le récit douloureux des agitations de celle âme ardente , dans ces élans vers la vertu suivis de découragements et de chutes, dans ces alternatives de contrition et d’espérances, Pétrarque se reconnaît lui-même. «Chaque fois que je lis ce livre, « écrit-il, il me semble que je lis ma propre histoire 1 .» «C’est un livre plein de larmes, dit-il ailleurs*. » Lui
1 De conlemplu mundi, dial. 1.
* Scatentes lacryniis Confessionum libros, Var. 29.
«aussi il pleure sur son impuissance, il essaye de secouer les chaînes du passé, il aspire à devenir enfin maître de lui, à dominer ses passions, et toujours le vieil homme qu’il croit avoir terrassé se relève avec tous ses vices.
C’est saint Augustin qu’il choisit pour témoin de sa vie, pour confesseur, et avec lequel il engage ces dialogues sur le Mépris du monde qu’il appelait son Secret, où il nous fait entrer si profondément dans la connaissance de ses pensées les plus intimes. C’est à ce juge incorruptible qu’il avoue successivement toutes ses faiblesses, l’anxiété continuelle de son esprit agité de trop de soins ; l’orgueil que lui inspirent la beauté de ses traits, la force et la santé de son corps, le sentiment de son génie; l’ambition qui le pousse à se mêler aux hommes, à rechercher les honneurs, à poursuivre sinon la richesse, du moins tous les agréments de Yaurea mediocritas ; la mélancolie qui l’accable à certains moments, et qui tourne toutes ses joies en amertume; la fièvre dévorante que son imagination allume dans son sein, la folie de son amour et son insatiable passion pour la gloire.
Le christianisme de Pétrarque ressemble à celui de l’auteur des Confessions , avec cette différence que Pétrarque le pratique «avec moins d’énergie et de vertu que son modèle. Il croit tout ce que croit saint Augustin, sans réussir à faire tout ce que fait l’illustre converti. 11 y a même d’autant plus d’afli-
nités dans leurs croyances que leur orthodoxie se combine sans efforts avec une admiration profonde pour la philosophie païenne. Dans son ouvrage sur la vraie Religion, saint Augustin s’inspire fréquemment de Platon et de Cicéron. Toutes ses œuvres sont comme imprégnées de la doctrine platonicienne. Pétrarque aussi se met à l’école des philosophes anciens. Il ne doute pas que leurs traités de morale ne puissent enseigner beaucoup de choses, même à un chrétien. Sans s’attacher exclusivement à aucun d’eux, il emprunte à chacun d’eux la fleur de ses idées et se compose ainsi, par un éclectisme éclairé, une philosophie personnelle. « Parmi les opinions philosophiques, « écrit-il , les unes me plaisent, les autres pas du « tout, car je n’aime pas les sectes, mais la vérité; « aussi suis-je tantôt péripétalicien , tantôt stoïcien, « quelquefois de l’Académie, cl souvent rien de tout «cela*.»
Sénèque, comme saint Augustin, lui offre le spectacle d’une destinée semblable à la sienne, d’un désaccord fréquent entre la sévérité des principes et la faiblesse des actes. Le traité de la Tranquillité de l’âme lui montre un homme qui voudrait vivre dans la retraite et que l’amour de la gloire entraîne, contre ses opinions, sur un théâtre où son talent ne peut
1 Ex opinionilms quxdam placent; aliæ autem minime. Non etenim .seclas amo, sed verum. Itaque nunc peripateticus, nunc stoicus sum, interdum academicus; sæpe autem nihil horum (Famil , VI, 2).
LE CARACTÈRE DE PÉTRARQUE, briller qu’aux dépens de sa sagesse ; un homme affamé de sincérité qui se plaint de porter un masque et de ne pas se montrer tel qu’il est; un esprit indépendant qui se condamne, par ambition, à mener une vie artificielle contre laquelle sa raison proteste. Pétrarque se reconnaît dans ces contradictions maladives, comme il s’ est reconnu dans les Confessions. Il répéterait volontiers, après le philosophe ancien :
« Mon esprit est faible, hésitant, cl ne se tourne cou- « rageusement ni vers le bien ni vers le mal. » Mais il sent en même temps tout ce qu’un tel livre renferme d’instructif, surtout pour ceux qui souffrent d’une maladie analogue, et il copie de sa main les principales pensées de Sénèque, afin d’y recourir dans ses mauvais jours comme à des ordonnances salutaires contre les agitations de son esprit. Son principal maître en philosophie n’est pourtant point Sénèque , mais Cicéron. Il incline, comme celui-ci, vers les doctrines de l’Académie. Il aime à philosopher sans dogmatisme; il avoue volontiers que les hommes ne savent rien de certain sur la plupart des choses ; il croit qu’on cherche la vérité plutôt qu’on ne la trouve. « Je ne suis pas, dit-il, un scolastique, mais un ha- « bitanl des bois, un solitaire qui néglige les sectes, « qui a soif de vérité. Je me défie de moi-même, je « crains d’être enveloppé dans l’erreur et j 'embrasse « le doute comme la vérité! Aussi suis-je devenu « peu à peu académicien, ne m’accordant rien, n’af-
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« firmant rien, doutant de chaque chose, excepté de « celles dont je considère comme un sacrilège de « douter 1 . »
La limite de ce scepticisme aimable est marquée par la foi. Dès qu’on va au fond des choses, le chrétien reparaît sous l’élève des anciens. Pétrarque, tout en ne voyant dans l’esprit humain qu’un tissu de contradictions, incapable de connaître par lui-même la vérité, croit cependant que la révélation éclaire ces ténèbres. Il n’affirme rien ni sur les causes ni sur la nature des choses, mais il affirme que nous pouvons connaître clairement toutes les prescriptions de la loi morale et que nous sommes tenus de nous y soumettre. 11 ramène même toute la philosophie à l’observation de cette loi. Ni l’étude purement scientifique des phénomènes de la nature, ni les spéculations méthaphysiques ne l’attirent. Dans l’ordre philosophique, il n’estime que ce qui peut contribuer à nous rendre meilleurs, nous aider à bien vivre. Et, quand il s’agit de la pratique de la vertu, quel guide plus sûr que la foi chrétienne? Malgré tout son amour pour l’antiquité, quoiqu’il ait été une fois jusqu’à dire que, sur un point de morale, il aimait mieux « s’en
1 Non scliolasticus quidem sum; sed silvicola.solivagus... sectarum négligeas, veri appelons. .. Sæpe diflidens moi ne erroribus implicer, dubitalioncni ipsam pro veritale amplecloi'. lia sensim acadcmicus evusi, nii inilii (ribuens, ml aTirmans, dubitansque desingulis, nisi de quitus dubitare sacrilegium reor. (Seuil., lit. 1, cp. 5.)
« rapporter à Cicéron qu’aux docteurs chrétiens *, » Pétrarque place l’autorité de la parole du Christ audessus de celles des plus grands philosophes. « Si « c’est être cicéronien que d’admirer Cicéron, dit-il, « je suis cicéronien. Mais s’agit-il de la religion, de la « vérité suprême, de la vraie félicité et du salut élec- « nel, je ne suis certes plus ni cicéronien, ni platoni- « cien, mais chrétien *. » Tu veux être sage, écrit-il à « un jeune homme, sois pieux; ai me la science, mais la « vertu encore plus. Sois ami d’Aristote, mais encore « plus ami du Christ 1 * * 4 5 . » Il disait dans sa vieillesse: « La vraie sagesse de Dieu, c’est le Christ. Pour que « nous philosophions véritablement, c’est surtout lui « que nous devons aimer et honorer. Rapportons « tout à l’Évangile comme à la suprême forteresse de « la vérité. Le vrai philosophe aime la vraie sagesse. « Mais le Christ est la vraie sagesse de Dieu le père*. »
1 Cui nescio quoinodo in hac re prope plus quam calholicis teslibus apud inc fidci est (Famil., X, 5).
* Si mirari Ciceronèm hoc est ciceronianuin esse, ciccronianus sum. Al ubi de reiigione, de sumina veritate, de vera felicitatc dequc æterna salute agitur, non ciceronianus ccrte aut platonicus, sed christianus sum. ( De sui ipsius et multorum ignorantia.)
1 Vis esse sapiens, esto pius ; amalor scientiæ, sed virtutis magis; amicus Aristotelis, sed amicior Christi, sine quo fundamenlo quidquid ædiiicas procul dubio ruiturutn est (Seuil., XIII, 5).
4 Vera Dei sapientia Christus est; ut vere pliilosophemur, ille im priniis amandus nobis atque colendus est. Ante omnia christ iani simus; ad Evangelium velut ad summam veri arcem referenda sunl omnia. . .
Verus pbilosophus veræ sapientia; est amalor, vera autem Uei sapientia Christus est. (De vera sapientia .)
Qu’on lie croie pas d’ailleurs que ce fut là chez lui une pensée nouvelle, inspirée par l’âge et par l’approche de la mort; il écrivait déjà dans sa jeunesse cette phrase caractéristique : « Los philosophes les « plus illustres de l’antiquité, avec leur génie, se « sont souvent trompés. Dieu au contraire a révélé « la vérité au plus humble des chrétiens 1 . »
11 est rare cependant qu'il oppose aux écrivains anciens les croyances chrétiennes. 11 insiste plutôt sur les nombreuses ressemblances de la morale païenne et de la morale de l’Évangile. Dans son traité de la vraie Sagesse., il emprunte indifféremment ses arguments à la philosophie de Socrate et au christianisme. Il y combat les subtilités et les vaines argumentations de la scolastique avec les armes dont le philosophe d’Àthènes se sert contre les sophistes. Comme Socrate, il relire le titre de sage aux orgueilleux qui croient tout savoir pour ne l’accorder qu’à ceux qui s’efforcent d’apprendre. Lui aussi prend pour point de départ leTvùOi o-eaurov. La philosophie grecque et la philosophie chrétienne recommandent également de commencer par se connaître soi-même, et, pour devenir sage, de ne pas tout d’abord se croire sage. C’est la méthode même de Pétrarque. Bien souvent, au plus fort de ses méditations religieuses, il appelle à son secours l’autorité des anciens. Platon ne pro-
1 Quod sapientibus abscondit parvulis rcvelare dignatus est (Famil.,