‹ PétrarqueChapitre 3 sur 19 · JE UNISSE UE I 1 ET II A II QUE · texte numérisé non relu

JE UNISSE UE I 1 ET II A II QUE

eux des ( rails communs qui sc retrouvent tous dans le Citnzonierc et qui forment ce qu’on pourrait appeler la part du lemps et des influences antérieures dans la poésie de Pétrarque. Mais il y avait aussi entre eux de grandes différences. Pétrarque les vit cl, sur un point très -important, il se rapprocha des uns plus que des autres ; ce fut encore là une autre sorte d’imitation involontaire, sans doute, niais manifeste. Si les poêles italiens s’accordaient avec les trouvères aussi bien qu’avec les troubadours pour croire à la sainteté, à la toute-puissance de l’amour, pour l’élever à la hauteur d’une religion, pour atlribuer aux liens qui unissaient les amants plus de valeur qu’à un sacrement, pour mettre les engagements du mariage bien au-dessous de ceux de la passion, pour parler volontiers de l’amour comme d’un sentiment relevé, inaccessible au vulgaire, dans un langage choisi, délicat, souvent môme allégorique et obscur, à la portée des seuls initiés; si Pétrarque hérita de toutes ces traditions sans y rien changer, les poésies amoureuses de l’Italie n’en sont pas moins au fond trèsdifférentes de celles de la France du Nord et rie la France du Midi. Tandis que les Provençaux cl nos romanciers peignent souvent, à côté d’amours trèschastes, des scènes de galanterie licencieuse; que les héros de nos romans d’aventures, comme Tristan et Lancelot, ne se font pas scrupule de tromper les maris et de séduire leurs femmes; que les Iroubauours

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passent volontiers d’un envoi de vers galants au commcrec le plus tendre, qu’ils se vantent fréquemment d’avoir obtenu de leurs maîtresses les dernières faveurs et que tout un genre de poésie provençale, l’aubade, est eonsacré à chanter le moment où deux amants se séparent, au point du jour, pour éviter les regards des maris ou des pères; les premiers poètes d’Italie impriment, au contraire, dès l’origine, à leurs compositions amoureuses, un caractère constant de gravité, de noblesse et de chasteté. Il ne reste rien chez eux, ni de celte frivolité dont nous trouvons tant d’exemples chez les poètes de la langue d’Oc ni de celle corruption raffinée et subtile que les cours d’amour érigeaient en système des deux côtés de la Loire.

En même temps, leurs oeuvres prennent de trèslionne heure une teinte philosophique absolument étrangère aux conceptions de leurs prédécesseurs. Ni les troubadours, ni les trouvères ne conçoivent l’amour autrement que comme un hommage rendu à la beauté ou à la vertu de la femme. Les plus chastes, aussi bien que les plus sensuels d’entre eux , choisissent une maîtresse dont les uns n’attendent qu’une affection sainte, à laquelle les autres demandent des marques de tendresse plus positives, mais qui pour tous demeure l’unique objet de leur adoration; qui devient pour eux, dès qu’ils l’ont choisie, la seule sourceen même temps que le seul but de leurs pensées; au delà de laquelle ils n’entrevoient aucune idée, aucun type qui

JEUNESSE DE l'ÉTHAItyiE.

lui soit supérieur. I,c |>oële chevaleresque, comme le vrai chevalier, ne voit et ne connaît que sa dame. Le monde finit pour eux là où elle n’est plus. Si l’amour entraîne le chevalier à de grandes et nobles actions; si la passion développe cl exalte en lui le courage, la générosité, l’héroïsme, il ne cède à cet entraînement, il ne fait cet effort que pour plaire à la femme aimée, pour obtenir d’elle un peu d’estime et de compassion. Si le chanteur aspire à la gloire, c’est uniquement pour mettre sa renommée au pied de son amante.

En Italie, la poésie s’élève tout de suite plus haut. Les premiers poètes mêlent à leurs vers une intention philosophique et comme un soüvenir de la doctrine de Platon sur l’amour que ne paraissent avoir soupçonné ni les écrivains de la langue d’Oc ni ceux de la langue d'Oil. Comment le platonisme, si inconnu au delà des Alpes, revivait-il ainsi en Italie au moment même où s’éveillait la littérature italienne? En Sicile, où l’on parla grec jusqu'au dixième siècle, restait-il encore, après l’invasion normande, quelques fragments des œuvres du grand philosophe? Les Arabes, ces habiles traducteurs, avaient-ils traduit 1 e Banquet, ou plutôt n’en recueil laiciil-ils pas chez les néoplatoniciens, leurs maîtres, les idées essentielles qu’ils transmettaient ensuite à l’Occident? Florence, qui entretenait un si grand commerce avec l’Orient, avaitelle reçu, en échange de scs laines et de ses soies,

J Kl N F, S S K h K l’ÉTIîA ItijUK.

«|Uelt|ues dialogues de Platon? Les premiers écrivains de rilalic connaissaient-ils Platon direclemenl , ou bien n'entrevoyaient -ils ses idées sur l’amour qu’à travers les ouvrages des Pères de l’Église platoniciens, et particulièrement à travers les écrits de saint Augustin, qu’ils ont tant admiré, tant aimé, tant imité? Le platonisme ne leur arrivait-il pas aussi, mêlé de quelques souvenirs de la Bible cl de traditions orientales, par l’intermédiaire des premiers exégètes chrétiens et des nombreux mystiques du moyen âge? Question complexe et qui n’a point encore été résolue avec certitude !

Mais ce qui est absolument certain, c’est que dès le milieu du treizième siècle au plus lard, les Italiens possédaient ce que n’avaient jamais possédé iii les trouvères ni les troubadours, — la véritable clef de l’amour platonique, — et rattachaient à cette conception philosophique de l’amour toute leur poésie amoureuse 1 . Pour eux, l’amour n’est plus, comme pour les poêles du nord et du midi de la France, le commerce de deux personnes; le culte de la femme, au delà duquel la chevalerie n’avait rien entrevu, n’est plus à leurs yeux que le premier degré d’une théorie supérieure. Déjà, comme les platoniciens, au-dessus

1 Voytz sur celle <|ucsliun trcs-délkatu, l'ouvrage du regretté U. I'ki.tcixzt : Dante Alighieri ou la Poésie amoureuse. — Voyez aussi Pétrarque et les Troubadours, de M. Gium., Angers, 1831; et les Troubadours, par M. Ku,t.\e Daiict, Paris, Didier, 1807.

»lo la beauté d’uu seul corps, ils aperçoivent celle de tous les beaux corps; au-dessus de la beauté d’une seule âme, celle toutes les belles âmes; puis celle des beaux sentiments, des belles pensées, des belles actions, et enfin par delà, au sommet de l’éclielle, dans la région des idées pures, la notion absolue du beau.

C’est à coup sur sous l’influence de cette philosophie poétique, qu’à la cour de Frédéric II, au milieu des plaisirs sensuels que ce prince recherchait, aux portes de ce sérail, qu’il aimait à peupler de belles esclaves, parmi ces voluptés par lesquelles il tentait les sens et l’esprit des poètes dont il s’entourait; ceux-ci, les créateurs de la poésie italienne, et l'Empereur lui-même, malgré le démenti que leur vie donnait à leurs vers, n’ont cbanlé que ce qu’il y a de plus pur, de plus chaste et de plus platonique dans l’amour. L’école de Bologne, avec Guido Guinicelli, accusa davantage encore cette tendance sévère. Guido Gavalcanti, l’oracle de son temps sur toutes les questions d’amour, l’érigea en système et fil de la théorie platonicienne la loi nécessaire, le fondement de toute poésie amoureuse, dans la fameuse canzone qui a été si souvent commentée depuis et qu’au quinzième siècle, Marsile Ficin, le premier traducteur en Europe des œuvres complètes de Platon, citait avec éloge comme un excellent commentaire du Banquet. Nous étonnerons nous que Dante, élevé à une telle

école, disciple et ami de Guido Cavalcanli, montre dès sa jeunesse un penchant si prononcé pour le symbolisme, transforme si facilement l’enfant, la jeune fdlc, la femme qu’il avait aimée, en un type abstrait et tout en la contemplant encore sous sa forme humaine, réussisse à la dégager si bien de la matière, qu’il retrouve en elle le symbole de la théologie, de la sagesse, de la contemplation, de la connaissance de Dieu ; en un mot, l’image de l’idée pure?

Pétrarque eut donc, en quelque sorte, àcboisirenlre deux conceptions différentes de l’amour, entre les

tendances îles trouvères ou des troubadours et celles

des poètes italiens, ses prédécesseurs. Il inclina du côté de ses compatriotes. Il resta fidèle à la tradition de chasteté et de pudeur, dans les peintures amoureuses, que ceux-ci lui transmettaient. Il n’exprime jamais ces désirs sensuels, il ne peint jamais ces scènes licencieuses qui reviennent si souvent chez les poètes de la langue d’Oc et de la langue d'Oïl. Il maintient l’expression de scs sentiments dans les limites du platonisme. El cependant, il n’imita point ceux qui le précédaient ; il trouva moyen de ne pas leur ressembler; il garda cette originalité à laquelle il attachait tant de prix et qui, mise en doute, lui faisait repousser avec véhémence jusqu’au moindre soupçon d’imitation. Il ne dépouilla point l’amour de sa pureté; mais il le fit sortir du symbole et de l’obscurité dont l’enveloppaient scs prédécesseurs

immédiats. II le fît descendre de la sphère toujours nuageuse des abstractions, pour le ramener sur la terre. Il nous laissa voir, beaucoup plus que ne l’avaient fait jusque-là les poètes italiens, ce qui se passe au fond du cœur de deux amants; il étudia davantage les nuances des sentiments et poussa plus loin qu’aucun écrivain antérieur à lui l’analyse psychologique. Peut-être, dans ce retour en arrière, aurait-il nécessairement retrouvé trop de réminiscences îles Provençaux et des trouvères, s’il n’avait énergiquement rompu avec ses souvenirs par le caractère personnel de son amour et par la sincérité de son émotion. Chaque fois qu'il est ému, son originalité appa- 'raîttoutentière. Elle n’inspire quelque doute quedans les moments, trop nombreux encore, où sa passion ne mettant en jeu que son esprit, il semble se rappeler, en les rajeunissant, ces raffinements cl cette recherche qui , depuis trois siècles , affadissaient la langue amoureuse.

lin seul doses prédécesseurs, qui fut en même temps son contemporain, Cino de Pistoie, l'ami de Dante, pourrait réclamer l’honneur d'avoir rompu, avant Pé^ ' trarque, avec les tendances abstraites de la poésie lyrique italienne, et exprimé des sentiments dans des vers où Guido Cavalcanti voulait qu’on n 'exprimât <\ue des

pensées philosophiques. Plus'disposé à sentir ou à ehanter l’amour qu’à en faire la théorie, il osait accuser le redoutable Guido de manquer de grâce 1 et lui proposait, dans quelques pièces trop rares, l’exemple d’une langue amoureuse débarrassée d’abstractions et déjà pleine d’élégance. Dante reconnaissait que Gino l’avait aidé lui-même à purger l’idiome national de mots grossiers, de tournures vicieuses et de graves défauts de prononciation*. Laurent de Médieis qui, deux siècles plus tard, se piquait à son tour de bien écrire et de bien juger les vers d’amour, disait de Cino, qu’il était tout à fait délicat et véritablement amoureux et qu’il avait le premier complètement adouci cette rudesse de la vieille langue italienne dont Dante garde encore plus d’une trace 5 . Dans le recueil de poésies qu’on nous donne sous son nom, où à coup sûr tout n’est pas de la même main, mais qui n’en reste pas moins notre unique autorité en attendant l’édition que M. Bindi, de Pistoie, prépare des œuvres de son compatriote, nous trouvons sur un fond de mélancolie monotone, au milieu d’éternelles menaces de mort, dont aucune, bien entendu, ne se réalise, trois ou quatre pages qui annoncent Pétrarque et qui ne dépareraient pas le Canzoniere.

1 Mme üi Cino da Pistoja ordinale du Carducci, sonn. ü.

s Dante, De vulgari eloquio, i, il .

s L. de’ Medici, Letlcrn ail' illustriss. aigu. Fcderigo.

« Mesdames, écrit-il quelque part, avez- vous vu « l’autre jour cette noble figure qui me tue ? Si seu- « lement elle sourit un peu, elle fond mes pensées « comme le soleil la neige, et j’en reçois dans le « cœur des coups si forts qu’il semble que je me « sépare de la vie. Aussi , mesdames , si l’une de « vous la voit, si vous la rencontrez par le chemin « ou par les sentiers, restez avec elle, et par pitié, « apprenez -lui humblement que ma vie porte la « mort pour elle. Et si par sa compassion elle ré- « conforte mon âme pleine de tristesse, envoyez-la « me dire : Sois guéri 1 ! »

Il y a là comme une transition-entre Dante et Pétrarque. Le sonnet suivant marque mieux encore le changement qui va se faire dans la poésie italienne. On y sent déjà quelque chose de la manière nouvelle : « Belle jeune fille, lumière de mon cœur , « pourquoi me caches-tu ton visage amoureux? Tu « sais que ton doux sourire et tes yeux me font sen- « tir l’amour. Je sens dans mon cœur une si grande « douceur, quand je suis devant toi... Mais quand « je suis privé de ta beauté et de tes beaux dehors, « j’éprouve une douleur qui ne m’abandonne ja- « mais. Alors je vais demandant la personne,. dési- « reux de celte douce lumière qui toujours me « conduit , fidèle sujet de ta splendeur*. »

1 Rime di Cino da Pistoja, sonn. 21 .

* Ibid., sonn. 20.

Pétrarque connaissait Cino de Pistoie, auquel il assigne la seconde place parmi les poêles italiens, dans son Triomphe de l’Amour; dont il avait dû d’ailleurs trouver le souvenir vivant encore à l’université de Bologne, où il ne l’eut cependant point pour maître, comme le croyait à tort l’abbé de Sade. Il estimait son talent et regretta sa mort dans un sonnet aimable. Cela ne veut pas dire qu’il l’ait imité, ainsi que l’affirme un peu légèrement Ugo Foscolo. Sauf quelques images qui n’appartiennent point au poète de Pistoie, qui viennent d'une source plus ancienne, comme, par exemple, la comparaison de l’amour avec le soleil qui fond la neige, il y a bien peu de ressemblance de détail entre le recueil des vers de Cino, tel que nous le possédons aujourd’hui, et le Canzoniere. Seulement, lui et Pétrarque, sous le coup d’une passion non pas plus sincère, mais plus réelle que celle de Dante, éprouvent presque en même temps le besoin de s’arracher au symbolisme qui étouffait la poésie amoureuse. Il n’y a pas pour cela imitation de la part de celui qui vient le second. Des deux côtés, c’est un retour commun vers la réalité par des causes analogues. Mais ce qui marque tout de suite la différence des deux esprits, c’est que si Cino de Pistoie eût été seul à opérer cette substitution de l’analyse psychologique à l’abstraction, son évolution poétique tiendrait à peine une place dans l’histoire littéraire de l’Italie, tandis qu’au même

moment et sur le même sujet, Pétrarque en écrivait une des pages les plus glorieuses. La véritable originalité de celui-ci tient à l’exquise délicatesse dessenlimenls qu’il exprime, à la pénétration avec laquelle il s’étudie lui -même, au soin qu’il prend de noter ses impressions les plus fugitives, à l’art qu’il possède si bien de donner du prix par la mise en scène aux plus petits incidents de la passion, et surtout au charme que sa langue harmonieuse et colorée répand sur les moindres nuances de sa pensée.

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