CHAPITRE II
PËTK.tRQEE ET l.tlRE
Existence et famille de Laure. — Réalité de l'amour de Pétrarque. — Première période de la passion. — Lutte entre l’amour e t la foi. — Pélrarque au mont Ventoux — Pétrarque à Vaucluse. — Effet que produit sur lui la solitude. — Années décisives de sa vie.
Le Canzoniere est un cours de psychologie amoureuse. Avant de l’ouvrir et pour le comprendre, nous avons besoin de rappeler en l’honneur de qui il fut compose. L’existence de Laure ne parait plus douteuse aujourd’hui à personne, excepté peut-être à quelques-uns de ccs sceptiques endurcis dont aucun argument n’ébranle l’incrédulité Nous savons
1 M. le marquis de Valori, qui s'était beaucoup occupé de la biographie de Pétrarque, ne croyait point à l’existence de Laure. On dit même qu’il a laissé des manuscrits où il combat les arguments de l'abbé de Sade. Malheureusement, cc qu’a publié de son vivant M. de Valori n’est pas de nature à nous inspirer une grande confiance dans sa critique. En 1851, il faisait imprimer à Avignon sons re litre : Document historique de Boccnce sur Pétrarque, manuscrit publié pour la première fois, la Vie de Pétrarque, par lîoecaee,
même, grâce aux recherches et aux consciencieux travaux de l’abbé de Sade, à quelle famille elle appartenait. Elle n’élail pas la fille de Henri Chiakau, seigneur de Cabrières; elle n’était pas née non plus dans le village de ce nom, comme le prétendait Velu telle en 1520.. Les archives de la maison de Sade renferment des documents qui prouvent qu’elle s’appelait LauredeNoves, qu’elle épousa, en 1525, Hugues de Sade, llls de Paul, et qu’elle dicta son testament en 1548, trois jours avant de mourir. Si des textes aussi précis laissaient encore prise an doute, ils seraient confirmés par la tradition locale et par la découverte qu’on fit, dès 1555, du tombeau de Laure, dans une chapelle de l’église des Cordeliers d’Avignon, construite par les de Sade et consacrée à la sépulture de cette famille. Chiant au lieu de sa naissance, Pétrarque l’indique lui-mème, lorsqu’il dit qu’elle naquit là où a la Sorgue et la Hurance réunissent « leurs eaux limpides et bourbeuses dans un plus grand « vase, » c’est-à-dire à Avignon même ou dans les environs immédiats de la ville. Un sonnet écrit sur
sans sfi douter que le texte en avait déjà été publié, en 1828, à Trieste, par D. Rossclti ( Pelrarca , Gittlio Celso e Boccacio.) Il lirait, en outre, des conclusions fort exagérées d’une œuvre où il ne faut chercher aucun renseignement sérieux sur la biographie de Pétrarque, que Boocace ne connaissait point alors personnellement. Bocraee y parle de Pétrarque dans les termes les plus vagues, uniquement pour le louer, avec l'intention évidente d'inspirer à ses compatriotes une grande admiration pour lui.
PÉTRARQUE ET LAURE, parchemin, trouve près ries restes de Laure, est plus explicite encore, puisqu’il la fait naîlre et mourir à Avignon. Quoique le curé actuel de Vaucluse ait compose, à l’usage des voyageurs, un petit écrit absolument dépourvu de critique, où il s’amuse à soutenir contre toute vraisemblance non-seulement que Laure était née dans un village voisin de Vaucluse, mais qu’elle ne se maria jamais, aucun esprit sérieux ne met plus en doute son mariage 1 . Pétrarque ici encore tranche lui-même la question en la désignant toujours dans ses œuvres latines par les mots millier et fxmina , jamais par celui de virgo, et dans ses poésies italiennes par les mots donna et madonna , jamais par celui de donzella. 11 intitule le Triomphe qu’il lui consacre non pas Triomphe de la virginité, comme il l’eût fait sans aucun doute si elle était restée fille, mais Triomphe de la chasteté. Enfin, dans les dialogues de Contempla mundi, le poêle fait dire à saint Augustin, que le corps de Laure a été épuisé par des couches fréquentes*.
Sur tous ces points, la critique moderne donne raison à l’abbé de Sade qui les a établis le premier avec un soin scrupuleux. Et cependant, à Avignon même, parmi scs compatriotes, il reste encore des doutes qui m’ont été exprimés de vive voix par plu-
1 Vaucluse, Pétrarque et Laure, 1864.
3 Voyez sur tous les details de la vie de Laure les notes du tome I" des Mémoires pour la vie de Pétrarque.
PÉTRARQUE ET LAURE, sieurs |>ersonnes, et ilonl je trouve la trace dans un curieux ouvrage publié en 1839, sur le nom de famille que le descendant de Laure lui attribue'. Malgré lo contrat de mariage dont l’abbé donne le texte dans ses pièces justificatives, quelques Avignonnais persistent à croire que Laure ne s’appelait pas de Noves, mais de Sade, et qu’elle avait épousé un de ses parents. On se fonde, pour soutenir cette opinion, sur la tradition populaire qui la fait naître du sang des de Sade, et sur le peu de traces qu’a laissées la famille de Noves dans l’histoire locale. On rappelle aussi qu’au commencement du seizième siècle, lorsque Velutello fit à deux reprises différentes le voyage d’Avignon pour y chercher des renseignements- sur la maîtresse de Pétrarque, il entra en relations avec un vieux gentilhomme appelé Gabriel de Sade, qui affirmait que Jean de Sade, un de ses grands oncles, frère de Hugues de Sade, un de ses ancêtres, était le père de Laure. Il ne serait pas étonnant qu’un vieillard, dont la mémoire devait être fort affaiblie, puisqu’il affirmait à Velutello que Laure vivait encore de 1500 à 1570, ne se fût rappelé que très-imparfaitement la généalogie de sa famille. En tout cas, il faudrait autre chose qu’un témoignage de cette nature rapporté d’ailleurs par un homme dont nous avons quelques raisons de nous défier, autre chose aqssi
* Essai sur la vie de Prlrarque, par M. Du Lht.ess. Avignon , 1 830.
qu’une vague tradition pour infirmer l'authenticité des pièces publiées par l’abbé de Sade. Laure doit donc rester Laure de Noves, fille d’Audiberl de Noves, jusqu’à ce que M. I)u Laurens, le dernier biographe nvignonnais de Pétrarque et ses partisans aient réussi à prouver par des textes qu’elle était, comme ils le disent, la fille de Jean de Sade et la femme d’un de ses oncles
Mais il ne suffit pas d’établir que le Canzonicrc s’adresse à une personne réelle, en indiquant l’origine, le nom, la date et le lieu de la naissance de la femme qui y est célébrée. Il se présente à la pensée jlu lecteur qui parcourt une première fois, même superficiellement, ce recueil de vers, une objection que la critique ne peut laisser sans réponse. On se demande tout de suite si Pétrarque a véritablement aimé, si son amour est un sentiment sérieux, s’il a réellement connu les tourments et les douleurs de la passion. Ce qui rend cette question possible et ce qui oblige à y répondre, c’est qu’on sent, par moments, de l’affectation, de la recherche, plus d’une préoccupation de rhéteur dans le langageamoureux du poêle.
'* Contre les adversaires de l'ablié de Sade, voyez ta vigoureuse argumentation d’un Italien : I Biographi del Petrnrca. Ragionamento ili Zf.ffirino Re. Fermo., 1850.
Au plus fort de ses protestations d’arnour, il a quelquefois des façons de parler qui mettent en défiance, qui font craindre que le cœur ne soit pas bien intéressé là où l’esprit reste si libre et joue si facilement avec les mots. S’il est sincèrement ému, comment équivoque-t-il si souvent sur le nom de Laure, en la prenant tantôt pour un laurier, tantôt pour l’air qu’il respire? Est-ce sérieusement qu’il se croit lui-même transformé en laurier, et qu’à la place de ses cheveux il sent pousser des feuilles? Ne plaisante-t-il pas lorsqu’il nous raconte qu’abordant un jour sur la côte de la Ligurie cl apercevant un laurier, il court si précipitamment pour aller le voir de près, en souvenir de Laure, qu’il n’aperçoit pas un ruisseau dans lequel il se laisse tomber? Ne se moque-t-il pas un peu de lui-même et de nous, dans le sonnet où il nous dit que le soleil éprouve un senlimcnt de jalousie et se couvre de nuages, parce que Laure, pour éviter la force de ses rayons, lui tourne le dos, en regardant du côté de Pétrarque ; et dans cet autre passage où il prétend que le même soleil et tous les éléments, voyant Laure accablée de tristesse, s’associent à sa douleur? N’est-ce pas lui encore qui trouve moyen de comparer sa maîtresse à Scipion l’Africain? N’abuse-t-il pas à plusieurs rc-‘ prises d’antithèses accumulées dont l’emploi répété n’est guère compatible avec l’émotion?
Comment ajouter foi à la passion d’un homme qui
4fi PÉTRARQUE ET LAURE,
écrit les vers suivants : « Amour m’éperonne et en « même temps me retient, me rassure et m’épou- « vante, me brûle et me gèle, me caresse et me dé- « daigne, m’appelle et me chasse, me tient tantôt en « espérance et tantôt en peine 1 ... Je ne trouve pas la « paix et je n’ai pas de quoi faire la guerre. Je crains « et j’espère, je brûle, et je suis un glaçon. Je vole « au-dessus du ciel et je gis à terre. Je rie serre rien « cl j’embrasse le monde entier dans mes bras... Je « vois sans yeux; je n’ai pas de langue et je crie. Je . « brûle de périr et je demande du secours. Je me « hais moi-même et j’aime autrui *. »
Tout cela est bien subtil. Mais Pétrarque avait beaucoup d’esprit. S’il arrive souvent qu’un homme d’esprit, lorsqu’il devient amoureux, aime aussi simplement et aussi naïvement que l’homme le moins
Amor mi sprona in un tempo cd affrena, Asseoira e spuventa, ai de cd agghiaccia, Gradisce e sdegna, a se mi chiama e scacciu, Or mi tenc in speranzu cd or in pena.
(Sonn. 12G. Édit. Lemounier.)
Pare non trovo, e non lio da far guerra ;
E temo, e spero, ed ardo, e son un ghiaccio ;
E volo sopra "1 cielo, e giaccio in terra E nulla slringo, e tutto ’i mondo abbraccio.
Veggio senz' ocehi, e non ho lingua, c grido : E bramo di périr, e clirggio aita ;
Ed ho in odio me slcsso ed amo altrui.
(Sonn. 90.)
PÉTRARQUE ET LAURE, spirituel, il est rare néanmoins que, tout en étant très-touché, il ne mette pas dans sa passion quelque chose de son esprit. On sait aussi que, s’il n’y a pas de sentiment plus naturel que l’amour, il n’y en a ,pas dont le langage soit plus conventionnel cl change plus avec les temps. Le besoin qu’éprouvent presque toujours les amants de cacher leur liaison aux yeux du monde introduit nécessairement dans la langue amoureuse plus d’un terme mystérieux. Les femmes dont il faut bien en amour subir le goût, y ajoutent, avec leur engouement ordinaire pour la nouveauté, des expressions qu’elles mettent à la mode, qu’elles imposent à tous ceux qui veulent leur plaire, mais dont la fraîcheur ne dure guère plus de temps que la génération qui les adopte. Quelle curieuse histoire ne ferait-on pas chez nous, par exemple, des vicissitudes de la langue amoureuse , depuis les romans d’aventures de nos trouvères, jusqu’à ceux de nos jours, en passant par le ton des précieuses, [tarie marivaudage, par la sentimentalité déclamatoire du dernier siècle, pour arriver au jargon mêlé de réalisme et de mysticisme que parlent trop souvent nos romanciers? Avant Pétrarque on écrivait, depuis plusieurs siècles, sur l’amour en trois langues différentes, en français, en provençal, en italien. Que de jolies choses les poètes de France, de Provence, même ceux d’Italie, quoique plus graves, ne s’étaient-ils pas déjà efforcé de dire pour rajeunir l’expression d’un sentiment si
PÉTRARQUE ET LAURE, répandu, pour mériter qu’on les distinguât do la foule! Après tant de raffinements, au milieu d’une société gâtée depuis longtemps par celle contagion du bel esprit, devant des femmes habituées par ce qu’elles connaissaient des poésies antérieures, à ne* pas séparer le style de la galanterie d’une certaine recherche et d’une sorte d’élégance conventionnelle, comment retrouver tout d’un coup, comment surtout faire prévaloir la simplicité du langage? L’affectation de Pétrarque vient bien en partie de lui-même, de son penchant prononcé pour la subtilité ; mais elle vient aussi du désir d’être admiré par ses contemporains, démontrer qu’il savait parler cette langue raffinée et maniérée dont la mode remontait à l’origine même de la poésie amoureuse.
Ce qu’il y a chez lui de trop orné et de purement artificiel n’est donc qu’une question de langage. Il n’y faut point attacher trop d’importance, ni surtout croire que, sous cette forme quelquefois convenue, ne se cache point un sentiment sincère. On prendrait le change sur le fond sérieux du Canzoniere en cherchant la pensée du poète dans quelques ornements accessoires uniquement destinés à être applaudis par le public délicat auquel il s’adresse. Les vers de Pétrarque, loin d’être un jeu d’esprit, expriment au contraire une passion profonde et vraie ; ils n’auraient pas duré, ils ne vivraient pas encore aujourd’hui, s’il ne s’en exhalait par moments un parfum
pénétrant de sincérité el d’émolion. L’élude attentive du Canzuniere nous le prouvera souvcnl. Mais, avant même d’en venir là, nous en trouverons la preuve positive dans les ouvrages latins de Pétrarque, quoiqu'ils ne nous offrent que bien peu de renseignements sur son amour. Le jour où , ‘par un sentiment de piété ou de discrétion, il brûlait un millier de lettres el de pièces de vers qui sans doute concernaient Laure, il nous privait volontairement d’une source d'informations où notre curiosité moderne puiserait avec avidité. Il nous reste cependant quelques passages de ses œuvres latines qui, sans nous instruire à beaucoup près autant que nous le voudrions, nous éclairent du moins sur l’étal de sou cœur. Il dit d’abord, dans YEpilrcà la pn Mérité qui précède ses lettres familières que, pendant sa jeu- - nesse, il fut « en proie à un amour très-violent, mais unique et honnête 1 . » Ailleurs il répond à l’évêque de Lombez, Jacques Colonna, qui s’était, à ce qu’il semble, un peu moqué de sa passion, et qui malicieusement feignait de ne pas la croire sérieuse. « Pour- « quoi dis-tu que je me suis forgé un nom imaginaire «de Laure, afin qu’il y eût une femme dont je par- « lasse et à cause de laquelle beaucoup parleraient de « moi, mais qu’en réalité dans mon esprit il n’y a « point de Laiire, excepté ce laurier poétique auquel
( Amure aceirimu sed unico el hunesto iu adolescenlia laburavi (Episl. ad poster. )
l'ÉTRAlKJlE ET LA L UE.
« mon long (il infatigable travail atteste que j’aspire ; «qu’au sujet de celle Laure vivante, de la beauté de « laquelle je parais épris, tout a élé fait de ma main, «mes vers feints, mes soupirs simulés. Plût à Dieu «que tu eusses dit vrai dans ta plaisanterie, que ce « lût une feinte et non une fureur ! Mais, crois-moi, « personne ne feint longlemps*sans une grande peine, « et se donner de la peine gratuitement pour paraître «fou, c’est le comble delà folie. Ajoute que, bien «portants, nous pouvons simuler la maladie par nos «gestes, mais que nous ne pouvons simuler la pâleur. « Tu connais ma pâleur, ma peine. Aussi je crains « qu’avec celle gaieté socratique qu’on appelle ironie « — et en ce genre tu ne le cèdes pas à Socrate lui- « même — lu n’insultes à ma maladie . 1 »
Dans les dialogues sur le Mépris du monde qu’aucun biographe de Pétrarque ne consulte assez, auxquels il
1 IJuid ergo ais luisisse ine uiilii spcciosum Laureie nomen, ut cssel et do qua ego loquerer, et propter quara inulli de me loquerentur; re autem vera in animo meo Lauream nihil esse, nisi ilium pocticara, ad quam aspirarc me longuni et indefessum sludium tcslalur; de tiac autem spirantc Laurea, cujus forma captus videor, manu facta esse orania, licta carmina, simulata suspiria. In hoc uno verc utinain jocareris ! Sinuilatio esset utinam et non furor ! Scd, crede mihi, nenio sine magno laborc diu simulât; laborare autem gratis ut insanus \idearis, insania summa est. Adde quod ægritudineni g es li bus imitari bcnevalenles possuinus, vemm pallorem siiuulare non possuinus. Tibi palier, tibi labor meus notus est; ilaque magis vereor, ne tu ilia festivitule socralita, quam troniain vu cant, quu in genere ne Socrali i|uideut ccdis, murbo meo insultes. ( Famil II, U.)
l’ÉTRAHQlE ET LAURE.
faut toujours rccouriren lisant leCans&nierc, comme au meilleur des commentaires, il caractérise mieux encore celle maladie dont il a tant souffert. II rappelle combien il a versé de larmes, que de soupirs il a poussés. Que de nuits passées sans sommeil, que de fois il a méprisé la vie et souhaité la mort! Il pâlissait, il maigrissait. Ses yeux étaient constamment humides, son esprit troublé, sa voix rauque, ses propos interrompus. Un seul changement du visage de sa maîtresse changeait tout son être. Il en était arrivé à dépendre d'un seul de ses regards 1 .
Ces expressions si fortes s’accordent avec le ton qui règne au commencement du Canzoniere, avec la douleur que Pétrarque témoigne de n’ètre pas récompensé de son amour, avec la soumission absolue qu’il professe pour la volonté de Laure. L’amour, on le voit, s'empara de lui tout à coup, d’une manière foudroyante, au moment où il y pensait le moins et depuis lors le domina. Avant d’être atteint, il ne croyait pas à sa puissance, il n’en comprenait même pas la nature, il se moquait du mal des amoureux. Mais à son tour il est frappé. Dans un lieu où i î se croyait en sûreté, à
1 Cogita mine ex quo incnlctn tunm pestis ilia comptât, quant repente lotus in gcniiluni versus es miseriarutn, et pervenisti ut funesla cum voluptatc lacrjmis et suspiriis pasceris.... i'tillor et macies, et languesceus ante leinpus lies ætatis, lum grates æternUinque ni.iilenles octtli, tinn cuufusu mens et turbata quies in soumis, et ilorniienlis Débites querela), ac vox fragilis, luctu rauca, fractusque et interruptus verburum sonus. (De contemptu mundi, dial, lit.)
52 I> h TRAFIQUE ET LAURE,
l’église, un jour où Pâme d’un chrétien, d’un clerc surtout, ne doit s’ouvrir qu’à la prière, un vendredi saint, il voit Laure et il reçoit le coup fatal. Sa beauté le subjugue : beauté d’une séduction infinie, si on en juge par ce qu’il en dit, et alors dans tout l’éclat de scs vingt ans. 11 décrira bien souvent « les tresses d'or Ilot tant sur les épaules de la jeune femme, » les yeux noirs qui, à ce qu’il semble, ajoutent quelque chose de plus piquant encore à la couleur blonde de ses cheveux, «son teint d’une blancheur éclatante, son cou « de neige, scs dents d’ivoire; son regard limpide et sa «voix pleine de suavité. » Les prétendus portraits de Laure, dont aucun, il faut bien le dire, ni à Avignon, ni à Milan, ni à Florence, pas même le précieux bas-relief de la maison Peruzzi , n’est absolument authentique, avec toutes les différences qui les distinguent, se ressemblent cependant tous par le caractère de beauté gracieuse plutôt que de beauté régulière qu’ils accusent. Sur les murs des églises, dans les miniatures des manuscrits, sur le marbre attribué à Simon Memmi, la maîtresse du poète apparaît avec une physionomie charmante plutôt qu’avec un profil vraiment pur. Est-ce à cette absence de régularité dans les traits, à cette fraîcheur des blondes qui passe si vite, ou aux fatigues de ses nombreuses couches qu’il faut attribuer le déclin rapide de sa beauté? Mais nous verrons que Laure changea bientôt, qu’avant d’atteindre qua-
I'ëtiiahuiik et i.aiiii:.
tante ans, elle vieillissait déjà et que son amant s’en aperçut 1 .
Pétrarque la vil pour la première fois dans toute la fraîcheur de la jeunesse, et semble nous dire qu’il l’aima aveuglément, exclusivement, pendant au moins sept années. Il se compare alors à un cavalier qu’emporte un cheval fougueux. Devant Laure, quoique heureux de la voir et de l’admirer, il souffrait de ne pouvoir lui dire, d’abord par timidité, puis par crainte, ce qui se passait au fond de son cœur; loin d’elle, il la pleurait. Nulle part il ne trouvait le repos. Il enviait le sort des animaux qui se reposent au moins pendant la nuit. Pour lui la nuit ramenait toujours la continuité de la même pensée et la même tension d’esprit. Il s’attacha à elle, d’autant plus qu’il no reçut d’elle, dès le début, aucune marque d’encouragement. D’après son propre aveu, tant qu’il se contenta de l’admirer sans rien dire, elle le regarda avec une sorte de compassion. Dès qu’il eut parlé, elle l’évita ; elle prit même l’habitude de se couvrir d’uri voile qui ne permettait plus de distinguer ses traits. Elle semblait lui dire, pour emprunter l’expression de Pétrarque: « Je ne suis pas ce que lu crois. » Un
' Voyez sur les portraits de Laure Cicognara, Sloria délia scullura, t. lit; Zeffibino Rf., I rilratti di )l. Laura, 1857; Nksf.ciiki.li, ll/iere, t. VI, Padoue, 1831, et la notice publiée à Paris, en 1X‘2I, riiez Itomlcr-Diipré, sur les deux poitrails ipii appartiennent à la famille Penizzi.
5t l'ÉTRARQFE ET UIRF.
amant moins jeune cl moins réservé eût peut-être vu, dans cet excès de précaution, un commencement d’amour, la preuve au moins qu’on pouvait l’aimer, puisqu’on le craignait. 11 n’y voyait, lui, qu’une raison de s’affliger et de se plaindre. On lui interdisait de parler. 11 écrivit, et c’est peut-être à cette première rigueur de Laure, que nous devons le commencement du Canzoniere.
tu
.le ne ferai aucune réserve sur la sincérité de cet amour commençant, dont les angoisses sont très-poétiquement exprimées dans la première Canznne de Pétrarque. Seulement, lorsque je contrôle les sentiments par la biographie, je suis bien obligé de reconnaître que si la passion du poëtc se manifesta tout de suite et avec force, si l’image de Laure s’empara immédiatement de son âme, il ne fut pas longtemps assez absorbé par cette pensée pour ne plus recevoir aucune impression de plaisir ou que du moins, après la première explosion, il veut dans celle affection violente comme un tcmpsd’arrêtet un calme relatif. .le me figure que Pétrarque fut plus épris à vingt sept ans qu’à vingt-six, en l.”l qu’eu I ôoO, qu’il fut. sans doute en proie, après la rencontre du 0 avril, à un sentiment très-fort, mais que sa fièvre d’amour se calma momentanément pour reparaître