‹ Pétrarque et l'humanisme (volume 3)Chapitre 354 sur 362 · EXCURSUS VII · texte numérisé non relu

EXCURSUS VII

nostris senserint? Sufficiat sibi Anticlaudinnus Alani sui, paulo minas iaedios as Archilhrenio K Poetae ambo barbarici multam pariterse diffunduni, multum frustra se torquent, mirum nisi etlam maltam sudent^. Noire humanisle exceptait-il de son mépris le Roman de la Rose et l'avait-il lu ? On le croirait volontiers, si on se bornait à rappeler sa personnification des vertus féminines dans le Trionfo deUa castitk, qui est fort semblable à celle de Guillaume de Lorris ^ :

BellaccogUenza, Âccorgimento fore, Gortesia intorno intomo a Puritate, Timor d'infamia o sol Desio d'onore. . . *

Mais il n'est pas impossible que Pétrarque ait fait son emprunt à une imitation italienne du Roman, notamment au rinfacimenio en sonnets intitulé // Flore, où la personnification se retrouve avec certains noms semblables à ceux du Trionfo^, Chacun connaît, d'autre part, Tappréciation dédaigneuse ^ont il accompagne renvoi du poème à Guido Gonzaga, seigneur de Mantoue,

1 . Les éditions du Contra Galtum portent, dans les deux passages, le mot ArckitriuiOf qui a empêché de reconnaître l'ouvrage cité. Sans préjuger rien sur une erreur possible de P., j'ai cru devoir rétablir le titre correct de VArchithrenius. Le nom du livre a été souvent donné à l'auteur même (Fabricius, Bibl. lat. mediae aetatis^, t. IV, p. 82). Le prologue de Jean Daudin, chanoine de la Sainte-Chapelle, à sa traduction d'un traité de P., porte dans une énumération de livres : « Jehan de Salberie en son Policraticon, Jehan Architremens en son Itinéraire, Alain en son livre de la Complainte de Nature et en Anticlaudian autrement dit Antiruphin, et François Petrach en son Bucolicon... » Delisle, en publiant ce prologue restitué par lui au véritable auteur, remarque dans le mot Architremens une altération analogue à celle que je signale dans le texte de P. (V. le travail de Delisle, très intéressant pour rhistoire des œuvres de P., Ane. traductions franc, du traité de P. sur les Remèdes de Vune et Vautre fortune^ tiré des Notices et extraits, t. XXXIV, I, Paris, 1891).

2. Contra Gall., Op. 1081. Je n'ai sous la main aucun ms. de l'ouvrage^ resté évidemment très rare en France.

3. Cf. G. Paris, La littér. fr. au moyen âge^, § 111, et E. Langlois, l. c, p. 65 sqq.

4. V. 85-87 ; le morceau commence au v. 76. Cf. J.-V. Leclerc, dans Hist. litt.y t. XXIV, p. 568.

5. La dernière édition d'il Fiore est celle de Mazzatinti (t. III de VInvent. cité p. 90 n.), et le plus récent grand travail sur le sujet est celui d'E. Gorra, qui l'accompagne (p. 419 sqq.). Ajouter S. Morpurgo, Detto d'Amore, ant. rime imit. dal Roman de la Rose, dans // PropugnatorCy nouv. sér. I, part. I.

qui lui avait demandé, semble- t-il, Tœuvre la plus remarquable de la littérature française d'alors*. Cette appréciation paraît inindiquer que Pétrarque avait comparé le Roman de la Rose avec d'autres productions poétiques de même langue ; mais il pouvait la donner par ouïrdire seulement ou sur Tautorité des lettrés de France avec lesquels il était en relations, et sa curiosité personnelle a dû se borner à un examen rapide du Roman.

Bien qu'il n'ait pu rester entièrement ignorant du français dans les milieux divers où il a vécu, il avait mis peut-être un point d'honneur patriotique à ne pas l'apprendre. Il n'est pas certain à mes yeux qu'il le lût aisément, et on peut même prouver qu'il ne le parlait point. Dans la harangue prononcée à Paris, en 1361, devant le roi Jean le Bon, comme envoyé extraordinaire de Visconti, il s'excuse, presque dès la première phrase, de ne point s'exprimer dans la langue de son auditeur : Scio quidem qaod coram tanto rege locutus deberem, si posai biliias a f foret, eo sermone uti qui uobisest acceptior ac notior.,. Et certe libenter idem et ipse facerem, si possem; sed non sum tanli ingenii, linguam gallicam nec scia, nec facile possum scire^. Ce qui le rassure un peu, ajoute-t-il, c'est que, suivant le rapport d'amis, il sait que le roi Jean dans sa jeunesse a aimé les lettres et appris le latin ^.

1. Cf. Romania, t. XIX, p. 163. — Epist. III, 30 (ftp. II, p. 114) :

Itala quant reliquas superet facundia linguas... Testis erit, clara eloquio quem Gallia caelo AltoUitque fauens summtsque aequare Inborat : Scilicet hic uulgo recilat sua somnia Gallus, Quid zelus, quid poscit amor...

Somniat isle lamen, dum somnia uisa renarrat,

,.,Vulgaria enim et peregrina petenti Nil maius potuisse dari, nisi fallitur omnis Gallia Pariseosque caputy mihi crede, ualeque.

2. Texte de la harangue du 13 janvier 1361, publiée par Barbeu du Rocher, Mém. divers prés, à VAcad. des Inscriptions, 2« sér., t. III, p. 214. On trouve un peu plus loin : Fuissemque paratior audire quant loqui, ce qui peut à la rigueur signifier que P. entendait le français parlé.

3. Le même témoignage est donné sous une autre forme dans Ber. ment. I, 2 (Op. 405). On pourrait voir, au même passage, un nouvel aveu que P. ne connaissait pas le français : le roi Robert lui ayant demandé à Naples s'il n*avait jamais désiré se fixer à la cour de France, P. dit avoir répondu qu'il avait mieux aimé conserver son indépendance dans la pauvreté, quam tentare regunt limina, in quitus nec quemquam intelligerem^ nec intelligerer a quoquam. Mais je crois,. d*après le contexte, qu'il doit plutôt faire allusion au manque de

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Mais c'est là, comme on le voit plus loin, un compliment de pure forme; en réalité, Torateur ne se dissimule pas que le roi, qui n'est guère revenu à ses premières études, ne comprendra peut-être pas un mot de son discours, et il sait fort bien que cette audience d'ambassade aurait gagné en intérêt et en solennité, s'il avait pu pro* noncer sa harangue en français.

Inexpert, comme on vient de le voir, de la langue parlée au nord de la Loire, il ne pouvait guère partager le goût des princes italiens et, en général, du public européen de son temps pour la littérature de France. Rien n'indique même qu'il ait eu chez lui des livres français^. Nous n'en devons que mieux noter les allusions assez nombreuses qu'il fait à nos anciennes épopées et notamment aux romans bretons. Des vers célèbres des Trionfi :

Ecco quei che le carte empion di sogni, Lancilotto, Tristan e gli altri erranti...

Vedi Ginevra. Isotta e Taltre amanti, E la coppia' d'Arimino, che 'nsieme Vanno facendo dolorosi pianti ',

il faut rapprocher ceux d'une épître à Benoît XII, où le poète énumère, pour sacrifier leur gloire à celle des Romains, les héros étrangers dont l'histoire et la fable ont conservé le souvenir :

Hinc feror Oceano, qaa nobilis insula uiaum Praedicat Arcturum et quîcquid sibi fabula mendax Persuadet siluas, fontes, mirandaquc uulgo Praelia, et insanos equitum décantât amores, — Gallia qua magnum Carolum, duodena uirorum Praesidia ^ et regnum tôt opiniis dotibus auctum Ostentat longaque iacet iam fessa quiète ^.

culture intellectuelle de Philippe VI et de son entourage, dont il est parlé peu avant.

1. Il eut certainement connaissance du travail de traduction de Tite-Live entrepris par Pierre Berçuire et terminé en 1355 au plus tard (Pannier, dans Bibl, de VÉc. des Charles, t. XXXIII, p. 348). Comme on trouve cette traduction de son temps à Mantoue et à Padoue, on peut penser qu'elle passa sans doute par ses mains; il n*est même point invraisemblable de supposer, avec Novati, que P. a pu rapporter de France, après son ambassade de 1361, le Tite-Live m lingua francigena {Romania, t. XIX, p. 168).

2. Tr, d'amore, III, v. 79 sqq. Dans Tr. délia fama, II, v. 134, mention du « re Artù ».

3. On remarquera que Tallusion faite ici aux Douze Pairs est moins précise que les précédentes.

4. Epist. I, 4 (Op. U, p. 81). Il semble nécessaire de ponctuer avant Gallia,

Ces allusions sont trop fréquentes et trop précises pour que Pétrarque n*ait pas connu directement un récit des amours d'Iseut et de Tristan, et de celles de Guenièvre et de Lancelot. Mais, d'autre part, elles ne prouvent point qu'il ait eu sous les yeux des versions françaises, et on pourrait affirmer presque à coup sûr qu'il n'a lu qu'une des compilations italiennes, probablement la TavoU /?ilonda, où sont réunis les épisodes du roman de Tristarf dont il semble informé ^

Dressant dans un traité la liste des reines et princesses adultères, il écrit : Reges cogita quos uidisti ac terrarum dominos ; dehinc scriptis famaqae cognitos recordare; respice et Arcturi fabulant et historias reliquorum ^. Il mentionne également, dans une lettre de vieillesse, le roi Arthur et le roi Marc, toujours à propos d'infortunes conjugales : Et omitto Marcum et Arcturum reges fabulasque Britannicas , acPhilippum Macedonem Alexandri patrem falso creditum^. Ce dernier trait se rapporte à la légende relative à la naissance d'Alexandre, que l'auteur semble adopter d'après une des rédactions latines de son histoire fabuleuse*.

Un autre passage de Pétrarque mentionne avec une certaine précision les poèmes sur la légende d'Alexandre. Il s'indigne que des Grecs aient prétendu qu'Alexandre le Grand aurait facilement vaincu les Romains, s'il s'était tourné contre eux, et il ajoute : Neque solum leuissimi Graecorum, sed, quod T, Liuius nosse non pottiit, leuissimus quidam nuper uanissimusqne Gallorum idem dixit, et sic omnis pudor periit, ut non tantum litteris uilissimam hanc nugellam, sed mimis etiam carminibusque mandaret ^. L'allusion est semblable dans la vie d'Alexandre du De Viris^ où, après avoir cité d'après Tite-Live l'opinion des mêmes

1. V. Téd. de La Tavola Ritonda o VIstoria di Tristan donnée par Polidori, Bologne, 1874, et l'analyse critique d*E. Lôseth, Le Roman en prose de Tristan^ Paris, 1891. Sur la diffusion du Cycle Breton en Italie, on doit rappeler les articles spéciaux de Graf (fiiorn. stor., t. V) et de Rajna (Romania^ t. XVII). Lovato de Padoue, dont P. faisait grand cas, avait composé un poème, sans doute en latin, sur les amours de Tristan et d'Iseut (Graf, /. c, p. 115).

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